CHAPITRE SIXIÈME
Sillery et ses environs.—Le site du nouvel Hôpital—Pose de la première pierre—Les Hospitalières à Puiseaux—Elles viennent hiverner à Sillery—Maladie et mort de la mère de Sainte-Marie—Les Iroquois—Panique à Sillery.
Une carte de Québec, par Champlain, écrivait M. l'abbé Ferland en 1855, marque à environ une lieue au-dessus de la ville naissante, une pointe qui s’avance dans le Saint-Laurent, et qui est désignée comme étant fréquemment habitée par les sauvages. Plus tard elle reçut le nom de Puiseaux, du premier possesseur du fief de Saint-Michel, qu’elle borne au sud-ouest.
“ Aujourd'hui, sur la Pointe-à-Puiseaux, se trouve la jolie église de Saint-Colomb, environnée d’un village. De ce point, l’on jouit d’une des plus belles vues qu'offrent les environs de Québec. Vis-à-vis est la côte de Lauzon, avec
ga rivière bruyante, ses chantiers, ses nombreux vaisseaux, le terminus du chemin de fer de Richmond, les villages et les églises de Notre- Dame de Lévis, de Saint-Jean Chrysostôme et de Saint-Romuald. A droite et à gauche, le fleuve se déroule sur une longueur de douze à quinze milles, sans cesse sillonné par les vaisseaux qui arrivent au port de Québec ou qui en partent. Vers l’est, le tableau, fermé à plus de douze lieues par le cap Tourmente et par les hauteurs cultivées de la Petite-Montagne et de Saint- Ferréol, présente successivement la côte &e Beaupré, les verdoyants côteaux de l'Ile d'Orléans le cap aux Diamants couronué de sa citadelle et ayant à ses pieds une forêt de muts ; les plaines d Abraham, les Foulons avec tout le mouvement du commerce de bois, Spencer Wood et la résidence vice-royale, l’Anse Saint-Michel se courbant gracieusement depuis la côte de Wolfe jusqu’à la Pointe-à-Puiseaux.
‘“ Autour de ces lieux se rattachent les souvenirs historiques les plus intéressants de l’Amé-. : rique du Nord: le contact de la civilisation française avec la barbarie des indigènes ; la lutte de deux puissantes nations pour la souveraineté du nouveau-monde ; un épisode important de la révolution qui a créé la puissante république des Etats-Unis : voilà les grands mouvements qui ont tour-à-tour agité ce théâtre resserré. Partout vous y trouverez l'empreinte des pas de quelque personnage remarquable dans :’his-
toire de l'Amérique : Jacques Cartier, Champlain, Frontenac, Laval, Phipps, d'Iberville, Wolfe, Montcalm, Arnold, Montgomery, ont tour-à-tour foulé quelque coin de cet espace. Tout près d'ici, dans l’anse Saint-Michel, M. de Maisonneuve et Mademoiselle Mance passèrent leur premier hiver en Canada, avec la colonie qui, sous leur conduite, allait fonder Montréal. Si l'on se tourne vers l’ouest, la vue quoique moins étendue, rappelle encore de glorieux souvenirs. Là, au détour du Cap-Rouge, Jacques Cartier établit ses quartiers d'hiver, la seconde fois qu'il hiverna sur les bords du Saint-Laurent. Roberval le remplaça, au même lieu, à la tête de sa colonie éphémère. Près de l'embouchure de la rivière Chaudière, se dressaient les tentes des Abénakis, des Etchemins, des Souriquois, lorsque des côtes de la Nouvelle-Angleterre ils venaient fumer le calumet de paix avec leurs frères les Français : la rivière Chaudière était alors le grand chemin qui reliait leur pays au Canada.
“ Plus près de la Pointe-à-Puiseaux est l’anse de Sillery, où les Jésuites réunirent les Algonquins et les Montagnais qui voulaient se convertir au christianisme, et formèrent une réduction florissante. De là les lumières de la foi étaient portées par les néophyt3 au sein des plus profondes forêts ; là ven:ient s'exercer pour leurs missions lointaines les apôtres qui se préparaient à annoncer la bonne nouvelle aux pays des Hurons, aux bords du Mississipi ou
sur les côtes glacées de la Baie d'Hudson. De là le P. Druillètes partait pour aller porter quelques paroles de paix, de la part des chrétiens de Sillery, aux Abénaquis de Kénnébéki et aux puritains de Boston. Près de ce lieu le Frère Liégeois était massacré par les Iroquois, et le Père Poncet fait prisonnier et emmené par ces barbares.
“ C’est au soutien de cette réduction et à la construction des édifices nécessaires que M. de Sillery consacra des sommes considérables. Une chapelle, une résidence pour les missionnaires, un hôpital, un fort, des maisons pour les néophytes s’élevèrent sur le rivage et formèrent un village sauvage, autour duquel se rapprochaient, autant qu'on pouvait le permettre, quelques habitations de Français. La résidence de la famille d'Auteuil était sur le côteau qui s'élève en arrière : et la vénérable dame de Monceaux, belle-mère du procureur général Tuette d'Auteuil, pour satisfaire sa piété, avait cbtenu la permission d’habiter de temps en temps une petite maison qu’elle avait fait construire près de la chapelle.
“ L'établissement de Sillery commença à être abandonné vers les premières années du siècle dernier. Après la prise du pays, le soin des bâtiments fut négligé et ils commencèrent à tomber en ruines ; mais la maison des Pères fut conservée ; et les ruines des autres édifices sont restées assez longtemps pour qu'on puisse
encore les désigner sûrement. Plusieurs des anciens habitants ont vu abattre les murs de l'église qui étaient d’une solidité surprenante. J'ai moi-même, il y a vingt ans, vu une partie de ces murailles s'élevant au-dessus du sol. Les ruines de l'hôpital et du monastère n’ont été rasées que depuis une trentaine d'années ; en les détruisant on découvrit plusieurs objets, parmi lesquels un garde-doigt d'argent qui avait dû appartenir aux bonnes religieuses hospitalières. :
‘“ Pour l’avantage de ceux qui désireraient exploiter les vestiges encore existants de la pieuse fondation de M. de Sillery, je donnerai quelques détails sur la disposition des lieux. Vers le milieu de l’Anse de Sillery s'avance un cap assez peu élevé, mais dont les bords sont taillés à pic. Les accidents du sol le désignent comme le point où le fort fut construit pour la défense du village ; là aussi sur un terrain sec -se trouvait le cimetière, d'où plusieurs corps ont été retirés dans le cours de l'été dernier. Au pied du cap, vers la gauche, est la maison des missionnaires, servant de demeure à un commis de M. Lemesurier, à qui appartient cette partie de Sillery. ?
1. L'Hôpital était à double étage, et avait cent pieds français de longueur sur trente pieds de largeur.
2. Cette maison est maintenant habitée par un dgéié de M. Dobell, successeur de M. Lemesurier.
“ Elle a été entretenue et réparée, et se trouve enccre en très-bon état de conservation. Vis-à: vis et plus près du fleuve, l'on peut reconnaître les fondations de l'église, dont les longs-pans étaient dans la direction du nord-est au sud-ouest.
1. M. l'abbé Ferland fait ici erreur, Des fouilles que nous avons fait exécuter avec M. l'abbé Laverdière, e1 1870, pour retrouver les restes du Père Ennemond Massé, ont mis à découvert toutes les fondations de l'église, Le portail regardait le fleuve, L'église était faite en forme de croix et le chœur en hexagone. C’est dans la chapelle latérale qui ouvre du côté de l'Evangile qu'ont été trouvés les ossements du Père Massé.
Les habitants de Sillery ont profité de cette circonstance pour mettre à exécution le vœu qu'exprimait M, Ferland à la fin de l’article que nous citons.
‘“ Espérons, disait-il, que bientôt la population de Sillery pourra élever quelque témoignage de sa foi sur le lieu où la charité de M. de Sillery fit bâtir une des premières chapelles de la Nouvelle-France, ’’
Un beau monument en pierre s'élève aujourd'hui au-dessus de la tombe du Père Massé. Sur un des côtés de l'obélisque, on lit cette inscription gravée sur une table de marbre :
Les habitants de Sillery Ont élevé ce monument A la mémoire Du Père Ennemond Massé, S. J., Premier missionnaire en Canada, Inhumé en 1646 Dans l'église de Saint-Michel En la résidence De Saint-Joseph de Sillery.
Sur le côté opposé du monument on lit ce qui suit :
‘ Près du mur le plus voisin du fleuve est une source d’eau parfaitement limpide, qui devait servir aux besoins de la chapelle et du presbytère. D'ailleurs plusieurs ruisseaux, d’une eau excellente, descendent du côteau et coupent le terrain ‘'ans toutes les directions.
“ Il n'y à pas à se tromper sur le site qu’occupait la chapelle, puisque beaucoup de personnes vivantes ont vu les murs debout, et sont encore là pour en montrer les fondations.
‘“ À la droite du petit cap, et sur la même ligne que la chapelle, était l'hôpital, abandonné depuis plus de deux siècles. Sur les murs de fondation a crû un orme devenu aujourd’hui un grand et bel arbre. ” :
L'église de Saint-Michel Qui s'élevait en cet endroit Fut bâtie par Le commandeur de “illery Fondateur (en 1637)
De la résidence de Saint-Joseph.
L'église de Saint-Michel dont il est fait mention dans l’inscription qui précède, n’est pas la première église de Sillery. Elle avait remplacé une chapelle a’.i avait été construite dès la fondation de cette résidence. Aussi le Journal des Jésuiles remarque-t-il sous la date du 12 mai 1646, que le Père Mass fut enterré dans la nouvelle chapelle non encore achevée.
1, Cette page d'histoire, l’une des mieux écrites de M. l’abbé Ferland, ne se trouve nulle part dans ses œuvres. Elle était enfouie dans les anciennes liasses du Journal de Québec.
Transportons-nous maintenant par la pensée dans la matinée du 9 juillet 1640. Une assemblée nombreuse composée de français et de sauvages, était groupée au fond de la petite baie qui s’arrondit au sud-ouest de Ja pointe de Siilery, et qui porte encore aujourd'hui le nom d’Anse du Couvent en souvenir du monastère dont la première pierre était posée solennellement ce jour-là. Quelques indigènes non convertis à la foi, arrivés récemment de l’intérieur des terres, n’osant s'approcher de la foule, se tenaient debout, immobiles et étonnés, les uns sur le rocher isolé qui se projette au milieu de l’anse du couvent, les autres sur le sommet de la falaise.
De là ils pouvaient suivre des yeux la cérémonie inintelligible pour eux qui se passait à leurs pieds ; tandis qu’en détournant la vue vers l’est, ils apercevaient, de l’autre côté du cap, au fond de l’anse de Sillery, la bourgade sauvage avec la chapelle de la mission, la résidence des Pères Jésuites, er les toitures coniques des cabanes d’écorce que protégeait une ceinture de palissades.
Le Père Vimont, supérieur des Jésuites, accom. pagné de quelques autres Pères revêtus de surplis, faisait les prières de la bénédiction. L’air retentissait du chant des psaumes et des cantiques qui se répétait au loin sur le fleuve et sous les grands bois du rivage. Le chœur grave des missionnaires alternait avec les voix plus
douces des Ursulines et des Hospitalières, qui avaient quitté pour un moment leurs cloîtres, afin de venir prendre part à cette pieuse solennité. On remarquait au milieu de cette foule les personnages les plus distingués de la colonie : M. de Montmagny, gouverneur de la Nouvelle- France, qu’il était facile de reconnaître à sa figure martiale et recueillie, et à son costume militaire ; la fondatrice des Ursulines, Madame de la Peltrie, qui se tenait agenouillée auprès de la mère de l’Incarnation et de sa fidèle compagne, la mère de Saint-Joseph (Marie de la Troche-Savonnières). Tout autour se pressait la foule des colons et des sauvages confondus ensemble et unis dans les mêmes prières et dans le même recueillement.
Pour celles des Ursulines et des Hospitalières qui étaient débarquées de la veille, c'était un spectacle à la fois étrange et attendrissant que cette multitude avec la variété de ses accoutrements et avec le contraste de ces figures barbares "et civilisées, mais sur lesquelles se peignait indistinctement l'expression d’une grande piété. Le P. Vimont expliqua le sens des prières de l'Eglise et les avantages qu’allait offrir le nouvel établissement, dans un sermon qui fut ensuite traduit en sauvage par un des anciens missionnaires. La cérémonie se termina par le chant du Te Deum et par des salves de mousquetterie. À partir de ce jour la construction de l'hôpital fut poussée avec toute l’activité que permettaient les ressources des Hospitalières, Ceen-
i REMIÈRE ÉPOQUE. 103
dant, malgré toute la diligence que faisaient les ouvriers, elles ne pouvaient espérer d'y entrer avant le commencement de l'hiver.
Durant cet intervalle, l'encombrement où se trouvait la maison des Cent-Associés depuis l'incendie du 14 juin les mettait presque dans l'impossibilité d'y séjourner plus longtemps. Ni elles, ni les Pères Jésuites ne pouvaient sans une gêne mutuelle de chaque instant y remplir les exercices de leurs fonctions. Aussi les Hospitalières s’empressèrent-elles d’accepter l'offre que leur fit, d’une de ses maisons, un vénérable vieillard du lieu, M. de F'uiseaux. Cette maison était située au pied de la pointe qui a gardé le nom de Puiseaux, son premier propriétaire. Elle était assise au bord de la grève, à une courte distance de l'extrémité du promontoire et regardait le fort de Québec.
C'était un logement fort étroit, n'ayant qu'un seul étage divisé en trois compartiments. Les Hospitalières transformèrent une de ces chambre en salle pour les malades, celle du railieu en chapelle. La troisième servit à la fois de cuisine, de réfectoire, de dortoir tt de salle des exercices. “ Nous achetâämes quelques vieilles pièces de tapisserie de droguet pour parer notre chapelle et faire une séparation pour le chœur, où nous fimes placer notre petite grille que nous avions apportée de Québec, aïin de communier et d’entendre la sainte messe sans êîre parmi les séculiers, quoiqu'il n’en vint pas un fort grand nombre.”
Ce fut au commencement de l'automne suivant que le chapelain de l'hôpital, M. de Saint- Sauveur, fut remplacé par le Père Ménard, de la compagnie de Jésus, qui avait fait la traversée d'Europe, au mois de juillet précédent, en même temps que les deux dernières religieuses Augustines venues de Dieppe. La pritection et les services dont ce Père les avait entourées durant ce voyage, l’avaient déjà rendu cher à la communauté dont il prenait la direction. Son assistance pour le temporel aussi bien que pour le spirituel, leur fut d’un grand secours au milieu des nouvelles épreuves qui les attendaient.
Elles quittèrent Puiseaux au commencement de l'hiver pour aller prendre possession de leur maison de Sillery, où rien n’était encore terminé. Ce qu'elles eurent à souffrir du froid, de la pauvreté,du dénûment de toute chose est presque impossible à exprimer. Les ouvertures mal closes, les cloisons et les planchers faits à la hâte ne les mettaient guère plus à l'abri contre les intempéries de la saison, que les cabanes d’écorce des sauvages. L’éloignement de l’hôpital à plus d’une lieue de Québec, seul endroit où l’on pût se procurer les objets nécessaires à la vie, aggravait les difficultés de leur situation.
Il n’y avait d’autres Français à Sillery que les Jésuites qui desservaient la mission et qui étaient occupés presque tout le jour à l'instruction de leurs néophytes.
Pour surcroît de tribulations, la mère de Saint-
Ignace souffrait d’un crachement de sang qui faisait craindre pour sa vie. Deux autres religieuses épuisées de fatigues et de privations tombèrent gravement malades. Leurs sœurs n'avaient à leur offrir pour toute nourriture que du pain, du lard, des pois, quelques pruneaux et des raisins, toutes choses qui ne convenaient guère à de pauvres malades ; mais rien ne fit éclater davantsge la solide vertu de ces saintes Filles, que les exemples de patience, de douceur, de mortification, d'amour pour la pauvreté qu’elles donnèrent au milieu de leurs souffrances. ‘* Quand un de nos domestiques allait chercher des œufs, il était toute la journée en campagne, et le soir il en apportait quelquefois un tout gelé : c'était alors une douce dispute entre nos deux malades à qui ne le prendrait point, disant qu’elles en avaient moins besoin l’une que l’autre. Nous achetâmes cinquante livres un méchant veau qui ne valait pas dix écus, mais dans la nécessité où nous étions de faire Ges bouillons nous l’aurions payé encore plus cher.”
Le nombre des malades ne fut pas considérable dans le cours de cet hiver ; car la plupart des sauvages avaient déserté la bourgade pour aller faire la chasse dans les bois. A leur retour, aux approches du printemps, ils témoignèrent une extrême joie en voyant celles qu’ils appelaient les Filles-Vierges installées dans leur monastère tout auprès d'eux. Chacun des chasseurs vint
leur offrir au parloir un présent de sa chasse : soit du gibier, soit de la viande d’orignal boucanée. Les religieuses acceptaient ces présents en apparence avec plaisir et reconnaissance, mais en réalité avec embarras, car elles fussent plutôt mortes de faim, disent-elles, que de goûter à cette venaison, tant la malpropreté des sauvages et la mauvaise odeur qui s’exhalait de leurs vêtements leur inspiraient de répugnance. Le contact de cette malpropreté et de cette infection était une des croix les plus pénibles de leur nouveau genre de vie. Elles en étaient tellement affectées que tout ce qu’elles mangeaient semblait en avoir pris le goût. Mais elles supportaient avec courage ces incommodités et toutes leurs autres misères en voyant le bien qui s’opérait autour d'elles. Leur charit’, leur abnégation, les secours qu'elles prodiguaient aux sauvages étaient une prédication éloquente qui les touchait profondément et déterminait un grand nombre d’entre eux à demander le baptême. La ferveur de ces néophytes dédommageait amplement les servantes de Dieu de tous leurs sacrifices.
Cependant la maladie de la mère de Sainte- Marie avait pris un caractère si alarmant qu’on crut nécessaire de lui procurer une nourriture plus substantielle pour la ramener à la santé. On acheta à grands frais une chèvre dont on lui fit boire le lait ; mais tous ces soins furent inutiles et la chère malade expira dans la nuit
du 5 mars 1641. Elle n'était âgée que de vingthuit ans. Par une singulière coïncidence la chèvre qui avait servi à prolonger de quelques jours son existence mourut la même nuit qu'elle. Il n’y avait pas encore un an que la mère de Sainte-Marie avt quitté le monastère de Dieppe et huit mois qu’elle était débarquée à Québec. On peut dire qu’elle ne ressentit que les amertumes de la vie de mission, quoiqu'’elle exprimât une vive joie d’être la première victime de son institut offerte à Dieu dans la Nouvelle-France. Sa fragile santé ne put supporter les rigueurs du climat et les rudes travaux qu’elle avait à partager avec ses compagnes.
La mère de Sainte-Marie était la fille unique d'une famille opulente de Normandie. Son enfance avait été entourée de tous les soins que peut inspirer une tendresse sans partage servie par une large fortune. Son adolescence s'était écoulée au milieu des splendeurs et des délicatesses d’une vie luxueuse, maïs à ses premiers pas dans le monde, sa rare beauté attira sur elle des attentions qui furent la cause de ses premiers malheurs et l’origine de sa vocation.
Un gentilhomme, épris de ses charmes, tenta de l'enlever dans l'espérance d’obtenir sa main et de partager sa fortune. Arrachée heureusement aux poursuites de son ravisseur, mais effrayée des dangers de la vie du siècle, elle résolut de renoncer à la brillante carrière qui s’ouvrait devant elle, et demanda son entrée aw
monastère de L'eppe. Ses parents y mirent d'abord des obstacles qui paraissaient insurmontables ; mais elle en triompha par sa constance et par ses prières.
Devenue professe après un noviciat durant lequel s'étaient révélées en elle de précieuses qualités de l'esprit et de l’âme, la mission du Canada lui fut offerte et elle l’accepta avec empressement. Elle n'y fit que passer, mais elle y a laissé un souvenir ineffaçable de toutes les vertus monastiques.
L’innocence se lisait sur son visage qui avait gardé sous la guimpe quelque chose de ses grâces premières, avec une expression de physionomie plus suave qui rejaillissait de sa sérénité intérieure. Les sauvages eux-mêmes en étaient frappés, et prenaient plaisir à la regarder.
Parmi l’assemblage de vertus qui en faisait une parfaite Hospitalière, on remarquait en particulier l'esprit d’obéissance et de mortification, une tendre dévotion, une exquise pureté de conscience et un zèle ardent pour la conversion des sauvages. Telle était la mère de Sainie- Marie, la première religieuse qui soit morte au Canada. Elle fut inhumée dans un angle solitaire du jardin de l’hôpiial qui fut fermé par un enclos et converti en cimetière. Une simple croix de boismarqua pendant longtemps l'endroit où dormait du sommeil des justes, celle qui fut les prémices de cette génération de femmes fortes qui ont immolé ici leur vie en holocauste à ls
chari‘ évangélique. La translation des restes de la mère de Sainte-Marie, de Sillery à Québec, se fit en 1646, à l’époque des funérailles de la mère de Saint-Ignace.
M. Dannemarche, parent de la mère de Sainte- Marie, fit parvenir dans la suite à l'Hôtel-Dieu de riches présents en souvenir de la sainte défunte. Entre autres offrandes, il fit don d’un ciboire, d'un encensoir, de burettes avec plateau, le tout en argent massif. Ces objets font encore aujourd'hui partie du trésor de l’église de l'Hôtel-Dieu.
Au mois de juin de cette année, 1641, un cri d'alarme qui dans la suite devait retentir bien des fois et glacer d’épouvante les cœurs les plus intrépides, se répandit autour de Québec. Les Iroquois, disait-on, avaient envahi le pays. Ils venaient de faire une descente aux environs des Trois-Rivières. A la suite de pourparlers et de propositions de paix qui n'avaient pas été acceptées, les Français de ce poste les avaient mis en fuite après quelques escarmouches assez vives. De là les canots iroquois s'étaient dispersés le long des deux rives du fleuve et attendaient en différentes embuscades les convois qui descendaient du pays des Hurons.
À l'annonce de ces dangers, les sauvages de Sillery avaient été saisis d'une panique soudaine ; ils ne s'étaient pas crus en sûreté dans leur bourgade. Ils avaient levé leurs cabanes et les avaient transportées de l’autre côté du cap, au pied des murs de l’Hépital, dont le vaste corps
de logis leur paraissait un âsile plus sûr et plus facile à défendre, en cas d'attaque, que la maison des Pères Jésuites.
Une nouvelle palissade fut construite autour de ce village, et comme elle longeait le jardin et la cour du monastère, on y étendit les limites du cloitre, de sorte que les religievises pouvaient, à toutes les heures du jour et de la nuit, porter secours aux malades et aux infirmes, instruire leurs familles et les raffermir dans la foi.
Cependant la construction de l’hospice avait été reprise dès l'ouverture de la belle saison et poursuivie activement. Toutes les fenêtres furent posées, les planchers et les plafonds terminés, et les étages divisés. La cour et le jardin furent enfermés dans un mur. A la fin de l'été, lacommunauté se vit en possession d’un logement convenable et assez vaste pour qu’on pûtadmettre quelques pensionnaires, Les premières qui s'y installèrent furent Madame Giffard et ses deux filles, dont l’une entra dans la suite au noviciat de l’Hôtel-Dieu.