On possède à l'Hôtel-Dieu un portrait du Fère Ragueneau
sans bornes pour le prochain, et un amour pour Dieu très-ardent, qui le tenait toujours occupé de sa présence. Un jour, entre autres, que les Jésuites allaient à leur maison de campagne, le Père Chastellain marchait en arrière un peu éloigné, s’entretenant à son ordinaire de quelque bonne pensée, Notre-Seigneur se fit voir à lui, le salua comme autre fois ses disciples, en lui disant : Lo paix soit avec vous. Ce qui laissa dans l’âme du bon Père une impression de sainteté qui ne s’effaça jamais.
‘Son mot le plus ordinaire, qu’il répétaii souvent dans la conversation, était celui-ci : aimons Dieu, aimons bien Dieu. Et l’effusion avec laquelle il redisait ces mots, indiquait une âme qui portait au cœur la blessure du saint amour. Il enviait le sort de ses compagnons d’apostolat qui avaient eu le bonheur de cueillir la palme du martyre, et il racontait en pleurant la vision qu’il avait eue dès le commencement de sa carrière, par laquelle Notre Seigneur lui avait montré qu'il serait exclus de cet honneur, ce qu'il attribuait à ses péchés. Il avait vu une porte fort étroite par où passaient tous ceux de ses frères qui prêchaient alors l'Evangile aux Hurons. Il voulut faire comme les autres, mais il lui fut impossible de passer, quoiqu'il ôtât, ce lui semble, sa ceinture et sa soutane pour se rendre plus mince. Il croyait en disant cela, rabattre l’idée qu'on avait de sa sainteté, en faisant voir qu'il était un grand pécheur, qui n'avait pas été
trouvé digne de souffrir pour Jésus-Christ et de sortir du monde par la porte du martyre.
“ Madame d’Ailleboust, qui était extrêmement vive, avait quelquefois de la peine de ce que le Révérend Père Chastellain, son confesseur, ne paraissait pas même ému des accidents qui arrivaient et qui afligeaient tout le monde. Il semblait à le voir qu'il ft insensible aux misères du prochain, et à celles qu’il éprouvait lui-même. Madame d’Ailleboust le lui reprochait souvent ; et comme il ne réponaait à tout ce qu’elle lui disait pour animer son zèle et sa compassion, que ce peu de mots qui lui étaient ordinaires : ma fille, aimons bien Dieu, elle se trouvait quasi choquée de sa tranquillité. Un jour qu'elle s’en plaignait à Notre-Seigneur, et qu’elle lui représentait que son serviteur pourrait aisément remédier à certains maux, s’il voulait seulement parler, mais qu'il ne le faisait point pour des raisons qu’elle ignorait et qu’elle ne pouvait accorder avec les grandes vertus du Père, on lui montra une agréable verdure où coulait un petit ruisseau avec un murmure doux et tranquille, et Notre-Seigneur lui dit : Voilà l'image de ton confesseur. Il s'écoule en moi avec une paix inaltérable, malgré les différents événements de la vie. Sa tranquillité me plait plus que tout le mouvement que tu voudrais qu'il se donnât, parce que ce n’est pas par une inaction naturelle et imparfaite qu'il conserve ce repos, mais par une sublime vertu acquise aux dépens de son tempérament. ”
“Cette vue modéra les empressements de Madame d’Ailleboust et servit à augmenter encore l'estime qu’elle avait pour son directeur.”
Ce fut ce grand serviteur de Dieu que la mère de Saint-Augustin eut pour maître spirituel durant les dernières années de sa vie. Ce fut lui aussi qui eut l’ineffable privilége de voir sa belle âme s'envoler au ciel.