TRIOMPHE DE LA MORT
montent jusqu’au ciel et luttent à qui brillera le plus clair. Sur une estrade la Mort tend une grande épée au peuple. — Toi, peuple, cette épée t’appartient, ditelle. Qui connaît la justice? Toi seul, peuple. Dieu parle par la bouche du peuple. — Sang! sang! répondent au tribun mille gosiers.
Mais au bout de la place publique, le son du tambour se fait entendre; la troupe arrive. L’épée de la Justice suffira-t-elle à protéger le drapeau des révolutionnaires?
— Aux barricades ! aux barricades ! crient les uns. — Dehors les pavés ! répondent les autres. La barricade se dresse; en haut, tenant l’étendard de la révolte ferme dans la main, on voit le tribun aux maigres jambes. Les balles sifflent. Les gens du peuple tombent ; leur sang ruisselle, rouge comme le drapeau de la barricade. Qui les menait? — C’était la Mort.
« Qui les menait ? — C’était la Mort, » répète le poète. Le tribun a tenu ce qu’il avait promis : liberté, égalité, fraternité. Ne sont-ils pas, à cette heure, étendus sur le pavé, frères, libres et égaux? La Mort a levé le masque ; et, dit Reinick, « en vainqueur, haut sur son cheval, s’en va, la raillerie de la pourriture dans le regard, le héros de la rouge république. »
Ainsi finit la légende applicable a plus d’un pays dévoré par la fièvre des révolutions.
On a dit que ces compositions avaient été payées
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par un parti; je ne le crois pas. De tels dessins me paraissent spontanés, individuels, sans attaches. Jamais, au lendemain de guerres civiles, les hommes d’ordre n’ont pu, malgré leurs efforts, donner naissance à une œuvre qui exprimât aussi visiblement les causes des colères du peuple. Cela a été tenté plus d’une fois à notre époque, cela est resté à l’état d’utopie.
Un artiste assiste à une insurrection; il voit que tel côté des barricades est plus arrosé de sang que l’autre. Plein de pitié pour les malheureux de bonne foi qui ont donné leur vie, croyant faire triompher des idées, il rentre chez lui, et, l’amertume au cœur, laisse aller ses crayons dont chaque trait écrit : Toujours la Mort sera avec vous !
Qu’un poète, plus tard, ait été chargé de commenter ces compositions, qu’il ait forcé la note, faisant de la plus éclatante des couleurs un épouvantail pour les esprits timorés, cela se peut. Trop souvent la plume, dans les révolutions, dépasse les violences du crayon, oubliant que le sang dont sont teintes les murailles, les pleurs des femmes dont les maris sont jetés dans les fers, la ruine de tant de familles sans chefs et toutes ces misères de croyants à de généreuses aspirations devraient commander la pitié et non l’insulte.
11 y a toutefois chez Reinick des élans qui manquent aux défenseurs habituels de l’ordre, et il faut citer les derniers vers de l’épilogue dans lequel le poète,
quel que soit son sentiment sur la liberté, se montre un ami de l’humanité.
« Cadavre ! oui, là nous sommes égaux; le cadavre n’est ni haut ni bas, ni pauvre ni riche. O égalité! qui t’amènera? Ce n’est pas le meurtre, ce ne sont pas les cris du vice. Peut-être un jour fleuriras-tu, quand sera étouffé le hideux égoïsme. Et la liberté? la mort seule l’apporte-t-elle? Non. Pour tous rayonne une aurore. Oui, croyez, les bons sont égaux. Toi, fraternité! mot le plus pur, on t’a calomnié, faussé, changé en torche de meurtre. Tu pris ta route du ciel, vers le ciel flamhe joyeusement, et Dieu bénisse la patrie ! »
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Quelques grands esprits, au dix-huitième siècle, se préoccupèrent des arts du dessin et de leur action sur les masses. Diderot, dans ses Salons et ses nombreux écrits sur la peinture, ne croyait pas déroger à la philosophie en montrant les aspirations des artistes de son temps; poussé par le même courant d’idées, Goethe s’entourait d’estampes sur le mérite desquelles il aimait à s’entretenir avec son üdèle Eckermann.
L’époque actuelle a suivi ces sentiers, et de nombreuses recherches sur les arts élucidées par les uns, vulgarisées par les autres, ont ainsi été jointes aux connaissances humaines. L’industrie elle-même, on l’a vu par diverses tentatives, ne demanderait qu’à
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rompre avec les décors de convention et à faire entrer la plus grande somme d’art dans les objets usuels.
Aussi comprend-on le mot de M. Duruy, ministre de l'instruction publique qui, à une réception officielle, en 1869, disait aux professeurs qu’il entretenait de ses divers projets d’éducation : « J’emploierai des dessinateurs pour remettre dans la bonne voie l'imagerie populaire. »
Certains pourront sourire d’une telle préoccupation pour des images placées au bas de l’échelle des arts; ceux qui savent quelle peut être leur portée sur de jeunes esprits, applaudissaient alors à cette tentative d’enseignement nouveau1.
Il est utile de veiller à l’éducation du peuple par l'image; mais l’artiste, aujourd’hui, est-il propre à faire cette éducation? Je ne le crois pas : il lui faudrait des idées dont il s’est h peine préoccupé; pour leur donner naissance, ne conviendrait-il pas de commencer par l’éducation de l’artiste lui-même?
1 . Il se traduisit à cette époque par des planches scientifiques, destinées aux écoles. Le sentiment n’a pas, dans d’autres images prêté son appui à la science, comme on l’espérait.
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Il y a une dizaine d’années, un peintre de mes amis, pressentant que l’art a un autre but que la fabrique de petits tableaux pour orner les appartements :
— Que faire? disait-il.
L’industrie, qui s’est emparée de l’empire du monde, dispose de plus d’espace que les cathédrales et attend un artiste digne de couvrir les murailles vides de ses temples.
Est-ce que la recherche des produits tirés des entrailles de la terre n’est pas intéressante à peindre sur les murs d’une gare? Beaux tableaux que le travail de l’homme dans les mines ! Il est des lignes fertiles en grands hommes. Voilà de beaux portraits. Que de monuments intéressants sur le parcours, d’architectures à combiner aux scènes industrielles, aux paysages, aux personnages célèbres, aux grandes scènes historiques.
— Si un artiste, me disait M. Enfantin, administrateur de chemin de fer, exposait au Salon l’esquisse d’une semblable conception, je ne doute pas que nos grandes Compagnies ne lui fournissent les moyens de la réaliser.
Mais la plupart des peintres, en face d’un tel programme, sont effrayés de sa réalisation. Il faut faire ployer tant d’éléments divers : paysages, monuments, grands hommes, travaux industriels, souvenirs historiques, à des compositions qui n’offrent guère de ressources à un symbolisme de convention ! L’édu-
cation artistique moderne ne prépare pas à réaliser de telles conceptions.
Pour appartenir à un ordre beaucoup plus humble, l’Imagerie populaire offre d’aussi grandes difficultés. Formuler un programme ne suffit pas; un programme est quelquefois une lisière, le plus souvent une barrière.
On pourrait cependant tenter plus d’une application.
En 1848, alors que la nation crut pouvoir se gouverner elle-même, de nombreux plans d’éducation du peuple furent mis en avant, dont la plupart restèrent à l’état de projets. Ce n’étaient pas tant les hommes qui manquaient à la jeune République que l’élan de la nation.
Un des rares personnages qui, dans l’exercice de ses fonctions, prouva combien de réformes étaient nécessaires dans l’administration des Musées, M. Frédéric Villot, mit au service de la République les multiples connaissances qu’une vie consacrée à l’art eût permis de faire servir à l’enseignement des masses. Entre autres projets, M. Villot proposait de fonder une école de gravure en bois. Les chefsd’œuvre du Louvre seraient reproduits sur de grandes planches avec l’accentuation robuste que les gra-
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veurs de Titien et de Rubens ont donnée aux ouvrages de ces maîtres. Eugène Delacroix, toujours enthousiaste, s’offrait à dessiner lui-même en larges traits, à la plume, le Naufrage de la Méduse , pour répandre, par des fac-similés en bois, cette importante composition parmi les masses. D’autres tableaux, propres à échauffer le cœur du peuple, devaient être publiés d’une façon économique à l’aide de la gravure sur poirier. Cela eût bien valu les Malheurs d’Henriette et Damon.
L’administration ne donna pas suite au plan de M. Frédéric Villot, et Eugène Delacroix en fut pour son enthousiasme, tant les idées d’utilité immédiate sont lentes et difficiles à inculquer dans l’esprit des gouvernants.
C’est de la Moselle et du Bas-Rhin que partaient plus particulièrement les feuilles volantes colportées par toute la France.
L’image, chez tous les peuples, même chez les sauvages, est le premier moyen d’enseignement. Une idole, dégrossie à coups de hache dans un tronc d’arbre, indique à ceux dont les lèvres murmurent à peine des sons humains que tel est le dieu qu’il faut adorer.
Les Lorrains et les Alsaciens firent servir la gra-
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vure à une série de connaissances et d’enseignements divers. L’image enseigna le respect dû au souverain, la mémoire à conserver de ses victoires et de ses conquêtes ; elle excitait la piété des femmes en leur déroulant la légende du Christ en une suite de tableaux.
Il y avait des paresseux et des ivrognes, même dans ces pays voués au travail; les résultats de la débauche et de l’ivrognerie furent exposés dans une série de feuilles où la moralité se cachait sous l’enjouement. La légende de l’enfant prodigue fut une leçon mise sous les yeux de ceux qui voulaient quitter les champs. Pour ceux qui aimaient la joie, l'image se fit plaisante.
Combien de vieilles gens durent regretter alors de ne pouvoir lire les légendes explicatives au bas de colorations si intéressantes ! Il s’en trouva certainement plus d’un déplorant son ignorance qui se dit : « Je veux que mes enfants apprennent à déchiffrer ces caractères! » L’image poussa à l’étude de la lecture, la lecture à l’écriture.
Mais on ne peut s’aider des estampes actuelles. Les fabriques d’Épinal se sont jetées sur le Pied qui r'mue et autres semblables articles de Paris inutiles, pour ne pas dire dangereux.
Sans tracer de programme, il est bon d’indiquer comment les étrangers comprennent l’image, le parti qu’ils en tirent et les artistes remarquables qu’ils emploient à cette mission.
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Elle est difficile la tâche de parler au peuple un langage qui ne soit ni pédantesque ni trop visiblement pédagogique.
Il se produisit en 1848 un exemple de ce que peut la conscience populaire passant dans le crayon d’un artiste. A la suite d’insurrections sanglantes en Allemagne parut la Danse des Morts de 1848. J’en ai montré la portée. Ces planches relèvent directement de l’art populaire. Il leur manque pourtant l'idée conciliatrice.
Le but suprême de l’art est la conciliation.
Le même artiste qui a composé ce lugubre symbole y croyait pourtant. Rethel le prouva en dessinant pour le peuple plus d’une scène domestique semblable à celle qui précède.
Tel est le rôle de l’imagerie.
Nos pères regardaient, en songeant, ces estampes populaires, telles que le Tableau des âges où, du berceau de l’enfant jusqu’au fauteuil du vieillard, gravitent et descendent les hommes et leurs passions. L’Argent était représenté sous des formes saisissantes dans d’autres planches. Le Travail, la Paresse avaient également mis en verve les burins des tailleurs d’images.
Ce sont de ces sujets éternels auxquels l’art est toujours prêt à faire l’aumône de la moitié de son manteau.
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La République a réalisé des progrès, entrevus par quelques bons esprits sous l’Empire. Sur tout le territoire français furent fondées des écoles pour lesquelles la nation prodiguait ses millions, malgré les milliards que lui avait enlevés l’Allemagne.
L'instruction gratuite et obligatoire, décrétée par le Parlement, amènera des résultats qui paieront la France des sacrifices qu’elle s’est imposés.
— Savez-vous quels sont les soldats qui marchent le mieux en campagne? disait, pendant une revue, un général étranger à un officier français. Ce sont les plus instruits.
C'est que tout se tient en éducation : la discipline du corps comme la discipline de l’esprit.
Si je reviens, sans transition apparente, sur les peintures décoratives des monuments, c’est que le Conseil municipal de Paris a voulu rehausser l’élément civil par des pompes particulières à l’élément religieux. D’importantes compositions, glorifiant les travaux des champs et des ateliers, sont appelées à décorer les municipalités d’images rappelant les citoyens à la grandeur de leurs devoirs.
Mais la peinture des sujets modernes sur une vaste échelle offre plus de difficultés que celle des
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sujets religieux et mythologiques. La religion, la fable ont depuis l’antiquité une tradition, de grands artistes de toutes les écoles pour les interpréter. À de très rares exceptions, la vie moderne n’a pas trouvé le maître qui en extraie et en fasse jaillir le grand, l’épique, l’idéal. Oui, l’idéal, car si vous voulez frapper les yeux du peuple, si vous montrez au citoyen la représentation du mariage, l’acte le plus grave de la vie, encore faut-il que la sensation profonde qui s’empare des époux, les larmes des mères, l’émotion des assistants soient retracées profondément par l'artiste et non avec la mesquine réalité des tableaux de commande.
Il ne faut pas décourager les jeunes peintres d’aujourd’hui ; ils se sont prêtés de leur mieux à des courants modernes dont le premier mot n’avait pas été dit dans les écoles où ils étudiaient L’époque actuelle leur demande beaucoup, car n’est-ce pas à l’aide de son génie épuré par l’étude et toute une vie de labeur que Rembrandt illuminait ses figures de marchands drapiers à Amsterdam et leur communiquait cette sorte de puissante transfiguration supérieure aux banales transfigurations religieuses de la plupart des peintres italiens?
Ces questions auxquelles je me laisse entraîner, quoique j’en voie les hors-d’œuvre, ont une parenté avec l’imagerie; la fresque, la statuaire parlent, aux yeux de l’homme, comme parle l’image aux yeux de l’enfant.
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Trois mois avanlla guerre, et sans que rien en apparence la fît pressentir, je fus attiré à la montre d’un marchand de tableaux par une aquarelle claire, transparente, et d’un intérêt inexprimable pour moi. Je la regardais chaque jour en allant à mes travaux. Le sujet, pourtant, était bien simple. A la lisière d’un vaste champ que la charrue venait de sillonner pour d'autres récoltes, se tenaient debout de gros sacs de pommes de terre bosselés et ventrus ; au loin apparaissait, sur le bleu de l’horizon, le toit de briques d'une petite habitation perdue dans le feuillage.
Ni hommes ni animaux n’animaient ce labourage, et cependant l’impression que laissait la peinture était particulièrement vivace : ces gros sacs, avec leurs fruits débordant par l’ouverture, étaient le témoignage d’une année d’abondance ; la terre qui avait donné ces produits allait s’ouvrir encore pour de nouvelles semences. A l’horizon, le toit de briques delà cabane indiquait qu’à l’intérieur de braves gens vivant en paix, se reposaient d’avoir été tout le jour courbés sur cette terre féconde.
C’est à la simplicité des sujets qu’on reconnaît le véritable artiste : il ne communique à la foule une émotion qu’en la ressentant.
Certainement j’aurais acheté cette délicate aquarelle, si la signature du peintre ne m’eût fait craindre que le marchand n'en demandât un trop gros prix.
Qu’importe que la peinture n'entrât pas en ma possession ! Elle était plus solidement accrochée
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dans mon cerveau que sur le mur de ma chambre.
A un an de distance, je la regarde en moi; l’aquarelle me charme par ses tons discrets et me fait oublier les rigueurs de l’exil; elle illumine le grenier où je travaille dans une petite ville perdue de la Gironde. Personne ne peut m’enlever mes sensations ; elles détient les outrages du temps.
L’aquarelle est pour moi le symbole de la paix qui ne peut tarder. Après tant d’épreuves douloureuses, les pauvres gens de la campagne seront rappelés à leurs travaux, à leurs semailles, à leurs chaumières.
La paix devait venir, mais après combien d’anxiétés, de malheurs, de désastres. Si Paris, privé de nouvelles, pouvait croire à des renforts inattendus, la province ne conservait nul espoir et les récits du succès des armées allemandes ne pouvaient laisser aucun doute à ceux dont les familles étaient enserrées dans la capitale.
Ceux qui ont cru à l’indifférence des provinces non occupées se trompent. Plus d’un cœur battait à l’unisson avec ceux des villes assiégées, des campagnes menacées, et je me rappelle le déchirement profond que me causa un récit de guerre par un correspondant du Journal de Cologne, attaché à
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l’état-major allemand. Le journaliste parlait en philosophe, en humanitaire ; mais le tableau qu’il faisait des ravages de la guerre n’en était pas moins poignant.
Depuis huit jours j'ai déposé la plume et j’espère, pendant huit jours encore, jouir d’un repos que je crois mérité, puisque voici cinq mois et demi que je suis les corps d’armée par voies et par chemins.
C’est une chose terrible d’écrire toujours avec du sang, de voir du sang, d’y penser sans cesse, d’y rêver la nuit. On tombe peu à peu dans une humeur entièrement contraire à la nature humaine. Tout, autour de nous, est la négation, la destruction, l’anéantissement dans leur expression la plus brutale. L’œil s’habitue à voir toutes les contrées en proie à la dévastation et à la ruine; l’esprit se dégrade aux plus mauvais instincts... A la façon des enfants qui font le mal par plaisir, un courant irrésistible pousse les hommes les plus pacifiques à la violence et les entraîne à détruire, sans savoir pourquoi, tous les objets, même les plus insignifiants, du moment qu’ils semblent vouloir se soustraire à la dévastation commune.
Une horloge qui se présente sur notre chemin et balance son pendule au bruit de son tic-tac régulier, nous irrite les nerfs, car comment se fait-il qu’elle marche encore lorsque tant d’autres sont arrêtées? Une tasse dont l’anse n’est pas brisée, une assiette qui conserve le plus mince filet d’or, un tableau tranquillement suspendu dans son cadre, un rideau dans lequel on n’a point taillé une demi-douzaine de mouchoirs, tout objet, en un mot, qui n’est pas entièrement ou partiellement détruit, nous excite à des convoitises nerveuses, car tout doit être ruiné puisque tout est devenu sans maître.
Aucun homme, dans cette guerre, n’a droit à sa vie, puisque la première balle peut la lui ravir en un instant; aucun toit n’a le droit de recouvrir une maison; nul n’a de titre de propriété sur aucun objet, puisque cet objet lui sera ravi à la première occasion par un autre qui croira en avoir besoin.
Voici une maison dont les vitres ne sont pas complètement
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brisées. Dans une heure les bouteilles vides ou les bâtons de chaises lancés au dehors par les hôtes d’un moment briseront les vitres, à moins qu’une bombe envoyée par l’ennemi ne vienne faire des ravages pires encore. Voilà une voiture, un équipage, qui peut-être appartenait à un officier d’intendance; le lendemain, la capote a disparu : les soldats ont emporté le cuir pour s’en faire des souliers.
Ainsi tout aboutit à une destruction totale. Et pourtant l’oeil aspire à revoir une culture : les pensées entraînent graduellement à désirer le retour de l’ordre et de la paix; mais où le trouver? L’oeuvre de dévastation continue, partout et toujours L
De tels sujets ouvrent un vaste champ aux artistes. En première ligne, l’imagerie populaire doit être patriotique. Combien de faits glorieux pour la défense du sol restent ignorés! Tout dernièrement, un ancien ministre de l’instruction publique, M. Paul Bert, groupait dans un discours chaleureux les traits de bravoure de 1870-71. Ces actes, dont on ne saurait trop répandre la connaissance en France, éveilleraient le sentiment patriotique de la jeunesse : aux batailles de l’Empire, entreprises dans un vain esprit de conquête, ils opposeraient des faits d’armes glorieux et ignorés; ils prouveraient qu’en de fatales circonstances, le sang français fut prodigué généreu-
1. Journal de Hans Wachenhusen, publié par la Gazette de Cologne au commencement de 1871.
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sèment pour la défense du territoire, même sans espoir de vaincre, même dans la défaite.
Le culte des grands hommes est fécondant. Que soit conservé le souvenir de ceux qui, parfois, ont liravé l’adversité, la misère, pour faire profiter la nation de leurs découvertes, et que, dans la moindre chaumière l'image de ces bienfaiteurs de l’humanité reproduise à de grands nombres leur statue élevée sur les places publiques.
Quelques-uns de nos peintres se plaisent à retracer les travaux de la campagne ; ils ont trouvé de la noblesse, une grandeur naturelle dans les actes de la vie journalière qu’on avait présentés jusque-là comme grossiers et sans style. La sérénité, le bienêtre que communique la vie des champs, la philosophie que l’esprit y puise, ne donneraient-ils pas naissance à d’ingénieuses représentations dans lesquelles le rehaut de la vie rurale éloignerait tant d’aspirants aux vains plaisirs des villes?
L’industrie déroulerait dans une succession de planches ses merveilles, ses trouvailles, l’inépuisable champ que l’avenir réserve sans cesse aux recherches de l’homme.
Tout un fonds de bonne humeur, l’esprit français s’y prête, pourrait servir de légendes à de gaies et saines images, sans rapports avec les grossièretés des villes.
Les étrangers ont appelé déjà l’imagerie à l’aide de l’éducation. Des artistes se sont trouvés en A rgle-
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terre pour parler aux enfants, à l’aide de traits et de colorations, un doux langage. Il importe que la France ne se laisse pas devancer sur ce terrain.
Amour de la patrie, gratitude envers les grands citoyens, exaltation de la science, retour à la nature, forment une riche trame pour une collection d’images populaires qui entreraient dans l’esprit des enfants par les yeux, en y laissant une empreinte saine et ineffaçable.
TABLE DES MATIÈRES
Dédicace. — AM. le docteur Reinhold Kœhler .... i à m
Préface. — L’image populaire plus difficile à découvrir qu’un monument assyrien. — Pauvreté du Cabinet des Estampes en matière d’imagerie. — Une gravure d’Epinal historiquement a la valeur d'un Marc- Antoine. — Trait d'union qui relie l’homme de génie et le sauvage. — Troyes, Chartres, Orléans, berceaux de l’imagerie populaire . — Son rôle politique à Paris. — Ateliers du Mans, de Caen, de Beauvais, de Cambrai, de Lille, de Nantes et de Limoges. — Vulgarisation de l’image par l’Alsace et la Lorraine — Épinal, Nancy, Metz, Montbéliard, Wissembourg. — L'art des dominotiers et des papiers de tenture. — Monographie des graveurs char trains, par M. Garnier. — Publications du môme ordre de M. de Liesville. — Filon à exploiter. — Publications troyennes sur la xylographie. — Chansons modernes qui corrompent le peuple. — Analogie des images populaires modernes avec les travaux des maîtres en bois du xve siècle. — La Bible des pauvres et la Bibliothèque bleue . — L’image rappelle des détails de moeurs oubliés. — Maître Merlin, le montreur d’ours.
— Affiches de théâtre, factures, enseignes, saltimban-
TABLE DES MATIERES
ques. — Légende bretonne du roi Grallon. — Martin et Martine de Cambrai. » — Les sociétés archéologiques ne veillent pas à la conservation de leurs monuments.
— Musée du Mans. — La Fontaine et les délicats. — Montaigne et Molière tiennent pour les sources populaires.
— Ce que pense le peuple, ce qu’il aime, ce qu’il chante, ce qu’il dessine. — Les Contes de Perrault à deux sous ; les mêmes à cent francs. — On traite les enfants en fermiers généraux. — Dangers du chic. — Anciennes planches de soldats. — Saint Hubert et l’Enfant prodigue.
— Les femmes et le socialisme. — De l’utilité des coups de bâton en ménage. — Dames esthétiques, dames hystériques. — Gravures révolutionnaires des ateliers d’Orléans. — Le droit au travail et le bonhomme Misère. — Science n’est que patience. — Du culte des hommes en vue. — Les artistes savent trop et ne savent pas assez.
— Lunettes troubles de la tradition. — Les préraphaélites. — Ce que devraient être les artistes ix à xlviii
LE JUIF-ERRANT
I. Populalité du Juif-Errant. — Philosophes, poètes, romanciers, érudits, peintres et sculpteurs de la légeûde.
— Les commentateurs allemands. — Récits, Complaintes,
Imagerie. — Amas de matériaux 1 à 4
II. La légende suivant les anciens récits. — Chronique de Mathieu Paris. — Cartophile en Arménie. — Chronique rimée de Mouskes. — Témoignage de Paul d’Eitzen en 1564. — Le Juif-Errant rencontré à Madrid, à Strasbourg, à Beauvais. — Le jurisconsulte Louvet.
— Ahasvérus à Jérusalem, à Vienne , à Lubeck , à Moscou, à Hambourg, à Leipsick, — L’érudit Droscher découvre deux Juif-Errant. — Légende de l’homme éternel à l’étranger. — Recherches du baron de Ileiffenberg. — Ahasvérus et le fripier de Francfort.
TABLE DES MATIÈRES
— Lettre de Dom Galmet à la duchesse de Bouillon. — Utilité des éplucheurs de textes. — Anatomie comparée des diverses traditions de l’homme éternel. — L’Orient et la Bible. — Le Juif est-il un symbole? — Ce qu’en pensait un érudit. — Tablettes du Juif-Errant. — Ahasvérus à Sainte-Hélène. — Napoléon et le Juif-Errant. 5 à 23
III. Ballades et poésies. — Les cinq sols du Juif. — Légende du Juif-Courant en Suisse. — Ballade du Juif en Angleterre. — Ballet du mariage de Pierre de Provence et de la belle Maguelonne. — Le Juif-Errant et la reine des Andouilles. — Journal de Pierre de l’Estoile. — Première complainte. — Cantique des éditions de Rouen.
— La Bretagne, jardin d’acclimatation des croyances merveilleuses. — Le Juif appelé Boudedeo par les Bretons. — La complainte populaire est-elle de Berquin ? — Supériorité de la poésie populaire sur la poésie didactique. — Ballade de Schubart. — Luxe et indigence des têtes de mort. — Opinion de Goethe sur Béranger.
— Poème de Pierre Dupont. — Parallèle de la complainte
et du poème 24 à 39
IV. Images du Juif-Errant en Flandre, en Allemagne et en Norvège. — Éditions signalées par le bibliographe Graesse. — Image introuvable de 1616, vue par l’historien Cousin à Tournay. — Destruction des estampes populaires. — On en enveloppait des étoffes chez les marchands d’Orléans. — Anciennes images trouvées par le docteur Reinhold Koehler. — Image de 1602. — Vrai portrait du Juif de Jérusalem , gravé en 1618. — Royaards et les Archives de Leyde. — Tromperies du commerce en matière d’iconographie. — Portrait de Cartouche vendu comme image de Talleyrand. — Images espagnoles décrites par David- Hoffmann. — Le Juif-Errant d’Eugène Sue et les pliegos. — Chroniques de Cartophilus en neuf volumes . — Enviable exis tence des érudits en Suède et en Norvège. — Rasmus Nierup et son
histoire des Livres amusants populaires. — Châtiment du Juif par les Flamands 40 à 52
TABLE DES MATIERES
Y. Images françaises du Juif-Errant. — Gravure de Le Blond au xviic siècle. — Ancien bofè imprimé chez Bonnet. — Le Juif-Errant du musée de Caen. — Interprétation de la légende par les Normands. — Gomment on comprend le costume d’Aliasvérus à Épinal et à Montbéliard. — Coloration particulière d’une image de Nancy.
— Influence de Gavarni à Épinal. — Les élégants Mous-
quetaires pénétrèrent dans les Vosges. — Fâcheux enseignement du peintre Gustave Doré. — Artificier plutôt que dessinateur 55 à 64
VI. Sens moderne donné a la légende. — De la charité. — L’imagier de Wissembourg. — Conclusion de Béranger.
— La commission de colportage. — Ce que devrait connaître un homme d’État 65 à 67
Notes. — I. Brochures anciennes. — Plaquette de 1615 relative au Juif-Errant. — II. L 'Espadon satyrique .
— III. Histoire admirable de Boudedeo, traduite par
M. Luzel. — IV. Ballade anglaise, trad. par M. Nortli Peat. — V. Variantes dans la complainte : Paris, Vienne en Dauphiné, Metz, Poitiers, etc. — VI. Le Juif-Errant en Flandre. — Brochure du docteur Coremans. — VII. Imagerie. — Bibliographie des images du Juif-Errant publiées à Paris , Nancy, Épinal, Montbéliard, Metz, Wissembourg, Rennes 69 à 94
I. Popularité du bonhomme Misère. — Quinze villes imprimaient ce conte. — Première édition connue de 1719.
— Le conte doit dater du nvic siècle. — Légèreté de M. Jules Janin. — Opinion de Charles Nodier sur la littérature populaire 95 à 98
IL L’origine du bonhomme Misère, ou l’on verra vérita-
TABLE DES MATIERES
BLEMENT CE QUE c’eST QUE LA MISÈRE, OU ELLE A PRIS SON ORIGINE ET QUAND ELLE FINIRA DANS LE MONDE . 99 à 125
III. Le conte du bonhomme Misère est-il d’origine italienne? — De la littérature enseignaute. — Misère contemporain des Danses des Morts. — De quelques détails locaux qui ont pu faire croire à l’origine italienne. — Federigo et M. Mérimée. — Misère supérieur à Federigo. —
M. Frédéric Baudry et les chansons populaires. — M. Félix Franck et Jacques Bonhomme. — Opinion de M. Ch. Nisard et de M. V. Leclerc sur les anciens fabliaux français 126 à 133