Lettres de Mme Campan, t. II, p
du dernier frère du général, Jérôme, qui, on le sait, avait été placé dans la même pension qu'Eugène Beauharnais. A Saint-Germain , résidaient aussi depuis quelque temps, la tante bien-aimée de Joséphine, Mme deRenaudin, devenue marquise de Beauharnais , ainsi que son vieux beau-père : leur grand âge ne leur permettait pas souvent de se rendre à Paris ; Mme Bonaparte les visitait assidûment en venant voir Hortense pour laquelle ses grands parents avaient une particulière tendresse. Après trois mois de séjour à Paris, le généra! Bonaparte se trouva en présience d'une situation dont son esprit^ si sagace comprit parfaitement les inconvénients et même les périls. Le Directoire, qui éprouvait pour lui cette haine que le malade a pour son héritier, affectait néanmoins à son égard les meilleurs sentiments. On l'invitait, ainsi que sa femme, à des dîners intimes au Luxembourg; on l'appelait aux conseils du gouvernement ; on lui communiquait les rapports secrets de la police : comédie pure, déférence sans cordialité et sans franchise. Résigné à attendre , Bonaparte vit que s'il s'endormait sur ses premiers succès dans la grande Capoue, sa jeune gloire ne tarderait pas à s'obscurcir. Mais le traité de Campo-Formio ne laissait de possible qu'une lutte directe avec TAngleterre , que Ton était forcé d'ajourner, faute de moyens suffisants. Il se rejeta alors sur un projet dont la pensée lui était venue en Italie, et il proposa au gouvernement la conquête de l'Egypte. Ravi de pouvoir, sous un prétexte plan-
sible , éloigner une renommée importune , le Directoire donna à Bonaparte carte blanche pour oifjaniser à sa guise cette expédition , qui devait être à la foii guerrière et scientifique. Tout autour de lui , durant deux mois, il exerça un recrutement fort envié parmi les généraux , les officiers , les savants , les hommes de lettres et les artistes de son intimité. Le gouverne* ment semblait s'être transporté rue de la Victoire, et c'est dans ce cabinet que nous avons décrit que fut préparée cette mémorable entreprise. On faisait la campagne comme une partie de plaisir, et, vers la fin, dans rintérieur du général , on s*y prépara comme à une partie de famille. En effet, son j«Qne frère, Looii, demandait à partir ; Eugène avait obtenu la même hr veur, et Mme Bonaparte, maintenant aguerrie, piétendait suivre son époux. Elle y mit tant d'insistaiM, que le général fut obligé de paraître donner son ccmsentement.
Mais auparavant Joséphine eut à faire , dans sa bmille^ un mariage dont il n'est point inutile de dire ici quelques mots. La jeune Emilie de Beauharnais » tt nièce, avait inspiré une vive passion à Louis Bonaparte, qui la voyait assez souvent en allant visiter, chez Mme Gampan , sa sœur Caroline. Il la trouvait, c'est lui qui Ta dit, la plus belle personne qu'il eât vue*. Il manifesta le désir de l'épouser à un ami de sa famille, Casabianea , qui s'effraya de cette alliance d'un frère du général Bonaparte avec la fille d'un
1. Documents historiques et Réflexiom sur le gouveroeméDl de U Hollande. Paris, 1820, t. !•', p. 71.
émigré non rentré '. Il le prévint donc. Bonaparte n'avait probablement encore aucune idée relativement au mariage de son frère, mais celui-là qui l'aurait rendu suspect ne pouvait lui convenir. Il donna Tordre à Louis de partir immédiatementpour Toulon . Quant à Mme Bonaparte, elle nourrissait dèslors^ assure-t-on, le dessein de faire épouser sa fille à son jeune beau-frère, afin d'avoir un appui assuré dans la famille Bonaparte, où elle ne comptait pas seulement des amis. Sans manifester encore son projet à son mari , elle lui suggéra ridée d'unir à M. de Lavalette, Tun de ses aides de camp, la jeune Emilie, à qui elle avait tenu lieu de mère. Elle était sûre de la donner à un galant homme que Bonaparte estimait, et dont elle avait pu ellemême reconnaître les qualités. Les jeunes gens se virent, ils se convinrent, et le mariage, un peu militairement mené, eut lieu huit jours après la première entrevue *.
Le 3 mai, quand tout fut prêt à Toulon, le général prévint sa femme et ses aides de camp que Ton partirait cette nuit même après le spectacle où il voulait se montrer, afin de dérouter les espions anglais , ou pour le compte de rÂngleterre,.qui en étaient encore à deviner le but et l'époque de l'expédition. Joséphine fit à la hâte ses derniers préparatifs qui ne lui permirent même pas d'aller à Saint-Germain em-
1 . On sait que son père, le marquis François de Beaubarnais , frère aîné d'Alexandre , avait rejoint l'armée des princes en 1792.
2. On trouve un souvenir de ce mariage dans le Mémorial de Saint e-HéUne^ II' partie, p. 79.
brasser sa fille. Bonaparte prit congé dn Direetoin dau un dîner sans apparat ofifort par Barras à lai et à « femme , puis il alla voir jouer Talma dans MaeMk'. Sa présence fut saluée par les mêmes démonttmiMS qu'aux premiers jours de son retour. A la fin do «fw* tacle il rentra chez lui comme si de rien ii*étattp tt à minuit il se mit en route, emmenaift dans MtiPMloN sa femmci Eugène, Bourrienne, Duroc et LatilMtai et arriva rapidement au port d'embarquemeilty aea 8ans avoir couru Tun des pUis grands périls dans ks* -quels il se soit jamais trouvé*
11 voyageait dans une grande berline trla4ia«lB, et encore exhaussée par nne partie de «es hapigm Parvenu à Aix et voulant éviter IfaraetUa, il dons rordnede prendre une autre route moma fréqneilii^ mais plus directe, qui passe par RoquevaiM, 4I qm les postillons n'avaient point parcourue depuis qodques jours. Cette route traverse un torrent an moya d'un pont qui précisément venait de «'écrouler la veille. C'était pendant la nuit. On descendait rapide ment la côte au bas de laquelle coule le tonmt Quelques pas de plus et voiture, chevaux, voyagears, roulaient au fond du précipice. Un miraele ssal pouvait les sauver; il eut lieu. Un choc violent a^ rête tout à coup la berline et réveille ceux qu'sHi contenait. Ils sautent à terre pour se rendre confie de robstacle, et ils reconnaissent qu'une forte brsache d'arbre inclinée sur la route, avait, retenu Isor
1. Mémoires de Mme la duchesse d'Abranlèt, 1. 1*', p. 3S7. ffi** toire des salons de Paris, par la même, l. VI, p. 151.
voilure, heureusement d'une hauteur inusitée, à dix pas du pont écroulé. Il faut le redire avec le duc de Raguse, à qui nous devons la connaissance de ce £aiit extraordinaire : a Ne semble-t-il pas voir la main manifeste de la Providence'. »
Arrivé à Toulon le général déclara à Joséphine qu'il lie pouvait Temmener avec lui en Egypte. Bonaparte était encore réellement amoureux d'elle'; mais dans son amouff aujourd'hui plus prévoyant, dirons^nous moins absolu, il comprenait que le désir d'avoir sa femme avec lui, devait céder à la crainte de l'exposi^ à des fatigues et à des dangers, évidemment tout autres que ceux d'Italie. Joséphine n'en était point effrayée. En trois voyages, elle avait déjà fait sur mer plus de einq mille lieues; et quant au climat, elle répondait qu'étant créole, la chaleur d'Orient lui serait plutôt favorable que contraire. Six mois de vie intime et si douce l'avaient ensuite encore plus attachée à celui qui l'entourait de tant de bonheur et de tant d'éclat ; elle tenait à partager toutes les chances de son époux. Afin de se débarrasser de ses instances, son mari fut encore obligé de lui promettre de la faire venir dans deux mois , lorsqu'il serait établi en Egypte, et de lui envoyer à cet effet la Pomone , qui Tavait , à seize ans , amenée pour la première fois en France, et sur laquelle elle voulait faire sa nouvelle traversée*. En attendant, Bonaparte conseilla à
1. Mémoires da maréchal Marmont, duc de Raguse, t. r% p. 354.