LeUre du 8 août 1792. (.\rrhive5 de fainillo
DE L'iMPÉnÂTRICB JOSÉPHINE. i85
de sorte que j'ignore absolument ce qu'il est devenu depuis la fin de l'Assemblée, où malheureusement nous avons toujours voté de deux côtés bien opposés. Je conçois tout le chagrin que vous éprouveriez si mon frère avait pris le parti d'émigrer, et je voudrais pouvoir me flatter que vos efforts pour l'en empêcher eussent réussi. Je suis persuadé que les touchantes instances de cette nouvelle lettre feront effet sur son âme, et je vous promets de ne rien négliger pour la lui faire parvenir; je vais écrire à sa femme, que je sais être à Paris, et rengager à joindre ses prières à votre lettre pour que son mari ne quitte point sa patrie dans un moment où d'en être éloigné est une forte présomption que l'on veut porter les armes contre elle. Qu au moins , s'il ne veut pas suivre mon exemple, et comme moi donner son sang pour l'indépendance de son pays, il reste tranquille chez lui et attende l'instant heureux où la fin de la révolution et le triomphe des troupes nationales permettront à tous de jouir des bienfaits de la liberté. Je ne j)eux pas vous offrir d'écrire moi-même à mon frère. Une lettre de moi ne ferait aucune impression sur lui; mais j'espère que la vôtre produira l'effet que vous avez droit d'en attendre : la sollicitude d'un père qui parle au nom d'un grand peuple, et fait valoir l'amour de la patrie, doit l'emporter sur un faux point d'honneur dont la philosophie détruit chaque jour une des illusions. Recevez, etc....* «
1. Archives de famille. — Le marquis François de Bcauharnais resta dans l'émigration jusqu'au Consulat.
Bientôt, ainsi qu'on Tavait fait pressentir, Alexandre de Beauharnais fut désigné pour commander le camp placé sous Soissons. Les Prussiens arrivèrent, et, comme on sait, furent chassés par Dumouriez. Beauharnais, cité pour son patriotisme par les commissaires de rAssemblée, reçut alors le grade de maréchal de camp, et, vers le mois de septembre, il fut attaché comme chef d'état-major à l'armée du Rhin, que commandait le général de Biron. Eo cette qualité, il résida à Strasbourg, pour les travaux d'organisation et de mouvement des troupes qui constituaient principalement ses fonctions , pendant que Custine, l'un des lieutenants de Biron, s'emparait de Worms, de Spire et de Mayence*.
Mais, dans le cours de cette année, Paris voyait rapidement s'accomplir l'humiliation de la royauté, au 20 juin 1792, son emprisonnement au 10 août; les abominables massacres de septembre dans les prisons de l'Abbaye, de la Force et des Carmes; la réunion de la Convention; la proclamation de la République; le jugement et enfin le supplice aussi inutile que cruel du trop faible Louis XVL Nous ne
1. On a prôtenilu (c'est toujours Mlle Lonormand) que Mme de Beauharnais avait suivi son mari à Strasbourg; on a ajouté qu'Eugène avait aussi été emmené par son père pour faire avec lui ceUi» campagne de 1792. Quant àEuj^èno, il avait onze ans: cela dit tout. Nous ne croyons pas davantage quo Mme de Beauharnais ait quille Paris, où son mari l'avait laissée avec ses enfants, comme dans l« ville que son immensité rendait la plus sûre, ce qui n'empêchait pa* ses visites à Fontainebleau, où elle venait chercher auprès de se» tantes et de son beau-père la force et les consolations que réclamait le temps présent.
savons rien de Mme de Beauharnais pendant cette sombre et décisive année. Habituée, dès son enfance, à aimer, à respecter le Roi et la Reine, elle eut des larmes pour leur sort lamentable ; mais, en même temps, elle se réjouit, quels que fussent les dangers que bravait son mari, de le savoir loin de Paris, n'ayant à craindre ni le couteau de la guillotine, ni la pique des massacreurs, lesquels n'avaient point épargné deux de leurs parents les plus aimés, ce duc de La Rochefoucauld, qui avait été le second père du vicomte de Beauhar* nais, égorgé à Gisors, au lendemain du 1 0 août, sous les yeux de sa mère et de sa femme, et le neveu de celui-ci, le comte Charles de Rohan-Chabot , le condisciple et Tami d'Alexandre, massacré sur le seuil de TÂbbaye. Nous l'avons déjà dit, nous ne possédons la correspondance des deux époux pour aucune époque de leur vie. Nous y avons un plus vif regret pour ce temps si plein d'angoisses, car c'est au sein des grandes circonstances et des grands périls que les âmes et les cœurs apparaissent dans leur plénitude et leur vérité.
Le supplice du Roi avait inauguré le règne de l'échafaud. A partir de ce moment, les modérés n'eurent plus de trêve. Et les modérés, c'étaient les Girondins qui avaient fait le 10 août et détrôné Louis XVI, obligés aujourd'hui de compter avec Robespierre et Marat qui ne trouvaient pas, comme eux, qu'il y eût encore assez de meurtres, assez de victimes. L'in- Huence, en attendant le pouvoir, passa tout entière à ce redoutable Comité de salut public, qui n'aurait
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laissé dans Thistoire qu'un souvenir de sang, si, en présence de la guerre intérieure, si en face de toute TEurope armée contre nous, il n'avait pas su, par sa patriotique et suprême énergie, sauver la France des maux de Tinvasion et peut-être de la honte d'un démembrement.
Gustine, qui avait succédé à Biron, après ses importants succès dans le Palatinat, avait été obligé, en mars 1793, de rentrer sur le territoire français, laissant dans la ville de Mayence vingt mille hommes abandonnés àeux-mêmes. Il tenta vainement de les secourir pendant les deux mois suivants, se plaignant de n'avoirpas des moyens suffisants. Le 17 mai, il voulut engager une bataille que le défaut de docilité deses lieutenants fit avorter. Mécontent de ce qu'il appelait sa tiédeur, le Comité de salut public le fit passer à Tarmée du Nord, et nomma à sa place, à la tête de celle du Rhin, le général Beauharnais , chef d'étatmajor de cette armée et alors âgé de trente-trois ans, qui avait mérité les éloges de Custine dans la défense de Francfort. Cette nomination est des premiers jours de juin, et dans le tableau des commandements militaires publié au Moniteur du 6, on voit le générai porté avec son nouveau grade, et ayant son quartier général à Wissembourg. IJcauharnais avait pour mission d'empêcher la reprise de Mayence, assiégée à la fois par les deux armées prussienne et autrichienne. C'était une bien rude tâche, surtout d'après les reproches que Ton faisait à son prédécesseur, et en présence de ce redoutable Comité qui avait la prétention de
diriger de Paris le détail des opérations militaires , et, souvent, prescrivait la victoire sans donner les moyens de vaincre.
Le général en chef de Tarmée du Rhin ne 3e dissimulait point la gravité de sa situation. Quelques jours auparavant, la Convention avait procédé à l'arrestation des Girondins. On ne voulait plus de modérés : il fallait être montagnard ou périr. Mais Beauharnais, fort de son patriotisme ardent et sincère, espérait suffire à sa tâche, et, par ses succès, servir à la fois son pays et sa famille, et abriter les siens sous la gloire qu'il espérait conquérir , et après laquelle il avait couru toute sa vie. 11 comptait sur l'avenir : sa femme s'en effrayait au contraire.
Voyant les Girondins arrêtés et lagitation que cette mesure causait dans les esprits, Joséphine craignit, non pour elle, mais pour ses enfants, et voulut, dans la prévision des orages qui menaçaient leur famille, les mettre à l'abri au dehors. Elle crut ne pouvoir mieux faire que de les confier à une amie, la princesse de Hohenzollern Sigmaringen , qui, avec son frère, avait formé le projet de se réfugier en Angleterre. En attendant de pouvoir franchir le détroit, car 1 émigration était surveillée, Eugène et Hortense passèrent quelques jours chez la princesse, à Saint-Martin, près de Saiut- Pol, en Artois, où Mme de Beauharnais adresse à sa lille ces Hgnes simples et charmantes : « Ta lettre m'a fait bien plaisir, ma chère Hortense ; je suis sensible aux regrets que tu témoignes d'être éloignée de ta maman ; mais, mon enfant, ce n est pas pour long-
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temps; j'espère que la princesse reviendra au priatemps, ou j'irai te chercher Âh! comme tu vas être habile quand tu reviendras ! comme la princesse me dira du bien de mes petits enfants ! Je n'ai pas besoin de te recommander de bien Taimer, Je vois par ta lettre que tu es bien reconnaissante de toutes ses bontés pour toi et pour ton frère; témoigne-le-lui souvent, ma chère amie, c'est le moyen de me plaire. J*ai bien du chagrin d'être séparée de toi, je n'en suis pas encore consolée. J'aime ma chère petite Horlense de tout mon cœur. Embrasse pour moi Eugène.
« Adieu, mon enfant, mon Hortense; je t'embrasse de tout mon cœur et je t'aime de même. Ta tendre mère. Joséphine de Beauharnais\ »
Joséphine avait agi sans consulter son mari. Celuici, qui venait de prendre possession de son commandement, et que cette situation mettait en vue et obligeait à surveiller toutes les actions de lui et des siens, apprenant ce projet, envoya un courrier pour s'opposer au départ de ses enfants. La princesse, ne voulant les confier à personne, les ramena elle-même à Paris à Mme de Beauharnais, et cette circonstance fit qu'elle ni son frère ne sortirent de France, ce qui devint fatal au prince de Salm*.
1. Lettre sans date dans le recueil publié en 1833 parles soins de la reine Horlense, chez MM. Firmin Didot frères, sous ce titre : Lettres de Napoléon à Joséphine pétulant la première campagne (TlfalieJe Consulat et l* Empire; Lettres de Joséphine à Napoléon et Je la ménua »a fille. Voy. t. H, p. 199. Cette lettre est la première de la fiartie consacrée à Joséphine.