PLACE DU GOUVERNEMENT
PRÉFACE
L'insurrection de 1871, en Algérie., n’a été ni la révolte de l’opprimé contre l’oppresseur, ni la revendication d’une nationalité, ni une guerre de religion, ni une guerre de race; elle n'a été que le soulèvement . politique de quelques nobles mécontents et d’un sceptique ambitieux que le hasard de sa naissance avait rendu le chef effectif d’une grande congrégation religieuse musulmane.
Les indigènes appellent aujourd’hui cette année 1871 : l'année de Moqrani, et l’histoire, un jour, racontant les événements de cette époque, dira : l'insurrection de Moqrani.
Ce fut, en effet, lebachaghaEl-hadj-Mohammed-ben-el-hadj-Ahmedel-Moqrapli qui seul déchaîna cetle lutte formidable. Ce fut lui qui entraina les population^ soumises à l’inflùence plusieurs fois séculaire de sa famille, et aussi celles, plus nombi’euses encore, subissant alors l'action politique et religieuse des khouans Rahmanya dont il avait sollicité l’alliance et obtenu le concours en flattant les visées ambitieuses d’Aziz-ben-chikh-el-Haddad, le fils du grand maître de l’ordre.
Les nobles de la Medjana et les seigneurs religieux de Seddouq ne combattirent que pour la conservation de privilèges, d’immunités et d’abus qui pesaient lourdement sur les pauvres et les humbles enrôlés sous leurs bannières. Ceux-ci, Arabes ou Qbails, comme jadis les paysans vendéens ou bretons, se firent tuer et ruiner pour une cause qui n’était pas la leur. ' ,
De cette lutte, que des représentants d’un autre âge dirigeaient contre le droit moderne, la colonisation et la civilisation françaises L’Insurrection de 1871.
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sont sorties triomphantes, et, avec elles, la masse des vaincus, malgré un écrasement terrible, bénéficie aujourd'hui de notre victoire.
Les faits qui se rattachent à ce soulèvement ont été jusqu’ici mal connus et mal appréciés, car leurs causes, leur nature, comme aussi leur connexité, ont échappé plus ou moins à ceux-là mêmes qui ont été les héros, les victimes ou les justiciers de quelques-uns de ces épisodes qui, pendant plus d’un an, ont ensanglanté l’Algérie.
En 1871, peu de personnes connaissaient le passé et la situation réelle des chefs indigènes qui commandaient dans la province de Constantine. Les colons, la presse, la magistrature même !, ne voyaient en eux que des agents ou des fonctionnaires arrogants, avides, peu scrupuleux et peu dévoués à la France, qui les avait investis, et, ajoutait-on, comblés d’honneurs et d’immunités. On les savait pleins de morgue ou d’orgueil et détenteurs de vastes territoires en friche ou mal cultivés dont on rêvait de faire bénéficier la colonisation européenne et les prolétaires indigènes.
Il y avait du vrai dans ces appréciations; mais ceux qui les faisaient tout haut oubliaient, ou plutôt ignoraient, que plusieurs de ces personnalités indigènes étaient autre chose que de simples fonctionnaires, et qu’entre la France et elles, ou leurs ascendants immédiats, il y avait eu de véritables contrats synallagmatiques qui nous forçaient à respecter des situations acquises et à tolérer des allures ou des abus en désaccord avec notre état social et nos aspirations démocratiques.
Ces chefs, en effet, en beaucoup d’endroits, et notamment entre Bordj-IIamza et le Sahara, n’avaient jamais été des vaincus; les pays où ils commandaient avant nous, de père en fils, n'avaient jamais été conquis par notre armée. Les maîtres et seigneurs héréditaires de ces régions, restés plus ou moins indépendants sous les Turcs, étaient venus à nous de leur plein gré. Ils nous avaient offert et livré,
1. Voici en quels termes l’acte d’accusation, dans le procès des grands chefs, s’exprime sur le compte du bachagha Moqrani qui, étant mort, était hors de cause :
« Si-Mohammed-ben-el-hadj-Ahmed-el-Moqrani était depuis plusieurs années caïd des Ilachem. Pour augmenter son prestige, et sans doute dans l’espoir d’en faire un serviteur plus dévoué de la France, on avait nommé cet indigène bachagha de la Medjana. Autour de lui se groupaient treize ou quatorze caïdats, remis successivement aux mains des Ouled-Moqrani, ses parents.... »
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le plus souvent sans coup férir, de vastes territoires et de nombreux contribuables; parfois même ils nous les avaient donnés alors que nous n’étions pas encore en état d’en prendre possession.
Ils avaient agi ainsi parce qu’ils avaient cru y trouver leur intérêt et parce que nous leur avions promis, en retour, la conservation de leur situation et le concours de notre force militaire.
Quand ces promesses avaient été faites, on était aux premiers temps de l’occupation, on ne savait ni ce qu’on ferait de l’Algérie, ni même si on la conserverait en totalité ou en partie. Les généraux en chef et les gouverneurs, à qui la métropole refusait l’argent et les moyens d’action, avaient alors traité de puissance à puissance avec les chefs venus en alliés et acceptant notre suzeraineté. A ces précieux auxiliaires nous n’avions rien demandé de plus que de se faire tuer à notre service et de nous payer un tribut; en retour de quoi, nous leur avions garanti les dignités, honneurs et privilèges dont ils jouissaient en fait comme en droit.
Nous avons tenu notre parole, tant que nous avons eu besoin de nos alliés pour conquérir ou gouverner; mais, le jour où nous nous sommes crus assez forts pour nous passer d’eux, nous avons trouvé que nos engagements avaient été bien imprudents, et nous n’avons plus vu, dans ces alliés de la première heure, que des individualités gênant l’œuvre de progrès et de civilisation que la France entendait accomplir en Algérie pour justifier sa conquête.
Nous avons alors essayé de faire comprendre à ces gens de vieille souche, ayant conservé les mœurs et les préjugés du XIIIe et du XIVe siècle, les conceptions humanitaires et politiques des sociétés modernes ; ils ne comprirent qu’une chose, c'est que nous voulions amoindrir leur situation et leur imposer les mêmes devoirs et les mêmes obligations auxquels nous avions astreint les agents et les collectivités vaincus les armes à la main et subissant les volontés du vainqueur.
De là bien des malentendus, bien des mécontentements, que s’efforcèrent d'atténuer les officiers des bureaux arabes, chargés de la délicate mission de contrôler ces chefs et de discipliner leur concours au mieux des intérêts de notre action gouvernementale.
Grâce au zèle et à l’habileté de ces officiers, si souvent calomniés, grâce aussi au bon esprit et au sens politique dont ces grands chefs
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faisaient preuve lorsqu’on ne heurtait pas violemment leurs préjugés et leurs intérêts, bien des améliorations, bien des progrès, avaient été accomplis en un temps relativement court.
Mais nos colonies ont toujouraété les victimes de nos dissentiments politiques ou des malheurs de la mère-patrie, et l’Algérie, qui depuis 1830 a eu si souvent à souffrir des attaques inconscientes dirigées contre elle dans la métropole, devait, en 1870 et 1871, subir le contrecoup des impatiences de l’opposition, et de l'ignorance des hommes que les circonstances appelèrent, sans préparation aucune, à la direction souveraine de ses affaires.
L’auteur a essayé, sans parti pris, sans idée préconçue, de dire simplement ce qu’il a vu, entendu et étudié. Ce n’est ni une histoire de l’Algérie, ni une étude militaire qu’il a entrepris d’écrire ; c’est l'histoire d’une insurrection indigène, et rien de plus. Il n’a donc été parlé ici de nos affaires, à nous Français, qu'autant qu’elles ont eu un effet direct sur les indigènes. Ce sont ces derniers seuls que l’auteur s’est efforcé de faire connaître et apprécier. Pour cela, il a dégagé les individualités, précisé les faits, publié des documents inconnus ou inédits, et enfin il a complété les données officielles par ses notes, par ses souvenirs et par les renseignements qu’ont bien voulu lui fournir plusieurs de ses anciens camarades ou amis. 11 n'a pas hésité à donner des détails circonstanciés, chaque fois que ces détails lui ont paru nécessaires à l’appréciation des causes premières ou des mobiles qui ont fait agir Tes chefs de l’insurrection.
C'est ainsi qu'il a cru indispensable de faire précéder son récit d’une longue introduction résumant l’historique des Moqrani avant l'insurrection, et donnant des détails inédits sur le père du bacliagha et sur le soulèvement de 1864 dans le Hodna.
Par contre, l'auteur is’est efforcé d’être bref et concis dans le récit des opérations militaires, opérations qui se ressemblent toutes en Algérie et pour la réussite desquelles l'armée d’Afrique depuis longtemps n’a plus rien à apprendre. Mais cette concision n’a cependant pas été jusqu’à retrancher quoi que ce soit dans la longue énumération de plus de trois cent quarante glorieux faits d’armes qui n’ont pas toujours eu la notoriété qu’ils méritent.
Malgré la multiplicité et le synchronisme d’événements, tantôt connexes, tantôt indépendants les uns des autres, malgré l’éparpillement
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des efforts, et malgré le décousu forcé des opérations de guerre, il est facile de classer les faits de l’insurrection de 1871, qui, naturellement, se divise en quatre périodes bien nettes.
La première, qui va du 14 juillet 1870 au 8 avril 1871, est l’époque des difficultés et des révoltes locales. Les affaires de Souq-Ahras et d’El-M ilia, l'aventure de Mahieddine, le siège de Bordj-bou-Arreridj et les premières opérations dans la Medjana et l’Ouennougha, en sont les principaux épisodes. Pendant cette période, et malgré la gravité des faits, nous ne sommes pas en face d'une insurrection générale : seuls le bachagha et ses frères sont révoltés, mais leur révolte est localisée sur une portion de l’ancien fief familial, et tous les Moqrani qui ne sont pas du soff de la Medjana combattent dans nos rangs avec l'espoir avoué de remplacer le bachagha, dont ils sont restés les rivaux ou les ennemis.
Du 8 avril au 5 mai , l’insurrection est devenue générale : elle s'étend de la mer au Sahara; et, sous la direction des khouans Rahma-. nya qui ont proclamé la guerre sainte, elle couvre l’Algérie de ruines et de sang. C'est la khouannerie qui bat son plein, alors que nous manquons de troupes, et que nous assistons impuissants à ses dévastations.
Du o mai, jour où le bachagha est tué, jusqu'au 13 juillet, jour où Chikh-el-Haddad se constitue prisonnier, nos colonnes ont pu être organisées; de tous côtés elles écrasent les rebelles : c’est la période des échecs de la coalition.
Mais nos exigences vis-à-vis des vaincus et diverses circonstances empêchent la soumission de quelques-uns des chefs les plus compromis ou permettent de nouvelles prises d’armes : c'est alors que s’ouvre, le 13 Juillet, la période des dernières luttes, période qui se termine, le 20 janvier 1872, par l'arrestation de Boumezrag.
A cette date, l’insurrection est bien finie, l'ordre matériel est rétabli; mais les poursuites ou la répression des rebelles, l’exposé des mesures imposées par cette année de lutte, fournissent encore matière a un chapitre complémentaire qui est I’épilogue de cette histoire.
Lue Table chronologique des principaux faits met en relief le synchronisme des événements qui, dans l’intérêt de la clarté du récit, ont du être exposés en des chapitres différents.
Deux Cartes, spécialement dressées pour l’intelligence du texte,
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permettent d’embrasser d’un seid coup d’œil l’étendue des territoires insurgés et de trouver sans fatigue des indications qu'il serait pénible de chercher sur des cartes topographiques très détaillées, et, par conséquent, morcelées en de nombreuses feuilles.
Enfin un Index bibliographique donne quelques brefs renseignements sur les rares publications qui peuvent utilement être consultées à propos de l’insurrection de 1871.