LA GRÈVE DE ROUBAIX EN 1367. — LE MANIFESTE DE
l’internationale et le journal des débats.
On a déjà pu juger, sur quelques faits cités par nous, avec quelle ardeur l’Internationale soutient les grèves, et quelle importance elle attache à ne pas
LES GRAVES
laisser les hommes qu’elle a poussés à la lutte rentrer vaincus dans leurs ateliers. Une histoire complète des coalitions auxquelles elle a donné son appui, et qui ont pu, grâce à elle, ou remporter une victoire complète ou faire payer cher leur défaite aux patrons, serait presque l’histoire même de l’industrie européenne dans ces sept ou huit dernières années. Un tel récit, s’il était possible de le faire, nous entraînerait trop loin ; d’ailleurs la plupart des documents qu'il faudrait avoir entre les mains pour l’entreprendre ne nous sont pas encore accessibles. Probablement les procès faits un peu partout aux affiliés de l’Internationale qui ont pris part aux troubles et aux insurrections de cette année, et les saisies opérées à leurs domiciles ; plus tard, les scissions qui surviendront entre les diverses sections, et les querelles qui les auront précédées ou suivies; les mémoires que plusieurs des chefs sc décideront peutêtre à écrire, toutes ces causes diverses, et bien d’autrps encore, initieront peu à peu le public à une foule de mystères qui lui sont encore soigneusement cachés aujourd’hui. Alors l’histoire complète de l'Internationale, et en particulier celle des grèves qu’elle a suscitées, sera possible à écrire. On peut être assuré que ce sera l’une des pages les plus curieuses et les plus instructives des annales de notre siècle. Mais aujourd’hui, il faut nous résigner sur ce point, comme sur tant d’autres de l’histoire contemporaine, à n’avoir que des à peu près et à tâcher de deviner ce qu’on essaye de nous dissimuler.
ICO
Peut-être nous saura-t-on gré de donner, au lieu d’une nomenclature rapide des principales de ces grèves, le récit détaillé de deux ou trois d’entre elles, prises comme type, afin de montrer les incidents tragiques qui viennent trop souvent les compliquer , et de faire voir par quelques échantillons curieux l’éloquence que déploient d’ordinaire, en de telles occasions, les publicistes de l’Internationale.
On verra aussi par notre récit que le mouvement d’idées que nous avons signalé à propos des congrès s’est produit également à l’occasion des coalitions. La violence des passions et du langage s’est accrue de jour en jour, et les chefs qui, dans les premières années, pouvaient encore à la rigueur se permettre de blâmer officiellement les torts de leurs soldats, sont obligés, dans les derniers temps, à fermer les yeux sur leurs plus condamnables excès, et à tourner uniquement les foudres de leur éloquence contre les défenseurs de l’ordre, coupables d’être intervenus pour protéger les personnes et les propriétés.
En 1867, à Roubaix, on venait d’introduire de nouveaux métiers perfectionnés qui économisaient la main-d’œuvre, car un seul homme pouvait en conduire deux à la fois. Les ouvriers, trouvant juste de prendre leur part dans les bénéfices que cette amélioration procurait aux patrons, réclamèrent une augmentation qui leur fut refusée. L’établissement d’un nouveau règlement, qui imposait diverses amendes comme punition de certaines fautes, augmenta
LES GRÈVES. ICI
le mécontentement. Les esprits étaient fort montés, et sans doute les meneurs travaillaient à accroître cette irritation, lorsque le samedi, 16 mars, l’orage, qui depuis plusieurs jours grondait sourdement, vint à éclater. Les ouvriers sortirent brusquement de leurs ateliers au milieu du jour en poussant des cri.s, en proférant des menaces contre plusieurs fabricants. Il y avait ainsi plus de vingt-cinq mille hommes qui parcouraient les rues de la ville en semant partout la crainte par leurs vociférations. L’autorité municipale se hâta de demander des renforts à Lille. Mais avant que les troupes appelées fussent arrivées, le désordre prit des proportions sérieuses.
Les ouvriers, qui avaient longtemps erré dans les rues sans but déterminé, finirent par se diriger ou plutôt par se laisser entraîner vers les ateliers désignés à leur vengeance. Pendant quelques heures, les scènes de pillage et de dévastation se produisirent sans qu’il fût possible d’opposer aux pillards la moindre résistance. Sept ateliers furent envahis, les métiers y furent détruits, les pièces d’étoffe en travail lacérées, et les chaînes coupées sur les métiers.
Les maisons particulières de deux des fabricants auxquels on en voulait le plus furent saccagées; les meubles, les lits, la literie, la vaisselle furent jetés par les fenêtres.
La rage des émeutiers s’accroissait de minute en minute, et ils en vinrent à mettre le feu à deux des ateliers qu’ils vaient dévastés.
On ne sait jusqu’où se seraient emportés ces furibonds si l’on n’avait enfin vu arriver, le soir même, deux bataillons de ligne, et deux escadrons de cuirassiers. Les insurgés, fidèles à la constante tactique de toutes les insurrections, reçurent les soldats aux cris de : Vive la ligne! espérant ainsi les détourner de leurs devoirs; mais, quand ils virent que ces troupes, au lieu de lever la crosse en l’air chargeaient leurs armes, ils se décidèrent à se retirer, et l’ordre matériel fut rétabli.
La journée du dimanche ne fut pas trop mauvaise; le lundi, .à six heures du matin, beaucoup d’ouvriers étaient «à leur ouvrage, et l’on pouvait croire que les retardataires viendraient eux-mêmes reprendre leur travail à l’heure du déjeuner. Mais tout à coup un mot d’ordre fut lancé ; aussitôt les tisserands demandèrent une augmentation de salaire qui leur fut refusée; ils se retirèrent et la grève régulière succéda ù l’émeute, à l’inverse de ce qui se passe d’ordinaire; car le plus souvent, la coalition, d’abord pacifii've, ne prend que peu à peu les allures d’une insurrection.
Quelque rôle que l’Internationale eût joué dans la grève ou dans les événements qui l’avaient précédée, elle ne pouvait pas laisser passer des faits aussi graves sans faire connaître officiellement la façon dont elle les jugeait. En effet, MM. Tolain, Fribourg et Varlin, en qualité de correspondants , de la commission de Paris, ne tardèrent pas à publier le manifeste suivant :
LES GRÈVES
Des troubles regrettables, accompagnés de violences plus regrettables encore, ont éclaté parmi les fileurs et tisseurs de Roubaix.
Les causes sont : t° L’introduction de machines imposant aux tisseurs un surcroît de travail sans augmentation de salaire, et supprimant en même temps un grand nombre d’ouvriers ;
2° L’établissement d’un règlement imposant des mesures attentatoires à la dignité et des amendes d’une illégitimité flagrante ;
, 3° Enfin l’intervention de la gendarmerie dans ces détails
d’intérêts privés et dans un cas où elle avait peut-être à veiller à la sécurité publique, mais non à protéger par sa présence les prétentions des particuliers.
La grève provoquée par ces causes a eu pour conséquences les tristes événements dont l’opinion publique a été instruite.
Dans cette situation, l’Association internationale croit devoir se prononcer cl appeler l’attention des ouvriers de tous pays en faisant les déclarations suivantes :
L'emploi de la machine dans l’industrie soulève un problème économique dont la solution prochaine s’impose impérieusement. Nous, travailleurs, nous reconnaissons en principe le droit des ouvriers à une augmentation proportionnelle alors que, par un nouvel outillage, une production plus considérable leur est imposée.
En France, pays du suiïrage universel et de l’égalité, l’ouvrier est encore citoyen lorsqu’il a franchi les portes de l’atelier ou de la fabrique. Les règlements imposés au fileurs de Roubaix sont faits pour des serfs et non pour des hommes libres. Ils portent non-seulement atteinte à la dignité, mais encore à l’existence du travailleur, puisque le chiffre des amendes peut supprimer et dépasser le taux du salaire.
Dans un pareil débat, alors qu’aucune violence n’avait ét commise, et que la grève commençait par l’abandon des
ateliers, l’intervention de la gendarmerie n’a pu qu’irriter les ouvriers, qui croyaient y voir une pression et une menace.
Ouvriers de Roubaix, quels que soient vos justes griefs, rien ne peut justifier les actes de destruction dont vous vous êtes rendus coupables, — songez que la machine, instrument de travail, doit vous être sacrée; songez que de pareilles violences compromettent votre cause et celle de tous les travailleurs; — songez que vous venez de fournir des armes aux adversaires de la liberté et aux calomniateurs du peuple.
La grève continue; de nouvelles arrestations ont été faites. Nous rappelons à tous les membres de l’Association internationale des travailleurs qu’il y a en ce moment îi Roubaix des frères qui souffrent. Que si parmi eux des hommes, un moment égarés, se sont rendus coupables de violences que nous réprouvons, il y a entre eux et nous solidarité d’intérêt et de misère ; au fond du débat, il y a aussi de justes griefs que les fabricants doivent faire disparaître. Il y a enfin des familles sans chef; que chacun de nous vienne leur apporter son appui moral et matériel.
On voit que les représentants de l’Internationale tout en donnant sur tous les points tort aux patrons, reconnaissaient du moins que les ouvriers de leur côté avaient commis des excès regrettables, et qu’ils n’hésitaient pas à les blâmer.
Journal des Débats publia à ce sujet, sous la signature du secrétaire de la rédaction, un article que nous ne pouvons reproduire ici tout entier à cause de son étendue, mais dont il faut citer au moins une partie :
Les événements de Roubaix ont donné lieu à une manifestation qui ne peut être passée sous silence : c’est une
LES GRÈVES
déclaration de l 'Association internationale des travailleurs, représentée par trois membres de la commission de Paris, qui signent avec le titre de correspondants: MM. Tolain, Fribourg et Yarlin. L'Association internationale des travailleurs est peu connue de nos lecteurs, mais il est bon qu’elie le soit, quoiqu’elle nous semble n’exister encore qu’à l'état d’essai ou d’embryon. Elle n’aspire à rien moins qu’à embrasser les ouvriers de toutes les professions manufacturières de l’Europe, et il est certain qu’elle a de nombreuses ramifications déjà en Angleterre et sur le continent. Ce serait donc la plus vaste société qui ait jamais été formée. On l'a vu à l’occasion de la grève qui a dernièrement tenu en suspens à Paris l’industrie du bronze, le principal objet de celte Association serait d’inlervenir dans les moments de grèves, en soutenant non-seulement de son influence, mais aussi de ses subsides, les ouvriers inoccupés de la profession où la grève aurait été déclarée.
L’Association internationale avait au moins un mot à dire au sujet de ce qui s’est passé à Roubaix, puisque ces événements regrettables avaient leur point de départ dans une grève. C’est ce qu’elle a fait par l’organe des trois correspondants que nous venons de citer. Elle réprouve les violences dont se sont rendus coupables des hommes égarés. Elle avertit les ouvriers en général que de pareilles violences compromettent la cause de tous les travailleurs. Elle déclare que la machine, à titre d’instrument de travail, doit être sacrée. Ce sont des vérités salutaires et opportunes. Malheureusement les considérants du jugement n’en valent pas le dispositif. D’après la lettre de MM. les correspondants, jusqu’au moment où ont commencé la destruction des machines et le sac des ateliers, tous les torts étaient du côté des patrons. Ces torts Sont énumérés dans la lettre, et l’énumération mérite qu’on s'v arrête.
Après avoir discuté non-seulement avec impar-
tialité, mais même avec bienveillance pour les trois signataires du manifeste, les divers reproches qu’ils adressaient aux patrons, l’auteur anonyme de cet article se tournait vers ceux-ci et leur démontrait que l’opinion publique leur demandait de s’expliquer à leur tour; puis il en revenait à MM. Tolain, Fribourg et Yarlin et mettait en lumière, d’une part, ce qu’il y avait de louable dans leur publication, et d’autre part, ce qu’on regrette de n’y pas rencontrer :
Quoique les correspondants de l’Association internationale se soient appliqués avant tout, dans leur manifeste, à mettre en relief les torts qu’ils attribuent aux patrons, il leur a fallu un certain courage pour blâmer, ainsi qu’ils l’ont fait, les désordres de Roubaix. Leur langage de réprobation n’est pas sans énergie; il aurait cependant pu en avoir davantage. 11 ne fallait pas dire aux ouvriers : Les fauses de la grève et de ce qui s’en est suivi, c’est la présence des gendarmes dans les fabriques, c’est l’introduction du nouveau métier, c’est l’établissement d'un règlement plus sévère dans les fabriques; il fallait leur dire que les causes des tristes événements, les causes non accidentelles ou secondaires, mais dominantes, étaient l’ignorance des ouvriers sur leurs propres intérêts et la faiblesse avec laquelle un certain nombre d’entre eux s’abandonnent à de mauvais penchants. Il eût été plus sage de représenter aux populations que si elles avaient de meilleures habitudes, si elles fuyaient les cabarets, beaucoup trop fréquentés dans le Nord, elles ne seraient pas autant, à beaucoup près, à la merci des incidents qui peuvent suspendre le travail. Les correspondants de l’Association internationale auraient mieux été dans le rôle de chefs intelligents et do bons guides s’ils avaient dit aux ouvriers:
LES GRÈVES
o Vous êtes ignorants, instruisez-vous; profitez des facilités qu’on vous donne aujourd'hui pour vous instruire. Plusieurs d’entre vous manquent de sobriété; qu’ils se corrigent; qu’ils travaillent les six jours de la semaine; qu’ils se préparent ainsi quelques économies pour les temps de chômage. Les ouvriers de l’Allemagne du Nord n’ont pas des salaires plus élevés que les vôtres, et pourtant ils ont fourni les fonds des 900 ou 1,000 banques du peuple qui se sont formées sur le modèle recommandé par M . Schultze-Delitsch, banques qui fonctionnent à la fois comme des Caisses d’épargne et des institutions de crédit.» MM. les correspondante de l’Association internationale attachent un grand prix à affermir et à étendre l’autorité qu’ils exercent sur leurs confrères : l’autorité, pour justifier sa prérogative, a besoin quelquefois de dire la vérité tout entière, quelque pénible qu’elle puisse être à entendre.
Les correspondants de l’Internationale répondirent au Journal des Débats une longue lettre dans laquelle ils ne faisaient guère que reprendre et développer chacun des points traités dans leur premier manifeste ; le Journal des Débats l’inséra sans la faire suivre d’une réponse que rien, en effet, ne rendait nécessaire, et la polémique en resta là.
En résumé, les hommes qui avaient parlé au nom de l’Internationale avaient, dans leur manifeste, flatté les mauvaises passions des ouvriers de Roubaix, et avancé soit sciemment, pour les besoins de leur cause, soit à leur insu et en se laissant tromper eux-mêmes, des faits complètement faux lorsqu'ils avaient attribué le pillage et l'incendie des ateliers à 1 intervention de la gendarmerie; mais enfin ils
avaient osé blâmer ces scènes de dévastation; c’était beaucoup.
Le journal qui représente plus que toute autre feuille française aux yeux du public la haute bourgeoisie riche et lettrée, avait discuté leur proclamation en signalant les tendances déjà trop évidentes de leur société, mais sur un ton calme, courtois et même bienveillant. MM. Tolain, Fribourg et Yarlin, qui avaient cru devoir répondre à ces critiques, l’avaient fait sans trop s’éloigner de la modération dont on leur avait donné l’exemple (1).
(t) Ces pages étaienl déjà écrites lorsque nous avons * trouvé dans le Soir, du 19 juillet, un article où M. Fribourg, l’un des signataires de ce manifeste raconte, ainsi qu’il suit l'affaire de Roubaix et l’intervention des correspondants de l’association :
« Vers la même époque, un incident terrible se produit: les ouvriers de Roubaix, dans un accès de folie furieuse, brisent des machines, incendient des ateliers, maltraitent des innocents; un cri de réprobation méritée s’élève des rangs de la bourgeoisie; les travailleurs se taisent, altérés; leur couscience leur interdit d’applaudir, mais ils manquent d’énergie pour blâmer.
« Seuls les internationaux, risquant leur popularité naissante, osent élever la voix pour réprouver énergiquement de pareilles remontrances, et dans une lettre publique adressée aux grévistes do Roubaix, ils s’exprimaient ainsi :
« Ouvriers de Roubaix,
« Quels que soient vos justes griefs, rien ne peut justifier les « actes de destruction dont vous vous êtes rendus coupables. « — Songez que la machine, instrument de travail doit vous « être sacrée ; songez que de pareilles violences compromettent « votre cause et celle de tous les travailleurs. — Songez que
LES GRÈVES
Voyons maintenant comment s’exprimaient deux ans plus tard, dans des circonstances à peu près semblables, les publications officielles de l’Internationale.