‹ Histoire de l'internationalismeChapitre 38 sur 142 · THOMAS D'AQUIN · texte numérisé non relu

THOMAS D'AQUIN

d'Aquin, ne l'a touchée qu'incidemment, comme par hasard. Il n'a pas du tout approfondi le problème de l'organisation internationale. Thomas d'Aquin (1226—74) a publié un seul ouvrage entière* ment consacré aux problèmes politiques. C'est son traité «De régi' mine principum-»^, écrit en 1274, l'année même de la mort de l'auteur, et dédié au Roi de Chypre. Il est probable que seuls les deux pre« miers des quatre livres dont est composé l'ouvrage, sont écrits par Thomas lui»même; les deux autres seraient dus à un de ses élèves*. L'ouvrage discute surtout la question de savoir quelle est la meilleure forme de gouvernement. D'après Thomas c'est la monarchie. L'auteur esquisse l'histoire des grands empires successifs*; le dernier empire est le cinquième, celui du Christ, c'est-à-dire, celui du Pape^ Il sur» passe en excellence les quatre précédents, d'abord par sa durée; «elle durera jusqu'à la rénovation du monde, conformément à la vision de Daniel»; ensuite à cause de son universalité; «car il n'existe pas de coin de la terre, ni aucun endroit dans lequel le nom du Christ ne soit adoré» ; enfin parce que le Christ est Dieu et homme. «Ainsi

' Opéra (Antwerpiae, 1612), XVII, fol. 161-93.

' Voir Kelsen, Staatslehre des Dante Alighieri, p. 22.

* Il est intéressant de voir que St. Thomas explique l'empire des Romains par le fait qu'ils ont donné de bonnes lois («propter leges sanctissimas quas tra» diderunt»), alors que Dante l'explique et le justifie par leurs victoires militaires (Voir plus haut, p. 75).

' Lib. III. Cap. XIII. Et haec quinta Monarchia, quae successif Romanis, secundum veritatem omnibus praecellit ex triplici parte. Primo quidem ex annorum quantitate, quia plus duravit et adhuc durât, et durabit usque ad mundi renovatios

nem, ut patet in visione Danielis Secundo apparet eius excellentia ex do»

minii universitate quia in omnem terram exivit sonus eorum, et in fines orbis ter= rae verba eorum. NuUus enim angulus mundi est, nuUa plaga in qua nomen

Christi non adoretur satis apparet quod dominium Christi ordinatur ad

salutem animae, et ad spiritualia bona, ut iam videbitur, licet a temporibus non

excludatur: eo modo quo ad spiritualia ordinatur Tertio autem apparet ex<

cellentia monarchiae Christi super alias praecedentis et dominantis, dignitate, quia

Deus et homo Hic ergo principatus sive dominium omnes monarchias sive

dominia transcendit, annihilât et confringit, quia omnia régna subiiciuntur eidem, quod per eundem prophetam [Esaiam] praenuntiatum est. Opéra, 1. c. p. 178.

EMPIRE ET PAPAUTÉ

cette principauté, ou cet empire, surpasse, anéantit et réduit en pous» sière toutes les monarchies ou empires, parce que tous les royaumes lui sont sujets, ce qui a été annoncé par le même prophète» [Esaïe]. Quant au pouvoir temporel, pas de limite : «— — — il est évident que l'Empire (dominium) du Christ est institué pour le salut de l'âme, et pour les biens spirituels, comme on verra tout^à^l'heure, bien qu'il ne soit pas exclu du temporel.» L'auteur revient sur ce sujet plus tard (Cap. XIX*'). D après lui le pape est sans contredit le suzerain de tous les monarques: «Il n'est pas permis d'interjeter appel contre ses sentences; il est celui qui n'a pas de supérieur, c'est lui qui représente Dieu sur la terre.»

On voit bien quelle est la théorie de Thomas d'Aquin (ou de l'élève qui aurait écrit le livre dont il s'agit). Mais elle n'est pas exposée avec l'ampleur que comporterait le sujet. Le problème n'a été qu'effleuré. Il n'a pas trouvé de loin le traitement que lui con« sacre Dante.

Pour Thomas le pouvoir spirituel du pape, venant de Dieu, est tout»puissant. On a même pu dire qu'il ne distingue pas entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel'. Nous avons vu pour» tant qu'il s'exprime d'abord à ce sujet avec une certaine réserve: le pape ne serait pas exclu du temporel. Plus loin il semble avoir vaincu ces scrupules, et les princes temporels, même l'empereur, ne deviennent pour lui que les subordonnés du pape, qui leur a donné certaines fonctions temporelles, alors que lui et le clergé en général administrent les biens spirituels, qui sont pour l'homme d'une importance tout=à«fait primordiale.

" Kelsen, Staatslehre des Dante Alighieri, p. 23, et d'après lui Schucking, 1. c, p. 553. citent le chap. XIX du premier livre. Le premier livre n'a que 15 chapitres. — Il s'agit évidemment du chapitre dent nous parlons et qui est intitulé: «Qualiter diversificatus est modus imperii a Carolo Magno usque ad Ottonem tertium, et unde

plenitudo potestatis Summo Pontifici convenit». On y lit: « non licet appels

lare ab eius sententia. Item, ipse est qui superiorem non habet. Item, ipse est qui vices Dei gerit in terris.»

' Kelsen, 1. c, p. 23.

THOMAS D'AQUFN

Les auteurs ecclésiastiques s'intéressent avant tout aux relations du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel. Au sein de l'Eglise l'autorité du pape n'est pas contestée encore. Pourvu que les auteurs puissent prouver la supériorité du pouvoir spirituel vis<à<vis du pouvoir temporel, ils n'ont pas de motif pour discuter le problème de l'organisation internationale. La forme de celle<ci n'est pas con» testée: c'est celle de la monarchie universelle.

Nous avons vu que la même idée a prévalu chez les Gibelins italiens, chez Dante et chez Marsile de Padoue. Le Moyen»Age en général était dominé par cet idéal, héritage de l'Antiquité. Et cepen» dant les conditions de la réalité avaient entièrement changé : le monde chrétien ne formait plus une unité au point de vue politique. Mais très peu s'en étaient aperçus.

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