César (J.), hell . galL, liv. VI, chap. v
« Les Germains n'attachent aucune infamie aux brigandag'es commis en de})ors des limites delà cité... »
Notre vieux Froissart a dit à son tour, il y a quatre siècles :
Allemands de nature sont rudes, et de grossier entendement, si ce n'est à prendre leur proufict; mais à ce point sont-ils assez experts et habiles ; item moult convoiteux, et plus que nulles autres gens oncques ne tenant rien de choses qu'ils eussent promis ; tels gens valent pis que Sarrazins nipayens.
Nous allons voir si, à ce point de vue particulier, les Allemands ont déclin de leurs ancêtres.
Au commencement de la guerre, le Code de justice militaire prussien (article 129) établissait une distinction subtile.
Le pillage n'existe que lorsque le crime est commis en employant, vis-à-vis du propriétaire, la menace et la force.
Il y a simplement vol quand on enlève des objets de prix ou des valeurs dans une maison inhabitée; si le propriétaire est présent, il y a pillage.
Or, le Droit des gens avec lequel les règlements militaires des nations civilisées, — la Prusse exceptée, — s'étaient mis d'accord, niait le droit au butin et au pillage, ce qui entraînait des peines très sévères : c'est que, en effet, toute complaisance à ce sujet conduit forcément aux abus les plus regrettables, sape la discipline et porte atteinte à l'honneur d'une armée.
Le pillage est, à n'en pas douter, un délit qui peut conduire au crime.
On a prétendu établir à ce point de vue des différences entre les alliés allemands. On peut consulter le docteur Stieber, l'aimable chef de la brigade de police qui accompagnait le roi de Prusse.
Le 22 août, de Pont-à-Mousson, il écrit :
Les Hessois sont de véritables bandits... Bien que nous nous comportions ici très décemment et que, nous autres Allemands, nous soyons assez donnasses de noire nature [textuel] et que nous soyons péniblement impressionnés d'avoir à exercer des cruautés, nous épuisons cependant terriblement le pays, nous enlevons tous les chevaux, toutes les voitures, tout le bétail. Nous détruisons toutes les voies ferrées, nous accaparons tous les vivres. On al)Sorbe des flots de vin et de bière... Nous éprouvons un sentiment tout particulier [lequel?] en Jonillant dans toutes les armoires des maisons que nous occu{)ons, maisons qui ne nous appa.iitiennent pas et dans lesquelles nous prenons des choses dont nous ne pouvons nous passer à la vérité...
Le i"' septembre, il écrit de Vendresse :
... Les soldats prussiens ne prennent que ce que dont ils ont besoin pour ne pas périr. Mais les Bavarois et leurs cantiniers sont de véritables bandes de bri/jands qui extorquent aux habitants, le pistolet sur la poitrine, tout ce qui peut être emporté. En outre, ils détruisent ce qu'ils ne peuvent voler. Ils méritent bien la qualification de brigands qu'on leur applique...
Le compte des Hessois et des Bavarois est établi; la suite de cette enquête nous apprendra si leurs alliés, y compris les Prussiens, firent exception.
Les extraits suivants du carnet trouvé sur le cadavre du lieutenant bavarois Emmar* ne peuvent que confirmer le dire de Stieber :
7 août. — Ce matin, les hommes pillent : on enlève des poulets, des oies, un porc; un tonneau de vin est mis en perce; la cuisine se fait avec de bons pois pris à l'habitant. Bombance.
8 août. — A Zinsweiler, pillage et ripaille...
17 août. — Nous entrons à Dombasle, où tout le monde se grise formidablement. Le lieutenant Franck est plein de vin; j'ai bieu du mal à le ramener dans sa chambre, qu'il agrémente de souvenirs odorants dont son hôte s'étonnera demain.
I. Publiés eu 1829, par H. Gauthier-Villars, dans la Revue Bleue.
23 août. — A Méligny-Ie-Petit : village pauvre, puces dévoranlesj mauvaises g'ens, qui ont reçu notre fourrier la fourche à la main. Pour leur apprendre à vivre, on déterre le lard et le vin, toutes les provisions qu'ils avaient enfouies. On ne leur laisse rien. Et Von bùlonne un paysan, sous prétexte qu'un coup de fusil a été tiré sur le capitaine, ce qui est une bonne blague...
i octobre. — Le lieutenant Feuerlein a trouvé deux beaux chevaux. Il veut faire croire que c'est un cadeau qu'il a reçu et se propose, s'il peut en tirer oOO ou 600 fraucs, de g-arder cet argent pour lui et avec cela il fait le désintéressé, incapable de prendre jamais la moindre chose ; cependant, d'après le lieutenant Wœrlé, son ordonnance a encore mis, en lieu sûr, h Claire, de la vaisselle d'arerent!
\t octobre. — Euimar note que dans la journée il a... trouvé, dans des maisons qu'il a perquisitionnées « une pipe superbe et un bon fusil » qu'il a « soigneusement empaquetés » et que, la veille, son ordonnance lui a « apporté deux couvertures de laine ».
Il ajoute :
Je viens de réquisitionner pour mon propre compte. J'ai emporté huit bouteilles de bon cognac, du vin, du chocolat, du sucre et du café. Avec cela on peut marcher. On a fuit sauter dfiuJC maisons, une entre autres où se trouvaient deujc jeunes filles {">).
Le nombre des exemples de pillage est considérable; aussi devons-nous choisir avec le regret d'être contraint, même d'abréger le détail.
Orléans, le ii octobre. — Maîtres de la ville, les fiavarois pillent, pendant trois heures, tous les magasins d'épicerie, de marchands de vin, des débits de tabac des faubourgs Bannier et Saint-Jean ; phis tard, ils pénètrent par effraction dans les maisons et y volent ou détruisent. Aux plaintes qui leur sont adressées les officiers tentent d'invoquer le fameux droit de la guerre *.
I. CocHAnD(abbâ Th.!, l'Invasion Prussienne de iSyo. Les Bavarois à Orléans, p. 72.
Valcnnes (Sarthe), le 24 novembre. — Dès leur arrivée dans ce bourg-, qui compte 94© iiabilanls, 8.000 Bavarois se livrent, sans aucun prétexte, à un pillage effréné; en se retirant, ils emmenèrent un habitant la corde au cou.
Saint-Calais (Sarthe), le 26 décembre'. — Après avoir rejeté de la ville des éclaireurs français, le chef d'un détachement venu de Vendôme perçoit des réquisitions en nature, exig^e que, séance tenante, la municipalité lui remette 7.000 francs, puis accorde à sa troupe une heure de pillage.
A la protesiation indignée que lui adresse le g^énéral Ghanzy, le « général commandant à Vendôme » (signature illisible) répond par un reçu : « Reçu une lettre du général Chanzy. Un général prussien, ne sachant pas écrire une lettre d'un tel genre, ne saurait y faire une réponse par écrit. »
Boy elles (Pas-de-Galaisj, 3o décembre 1870 et i*^"" janvier 1871. — Ce village comptait alors 357 habitants. Les Prussiens le pillent pendant cinq heures, puis emmèneat ou emportent 4 vaches, 4 porcs gras, 9 sacs de farine, 100 pains, 700 bouteilles de vin, un tonneau de cognac, 53 hectolitres d'avoine et un grand nombre de couvertures.
Pillage de châteaux. — Il était à j révoir que les châteaux exciteraient spécialement la convoitise des Allemands : le butin y abondait et, l'audace aidant, son appropriation était facile. Ici encore, bornonsnous à quelques exemples authentiques, avec le regret de ne pouvoir en quelque sorte que les énumérer.
En octobre 1870, près de Villeneuve-Saint-Georges (Seine-et-Oise), le château de Bauregard.. appartenant
I. Chanzy (général), la Deuxième armée de la Loire, pp. 269 à 261.
à la veuve d'H. de Balzac, est complètement pillé et transformé en une ruine véritable.
A Davours (Somme), le château de M. Auguste Du Bos, qui se trouvait absent, est pillé de fond en comble.
Le château de Viviers-en-Gharmie, situé près de Sillé-le-Guillaume (Sarthe), a reçu, le 20 janvier 187 1, les généraux Baumback et de Slolberg- ; on n'a eu qu'à se louer d'eux.
Le lendemain, après leur départ, on constate que le château a été en g-rande partie dévalisé. Ce fait aurait pu figurer dans le chapitre où il est question des vols commis.
Le château de Chenerru, voisin de Pirmil (Sarthe), est pillé, le 25 janvier iSyijpar 11 ca\'alier.s avec lesquels se trouve un officier.
Le 6 février i87i,près de Fillié-Guéclard "(Sarthe), sous prétexte que, la veille, le garde du château du Gros-Chinaj aurait menacé des Allemands avec une fourche, un sous -lieutenant vient, à la tête d'environ 3o soldats : le château est [)ii!é pendant quatre heures et le détachement s'éloigne avec deux chariots bien remplis.
Du 25 février au 5 mars 1871, la commune de Saint-Célerin-le-Géré (Sarthe) loge 25o fantassins et 60 cavaliers. Le 4 mars, après la ratification des préliminaires de paix, les habitants refusent de satisfaire les exigences des Allemands : ceux-ci pillent de fond en comble le château de Boisdoublet, remplissent des voitures de leur butin et brisent les glaces, les meubles qu'ils ne peuvent emporlei'.
Le lendemain cle la signature de l'armistice, M. Breton, gendre du libraire Hachette, accourt de
Paris à Plessis-Piquet, où il arrive à temps pour assister au pillage et à l'emballage des meubles de sa villa ; les Bavarois n'ont attendu jusqu'à ce jour que pour profiter, le plus long-temps possible, d'une riche installation. Il court à Choisy-le-Roi pour tâcher de sauver ses livres, ses collections; le général auquel il se plaint lui dit eu guise de consolation : « Tant pis pour vous ! il ne fallait pas quitter votre maison pendant le siège. »
On oublia de lui prouver que les propriétaires qui ne s'étaient pas absentés avaient été indemnes du pillage; nous savons qu'il n'en fut rien.
Plusieurs bibliothèques furent pillées, ainsi que des collections de tableaux; les ballots arrivèrent en Allemagne.
Ainsi disparurent, pour limiter les citations :
A Villeneuve-Saint-Georges, la bibliothèque de Victor Duruy; à Sainte-Geneviève-les-Bois, celle de Cocheris évaluée, à cause de manuscrits précieux, à environ 60.000 francs; au château de la Cour de France, près Juvisj-sur-Orge (Seine-et-Oise), la magnifique galerie de tableaux du comte de Montessuy.
Les colis de pillage ayani droit de franchise, l'écoulement du butin était facilité aux pauvres soldats, qui pouvaient ainsi, de temps à autre, alléger les sacs qui souvent devaient être lourds à leurs épaules.
Chaque fois, en effet, dit Ed. Fournier, qu'on faisait quelques prisonniers aux Prussiens ou à leurs alliés, surtout aux Bavarois, on était sur, pour peu ([ue ce fût dans un pays riche, et dont ils avaient eu la dévastation en primeur, de les trouver tous copieusement garnis, du sac jusqu'aux poches, d'un hulin offrant la plus grande variété.
Quand le pillard en avait trop pris et ne pouvait tout porter, il confiait le trop plein de sou pillage à quelque fourgon de l'armée
et, sous la g-arantie de l'empereur et roi, rendait ainsi son vol officiel, sacré i.
Le 12 novembre 1870, des francs-tireurs capturent près de Bussig-ny TNord) un convoi composé de cinq fourgons bien attelés 2.
Deux fotirg'ons renferment des tissus de laine, flanelle, mérinos, etc., provenant de pillages opérés à Reims.
Les autres ne contiennent que du vin de même provenance, mais des meilleurs crus de la Champag-ne : les bouteilles étaient soig'iieusement em[)aquetées, comme il convenait pour supporter un long" voyage. I Ce convoi fut dirig'é sur Lille.