DEPENSES
EXCÉDENT DES RECETTES sur les dépenses.
Ces 1878^ 16* furent versés par Cassini à Perny et il ne fut pas question dans l'arrêté de compte définitif de la somme de 2143*1 0*5** qui lui était due. Cette somme représente donc la perte éprouvée par Cassini.
On peut s'étonner de ne pas voir intervenir dans ces tristes débats la Commission des six à qui la Convention, parle décret du 3i août, avait remis la surveillance de l'Observatoire. Elle avait dû être informée de la démission du Directeur; Lakanal, spécialement délégué à l'inspection de l'établissement, ne pouvait lui avoir laissé ignorer la nomination du directeur temporaire ni celle de Bouvard. Cassini d'ailleurs lui avait signalé les agissements de ses anciens élèves et les vexations auxquelles il était en butte. Devic rapporte expressément (p. 1 95) qu'il avait écrit à Grégoire à ce sujet, et les procès-verbaux des séances du Comité nous ont conservé la trace de ces plaintes.
a Séance du i\ septembre. On lit un arrêté des quatre astronomes de l'Observatoire, qui enjoint à Cassini d'abandonner sous buit jours l'appartement qu'il Y occupe. On se plaint, à cette occasion, de l'organisation actuelle de l'Observatoire, de l'homme qui vient d'être nommé à la place vacante. (Il s'agit probablement de Perny.) Un membre parle de la tournure malhonnête et aristocratique qu'il a prise vis à vis un député qui allait visiter l'Observatoire, et des propos qu'il a tenus par rapport au décret d'organisation de l'Observatoire de la République. On passe à l'ordre du jour. » (J. GuiLLAL'MK, Procès-verbaux du Comité d'Instruction publique, t. Il, p. 438.)
Perny et ses collègues en étaient-ils déjà venus à ce degré d'insubordination de méconnaître l'autorité même d'un Député? Comment le Comité, ainsi averti du désordre qui régnait à l'Observatoire, ne prit-il aucune mesure pour le faire cesser?
Cassini avait donné sa démission le 5 septembre et demandé que le Comité lui traçât la règle de conduite qu'il avait à suivre. C'est le i" octobre seulement que Grégoire lui répond :
« Citoyen,
» N'imputez pas à négligence le retard involontaire de cette réponse; telle a été l'immensité de mes affaires que, depuis quinze jours, à peine ai-je eu le loisir de goûter un peu de sommeil. Peut-être savez-vous qu'en
Tabsence du citoyen Riihl, président de la Commission, je vous avais écrit, il y a quelques jours. Vous dire pourquoi la lettre ne vous a point été remise, serait un détail long et fastidieux (>). Voici en substance ma réponse.
» La Commission a appris avec peine que votre santé et des arrangements particuliers, ne vous permettaient pas de rester à l'Observatoire, je vous exprime ses regrets à cet égard.
» Une réponse simple s'applique à toutes les questions que vous nous faites.
» C'est au Directeur nommé par les Professeurs, que doivent être remis les instruments et les livres de l'Observatoire. Il en fera l'invenlaire, recevra les comptes et vous en donnera décharge (*).
» C'est encore à lui que doit être remise l'ordonnance qui a été délivrée pour toucher les fonds des deux mois passés.
» Quant à votre déménagement, la Commission n'a pas cessé de croire que les Professeurs s'honoreraient par des procédés honnêtes à votre égard. Le nom de Cassini inspirera toujours de l'intérêt à ceux qui savent apprécier les sciences et les savants.
» Signé : Grégoire. »
Cette lettre de Grégoire, tout en laissant percer une ironie assez évidente au sujet des motifs de la démission de Cassini, était du moins polie. L'ancien Directeur y répondit par le billet suivant:
« Citoyen,
» Je reçois la lettre infiniment honnête par laquelle vous me témoignez de la part de la Commission des sentiments d'autant plus flatteurs pour moi qu'ils me prouvent que la majorité des membres de la Commission n*a jamais approuvé les procédés malhonnêtes en tout genre que j'ai éprouvés dans ces derniers temps. Un Cassini sommé de sortir sous huitaine de l'Observatoire, se voyant interdire la porte des cabinets d'observations, quoique les instruments soient sous sa garde, cité devant un juge de paix d'un côté, et recevant de l'autre des menaces dans le style le plus étrange, traité de diiapidateur de l'Observatoire. Voilà sans doute de ces traits qui feront époque dans l'histoire des sciences et qui rejetteront sur chacun des acteurs la portion et l'espèce de gloire qui lui appartiendra.
•> Mais au milieu de tant de déplaisir, votre lettre. Citoyen, vient adoucir
(*) Il eût cependant été bien intéressant pour nous desavoir pourquoi et par qui elle avait été interceptée.
(') Ainsi le i" octobre, la Commission ignorait encore que les inventaires des instruments avaient été faits le 5 et le 19 septembre.
mes amertumes; et lorsque je la compare à celles dont je vous envoie
ci-joint la copie, il ne me reste que le regret d'avoir eu dans cette affaire
à correspondre avec d'autres qu'avec vous.
» Signé : Cassim. »
L'indifférence de la Commission à l'endroit de l'Observatoire avait ainsi laissé le champ libre à Lakanal et ce fut lui qui dirigea tout, jusqu'à l'époqye, 17* jour du i*"^ mois de l'an 2^(8 octobre) où il fut envoyé à Bergerac par la Convention, pour présider à la levée extraordinaire des chevaux et établir dans cette ville une manufacture d'armes. Le Comité nomma alors un nouveau délégué à l'Observatoire : ce fut Bouquier, qui ne paraît pas s'être inquiété beaucoup de ses nouvelles fonctions et n'eut aucun rapport avec Cassini. Grégoire informa celui-ci de cette nomination par un billet que cite l'abbé Devic :
Salut cordial au citoyen Cassini ; je le préviens que le Comité a nommé le citoyen Bouquier pour prendre connaissance des faits sur lesquels il m'a écrit. Signé Grégoire, le 18 du i" mois de l'an H de la République (*), »
C'est donc sur Lakanal que retombe tout l'odieux des mesures prises contre Cassini par les nouveaux maîtres de l'Observatoire. Plus tard, il est vrai, nous le verrons, effrayé lui-même de l'état de désordre et d'anarchie où sa coupable connivence avec ces tristes personnages avait plongé le premier Observatoire de France, unir ses efforts à ceux de Lalande pour en chasser les intrigants et y rétablir celui qui avait su en quelques années le relever de ses ruines. Mais il était trop tard, le mal était fait. Le génie de Cassini, que nous avons vu si actif et si persévérant, avail sombré dans la tourmente révolutionnaire. Ce fut à Lalande
(') Devic place ce billet et par conséquent la nomination de Bouquier avant la lettre du i*' octobre; il faudrait donc interpréter la date comme je l'ai fait pour celle de l'inventaire des instruments et lire le 18 septembre. Mais, au 18 septembre, les faits principaux de la guerre contre Cassini, ceux sur lesquels il a écrit à Grégoire, n'avaient pas eu iieu : la lettre d'expulsion de Cassini est du 32, Lakanal écrivait encore à Cassini le 28. D'ailleurs la date de la séance du Comité où Bouquier fut nommé Rapporteur pour l'Observatoire ne peut être entendue autrement que je le fais, d'accord avec M. J. Guillaume, sans bouleverser celles de toutes les autres séances et les concordances chronologiques des faits. On ne peut voir dans l'afGrmation de Devic qu'une erreur résultant de ce qu'il n'avait pas eu à mettre en ordre l'ensemble des documents que nous possédons aujourd'hui.
366 CHAPITRE X\l.
d'abord, puis au Bureau des longitudes que la Convention nationale, en 1795, confia la direction de l'Observatoire et le soin d'effacer les traces du désordre qu'y avaient fait naître le décret de 1793 et la funeste influence de Lakanal.
Câssini quitta TObservatoire le 6 octobre et vint s'installer avec sa mère, ses enfants et sa cousine M"® de Forceville, dans une maison du faubourg Saint-Jacques qui portait le numéro 280. d'après M. De vie ( ' ).
Il n'y resta pas longtemps. Le soir du i3 février 1794 (26 pluviôse), sur une dénonciation venue de Bcauvais, Cassini fut arrêté en même temps que sa cousine. M'** de Forceville, qui s'était réfugiée chez lui, et écroué à la maison d'arrêt des Bénédictins anglais. M'''^ de Forceville fut guillotinée le 6 juin. Plus heureux, Cassini, protégé par les citoyens du quartier qui n'avaient pas perdu le souvenir des bienfaits que sa famille avait répandus autour d'elle et des services que lui-même avait rendus à son district, échappa à la mort et fut mis en liberté le 5 août (28 thermidor an II). Il se relira dans sa terre de Thury, où nous le retrouverons dans la suite de cette histoire.
Les successeurs immédiats de Cassini, Perny, Nouet, Ruelle et Bouvard, eurent de tout autres préoccupations que de veiller à la conservation de l'Observatoire ; et quand le Bureau des longitudes en prit possession en 1790, il trouva le bâtiment dans l'état que Cassini décrivait en 1793. Une sorte d'état des lieux dressé à la fin de 1795 et présenté au Bureau, le 12 nivôse an IV (2 jan-
( ' ) Cet auteur donne, je ne sais pourquoi, à la rue le nom de rue de VObservatoire, qui était celui d'une rue longeant à l'ouest le mur d'enceinte; mais il place dans cette même rue de rObservaloire le couvent des Bénédictins anglais, qui existe encore aujourd'hui entre le Val-de-Grûcc et la rue des Feuillantines, au numéro 269 de la rue Saint-Jacques actuelle. Il est donc certain qu'il s'agit de la rue du b'aubourg-Saint-Jacques qui, à cette époque, commençait à la porte Saint-Jacques, située à la hauteur de la rue des Fossés-Saint-Jacques. Le numéro 280 correspond bien à la maison dite encore aujourd'hui maison des Cassini, au coin de la rue Maillet, dans laquelle avait demeuré Cassini I*% et plus tard son arrièrc-petit-fils, lorsqu'il dut quitter l'Observatoire dont on démolissait les voûtes. D'ailleurs le registre d'écrou donne pour domicile de Cassini rue du Faubourg-Saint-Jacqucs, en face l'Observatoire.
REMISE DES POUVOIRS DB CASSINl. 867
vler 1796), par Lalande, Laplace et Carroché, permet de décrire assez exactement l'aspect que présentait l'intérieur de l'édifice.
Au rez-de-chaussée, les logements existaient à droite et à gauche du vestibule tels que nous les connaissons; celui de droite était toujours occupé par Héban, le fondeur. Au premier, rien n'avait été modifié ; l'ancien appartement de Cassini, les logements pratiqués dans la tour occidentale, divisée en deux dans la hauteur, étaient habitables. Mais, au deuxième étage, tous les logements avaient été démolis; les deux tours étaient libres dans toute leur hauteur; il n'y avait à tout cet étage ni portes ni fenêtres; le dallage de la salle de la méridienne était brisé, ainsi que le carrelage de l'ancien appartement de Picard et La Hire. Seule la méridienne de Jacques Cassini avait été préservée de toute injure par de grandes dalles dont l'avait fait recouvrir Cassini IV; ces dalles ne furent enlevées qu'en 1794 (Rapport de Nouet, Directeur temporaire). Au haut de l'Observatoire, la tête du grand escalier n'avait qu'un abri provisoire; les murs du petit observatoire de la plate-forme, élevés d'environ 4 pieds, étaient recouverts d'un toit en tuiles, d'ailleurs très délabré, pour conserver l'ouvrage déjà fait. Enfin, les ouvertures circulaires pratiquées dans les voûtes en briques des deux tours étaient simplement recouvertes par des planches.
Heureusement, les voûtes supérieures étaient maintenant bien abritées et la conservation de l'édifice assurée. Cassini était donc en droit d'écrire avec un juste orgueil la phrase qui termine son deuxième Mémoire : ce Je puis dire qu'en quittant cet établissement j'ai eu le bonheur d'assurer à jamais sa conservation et sa durée; ce titre m'est trop glorieux pour ne point le faire valoir, et j'ose espérer qu'il sera ajouté au nombre des services que mes ancêtres et moi avons rendus à l'Observatoire et à l'Astronomie, pendant cent cinquante années consécutives. »
IMN.