CHAPITRE XIII
Gujas , conseiller au parieoient. — Ses amis. — Ses élèves. Sa bibliothèque. — Sa religion.
n est difficile de croire que les lenteurs du conseil municipal à lui payer ses honoraires fussent les seuls motifs qui éloignèrent Gujas de Valence. Ces motifs durent être d'autant plus impérieux qu'en abandonnant notre ville , il agissait contre ses propres intérêts , car son établissement à Bourges ne lui offrait pas les mêmes avantages. Ici ses revenus étaient considérables pour l'époque; outre les droits qu'il percevait à chaque promotion de bacheliers , licenciés et docteurs , ses honoraires, quoique payés lentement , s'élevaient à un chiffre assez rond , et on venait de lui en garantir la totalité par un cautionnement solide. De plus, il avait reçu de la cour, en 1573, un brevet de conseiller honoraire au parlement de Grenoble. Charles IX imagina pour notre illustre professeur cette espèce de charge jusqu'alors inconnue, lui déférant les honneurs el les prérogatives des conseillers titulaires, môme la voix délibérative lorsqu'il serait présent, et le dispensant néanmoins de toute obligation d'assistance.
Le 17 septembre 1574, Henri III lui assura un traitement pour cette véritable sinécure , et lui promit la première charge de conseiller en titre qui deviendrait vacante, promesse qui se réalisa quelques mois après.
Ce ne fut donc pas le besoin, la pénurie d'argent qui détermina Cujas à s'éloigner de notre ville. Peut-être espérait-il trouver à Bourges, qui était presque exclusivement catholique , plus de tranquillité qu'à Valence , où les protestants formaient un parti redoutable , et qui sans cesse était menacée du fléau de la guerre; mais si tel fut son espoir , il eut bientôt lieu de reconnaître qu'il était tombé dans Terreur, car trois mois après son arrivée à Bourges , des troubles alarmants éclatèrent dans cette ville, et il fut contraint de la quitter, pour n'y revenir qu'à la fin de juillet 1576.
C'est ainsi que Valence perdit ce grand homme que Ton a proclamé à tant de titres le prince des jurisconsultes , et qui avait eu pour admirateurs les personnages les plus distingués de son siècle dans tous les rangs de la société, non-seulement en France, mais encore en Italie, et surtout en Allemagne, où chaque fois qu'ils prononçaient le nom de Cujas, les docteurs de toutes les universités se découvraient par respect. Notice ville a eu le bonheur de posséder dans ses murs pendant dix ans cet homme incomparable. Il y attira des écrivains, des savants, des littérateurs de toutes les nations de l'Europe, qui s'estimaient heureux de le voir et d'assister à ses leçons^ Aussi Cujas les traitaitil avec une extrême affabilité. Il les appelait chez lui fréquemment, les recevait à sa table , mettait à leur disposition sa riche bibliothèque, etles engageait même quelquefois à se fixer à Valence , en leur offrant un emploi honorable
dans runiversité. « Venez, écrivait-U un jour à l'un d'entre eux, accourez au plustôt. Vous serez ici parfaitement libre ; vous y resterez deux mois , trois mois , tant qu'il vous plaira ; vous y trouverez une compagnie agréable ; vous ne manquerez de rien ; je vous ferai mattre et possesseur de tous mes livres et de toute ma maison (1). »
Après Scaliger et de Tbou , dont nous avons déjà parlé, les plus célèbres des amis de Gujas, à Valence, furent Jean de Montluc, le lieutenant de Gordes, Desportes et Truchon, présidents du parlement , Antoine Loysel et le fameux Pithou, auxquels il faut ajouter ses deux collègues Bonnefoy et Roaldès , qui vivaient avec lui dans la plus parfaite intimité .
Parmi les élèves, venus à Valence de tous les pays du monde, et qui appartenaient généralement aux familles les plus illustres, on en distingue plusieurs qui ont brillé dans le barreau, la magistrature, les lettres et les sciences. Durant le cours de ses deux professorats, Gujas en présenta aux examens plus de cent soixante-quinze, qui tous furent reçus docteurs. On trouvera parmi les pièces justificatives, un tableau dans lequel nous avons recueilli lés noms de ces jeunes gens , avec quelques détails sur leur patrie , leurs éludes, leurs travaux et les emplois qu'ils ont exercés.
Gujas aimait beaucoup ses élèves et les traitait avec une admirable bonhomie; il les invitait souvent à le visiter dans sa maison , les admettait à sa table , et les conduisait quelquefois à la campagne pour se récréer avec eux. Il leur ouvrait aussi avec plaisir sa bibliothèque, leur prêtait des livres , sollicitait leurs parents de veiller à leur entretien , et au besoin y subvenait par des secours et avances
(1) LeUredu25 janvier 1571. Berriat, Histoire de Cujas, pag. 453.
d'argent , quoique , souvent , il eût été victime de . sa générosité envers eux (1). »
« Lorsqu'ils avaient achevé leurs études et (Quitté Tuniversité, il se recommandait avec bienveillance à leur souvenir dans les lettres adressées à leurs amis, entretenait avec quelques-uns d'entre eux une correspondance , leur donnait des conseils pour la composition de leurs opuscules j plaçait avec éloge , dans ses propres écrits , leurs remarques si elles méritaient d'être publiées, leur dédiait même les ouvrages qu'il avait composés pour leur instruction; enfin il allait jusqu'à nouer avec eux une amitié étroite , une espèce de fraternité , dont il ne se détachait point, malgré la différence des âges et son ancienne qualité de professeur (2). »
« On conçoit que les jeunes légistes devaient avoir non moins d'affection que de vénération pour un tel maître. Ils lui témoignaient ces sentiments toutes les fois que cela était en leur pouvoir. Un certain nombre d'entre eux l'attendaient à la porte de sa maison et lui servaient de cortège pour se rendre à l'université, tout comme après les leçons ils le reconduisaient chez lui ; et plus jaloux de les instruire que de l'éclat attaché à un tel -honneur, il profitait de ce petit intervalle pour éclaircir leurs doutes sur les explications qu'il venait de terminer (3). »
Gujas avait une très -riche bibliothèque, où l'on comptait plus de cinq cents manuscrits ; il n'avait épargné, pour se la procurer, aucun soin , aucun sacrifice. « C'est uxi bonheur
(1) « M. Gujas était un si bon homme ! dit Scaliger. C'était le père des écoliers; il a perdu plus de qtiatre mille livres pour leur avoix prêté... » Berriat, Histoire de Cujas, pag. 446.
(2) Berriat, p. 447, et alibi, passim,
(3) Idem , Ihid,
pour moi, disait-il , de chercher et de trouver des livres. » Aussi fit-il dans ce dessein des courses innombrables. Le 20 juin 1571 , il écrivait de Valence à Tun de ses amis : « Je pars, je vais visiter toutes les bibliothèques de Provence. • À la même époque , il avait envoyé des commissaires en Italie et en Afrique pour quelques ouvrages dont il avait besoin (1).
Enfin, disons un mot de la religion de notre célèbre jurisconsulte. Berriat Saint-Prix Ta regardée comme un problème qu'il ne se flattait pas de résoudre. « D'une part, dit-il , on ne saurait douter de son exactitude à s'acquitter des devoirs d'un orthodoxe, puisqu'elle fut solennellement constatée en 1 573 , par diverses autorités civiles et religieuses de Valence (2). » On pourrait môme penser qu'il avait de l'aversion pour les protestants, d'après divers passages, soit de sa Défense pour MontluCy publiée en 1575 (3), soit d'une lettre de Hontluc, en date du 26 décembre 1576, où il annonce qu'il n'espère pas pouvoir engager Gujas à revenir à Valence , tant qu'il y aura un prêche de protestants dans cette ville.
« Mais d'un autre côté , dans son testament , Gujas présente pour règle de conduite religieuse à sa Tclmme et à sa fille le texte pur et sans commentaires de l'Ecriture sainte, ce qui est aussi la règle des réformés ; il y défend de vendre ses livres aux jésuites , qui étaient les adversaires les plus redoutables du calvinisme (4). »
(1) Cette précieuse bibliothèque, transportée à Bourges, fut rendue en 1593 en détail et aux enchères publiques.
(2) Gujas avait choisi pour son confesseur le prieur dos Dominicains de Valence.
(3) Cet opuscule de Gujas se trouve au tom. VUI de ses œuvres.
(4) Le testament de Gujas se trouve dans VHistoire du Berry, par La Thauhassière, pag. 66.
« A travers cette opposition formelle des documents qui nous restent, il est pourtant des faits qui nous paraissent incontestables, savoir, que Cujas , comme presque tous les jurisconsultes de son siècle, embrassa d'abord la Réforme, et qu'ensuite il rentra , soit par conviction , soit par politique , dans* le sein de la véritable Eglise. »
Du reste, son apostasie n'est point inconciliable avec la protection qu'il obtint alors de Montluc, de L'Hôpital et de Marguerite , qui passaient généralement eux-mêmes pour favorables à la nouvelle religion. Cujas y persista assez longtemps , comme il paraît par une lettre du 1 5 mai 1 562. C'est pourquoi , sans doute , ses ennemis lui reprochaient d'avoir d'abord été protestant. Hottoman l'appelait Tritapostata, et Doneau, dans sa réponse à la Défense de Montluc, publiée en 1576, lui disait : N'est-il pas vrai, que durant votre premier professorat à Valence , vous avez embrassé le calvinisme? niez-le, si vous l'osez :Nega hoc, si potes (1).
Il est difficile de préciser l'époque où il rentra dans le sein du catholicisme. Berriat présume que ce fut vers l'anncc 1568, après qu'il eut quitté le château de Charmes, où il s'était réfugié. Quoi qu'il en soit, son retour à la religion catholique ne parut jamais avoir été l'effet d'une profonde conviction; son testament en est la preuve. Aussi, ajoute Berriat , quelques personnes pencheront fort à croire que Cujas ne professa, dans les dernières années de sa vie, la religion orthodoxe que par pure politique, comme le lui reprochaient ses ennemis, parce que c'était le seul culte qui pût lui assurer l'exercice tranquille de ses emplois, la jouissance de ses biens, sa promotion à des dignités , et qu'en
(1) Berriat, pag. 533.
cela, il ne fît que suivre l'exemple de plusieurs autres. Mais une aussi longue dissimulation, fondée sur.de tels motifs, , est assez peu honorable, pour qu'on ne soit autorisé à l'imputer à un grand homme que sur des preuves incontestables; d'autant que les adversaires de Cujas ont euxmêmes varié dans leurs reproches à cet égard.
Toutefois, on ne saurait disconvenir que beaucoup de savants de son siècle ne paraissent s'ôlre fait aucun scrupule d'agir ostensiblement d'une manière opposée à leur croyance intérieure (1).
(1) Berriat, pag. 537 etsuiv.