‹ Histoire de l'Université de Valence et des autres etablissements d'instruction de cette villeChapitre 37 sur 69 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

L'université accepte la bibliothèque de Saint-Ruf. L'archevêque de Toulouse veut lui donner aussi le palais abbatial. — Mgr de Grave s'y oppose, — Négociation. — Professeurs et agrégés en 1789. — Henri des Bordes. — Napoléon Bonaparte et Tabbé Bosc. — Les États généraux et provinciaux. — Concours de 1790 ajouraé par ordre du Directoire. — Désorganisation de l'université.

Nous avons dit précédemment que le roi avait adjugé à l'université la riche bibliothèque de Tordre de Saint-Ruf. L'article huit de l'arrêt de sécularisation était conçu en ces termes :

« La bibliothèque du chapitre de Saint-Ruf sera cédée à l'université de Valence, à la condition par elle de la rendre publique trois jours de la semaine au moins, et de la placer à cet effet en un lieu convenable. Pour mettre ladite université à portée de satisfaire à ladite dépense, veut et entend Sa Majesté que, jusqu'au moment de la vente des bâtiments de Saint-Ruf, ladite bibliothèque reste où elle est placée, et que la clef en soit confiée à celui qui en sera chargé par l'université, et qu'au moment de la venCe jdes bâtiments, il soit donné à ladite université sur le produit de ladite vente une somme de six mille livres pour l'aider à construire la

salle nécessaire à remplacement de ladite bibliothèque. Veut et entend de plus Sa Majesté que, d'ici à trois mois, ladite université de Valence soit tenue de s'expliquer sur l'acceptation de ladite bibliothèque et sur la nomination de celui qui en sera chargé, faute de quoi se réserve Sa Majesté d'expliquer autrement ses intentions de la manière qui sera plus conforme aux louables intentions des anciens chanoines réguliers de Saint-Ruf en faveur de la ville de Valence et du progrès des études dans ladite ville... »

Informée de • ces dispositions, l'université se réunit en assemblée générale le 23 décembre 1775 et déclara qu'elle acceptait la bibliothèque « avec une respectueuse reconnaissance; » puis elle nomma pour faire l'inventaire des volumes M. Sylve , recteur, Dubessé , professeur, et le P. Delage, agrégé en théologie. Enfin, elle vota une somme de quinze cents livres pour l'appropriation de la salle destinée à les recevoir après la vente des bâtiments de l'ordre de Saint-Ruf.

ATépoqucoùcette vente se négocia, c'est-à-dire durant le cours de l'année 1778, l'archevêque de Toulouse, qui avait dirigé l'affaire delà sécularisation, — ce qui n'est pas, pour le dire en passant, le plus beau côté de son histoire, — eut la pensée de demander au roi pour l'université de Valence le palais abbatial de Saint-Ruf (1). Il fit part de ce dessein à Mgr de Grave qui l'accueillit d'abord avec satisfaction, ainsi qu'aux docteurs qui, voulant en témoigner à l'archevêque toute leur recotinaissance, délibérèrent et conclurent qu'ils lui écriraient au plus tôt pour lui demander son portrait. Cette grave délibération des quatre

(1) De no0 jours, Thôtel de la préfecture de Valence.

facultés réunies eut lieu le 25 avril 1778. Malheureusement, Févêque de Valence, ayant examiné de plus près la question, y entrevit des difficultés innombrables. Le 27 du même mois, il convoqua les- docteurs et leur dit « qu'il voyait dans le projet de se transporter au palais abbatial de Saint-Ruf de très-grandes dépenses pour eux, soit pour lui donner une tournure propre aux exercices, soit pour Tentretien de la maison en elle-même et des objets qui la décoraient, qu'il valait donc mieux demander la moitié du prix de ces bâtiments pour agrandir Tancien local de Funiversité, qu'il consentait même qu'on leur en donnât tout le prix, s'il était nécessaire, mais qu'il ne pouvait consentira la translation de l'université dans le palais abbatial. »

Cette déclaration surprit et déconcerta le corps universitaire; elle était pourtant juste et bien motivée; mais nos docteurs ne voulurent pas le comprendre, et à dater de ce jour jusqu'à l'époque où la révolution les dispersa, ils ne témoignèrent plus à Mgr de Grave que de la froideur et du ressentiment.

Ces dispositions hostiles n'empêchèrent pas l'évêque de solliciter en leur faveur une large part dans le produit de la yente des bâtiments de Saint-Ruf, et ce fut sur ses instances réitérées que la cour, par un décret du 3 septembre 1778, leur affecta les deux tiers de ce produit.

La vente ayant eu lieu en 1791 , l'université présenta une requête au directoire du département de la Drôme pour qu'il enjoignît à l'acquéreur du palais abbatial de verser entre les mains du syndic du corps enseignant la somme qui lui avait été promise, ce qui fut exécuté. Elle reçut, en outre, les six mille francs que le roi lui avait adjugés à une époque antérieure en ipême temps que la bibliothèque de Saint-Ruf.

Une partie des volumes de cette bibliothèque étaient restés, après la sécularisation de Tordre, entre les mains de l'abbé général, Jacques de Tardivon, qui mourut le 14 janvier 1791. Le docteur Henri Planel fut chargé par ses collègues de les réclamer, et il les reçut de l'héritier du défunt.

Ces volumes, réunis à ceux qu'on avait déjà transportés dans une vaste salle de l'université, formèrent le noyau de la bibliothèque publique de Valence, et le soin en Cut confié à M. Sylve, docteur agrégé en la faculté de théologie.

Mais, hélas ! tandis que notre université recueillait avec bonheur une partie des dépouilles d'un ordre violemment sécularisé, elle ne prévoyait point la catastrophe au sein de laquelle elle devait elle-même périr, comme toutes les institutions littéraires, civiles et religieuses du royaume. L'organisation intérieure des quatre facultés n'avait pas encore subi de graves modifications. Voici comment elles étaient constituées en 1789 :

Faculté de droit. Professeurs : MM. Teyssonnier, Brosset, Dubessé, Planel. — Docteurs agrégés : MM. Boveron, Desbots , Saint-Germain , Dupré , Aymard , des Jacques, Réalier, Pinet, Valetti.

Faculté de théologie. Professeurs : Le P. Clerc, cordelier, le P. Roubeau, dominicain. — Docteurs agrégés : MM. Rouveyre-Duplan, Bergeron, Chantemerle, Colonjon, Charbonnier, Sylve, le P. Biaise, récollet.

Faculté de médecine. Professeur : M. d'Aumont. — Docteurs agrégés : MM. Saint-Geneys , Bergeron , Rouveyre d'Ozon, Ruel, Blein, Ménuret, Bellan.

Faculté des arts. Professeurs : MM. Robert et Gros. Cette faculté n'avait pas d'agrégés.

Le roi avait ordonné, en 1778, la création d'une chaire de mathématiques dans Tuniversité ; mais ce projet ne fut exécuté qu'en 1784. Le 29 mai de cette année, on nomnia professeur de mathématiques M. Sébastien-Henri Dupuy des Bordes, après l'avoir dispensé de tout examen, « attendu que sa science et sa doctrine étaient connues, soit par l'enseignement qu'il faisait des mathématiques en qualité de professeur royal de l'école d'artillerie, soit par plusieurs ouvrages qu'il avait donnés au public sur ces matières. » Des Bordes se fit, en effet, remarquer dans sa chaire, qu'il conservajusqu'à l'époque de la révolution.

C'est ici le lieu de faire connaître à nos lecteurs une anecdote assez plaisante racontée par M. le baron de Coston, dans sa Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte (1).

« Vers le milieu du mois de février 1788, dit-il, la chaire de philosophie de l'université de Valence étant devenue vacante, cinq concurrents se présentèrent dans l'arène des arguties, et chacun d'eux, pendant cinq jours, soutint alternativement les assauts de la dialectique de ses adversaires.

» Le concours s'ouvrit le 4 mars. Parmi les combattants

était un jeuneabbé nommé Bosc, qui, absent, fut lâchement attaqué par un de ses compétiteurs, dominicain, appelé Pajet. Les curieux étaient nombreux, et l'un d'eux, lieutenant d^artillerie, paraissait suivre avec beaucoup d'intérêt les chances de la lutte orale ; il recueillait des notes, et surtout improuvait la conduite du moine envers le jeune abbé. Ce lieutenant était Bonaparte.

(1) Biographie, tom. t, pag. 115.

» Au sortir de l'une des séances, ayant rencontré l'abbé Bosc, il le conduisit dans le ca^è Bou, lui parla de matières théologiques et philosophiques avec science et sagacité, ce dont s'émerveillait fort le jeune clerc ; puis, lui mettant entre les mains une carte à jouer : Voici, lui dit-il, le re* levé succinct des erreurs avancées par cet impertinent moine dans son argumentation. ATaide de ces documents, il vous sera facile de le confondre. Prenez courage. Puis, le contraignant d*avaler coup sur coup, malgré Finsistance de ses refus, six tasses de café, il ajouta : Buvez. Voltaire puisait ses inspirations dans cette liqueur généreuse ; elle vous suggérera des arguments contre ce coquin de moine.

» Le 6 mars, Tabbé Bosc se présenta de nouveau dans la lice, et grâce aux renseignements écrits que lui avait fournis Bonaparte, il fit chèrement expier au dominicain ses erreurs et ses imputations calomnieuses (1). •

Cette anecdote a été sans doute embellie par Timagination du narrateur ; quoi qu*il en ^oit, il est certain que Iq dominicain Pajet figure souvent, en 1 79 1 , parmi les docteurs agrégés en l'université, tandis qu'on y cherche vainement le nom de Tabbé Bosc.

Cependant les esprits commençaient à s agiter dans tout le royaume, et Ton s'occupait dans les provinces* de la convocation des états généraux d'où devaient sortir tant de réformes impatiemment attendues. Le 20 décembre 1788, l'université de Toulouse écrivit à celle de Valence et lui expédia un mémoire qu'elle venait d'adresser à la cour,

(1) Un jour que l'abbé Bosc racontait celte anecdote au fameux. Fourcroy, avec qui il dinait au château d'Allex , celui-ci le pria instamment de lui donner la carte aux notes qu'il tenait de Napoléon , ce à quoi consentit le bon abbé.

afin de revendiquer les droits qa'avaient les onifersilés de se faire représenter aux états généraux. Les docteurs de Toulouse exhortaient ceux de Valence à s*unir à eux dans cette conjoncture, et à approuver une démarche inspirée parle désir du bien public et l'intérêt des institutions universitaires. Nos docteurs se réunirent pour en délibérer le 6 janvier 1789. « Considérant l"" que Tuniversité de Valence ne devait se déterminer dans des circonstances aussi importantes que d'après les principes du droit public sur lesquels se préparait la régénération de la constitution française ; 2* que presque toutes les provinces du royaume prenaient celle du Dauphiné pour modèle, et que la décision que les états de cette province, alors réunis à Romans, voudraient bien donner sur Fobjet de la réclamation de l'université de Toulouse, pourrait fixer les esprits et déterminer le parti qu'auraient à prendre toutes les universités relativement au droit et à l'intérêt qu elles pourraient avoir d'envoyer des députés aux états généraux, ils conclurent que le recteur consulterait les états provinciaux de Romans, et adresserait à l'archevêque de Vienne, qui les présidait, la lettre et le mémoire de l'université de Toulouse. Quelques jours après, l'archevêque ayant répondu que la demande de l'université de Toulouse était légitime et quQ celle de Valence pouvait et devait s'y associer, nos docteurs nommèrent une commission pour dresser lescahiers et remontrances qu'il convenait de présenter aux états généraux sur les moyens les plus propres de réformer les abus que le temps avait introduits dans les univei*sités, et d*y établir une discipline capable de les prévenir (1). »

(1) Registres manuscrits de Vuniversité , délibération 4u G janvier

Ooelque temps après, la seconde chaire de la faculté de théologie devint vacante, et Tuniversité ouyritun concours où se présentèrent deux candidats seulement, le JP« Balthasard Rej, cordelier, du Haut-Rhin, et M. César Doux, prêtre» de Barcelonnettc (Hautes*Alpes). Le jour et l'heure où les concurrents devaient entrer en lice étaient fixés , lorsque le recteur reçut la lettre suivante :

Valence, le 11 novembre 1790.

« Instruits que vous devez mettre incessamment au concours une chaire de professeur en théologie, et l'assemblée nationale ayant annoncé une organisation prochaine 9 pour les universités, nous vous prions de vouloir bien » différer l'ouverture de ce concours jusqu'à ce que nous ayons pris Tavis de l'assemblée administrative de ce » département, à laquelle nous avons cru devoir déférer » cet objet intéressant pour les circonstances.

» Nous avo^s l'honneur...

)' Les membres du directoire du district ,

Sur cet avis, nos docteurs renvoyèrent le concours au 12 mars 1791 ; mais lorsque ce terme arriva, le temps n'était plus aux études théologiques ; la révolution marchait à grands pas vers un bouleversement général, et l'université emportée dans la tempête, comme tous les autres établissements d'instruction publique, disparut peu à peu, après 338 ans d'existence.

Au reste, le nombre des étudiants avait déjà beaucoup diminué dans toutes les facultés. Il résulte de l'examen attentif que nous avons fait du registre des inscriptions

que, durant le premier trimestre de 1788, M. Planel avait encore cent quarante élèves ; durant le deuxième, il en eut cent vingt-huit ; durant le troisième, soixante-quatre; durant le quatrième, quatre-vingt-dix-neuf.

Ce dernier chiffre ne varia guère durant le cours de Tannée 1789.

En 1790, il eut vingt-deux élèves pendant le premier trimestre, dix-neuf pendant le deuxième et le troisième, et seize durant le quatrième.

En 1791, il en eut quinze durant lés deux premiers trimestres, et huit durant les deux derniers. Voici le nom de quelques-uns d'entre eux : Jean-Pierre Achard, Alexandre Borel, Philibert-Auguste Menoux, Bernard Laroche de la Morte-Féline , Jean-Marie Siroud , Auguste Réalier, François Boveron Desplaces.

Enfin, en 1792, le docteur Planel, qui ne pouvait se résoudre à abandonner sa chaire de droit, n*eut que deux élèves, Achard et Boveron Desplaces; encore le premier ne demeura-t-il à Valence que durant trois mois. Après son départ, la faculté, rigoureusement réduite à sa plus simple expression, ne se trouva plus représentée que par un professeur, J.-B.-Henri Planel, et un élève, Gabriel- Frédéric-François Boveron Desplaces.

La faculté des arts et celle de théologie, n*ayant qu'une vingtaine d'élèves en 1789, ne prolongèrent pas leur existence au-delà de 1 790.

Celle de médecine se soutint jusqu'au milieu de Tannée 1791 ; M. dAumont avait alors deux élèves seulement, l'un nommé Coterel, et Tautre Debon. Coterel fut le dernier qui se sépara de son illustre professeur.

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