‹ Histoire de la campagne de 1815Chapitre 1 sur 41 · LA FATALITÉ · texte numérisé non relu

LA FATALITÉ

Cdui-Ià rendrait à la raison publique un véritable service, qui, sans crainte, sans éblouissement et sans colère, rétablirait la logique et Tenchainement des choses dans l'histoire de Napoléon. Nous avons tant de goût pour la fable, que nous ajoutons des merveilles aux événements merveilleux. Nous aimons tant la force, que nous sommes toujours prêts à l'assister, à Taugmenter des pouvoirs de notre imagination. Tout

homme qui a courbé les autres sous sa main traîne après lui une légende qui le grandit par delà les limites de la nature humaine, soit que nous pensions que^ pour nous faire courber la tète, il faille absolument des demi-dieux, soit que nous soyons si naturellement courtisans, que notre fantaisie s'exalte à la seule vue du plus fort. Nous lui prêtons à l'envi le secours de notre crédulité et de nos superstitions.

Napoléon nous connaissait bien lorsqu'on racontant ses prospérités ou ses revers, il ne parlait jamais que d*étoile^ de destin^ de coups de foudre^ comme s'il s'agissait non d'une histoire arrivée sous nos yeux,, mais d'un monde supérieur, où notre raison n'a rien à démêler. Ce langage, plus conforme à l'antiquité païenne qu'à notre époque de critique et de philoso* phie, nous Tavons conservé. Et quelle peine n'avonsnous pas à nous en délivrer! Pour les autres époques des temps modernes, nous consentons à chercher une explication simple et nalurelle des faits; rhais, pour ce que nous appelons l'épopée de l'Empire, nous rejetons cette méthode raisonnable, nous aimons à laisser dans le mystère la raison des événements. 11 semblerait que nous ferions déchoir cette épopée si nous rattacliions simplement les effets à leurs causes. Nous brisons la chaîne qui les unit, prenant je ne sais quel plaisir qui tient du vertige à contempler ces prospérités, ces ad'» versités, ces sommets et ces abîmes, comme si aucun

Uen ne les rattachait les uns aux autres, et que le hasard, ou ce que nous appelons une fatalité incxplica-^ ble, une bizarrerie 4u destin, eût seul changé Ja face des choses. Les ouvrages les plus considérables de noire temps sur l'histoire de l'Empire ne se sont point encore entièrement affranchis de cette mélhode asia* tique.

Comment s'en étonner? Cette méthode est celle de Kapoléon lui-même ; son esprit pèse encore sur les nôtres. Mon-seulement il a fait pendant vingt ans Thistoire, mais encore il Fa racontée à sa guise. Jamais homme d'action n'a tant parlé, raisonné, écrit sur ce qu'il a fait ; et, de même qu'il a ébloiii le monde par SCS actes, il Ta jeté dans un autre éblouissement par la manière dont il les a commentés, en sorte que nous sommes restés sous le double joug de ses actions cl de sa pensée.

Napoléon n'a pas été un de ces Taciturnes qui mai-^ Irisent la terre sans rien dire. Lyi seul au contraire parlait dans un monde muet, et ses explications allaient retentir partout. Aussi longtemps qu'il a parlé dans la victoire, ses réflexions se sont accordées avec la nature des choses. Il a montré admirablement pourquoi il a vaincu à Lodi, à Arcole, à Rivoli, à Marengo; mais c'est surtout aprèsla défaite qU'il a parlé au monde, et il est incrpyable combien il a mis d'obstination à prouver que la fortune a eu tort, que les rois et les peuples se

sont trompés; car on ne voit pas qu'il ait accepté une «seule des leçons de l'adversité. Au contraire, jusqu'au bout il Ta gourmandée comme une coupable qui, par un caprice de femme, a détruit les combinaisons les meilleures de la sagesse et du génie.

Dans une situation si fausse, décidé à soutenir cette lutte à outrance contre le ciel et la terre, j'admire qu'il ait conservé intacte la trempe de son esprit.

Si Ton ne cherche que le drame, c'en est un assurément de voir Napoléon, sur son rocher, repousser C(^mme des outrages, les leçons de la mauvaise fortune et s'envelopper de fictions plutôt que d'accepter une seule des vérités qu'elle apporte avec elle. Cette obstination à se tromper l'a servi aux yeux du plus grand nombre. Se proclamer infaillible jusque dans le fond de l'ablme, voilà une sorte de grandeur qui ne manquera jamais d*éblouir le monde. Et l'éblouir, c'est l'asservir encore.

Hais pouvons-nous, devons-nous Imiter cette inflexibilité dans un système impossible? Pauvres ilotes, ivres de la gloire d'autrui, voulons-nous prolonger pour notre compte cette résislance à l'évidence^ à la vérité? Non, certes I Si Napoléon a pu sans péril pour sa gloire condamner la raison des choses sous le nom de destin, nous ne pourrions l'imiter en cela sans dommage pour notre intelligence. Affranchissons-nous donc du servage d'un grand esprit quand il s'aveugle ;

DE LA GAMPA6ICE DE 1815. h

travaillons à émanciper au moins Thistoire. La vérité I la vérité ! voilà le régne de la liberté durable. Cherchons à y rentrer.

11 devient visible à tous qu'il y a en France, dans le domaine de Thistoire, un premier effort de Tesprit français pour échapper à la légende et empêcher qu'une certaine mythologie ne remplace la vérité. Peu à peu la figure réelle de Napoléon se dégage au milieu des traditions fictives qui l'ont plus ou moins voilée. Les intelligences plus mûres la ramènent forcément aux proportions purement historiques. Il me semble que vous ne pourriez citer un ouvrage important sur cette matière qui ne fasse descendre Napoléon de son piédestal de nuages pour le soumettre aux conditions et aux lois de la critique ordinaire. Sans parler des Mémoires du roi Josephj tous les ouvrages récents, les Souvenirs de H. Villemain, VHistoire parlementaire de N. Duvergier de Hauranne, les def niers volumes de H. Thiers, la Campagne de 1815, par M. le colonel Charras, aboutissent par des voies différentes à un résultat semblable, la critique formelle du héros, une sorte de révolte contre la tyrannie de sa mémoire, ou du moins un besoin manifeste d'échapper aux éblouissements de la renommée. C'est là un signe des temps, bien faible assurément, mais où il est permis de lire avec quielque sécurité dans l'avenir.

Vous pouvez en induire déjà que l'esprit français

ne restera pas enveloppé, ébloili des rayons de Napoléon, ainsi que cela est arrivé chez d'autres peuples qui n'ont pas su se dégager à temps de Tétreinte d'un grand homme. L'esprit grec a été irrémédiablement gâté par Alexandre et a pris avec lui la robe orientale. Après César, l'esprit italien est resté césarien jusque dans le moyen âge. Après Charlemagnc, la légende carlovingienne s'est répandue. Elle a grandi, elle a régné, elle a possédé les imaginations pendant des siècles. Elle s'est substituée b la réalité, à l'histoire, à la vie elle-même, sans que les intelligences aient fait aucun effort sérieux pour ressaisir la vérité. Chacun de ces grands hommes a projeté après lui une grande ombre dans laquelle des nations entières ont disparu ; éclipsées par des mémoires trop pesantes, elles n'ont eu la force ni de les porter ni de les répudier.

Napoléon n'exercera pas cet empire absolu sur les âmes. Déjà plus d'une s'est relevée et a osé le regarder en face. Soit que notre époque entière répugne à ces sortes de superstitions, soit que l'esprit français y soit particulièrement opposé, chaque jour amène un nouvel effort pour ressaisir impartialement l'histoire et disputer la place à la légende ; mais ces efforts ont besoin d'être soutenus; il faut surtout qu'ils s'appliquent aux événements où la conscience publique est le plus aisément complice de l'artifice ou de la fable. Expli- •quons-nous sur cela clairement.

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