CHAPITRE SEIZIÈME
les mettre en œuvre; et, revenant sur la nécessité d'une grande concentration de pouvoirs entre ses mains, de la dictature, il repétait que, de lui seul, il dépendait de s'en emparer. Il s'écriait : « Je ne crains pas les députés. Quelque chose qu'ils essayent, je serai toujours l'idole du peuple et de l'armée; si je disais un mot, ils seraient tous assommés. » Et les ministres en étaient venus à croire que telle était, en effet, sa conviction; qu'il allait passer, sur-le-champ, de la violence des paroles à la violence des actes, quand il fut interrompu par une nouvelle qui n'était pas inattendue de tous dans le conseil, et devait montrer hien vite que cet emportement de langage, cette confiance dont il se targuait dans l'amour du peuple et de l'armée ne recouvraient pas même de sincères illusions.
La chamhre des représentants, convoquée de bonne heure par son président, sur l'avis officieux du retour de Napoléon, s'était hâtée de se mettre en défense contre toute usurpation de dictature. Elle venait d'adopter, presque sans débats, à l'unanimité, la résolution célèbre proposée par la Fayette :
«...La chambre se déclare en permanence. Toute tentative pour la dissoudre est un crime de haute trahison. Quiconque se rendrait coupable de cette tentative sera déclaré traître à la patrie, et, sur-le-champ, jugé comme tel...
»... Les ministres de la guerre, des relations extérieures, de la police, et de l'intérieur sont invités à se rendre, sur-lechamp, dans le sein de l'assemblée. »
C'était un véritable coup d'État, car l'acte additionnel donnait à l'empereur le droit d'ajourner les deux chambres, et de dissoudre celle des représentants, selon son bon plaisir. Mais nul, en France, n'avait pris au sérieux celte constitution hybride, précipitamment élaborée dans le secret des Tuileries, publiée à l'improviste, accueillie par quinze cent mille suffrages seulement, et repoussée par l'abstention de plus de six millions de citoyens, abstention que la liberté de la presse, garantie
indispensable de la sincérité du vote, n'avait pas permis de violenter, ni de changer en suffrage approbatif (l).
Empereur, représentants et pairs avaient juré fidélité à cette charte, répudiée par l'immense majorité du peuple; mais chacun se sentait fort à l'aise dans les liens de son serment. Une grande victoire les aurait rompus au bénéfice de Napoléon ; la défaite les rompait à son détriment. Pendant quinze années, d'ailleurs, son exemple avait détruit, au cœur de tous, le respect du serment, de la légalité.
Sa résolution arrêtée, la chambre des représentants l'avait communiquée immédiatement à l'empereur par un message direct; et c'était ce message même qui venait, en quelque sorte, donner la réplique aux assertions tranchantes, aux colères de celui-ci.
La situation prenait une netteté subite. A l'audace de la chambre, Napoléon devait répondre, sur-le-champ, par un décret de dissolution, d'ajournement au moins, ou s'attendre à recevoir sous peu la signification de sa déchéance. Dans la voie où s'engageaient ses adversaires, il n'y avait pas de halte possible avant son renversement.
Certes, il ne s'y méprit pas. Cependant, lui qui, à l'instant même, se montrait si assuré de sa puissance, de l'amour du peuple et de l'armée, si dédaigneux de la force du parlement, il resta décontenancé, sans voix, sans geste ; et, lorsqu'il rom-
(1) Au dire des contemporains, le recensement des votes ne fut pourtant pas exempt de toute fraude. Cette assertion est confirmée, au moins en ce qui concerne l'armée, par une lettre publiée au Moniteur, le 25 novembre 1815.
Signée par le colonel, deux cbefs de bataillon et douze autres officiers du 1er léger, cette lettre est restée sans contradiction, et elle affirme que les deux bataillons de guerre de ce régiment (environ mille hommes) formulèrent un vote négatif, unanime, dont procès-verbal fut dressé et envoyé au ministre de la guerre, le 6 mai 1815.
dépendant, lors de la proclamation du résultat du recensement des votes, l'armée figura seulement pour trois cent vingt votes négatifs.