‹ Histoire de la céramique grecque (volume 2)Chapitre 26 sur 187 · DANS LE RESTE DE LA GRÈCE · texte numérisé non relu

DANS LE RESTE DE LA GRÈCE

UR un territoire aussi peu étendu que celui dont les Grecs étaient maîtres, et où la mer rendait les relations aussi faciles entre les diverses cités, un perfectionnement technique, un système nouveau de décor, ne pouvaient être adoptés dans les ateliers d'une ville sans que l'influence ne s'en fît tôt ou tard sentir dans toutes les fabriques voisines. Entre l'ornementation géométrique, employée en Attique et dans une partie des îles, l'ornementation égypto-phénicienne propagée jusque sur les côtes de l'Asie Mineure ainsi que dans les Sporadcs et les plus méridionales des Cyclades, et l'ornementation assyro-phénicienne qui dominait sans conteste à Corinthe et à Thèbes, il devait forcément y avoir, et il y eut en effet, une pénétration réciproque. Nous

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saisissons sur le fait cette pénétration dans un certain nombre de monuments du septième et de la première moitié du sixième siècle , monuments qui ont tous un trait de caraaère commun, leur physionomie hybride, mais qui appartiennent à des ateliers très divers, le plus souvent fort difficiles, parfois même impossibles à distintinguer sûrement les unes des autres.

Cette physionomie hybride est très frappante dans une œnochoé trouvée à Tanagre, et qui porte deux fois, sur la panse et à Tintérieur du cou, le nom du potier qui Ta faite, Gamédès :

cAi^ror; Kvoîf^

Tanagre, située à l'extrémité orientale de la Béotie, sur la route qui reliait les deux cités ioniennes d'Athènes et de Chalcis, avait avec ces deux villes des relations pour le moins aussi suivies qu'avec Thèbes, et son industrie a dû forcément s'en ressentir. Dans l'œnochoé de Gamédès, l'alpha, le delta et le pi appartiennent à l'alphabet béotien et sont des signes certains de fabrication tanagréenne. Mais la forme du vase n'a rien d'oriental; la panse, composée de deux parties soudées à angle vif, le long cou cylindrique, l'anse plate qui, pour plus de solidité, se relie au cou par un tenon placé à mi-hauteur, tout cela rappelle trait pour trait la fabrique géométrique d'Athènes. Même incohérence dans le décor : les entrelacs qui entourent le cou sont un motif asiatique, de même que les imbrications du haut de la panse et les rosaces semées dans le champ. La pdnture principale, qui se développe sur une bande circulaire, procède au contraire uniquement, et par le sujet et par l'exécution, des traditions indigènes. On y voit un personnage costumé en berger, Hermès, sans doute, qui pousse devant lui tout un troupeau d'animaux parmi lesquels un taureau et plusieurs béliers. Homme et bêtes sont dessinés d'une manière également enfantine (fig. 42).

Pareillement mixte est le style de toute une famille de vases dont le Louvre et le Cabinet des médailles se partagent les plus curieux

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spécimens'. La coupe reproduite à la figure 48 a été trouvée à Vulci et a passé de la coUection Durand au Cabinet des médailles'. C'est une cylix profonde, à forme nerveuse et un peu sèche, montée sur un pied assez haut. A l'extérieur, elle est décorée de 'plusieurs séries de godrons, dans quelques-uns desquels on reconnaît aisément des imitations d'ornements égyptiens, notam* ment de la fleur de lotus.

L'intérieur, revêtu d'une couche d'un blanc jaunâtre, est orné de figures noires que rehaussent des engobes d'un rouge orangé et d'un bleu vif.

Le sujet représenté est divisé en deux parties par une ligne horizontale. Dans la partie supérieure, de beaucoup la plus étendue, la scène se passe, à ce qu'il semble, sous une tente dont on pig. t aperçoit à gauche les cordes de soutien , et qui est ouverte vers la droite. A gauche, sur un tabouret pliant (ôx>.a$iacç) entre les pieds duquel est attaché un guépard, est assis un personnage vêtu d'une tunique talaire et drapé dans un riche manteau, la tête couverte d'un pétasos à coiffe pointue et la main appuyée sur un sceptre que termine

I, O. Puehstein, Kyrenaische Vasen rArçh. Zeil., i88r, p. îi5, pi. iiï-i3). — Brunn, Problème in der Geschîchte der Vasenmalert'x. Munich, 1871, n" 16.

a. De Witte, Cabinet de M. le chev. Durand. Paris, i836, n* 422. — De Luynes, Anntdi, i833, p. 55 ; Monumenti, I, pi. 47. — Wtlcker, allé Denkmceler, III, p. 488.

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une sorte de fleur de lotus. Les cheveux de ce personnage sont extrêmement longs et tressés avec soin ; sa barbe est taillée en pointe, à la grecque. Évidemment, c'est un roi, et auprès de son visage est écrit son nom, Arcésilas. Devant l'entrée de la tente, une grande balance, [(jT]aO(ji.oç, est suspendue à une pièce de bois horizontale. Autour de la balance s'agitent un groupe de gens occupés à peser une matière blanchâtre, floconneuse et très légère, car on en met sur les plateaux autant qu'ils en peuvent contenir. Sur le sol sont deux tas de la même matière, et, entre les mains de quelques-uns des peseurs, des mannes en jonc tressé à larges mailles qui servent à la transporter. Un des personnages se tourne vers le roi et paraît lui adresser la parole : auprès de lui on lit le mot i (?) o(popToç, qui ne présente point de sens. Le commencement du mot étant sur un repeint, peut-être y avait-il iG({(popToç, « charge égale I ». A l'extrémité opposée de la scène, un des peseurs, 2>.iço[jLaj(^oç (sans doute pour SiXçojiayoç), lève la tête et montre de la main gauche le fléau de la balance qui se tient à peu près horizontal. Il avance la main droite vers l'ouverture d'une manne qu'un autre homme, ipp^opoç , « le poneur de mannes », tient devant lui; près de la main, en lettres rétrogrades, le mot opuÇo), « en retirerai-je ? ». Enfin, des deux derniers personnages, l'un regarde le plateau de gauche de la balance, l'autre emporte une couffe pleine.

Sur la pièce de bois à laquelle est fixée la balance sont perchés un singe et trois gros oiseaux. Une grue part à tire d'aile dans les airs. Derrière le roi est un gros lézard, de l'espèce des geckos.

Au-dessous de cette scène, dans l'espèce d'exergue formé par la ligne horizontale qui constitue le terrain, on voit d'abord, à gauche, un petit personnage debout, enveloppé dans un manteau. C'est un gardien, fuXoxoç. Après lui viennent deux hommes qui courent à toutes jambes déposer les deux couffes qu'ils portent auprès de trois autres qui sont étendues à l'extrémité droite du tableau. Derrière l'un est une inscription effacée, eippioçopoç peut-être, devant l'autre un mot bien lisible et complet, mais incompréhensible : puxev.

On a vu jusqu'ici, dans le sujet de cette coupe, la représentation

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d'une vente. Cela ne peut être, puisque les deux plateaux de la balance sont chargés de la même matière. Il s'agit, non d'un troc, mais d'un partage par moitié de quelque produit agricole entre le roi Arcésilas et ses sujets. Mais où l'action a-t-elle lieu ? Quefest le roi qu'elle met

Fig. 43. — Le roi Arctsîlas asaiiltol aa p«Mge de la Utnc, Cjlii trouvée à Vulci. (Ctbînel de« midaillei.)

en scène? La tente indique un pays chaud, le guépard apprivoisé, l'énorme gecko, le singe surtout, qui semble être un cynocéphale, désignent l'Afrique, et le style des ornements de l'extérieur de la coupe, les imitations de la fleur de lotus que l'on y trouve à plusieurs reprises, et entre autres dans l'ornement terminal du sceptre et du chapeau du roi, nous engagent à porter nos recherches vers la partie de l'Afrique la plus voisine de l'Egypte.

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Or au milieu du septième siècle, une colonie envoyée par les habitants de Théra, mélange eux-mêmes de Lacédémoniens et de Béotiens, était venue, sous la conduite de Battos, chercher fortune en Libye. Elle avait fondé, près de la côte, dans une position admirable, la ville de Gyrène, et cette ville avait atteint très vite un haut degré de prospérité. Deux noms reparaissent sans cesse dans la suite des rois de Gyrène de la dynastie des Battiades, ceux de Battos et d'Arcésilas. Arcésilas I", fils du fondateur de la dynastie, est des premières années du sixième siècle; Arcésilas II, tyran avide et cruel, régna au milieu de ce siècle; Arcésilas III exerça le pouvoir entre 53o et 514. Enfin, un quatrième roi de ce nom, vainqueur aux jeux de Delphes en 466, est célébré par Pindare dans sa IV' et dans sa V* Pythique.

Il n'est pas douteux que TArcésilas de notre coupe ne soit un de ces quatre princes. Le quatrième est trop récent pour le style du monument. C'est à l'un des trois premiers qu'il faut songer. Je suis très disposé, à l'exemple de M. Puchstein, à préférer le deuxième, tyran très redouté, et auquel ses exactions et sa rigueur avaient fait donner le surnom de )r^a>.eiroç, le dur, le méchant. L'artiste l'aurait représenté levant sur ses sujets une de ces contributions exorbitantes sous le poids desquelles il les écrasait.

Les deux grands produits de la Cyrénaïque étaient le silphium recueilli dans les plaines du littoral et la laine des troupeaux de moutons des Libyens nomades. La marchandise à la pesée de laquelle la coupe nous fait assister n'a nullement l'apparence du silphium, à aucune des phases de sa préparation. Son aspect floconneux, sa couleur blanchâtre, son faible poids sous un grand volume, indiquent plutôt de la laine. C'est donc un droit de pacage qu'Arcésilas serait occupé à prélever.

L'idée de représenter cette scène de mœurs locales n'a guère pu venir à l'esprit que d'un potier du pays. Les traces d'influence égyptienne que nous avons notées dans la décoration extérieure de la coupe rendent plus probable encore son origine cyrénéenne. L'examen des inscriptions qu'elle porte change cette probabilité en certitude.

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Il se rencontre dans ces inscriptions une lettre tout à fait caractérisque, le sigma à cinq branches, t . Cette forme de sigma n'existe que dans Talphabet laconien : or les colons amenés par Battos étaient, nous l'avons vu, en partie d'origine laconienne ».

M. Puchstein a rassemblé, dans les diverses collections de l'Europe, une trentaine de coupes et de vases qui pour le style du décor, l'emploi des couleurs, la manière réaliste et parfois bizarre de disposer un sujet et de rendre la forme humaine, présentent de grandes analogies avec la cylix d'Arcésilas. Une seconde coupe, qui fait partie également du Cabinet des médailles, représente les compagnons d'Ulysse crevant l'œil de Polyphème ; celle que nous donnons, fig. 41, appartient au Louvre : on peut y reconnaître soit Prométhée et le vautour envoyé pour lui ronger le foie, soit Zeus et son aigle, soit simplement un devin interrogeant le vol des oiseaux. Le Louvre en possède encore une autre, où est figuré le combat de Cadmus et du dragon gardien de la source sacrée d'Ares, à Thèbes. Au Louvre encore est un deinos^ à panse arrondie et sans pied, dont l'ornementation est divisée en deux bandes : sur celle d'en haut se développe le combat d'Héraclès et des Centaures. Ceux-ci ont des jambes humaines, comme sur le scyphos corinthien reproduit en tête de notre chapitre IV. Le Musée Grégorien, au Vatican, a une coupe sur le fond de laquelle sont représentés Prométhée attaché au sommet du Caucase et Atlas supportant le ciel ^. Citons encore une belle hydrîe du British Muséum; sur une des bandes qui en décorent la panse est un long défilé d'oiseaux qui ressemblent à des poules sultanes.

Il suffit d'examiner la position d'Égine au milieu du golfe Saro-

I. La constatation de remploi du sigma laconien force à donner à tous les autres caractères employés la valeur qu'ils ont dans Talphabet de Lacédémone; le 4> est donc un y. et le X un Ç; de là les lectures Idçotiaxo; au lieu de IiXçôjio^/oç, et de ôpyÇcù au

lieu de 6^x^*

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