‹ Histoire de la céramique grecque (volume 2)Chapitre 49 sur 187 · I. Frœhner, Musées de France, pi · texte numérisé non relu

I. Frœhner, Musées de France, pi

Macron, Hiéron. 20S

tous dans VHélène poursuivie par Ménélas. L'analogie est surtout frappante entre l'Aphrodite du skyphos et la tête de Philis. A la ressemblance qu'accusent l'épaisseur des lèvres, la force du nez, la grosseur des yeux, s'ajoute même un détail particulier : la coiffure que porte Aphrodite, une sorte de foulard noué autour de la tête et laissant sortir par derrière une touffe de cheveux, se retrouve exactement dans la stèle de Philis.

Il n'y a d'ailleurs dans cet apparentage rien qui doive nous surprendre. Depuis la conclusion de l'alliance des Athéniens avec les Grecs de la côte d'Asie et les insulaires, en 477, surtout depuis la grande victoire remportée par Cimon à l'embouchure de l'Eurymédon, en 466, les escadres athéniennes ne cessèrent de croiser le long de la côte d'Asie, et plus d'une garnison fut laissée par elles dans les villes dont la fidélité ne paraissait pas sûre. Plus tard, en 440, une armée considérable vint s'emparer de la ville de Samos, et les colons reçurent des terres dans l'île. Pendant ces croisières et ces descentes à terre, les Athéniens purent se familiariser avec l'architecture et la sculpture décorative des Ioniens. L'ordre intérieur des Propylées, et un peu plus tard l'Érechthéiôn et le temple de la Victoire Aptère, montrent à quel point leurs architectes avaient été séduits par les grands monuments d'une beauté calme et douce, comme l'étaient l'Artémision d'Éphèse ou l'Héraeon de Samos. Et parmi les sculpteurs, Calamis n'avait -il pas ajouté à la grâce attique quelques touches empruntées à la voluptueuse mollesse de la sculpture ionienne? Pourquoi serait-on surpris que certains ateliers de céramique aient ressenti, eux aussi, cette pénétration de l'art de la côte d'Asie? Macron d'ailleurs, même si c'est à Athènes qu'il a travaillé, était-il un Athénien d'origine? Combien de métèques ont dirigé des fabriques à Athènes !

Mais laissons là ces problèmes, que Ton se pose à la première minute de réflexion, mais à la solution desquels la possession d'un seul document ne saurait suffire. Passons au collaborateur

2o6 Les vases à figures rouges.

de Macron, dont la signature est, dans le vase de Suessula, modestement reléguée sur l'anse, à Hiéron.

En outre du skyphos qu'il a fait avec Macron , nous possédons de Hiéron trois autres vases et dix-sept coupes. Dans cette série d'une fort respectable longueur, une seule pièce rappelle quelque peu le faire si personnel du grand skyphos de l'histoire d'Hélène : c'est une coupe trouvée à Vulci et conservée maintenant au musée de Berlin'. A l'intérieur est Dionysos debout, et, devant lui, un Silène qui joue de la double flûte; dans le champ, un grand pampre chargé de grappes'. L'extérieur de la coupe est, comme d'ordinaire, plus richement décoré (fig. 80.) Le peintre y représente une danse sacrée de Bacchantes autour de l'autel de Dionysos. La statue du dieu est une sorte de terme, en pierre ou en bois, du genre de ces ^oocva qui passaient pour des images tombées du ciel et auxquelles étaient réservées les fêtes les plus saintes et les hommages les plus dévots. Le xoanon est pourvu d'une tête conforme au type archaïque que les artistes du cinquième siècle attribuaient encore au dieu : les cheveux sont longs, et les boucles soigneusement frisées qu'ils forment tombent sur la nuque et sur les épaules; la barbe est longue également et taillée en pointe. Autour de la tête est une couronne de lierre. Naturellement, le corps, ou pour mieux dire le tronc équarri qui le remplace, est habillé de riches vêtements : une longue et fine tunique talaire, qui forme une multitude de petits plis parallèles et parfaitement droits, et, par-dessus, un riche himation posé sur les deux épaules à la façon d'un châle; cet himation est décoré sur son pourtour d'une bordure brodée, et la surface en est semée de figures ou de

1. Gerhard, Trinkschalen und Gef'àsse d. Berl, Mus,, pi. 4 et 5.

2. Voir la gravure de la lettre ornée en tête de ce chapitre.

Macron, Hier on. 2oy

petits sujets, par exemple des dauphins peints en noir, et qui doivent reproduire soit des appliques de métal, soit des broderies fortement saillantes. De derrière les épaules du dieu sortent, en divergeant en tous sens, des rameaux auxquels on a attaché des rayons de miel et des grappes de raisin. Devant le xoanon est l'autel rectangulaire, décoré de chaque côté de deux petits frontons élégants; le sommet de ces frontons est orné d'une palmette, les acrotères sont enroulés en volutes, et le tympan est décoré d'une petite figure qui paraît être en métal et appliquée sur le fond.

Derrière la statue du dieu est une joueuse de double flûte. En face de lui, devant l'autel, est une femme dans une attitude où semblent être réunis l'élan de foi de la prière, l'admiration pour quelque objet placé sur l'autel et le mouvement d'une danse extatique. Neuf autres bacchantes achèvent de remplir le pourtour de la coupe;. elles dansent des pas orgiastiques. L'une tient un thyrse dans sa main droite, et dans sa main gauche étendue un jeune faon qu'elle soutient en le serrant par le milieu du corps; une autre secoue des crotales; une autre porte un skyphos décoré de figures en noir; plusieurs agitent des thyrses. Toutes ces femmes ont le costume le plus étrange. Il se compose de deux fines tuniques dont l'une tombe, à la manière ordinaire, jusqu'à la hauteur des chevilles, et dont l'autre , plus courte et comme frisée, est retroussée de manière à former au-dessous de la ceinture une masse bouffante et ondulante. Sous ces deux tissus transparents les formes des hanches et du haut des jambes sont nettement visibles. Sur les épaules et le torse est jeté un très court diploidion, qui ne descend même pas jusqu'à la ceinture. La coiffure n'est pas moins singulière. La joueuse de flûte a, comme l'Aphrodite de la peinture de Macron, une sorte de foulard brodé serré autour de la tête et laissant passer en arrière une touffe de cheveux; les cheveux des autres bacchantes sont divisés en longues et fines mèches dont l'extrémité a été ondulée avec une patience extrême; ils forment autour de la tête et sur les épaules une masse d'un volume énorme.

2o8 Les vases à figures rouges.

Maintenant quel jugement faut-il porter sur cette coupe ? Pour les archéologues, elle est sans nul doute fort instructive: Elle intéressera peut-être moins les artistes. Tout au plus y trouveront-ils une connaissance suffisante des formes et des mouvements du corps, une habileté moyenne de main. Ce qui les touchera peutêtre davantage, c'est une certaine allegria qui pique Tattention et Tamuse un moment. Mais je doute qu'aucun d'eux reconnaisse là une œuvre de premier rang.

Avec un skyphos trouvé non loin de Suessula, à Capoue, et aujourd'hui conservé au British Muséum (pi. IX>), nous nous éloignons de Macron et nous rentrons dans la tradition attique. La scène figurée est un épisode du mythe éleusinien : c'est le départ de Triptolème pour la grande mission dont Déméter Tavait chargé, et dont le but était la propagation, dans le monde entier, de la doctrine sacrée. Le héros éleusinien est déjà assis sur le char merveilleux, muni d'une paire d'ailes et traîné par deux serpents, que Déméter elle-même lui avait donné pour faciliter son long voyage. La tête couronnée de myrte, les cheveux divisés en minces boucles frisées qui tombent sur les épaules, le corps couvert de riches vêtements^ il ne paraît point s'inquiéter beaucoup des dangers qu'il va courir, et tend fort tranquillement de la main droite à Phérophatta, debout devant lui, une phiale de métal, d'argent sans doute, décorée d'ornements en repoussé. Dans l'autre main, il porte la glane de blé, symbole de son saint ministère. Phérophatta lui verse de la main droite le vin du départ, contenu ^ans une belle œnochoé côtelée, en argent sans doute comme la phiale. Dans la main gauche elle tient la torche, symbole de son caractère de souveraine du monde infernal. Déméter se tient debout derrière le char, tendant dans ses mains une torche et des épis, comme pour mieux indiquer à son missionnaire qu'elle le suivra du regard dans ses longues pérégrinations et qu'elle veillera sur sa vie. Elle est vêtue d'un costume splendide et dont le dessin, fait avec une

I. BuUettino delV Inst, ardu, 1872, p. 41, et Monumenti, IX, pi. 43.

Macron, Hiéron. 20g

extrême minutie, est un document des plus curieux pour Thistoire de Fart de se vêtir chez les Grecs. L'himation est divisé en bandes, bordées de larges broderies, et décorées de figures peintes en noir, qui simulent sans doute des appliques en métal ou des broderies d'une haute saillie : ce sont des génies ailés volant dans les airs, des dauphins nageant au milieu des vagues, des oiseaux, des chars lancés au galop. Sur la tête de la déesse est une couronne tourelée. La scène est complétée par une femme qui se tient derrière Phérophatta en faisant de la main droite un geste, de salutation, en soulevant légèrement de la main gauche, suivant la coutume des Grecques élégantes, les plis de sa tunique talaire. Elle a son nom écrit à côté d'elle : c'est Eleusis, l'héroïne protectrice de la cité sainte.

Le côté opposé du skyphos est peint d'une manière plus hâtive et plus indifférente. On y voit une rangée de dieux, les uns assis, les autres debout. A la droite est Poséidon qui, sans se lever de son diphros, retourne la tête pour regarder, et derrière lui Amphitrite debout. Les deux divinités tiennent l'une et l'autre un dauphin, comme signe de leur domination sur les mers. Puis viennent Dionysos, qui marche appuyé sur un bâton surmonté de rameaux de lierre, Zeus, avec son sceptre et son tonnerre, et Eumolpos, qui lui aussi reste, comme Poséidon, assis sur un diphros et se borne à tourner la tête. En vérité, cette seconde peinture n'a pas coûté un grand effort d'imagination , et la manière dont elle a été exécutée ne laisse pas que de trahir une certaine indifférence qu'un artiste ne doit jamais avoir. Les figures y sont pour la plupart épaisses de forme et alourdies par la masse de leurs vêtements.

Il y a peu à dire, au point de vue de l'art, d'un skyphos du

Louvre où l'on voit d'un côté Agamemnon, acconipagné du

héraut Talthybios et de Diomède, et emmenant Briséis, de l'autre

Achille sans armes, assis dans sa tente, et devant lui Ulysse

(*OXuTT€u;) et Ajax, venus pour chercher à l'apaiser. Derrière

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Achille est Phœnix, qui se tient debout, écoute et semble réfléchir'. Il n'y a pas beaucoup plus d'intérêt à prendre à une coupe de Saint-Pétersbourg dont Tintérieur montre Aethra remettant à Thésée les armes de son père et lui faisant prêter serment, et à l'extérieur, Ulysse et Diomède ayant chacun dans ses bras un palladion et se querellant au milieu des chefs grecs au sujet de l'authenticité de la statue que chacun d'eux porter. Singulière façon de comprendre les légendes de la guerre iliaque!

C'est un spectacle fastidieux à la longue que cette série de représentations mythologiques mal comprises et exécutées avec la nonchalance qu'entraîne la monotonie d'un travail toujours semblable. Nous retrouvons heureusement dans une coupe du musée de Berlin, et qui, d'après l'élégance un peu mièvre du dessin, doit être une des œuvres les plus récentes de Hiéron, quelque chose de cette gaieté et de cet esprit qui nous charmaient dans certaines des peintures décrites au début .de notre étude ^. Il s'agit de nouveau d'une des légendes du cycle troyen, et cette fois encore, comme le skyphos fait avec Macron, les principaux personnages sont Aphrodite et Hélène. Un des côtés de la coupe nous montre le jugement de Paris. Le fils de Priam, appelé ici, comme dans tous les monuments du sixième et du cinquième siècle, Alexandros, est assis, les jambes pendantes, sur un groupe de rochers qui, dans l'intention du peintre, est sans doute le mont Ida. Le troupeau de chèvres qu'il garde broute ou folâtre auprès de lui, tandis que, insouciant comme un berger d'idylle il chante en s' accompagnant de la cithare. Devant le jeune Troyen arrivent les trois déesses; elles sont précédées d'Hermès, celui-ci coiffé d'un pétasos rond d'une forme presque grotesque et les pieds protégés par d'élégantes chaussures ailées. La première des déesses est Athéna, un casque des plus coquets sur la tête, dans la main

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