LES VASES A FOND BLANC
" L nous a paru nécessaire de reserver pour un chapitre spécial l'étude des vases à fond blanc. L'emploi de ce procédé ne se limite pas à une courte période, et il faut en rechercher l'origine bien au delà de l'époque où nous ont conduits les chapitres précédents. Dès le sixième siècle, on eut l'idée de chercher un jeu de couleurs plus varie que celui qui résultait de l'application de la peinture noire sur le fond rouge de la terre. Les vases provenant de la Cyrénaïque, et dont la coupe d'Arcésilas nous offre le spécimen le plus remarquable, présentent déjà une couverte d'un blanc jaunâtre, servant de fond aux figures tracées en noir. Au cinquième siècle, les exemples de cette technique
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se multiplient, et les ateliers d'Athènes la mettent en pratique; M. Loeschcke a même pu supposer que Nicosthènes a été un des premiers à la populariser '. Quel que soit l'auteur de cette innovation, destinée à une prompte et rapide fortune, le point de départ n'en est pas douteux; les peintres céramistes cherchent ainsi à rajeunir les procédés de l'ancienne peinture noire sur fond rouge, tombée en désuétude dans le second quart du cinquième siècle. Cette méthode dérive directement de celle que connaissaient déjà les potiers de la Cyrénaïque; seulement elle est appliquée par des artistes plus habiles, et qui savent profiter des progrès généraux auxquels les arts du dessin doivent une si vigoureuse impulsion^. Il y a toute une série de vases, composée surtout de lécythes, où l'on peut suivre le développement de la peinture sur fond blanc. La forme de ces lécythes est souvent renflée, et se rapproche du type qu'on désigne sous le nom de lécythe aryballisque. La couverte, très résistante et bien cuite, est d'un grain serré et offre un ton d'un blanc jaunâtre; les figures sont tracées à l'aide d'une couleur tantôt noire et très brillante, tantôt moins sombre et se rapprochant du jaune doré. Pendant longtemps, on a accepté pour ces lécythes la dénomination de vases de Locres ^, parce que les nécropoles de l'Italie méridionale, et celles de Locres en particulier, en ont fourni un grand nombre d'exemplaires; mais on les trouve également à Athènes, à Gamiros, en général sur tous les 'points du monde ancien , et il n'est pas douteux que la majeure partie de ces produits soit de fabrication purement grecque.
1. Archœologische Zeitung, 1881, p. 34 et suivantes. — Cf. Mittheilungen des deutschen arch, Institutes in Athen, 1880, p. 38o. On connaît des exemples de cette technique dans des vases du style de Nicosthènes ; ainsi dans une coupe à omphalos, trouvée à Capoue, actuellement au British Muséum {Arch. Zeitung, 1881, pi, 5). Mais ces indices ne sont pas suffisants pour attribuer à Nicosthènes tout Thonneur de rinvention.
2. Cest ce qu'a très justement indiqué M. E. Pottier, Cassette archéologique, i885, p. 283.
3. Cf. Dumont, Peintures céramiques de la Grèce propre, 1874, p. 52, M. Dumont a donné dans ce mémoire un catalogue des vases de ce style qui se trouvent dans les collections d'Athènes.
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Il faut certainement considérer comme étant les plus anciens ceux de ces vases où les figures se détachent en silhouettes et où les contours ont été remplis de couleur noire, suivant le procédé familier à l'ancienne peinture. Notre figure 83, placée en tête de ce chapitre, reproduit un spécimen de cette série : c'est un lécythe du musée de la Société archéologique d'Athènes, sur lequel es peint, à contours pleins, un génie ailé, sans doute Éros, tenant une lyre d'une main, de l'autre une patère, et s'envolant sur un fond décoré de rinceaux d'un style très élégant '. Certaines parties, telles que les ailes et la patère, sont simplement peintes au trait, comme si le vase appartenait déjà à une époque de transition; on reconnaît à ces indices l'annonce d'une technique nouvelle qui prévaut dans les vases de style plus récent.
Les peintres ne tardent pas, en effet, à mettre en pratique, dans la peinture sur fond blanc, les habitudes contractées dans la fabrication des vases à peintures rouges. Au lieu de détacher lourdement les figures, en silhouettes, pourquoi ne pas en évider les contours et ne pas les peindre au trait noir, quitte à indiquer ensuite au pinceau la musculature et le détail des accessoires? Si l'on était tenté de méconnaître la marche toute naturelle de cette évolution, il suffirait de regarder dans l'une des vitrines du Louvre deux lécythes à fond blanc provenant du même atelier. Sur le premier, qui représente des danseuses, les figures sont à contours pleins; sur le second, deux guerriers armés, jouant à la petite au pied d'un palmier, sont dessinés au trait; et pourtant la similitude de forme et de décoration disent assez que ces deux vases ont pu sortir du même atelier. C'est encore au Louvre qu'appartient le beau lécythe reproduit sur notre planche X (fig. i), et qui offre un intéressant spécimen de cette seconde manière. Une femme, peut-être une muse, les cheveux serrés dans une coiffe richement brodée, promène ses doigts sur les cordes d'une lyre; le buste seul de la musicienne est représenté, et il se détache sur une sorte
I. Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèce propre, pi. XI.
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de façade architecturale composée de trois colonnes doriques qui soutiennent un entablement de fantaisie, décoré d'une grecque en guise d'architrave ' . Le vase provient de la Grèce propre, et il est sans doute de fabrication attique. Le type de la joueuse de lyre, avec le nez allongé, le menton plein et fort, rappelle, en effet, celui d'Athéna sur la série des monnaies attiques antérieures à 43o; on ne se tromperait guère en plaçant avant Pannée 460 l'exécution du lécythe du Louvre. La sévérité du style, la sobriété avec laquelle des touches noires et rouges rehaussent le dessin, nous avertissent que nous avons sous les yeux un des plus anciens exemples de la peinture au trait noir sur fond blanc.
Pendant la brillante période qui s'étend entre 460 et 480, alors que les maîtres de la céramique signent les belles coupes étudiées dans les chapitres précédents, la peinture sur fond blanc fait de nouveaux progrès. On ne se contente plus des seules ressources qu'offre le dessin au trait; la préoccupation d'emprunter à la peinture une technique plus riche et plus variée apparaît dans toute une série de vases, parmi lesquels les coupes à fond blanc sont en majorité, et où le dessin est relevé par une polychromie discrète^. Le brun, le jaune, le noir, le violet, le rose avec toutes ses nuances jusqu'à la teinte pourpre, tels sont, outre l'emploi de la dorure, les tons qui composent le plus souvent la palette du peintre. Ainsi conçue, la décoration admet un jeu de couleurs d'une harmonie austère et d'autant plus sobre que la coloration procède par teintes plates, sans rien enlever à la valeur du dessin au trait. Il est aisé de comprendre quel a été le point de départ de cette évolution; entre la technique des vases polychromes à fond blanc et celle de la peinture murale, l'analogie est
1. M. Winter a réuni plusieurs exemples de vases ainsi décorés de bustes ou de têtes : Arch, Zeitung, i885, p. 187 et suivantes.
2. Un catalogue de ces vases a été donné par M. Heydemann, Annali delV Instituto, 1877, p. 287. Cf. Klein, Euphronios, p. 247, 248. Un fragment de coupe trouvé à Naucratis, et conservé au British Muséum, procède de la même technique.
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évidente : la première dérive directement de la seconde. Que la matière employée par les peintres du cinquième siècle fût le bois, le marbre ou un revêtement de stuc posé sur la pierre, le fond du tableau était naturellement fourni par la teinte du marbre, ou par l'enduit blanc (Xeuxcoiia) qui recouvrait les panneaux de bois. Cest sur ce ton clair que se détachaient les. fresques de Polygnote, de Micon ou d'Onasias. Alors même que l'usage des tableaux de chevalet devient prépondérant, et que les progrès de la peinture, avec Apollodore le Skiagraphe^ permettent une virtuosité plus grande dans l'emploi des couleurs, l'ancienne manière, si simple et si grande en dépit de l'exiguïté de ses ressources, n'est pas complètement abandonnée. Zeuxis peint des monochromes sur fond blanc'. Bien plus, des peintures au trait noir ou bistre, exécutées suivant la même méthode, et découvertes en 1879 dans les ruines d'une maison romaine au bord du Tibre, sur l'emplacement des jardins de la Farnésine, prouvent qu'à la fin de la République des artistes grecs conservaient encore cette tradition '.
Les coupes à fond blanc nous fournissent d'importantes indications pour la date où cette technique a été en vigueur dans les ateliers d'Athènes. Dans les inscriptions qu'elles portent, on trouve encore l'alphabet antérieur à , l'archontat d'Euclide, et caractérisé par l'absence des lettres H et n. D'autre part, l'habitude fréquente de décorer l'extérieur suivant les procédés de la peinture à figures rouges, en réservant la couverte blanche pour l'intérieur, ne permet pas de faire remonter la fabrication de ces vases bien au delà de 450. Ils sont donc contemporains des belles coupes à figures rouges de style sévère, et se répartissent sur une période assez courte, qui correspond à la seconde moitié du cinquième siècle. D'ailleurs, une précieuse coupe, portant une inscription d'artiste, nous offre un point de repère chronologique : elle est
1. Pline, Nat, Hist., XXXV, 64. « (Zeuxis) pinxit et monochromata ex aibo, »
2. Gaij^ette archéologique, i883, pi. i5 et 16, art. de Fr. Lenormant.
Les vases à fond blanc.
signée par Euphronios, dont la période de production peut être placée vers cette même époque '.
Trouvée en i835 dans les ruines des thermes de Vulci, la coupe d'Euphronios appartient aujourd'hui au musée de Berlin '. Le revers, décoré de figures rouges, montre d'un côté trois jeunes cavaliers concourant pour le prix de la course, et passant au galop devant des colonnes, de l'autre le vainqueur arrivant premier d'une longueur de cheval, et s'arrêtant devant le juge du concours. C'est pour l'intérieur qu'Euphronios a réservé le fond blanc : c'est là aussi qu'il a placé sa signature (EV)4>P0NI0Z : (E)P0IE2EN. Une jeune fille en costume athénien , vêtue d'un himation et d'une fine tunique attachée sur les bras par des agrafes dorées, se tient debout devant un jeune homme assis sur un odadias; la lance que ce dernier tient à la main, le manteau négligemment drapé qui laisse son torse à nu, la patère qu'il tend vers sa compagne, lui prêtent une sorte de dignité héroïque; il s'apprête à recevoir la libation que va lui verser la jeune fille. Celie-ci était désignée par une inscription aujourd'hui à demi effacée, et où Otto Jahn propose de lire le nom de Diomédé. Quel est le sens de la scène? Faut-il, avec M. Klein, reconnaître ici Achille et Diomédé, et supposer qu'Euphronios s'est encore une fois inspiré de la grande peinture, en reproduisant un épisode d'une IlioHpersis? L'interprétation n'a rien que de plausible; il faut seulement remarquer que cette scène de la libation est traitée avec une singulière prédilection par les peintres de vases du cinquième siècle, tantôt avec un sens mythologique, tantôt comme une simple scène de genre, dont les acteurs sont une femme et un guerrier prêt à partir pour le combat. Quel que soit le sujet, Euphronios s'est montré jaloux de faire œuvre de peintre. L'himation de la jeune fille et celui de son compagnon sont recou-
. Une autre coupe à fond blanc pone une signature d'artiste, malheui
incomplète [Wijvit ou [XIo]viî [leniiioiM. [Annali, 1877, p. î86.)
. Gerhard, Triiikschale» tmd Gefirsse, pi. XIV. — Cf. Klein, Euphroaii
D après A Saumann
MUSE Peinture dunlécythos trouvé 4 Athènes