LA POTERIE MOULÉE
U AND la peinture de vases est définitivement abandonnée, l’usage de la poterie moulée se répand dans tout le monde ancien. Cette substitution, on le comprend sans peine, ne s’opère pas brusquement. Ce serait une grave erreur de croire qu’un procédé de fabrication succède à un autre dans un ordre chronologique tout à fait rigoureux. L’industrie qui décline et celle qui se développe sont encore contemporaines pendant la période de transition, c’est-à-dire pendant la seconde moitié du troisième siècle. Mais la poterie moulée offre trop d’avantages pour ne pas supplanter bientôt un procédé vieilli et dégénéré. L’imitation des vases métalliques, tel est le principe de la poterie moulée. On se rend facilement compte des
L’imitation du métal et la poterie moulée.
ressources que comporte cette technique. Rien de plus simple que de surmouler les beaux vases d’argent qui constituaient la vaisselle de luxe, et d’en obtenir ainsi des épreuves qu’on peut indéfiniment reproduire; bien plus, ces moules sont eux-mêmes des objets de commerce, et répandent dans les plus modestes fabriques d’élégants modèles. Par contre, la personnalité des artistes s’efface de plus en plus. Ce procédé mécanique supprime ce qui faisait l’originalité de la peinture des vases : il n’admet pas la fantaisie, l’invention spontanée, le travail direct qui ne souffre aucun intermédiaire entre la matière à décorer et le pinceau de l’artiste. Aussi n’avons-nous pas à entreprendre ici le même travail que pour la peinture céramique, à essayer d’établir des groupes et de retracer les caractères propres aux différents ateliers. Nous devons nous borner à étudier, d’une manière générale, les différentes phases par lesquelles passe cette industrie, jusqu’au moment où elle entre dans le domaine de l’art romain.
Le procédé que les potiers romains ont mis en pratique pendant toute la durée de l’Empire est, à n’en pas douter, d’origine grecque. Pour en retrouver les premières traces, il nous faut revenir à l’époque lointaine où les potiers grecs exécutaient les vases de style oriental étudiés dans nos chapitres ni et iv. Avant le moment où les inscriptions commencent à apparaître sur les vases corinthiens, et sans doute dès le septième siècle, l’industrie hellénique connaissait l’usage d’un décor en relief obtenu à l’aide d’un cylindre gravé, appliqué sur la terre encore molle. Les nécropoles étrusques, surtout celles de Cæré, ont livré de grandes jarres, ou pithoi, faites d’une argile rougeâtre non vernissée, et offrant ce genre d’ornementation '. Le décor comporte tous les motifs familiers aux potiers corinthiens, frises d’animaux de type oriental, oiseaux d’eau, chevaux, Centaures dont les jambes de devant sont celles d’un homme. Bien qu’un bon nombre des
I. Ce sont les vases que S. Birch appelle etruscan red ware, {Hisiory of anc. Pottery, p.
L’imitation du métal et la poterie moulée.
exemplaires connus proviennent d’Étrurie, on ne saurait se méprendre sur le caractère hellénique de cette fabrication. On trouve des vases analogues en Sicile, à Tarente ' et en Grèce. C’est sans doute dans une ville dorienne de la Sicile qu’il faut placer la fabrique d’où ces vases étaient exportés jusqu’en Étrurie; peut-être même est-on en droit de désigner, avec M. Loeschcke, la colonie corinthienne de Syracuse comme le centre de la fabrication ^ Un fait tout au moins paraît certain. Les pithoi avec décor en relief sont imités des vases de bronze que Corinthe, à cette même époque, fabriquait activement et importait dans les colonies grecques de la Sicile. Ils représentent donc la plus ancienne période, dans les pays grecs, de la poterie imitée du métal.
Lorsque la peinture de vases se développe, les traces d’emprunt à l’art du métal ne disparaissent pas complètement dans la céramique hellénique. Une .curieuse kélébé corinthienne, que M. Furtwaengler attribue au cinquième siècle^, porte une décoration en relief représentant les exploits d’Héraclès. On sait déjà que Nicosthènes décore de figures moulées l’embouchure de ses vases et s’inspire de modèles métalliques. Plus tard, au quatrième siècle, l’aryballe de Xénophantos, avec sa frise de personnages en relief, trahit la même préoccupation. Toutefois, les procédés empruntés à l’art du métal sont encore subordonnés ici à la peinture céramique, et ne jouent qu’un rôle accessoire. La décoration peinte n’abdique pas ses droits.
Il en est tout autrement dans un pays où la poterie moulée prend le caractère d’une véritable céramique nationale et reste en usage pendant plusieurs siècles : nous voulons parler de l’Étrurie.
1. F. Lenormant^ Galette archéologique, 1881-1882, p. 182. Un fragment trouvé à Tarente porte une inscription (S0ev...) en caractères corinthiens. Le Louvre possède un morceau d’un grand vase trouvé en Grèce, sur lequel sont représentées en relief deux femmes vêtues du costume archaïque. M. Pottier se propose de le publier prochainement dans les Monuments grecs publiés par l’Association des Études grecques.
2. Loeschcke, Arci. Zeitung, 1881, p. 44. Cf. A. Dumont et Chaplain, Les Céramiques de la Grèce propre, p. ige, note de .M. E Pottier.