III. MACRON, HIÉRON
A famille des Spinelli possède à Acerra, en Campanie, un domaine qui contient dans ses limites la place où s’élevait l’ancienne ville de
Suessula. Elle a, depuis plusieurs années,
entrepris en cet endroit des fouilles archéologiques, consistant surtout dans l’ouverture de tombeaux. A vrai dire, les poteries découvertes dans les sépultures des anciens Suessulans sont d’ordinaire fort communes et d’époque assez basse. Il n’y a guère qu’un seul vase où l’on reconnaisse
au premier coup d’œil les signes distinctifs de l’art de la belle
époque : celui-ci est un grand skyphos à figures rouges, sur les deux faces duquel sont peintes deupt scènes empruntées à la légende
de Ménélas et d’Hélène, telle qu’elle était développée dans les
Les vases à figures rouges.
poèmes de second ordre du cycle troyen, par exemple dans les Kurpia'.
La première face de ce skyphos représente l’enlèvement d’Hélène. Celui des fils de Priam que nous appelons Pâris, mais auquel les vases du cinquième siècle donnent toujours, comme c’est ici le cas, le nom d’Alexandros, marche vers la gauche, d’un pas rapide. Il est coiffé du grand casque argien , a sur le corps deux fines tuniques et sur les épaules un grand himation de voyage. Il tient dans la main droite une longue lance, et, de la main gauche, serre le poignet d’Hélène qui le suit, les yeux baissés, la marche indécise, dans une pudique attitude d’indécision, de tristesse. Elle a son voile sur la tête, à la manière des jeunes filles et des fiancées; Aphrodite, debout derrière elle, travaille des deux mains à arranger savamment les plis de ce voile et encourage sa protégée à partir allègrement. Éros, figuré dans les airs sous la forme d’un jeune enfant ailé, cherche, lui aussi, en lui montrant la route, à l’entraîner en avant. Quelques simples figurants achèvent de remplir la scène : derrière Aphrodite, Peitho (la Persuasion), qui semble, comme la déesse dont elle est la fidèle compagne, parler à Hélène et la confirmer dans sa résolution. Devant Pâris, un jeune guerrier, Enée, la tête nue, les cheveux légèrement bouclés, le pétasos suspendu derrière le dos, deux javelots dans la main droite, et dans la gauche un bouclier rond décoré de l’image d’un lion; cet ami fidèle de Pâris a l’air de trouver que l’on s’attarde, et, tournant la tête vers ses compagnons, il paraît les exciter à aller vite. Enfin, tout à fait à droite de ce groupe de six personnes, dans le petit espace laissé vide par l’anse de la coupe, est un homme jeune et beaucoup plus petit que les autres personnages, et qui fait un geste d’étonnement.
Sur l’autre face est Ménélas, retrouvant dans le palais de
I. De Witte, L'Enlcvement d'Hélène, Hélène et Ménélas à la prise de Troie {Ga^. arcli., 1880, p. 57, et pl. 7 et 8. — Kekulé, Ueber einige Vasen des Hieron {Arclt. Zeit., 1882, p. 1 à 18).
Macron, Hiêroii.
Priam, après la prise de Troie, son épouse infidèle, et tirant son glaive pour la tuer. Hélène s’enfuit vers Aphrodite, et celle-ci, par un geste d’une singulière audace, enlève rapidement l’épais himation dans lequel Hélène était enveloppée, et tandis qu’elle remet ainsi sous les yeux du roi de Sparte les charmes qui avaient jadis exercé sur lui une si irrésistible séduction, son attitude impérieuse, sa tête levée, ses yeux regardant bien en face, son bras droit étendu, commandent à Ménélas une réconciliation à laquelle on sent bien que ce faible roi n’aura pas l’énergie de se refuser. Trois figures de remplissage encadrent ce groupe d’une composition ingénieuse et très vivante : à gauche la jeune prêtresse Kriseis, suivie de son père Kriseus; à droite, Priam, assis sur un diphros (fig. 82).
Les noms des personnages sont tracés d’une façon assez irrégulière; le dialecte et les formes des lettres sont attiques.
Une double signature nous apprend que deux artistes ont collaboré à l’exécution du skyphos de Suessula. Sur la face de V Enlèvement d’Hélène, derrière la figure de Peitho, sont tracés au pinceau ces mots : « Macron a peint. « Sur l’une des anses est un graffite : « Hiéron a fait. »
Quel est ce Macron, qui a joué, dans l’œuvre commune, le rôle le plus intéressant, celui du décorateur? Aucun autre vase ne porte son nom. Son écriture, malgré la forme archaïque de quelques lettres, ressemble à celle dont on se servait de 460 à 440. C’est également cette époque qu’indique le caractère du dessin. Peut-être même un examen attentif de la façon dont Macron manie le crayon, puis le pinceau, pourra-t-il nous en apprendre un peu plus long sur lui. Son œuvre a, en effet, au milieu des vases du cinquième siècle, une physionomie à elle, d’une originalité reconnaissable au premier regard. Dans la manière sensuelle de rendre la forme humaine, la forme virile aussi bien que la féminine, dans le goût des contours arrondis et des carnations d’une voluptueuse plénitude, il y a un sentiment qui n’est nullement conforme à la
Les vases à figures rouges.
tradition attique. L’élégance provocante avec laquelle les femmes sont vêtues, la finesse de leur chiton, si léger qu’il est transparent, la manière un peu lâche dont elles se drapent dans leur manteau, la recherche extrême qu’elles mettent dans l’arrangement de leur coiffure, tous ces traits évoquent le souvenir des mœurs de l’Ionie plutôt que celles de la Grèce continentale. La figure de l’Aphrodite défendant Hélène contre Ménélas est, à tous les égards, caractéristique. Le corps audacieusement redressé, les reins bien cambrés, les Jambes raidies, toutes les saillies résolument accentuées, font songer aux gracieuses filles de Chios et de Milet, si habiles à la danse et à tous les jeux dont s’égayait la fin d’une orgie. La tête, d’une expression quelque peu bestiale, avec de grands yeux effrontément ouverts, la bouche venant en avant, entre des lèvres épaisses, le nez très fort, les joues pleines, contient de ces beautés qui parlent moins à l’esprit qu’aux sens.
On connaît aujourd’hui un assez grand nombre d’œuvres de sculpture, exécutées en pierre ou en marbre par une école d’artistes dont l’autorité a dominé, pendant le sixième siècle et jusqu’au commencement du cinquième, sur toute la côte d’Ionie, d’Éolide et de Carie, ainsi que dans la traînée des Sporades orientales. L’influence de cette école s’est propagée dans les pays où s’étaient fondées des colonies ioniennes, co.mme sur la côte de Thrace, et même jusque sur celles de Macédoine et de Thessalie. Les débris d’anciennes sculptures' provenant du premier temps d’Éphèse, la statue de Héra rapportée de Samos au Louvre par M. Paul Girard, la stèle funéraire de Philis', et la série de bas-reliefs décoratifs que notre Musée doit aux recherches faites à Thasos par M. Miller, et enfin les quatre grands bas-reliefs d’un tombeau de Xanthos en Lycie, forment une famille de monuments où les liens de parenté sont marqués de la manière la plus nette; or les traits distinctifs des œuvres de ce groupe, nous les retrouvons