ORNEMENTATION GÉOMÉTRIQUE
A destruction de l’empire dardanien avait ouvert l’Asie Mineure aux tribus de la Thrace, Bithyniens, Mariandynes, Paphlagoniens. L’extinction de la dynastie des Pélopides et l’effondrement de l’empire achéen livrèrent de même le sud de la péninsule du Pinde à un nouveau ban de populations helléniques : les Éoliens descendirent de Thessalie
en Béotie, et poussèrent jusque dans la partie nord-ouest du
Péloponèse ; les Doriens envahirent le sud et l’est du même pays; les Ioniens s’établirent en Attique. Les nouveaux venus, se trouvant à l’étroit, ne tardèrent pas à se répandre dans les îles ;
les Éoliens s’emparèrent de Lesbos et de la côte en face; aux
Doriens échurent les Cyclades méridionales, la Crète, les Sporades du Sud; les Ioniens se rendirent maîtres des Cyclades septentrionales, d’où ils gagnèrent Chios et Samos, puis la côte de l’Asie. La partie lélégique de la population de ces paj'^s ne semble pas avoir opposé grande résistance aux envahisseurs ni avoir été maltraitée par eux. Sans doute elle dut se confondre assez vite avec les conquérants;
L'ornementation géométrique.
et si, dans ce mélange, ceux-ci gardèrent la prédominance politique, s’ils imposèrent leur langue et leurs lois, ils durent emprunter aux vaincus plus d’un trait de leur civilisation : dans l’art, dans l’industrie, la fusion ne dut pas être moins complète que dans le sang.
C’est, à ce qu’il semble, de l’époque où eut lieu cette révolution ethnographique, que date l’apparition d’une espèce de poterie dont on trouve les spécimens en grand nombre dans les parties les plus diverses du monde hellénique, depuis la côte d’Étrurie jusqu’à l’île de Chypre. Suivant les régions d’où ils proviennent, ces spécimens présentent des différences sensibles : ni la terre employée, ni les procédés de fabrication, ni les formes et le décor, ne sont partout exactement les mêmes. Mais les caractères constitutifs ne varient pas, et se reconnaissent au premier coup d’œil. Au lieu d’être, comme dans les vases d’Ialysos ou de M}xènes, inspirée de l’imitation enfantine de la nature, l’ornementation, dans ce qu’elle a d’essentiel, de constant, procède exclusivement du travail de l’esprit humain : les éléments dont elle se compose sont tous inventés, et la plupart ont un caractère abstrait, un aspect géométrique nettement accusés.
Les vases de cette famille sont tous faits d’argile épurée et bien pétrie; tous sont façonnés au tour, et malgré les grandes dimensions qu’ils ont parfois, leurs formes sont d’une régularité parfaite et l’épaisseur de leurs parois très mince et fort peu variable. La cuisson a été suffisante pour donner à la terre beaucoup de dureté, et si, pour les grandes pièces, les coups de feu n'ont pas toujours été évités, ils n’ont du moins jamais été très violents. Les profils de la plupart des vases ont une physionomie à part : au lieu d’être formés, comme la plasticité de la matière employée l’eût comporté, de courbes insensiblement reliées l’une à l’autre, ils se décomposent, suivant la hauteur, en parties soudées à angles vifs, comme cela a lieu dans des ouvrages de chaudronnerie ou de vannerie. L’ornementation, distribuée en zones horizontales, et parfois, dans les plus grands vases, divisée en plusieurs segments par des bandes verticales, fait songer à un panier consolidé par une armature en bois dont on aurait
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voulu indiquer extérieurement la structure. La plupart des motifs de décor rappellent de même la sparterie : ils pourraient être exécutés en joncs ou en pailles de deux couleurs. Parmi ces motifs, le plus
employé et le plus remarquable est le méandre : il se trouve sur toutes les pièces importantes, et la fantaisie du peintre s’applique à en varier à l’infini le tracé. C’est surtout au cou des grands vases et à la partie inférieure de leur panse que ses combinaisons se développent; mais quelquefois il est prodigué à satiété, et compose presque à lui seul, du haut en bas, toute la décoration. Le motif de la répétition duquel il dérive, la croix gammée ou sivastika., comme l’appellent les Indiens, apparaît aussi quelquefois isolément, soit au milieu de l’ornementation, soit
U ornementatioyi géométrique.
dans le champ des scènes à figures. Des lignes horizontales, en général doubles ou triples, des colliers de grènetis, de petits losanges accolés l’un à l’autre et ayant chacun un point au centre, des dents de loup et des rangées de triangles, des espèces de feuilles lancéolées, des rosaces et des séries de cercles concentriques, complètent la liste des ornements les plus employés. Au milieu de ces motifs géométriques s’intercalent souvent des animaux, surtout des oiseaux aquatiques, des chevaux, des bouquetins ou des antilopes; parfois de grands espaces sont réservés à des compositions où se pressent de nombreux personnages.
Toute la surface des vases est couverte d’une glaçure très résistante. Les fonds sont clairs; les ornements, peints avec soin et d’ordinaire à l’aide d’un pinceau très fin, sont d’un brun noirâtre tirant au rouge brique dans les parties qui ont reçu un coup de feu.
Le général de Cesnola a découvert un fort beau vase de ce style dans les souterrains du temple de Curium, à Chypre (fig. i8), et il a été si frappé de la complète différence d’aspect existant entre lui et les autres vases trouvés dans les tombes cypriotes qu’il n’hésite pas à le considérer comme importé Quoique nous n’en ayons pas d’autre exemple, des importations de ce genre ont dû être assez fréquentes dans l’île, car un certain nombre de poteries dont l’origine indigène ne saurait être révoquée en doute nous montrent des imitations inhabiles de la décoration géométrique. D’autres vases de la même famille ont été trouvés tout à l’opposé du monde grec, dans la nécropole de Cæré, et quelques fragments de genre analogue, mais d’une exécution fort grossière, ont été rapportés de la côte de Palestine, de Jérusalem, voire même de Kouyoundjik en Assyrie. Mais c’est dans les îles et sur les cotes de la mer Egée qu’ont été trouvés le plus grand nombre. Bory de Saint-Vincent en a découvert plusieurs dans ses fouilles de la nécropole de Mésa-Vouno, dans l’île de Théra; Milo en a donné quelques-uns, la région du Laurion, à la pointe de l’Attique, d’autres
I. Général Palma di Cesnola, Cypnis, its ancient cities, tombs, and temples. Londres, 1877, pl. XXIX et p. 332. C’est aussi l’avis de M. Murray. (Ibid., p. 401.)
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encore, et M. Fr. Lenormant a constaté que le sol de l’acropole de Mégare était rempli de tessons semblables.
Aucune de ces trouvailles n’égale, néanmoins, en importance celles qui ont été faites à Athènes même; déjà au commencement de ce siècle, notre compatriote Fauvel et l’Anglais Burgon avaient découvert plusieurs vases de la famille qui nous occupe, le premier à l’ouest de la ville, le second dans des tombe'aux situés sur la pente même de l’Acropole et sur les collines au Sud, c’est-à-dire dans un espace qui a été de très bonne heure enfermé dans l’enceinte de la cité, et où, par conséquent, on a cessé très anciennement d’inhumer*. Tout récemment des débris du même genre ont été trouvés, dit-on, au pied même du mur méridional de la citadelle, à une grande profondeur^. En 1870, M. Conze pouvait dresser une liste d’une soixantaine de vases à décor géométrique, la plupart athéniens^. Deux années après, ce nombre était triplé. En 1871, en effet, un des chercheurs d’antiques les plus expérimentés d’Athènes, Joannis Paléologos, entreprenait des fouilles sur un terrain situé du côté sud de la rue du Pirée, presque à l’angle de la place Louis et en face de l’orphelinat Katzi-Kostas, c’est-à-dire dans la partie de l’ancien Céramique extérieur située juste sous le mur de la ville, au nord-est du Dipylon Après avoir successivement rencontré plusieurs étages de tombeaux helléniques, puis une couche épaisse de coquilles de murex, brisées pour l’extraction de la pourpre, il parvint à des tombes dont la disposition était toute nouvelle pour lui. Au fond de grandes fosses creusées dans le sol, sans revêtement de pierre, sans orientation fixe, étaient couchés des cadavres, ceux-ci brûlés, ceux-là ensevelis sans crémation, les uns et les autres ayant uniformément auprès d’eux une lourde épée à poignée de bois, un couteau effilé et deux pointes de javelots : toutes ces armes en fer doux, les
1. Burgon, Transactions of the Royal Society of literature, t. II, p. a58.