Histoire de la charité
Au lendemain de la bataille d’Actium, Pan 723 de la fondation de Rome, le triumvir Octave, bénéficiant de la lassitude universelle causée par les g^uerres civiles, se fait accepter pour maître, tout en laissant subsister les anciennes formules républicaines : (( Qui cuncta, discordiis civilibus fessa, nomine principis sub imperium accepit » (Tacite, Ann.^ I, i.) Les pouvoirs autrefois divisés se concentrent sur la tête d’un chef unique.
Son règne est long ; la basse flatterie du Sénat lui décerne le titre d’AuGUSTE jusque là réservé aux dieux. De son vivant on lui élève des temples en attendant l’apothéose qui suit sa mort.
L’Empire est vaste. Tacite (Ann., IV, 5) se plaît à énumérer ses frontières. Au nord et à l’est, le Rhin, le Danube, l’Euphrate en forment les limites; l’Espagne, la Mauritanie, l’Egypte complètent ce majestueux ensemble.
Souvent heureux dans ses entreprises, Auguste peut fermer le temple de Janus, ouvert depuis deux siècles. Les poètes, les courtisans célèbrent la paix romaine : « Pax Romana. »
Si, laissant de côté les apparences extérieures, nous étudions la vie intime de ces peuples, quels spectacles douloureux ils
présentent ! « Le mépris de la vie humaine, la perversion du sens moral j existent à un point qui dépasse nos conceptions L ))
L’homme a des devoirs envers l’Etat, il n’en a pas envers l’humanité. Partout des orgies où le sang se mêle à la luxure. Les religions loin de soutenir la faiblesse humaine l’entraînent au mal. C’est j)our plaire aux dieux du paganisme que se célèbrent ces jeux scéniques, odieux mélange de turpitudes et de licencieuses folies. Les fêtes de Flore sont d’autant plus religieuses qu’elles sont plus obscènes: « Qui luditanto devotius, quanto turpius celebrari soient »
Malheureusement, « les exhortations des philosophes demeurent impuissantes à réagir contre l’exemple des divinités » (S. August. , Civ. Dei, 11, vu), et l’on remarque avec Sallùstre que depuis la ruine de Carthage la décadence des mœurs romaines devient semblable à un torrent. « Ex quo tempore majorum mores, non paullatim, ut antea, sed torrentis modo præcipitati » (Sali., Fragm., lib. 1).
Les faits énumérés dans le premier volume de notre Histoire de la charité prouvent que « les nations de l’antiquité descendent l’échelle des religions bien loin de la remonter, et qu’à mesure qu’on s’éloigne de leur berceau, on rencontre des croyances moins élevées, des pratiques plus immorales 3. »
Octave-Auguste essaie bien de combattre cette démoralisation croissante ; il interdit aux femmes l’entrée du Cirque, le matin, en raison de la nature immonde des jeux (Suét., Oct.-Aug.^ 44). Inutile d’insister sur ces lois si peu efficaces et d’énumérer les scandales qui éclatent au sein de la propre famille du César; quelle autorité peut avoir d’ailleurs un législateur ayant arraché Livie, enceinte, à son époux, Tibérius Claudius Nero, pour en faire sa propre femme ^ !
1. Abbé Freppel, Cours d'éloquence sacrée, 1863-1864. — Saint Cyprien, in-8, 1865, 4® leçon, p. 87.
2. S. Aug., Civ. Dei, II, xxvii. Voir aussi : I, xxxii ; II, iv, v; IV, xxvi (Migne, XLI).
3. Abbé Freppel, Cours d'éloquence sacrée, 1860-1861. — Saint Irénée, in-8, 1861, 2^ leçon, p. 26.
4. « Auguste joua à l’égard des mœurs et de la religion des Romains le même
LA LOI NOUVELLE
Des esprits élevés, comme Cicéron, balbutient bien quelques formules g’énéreuses ; le mot « caritas » est prononcé, mais au milieu de quel vag“ue et de quelles contradictions. L’homme déchu est incapable de se relever par ses propres forces, il lui faut un Sauveur, et dans le calme extérieur de cette paix romaine^ au moment où pour la troisième fois Auguste referme les portes rouillées du temple de la guerre, vient Celui qui apporte à la terre le dogme de la charité
« Dieu ne veut pas que l’humanité périsse; elle l’abandonne; Lui ne se détourne point d’elle. 11 veut la faire rentrer dans le chemin de la vérité et du bonheur, en la ramenant à lui-même. Cette mission ne peut être confiée à un homme ; fils des générations qui l’ont précédé, il ne serait pas assez pur pour accomplir les desseins de la sagesse et de l’amour divins. Dieu envoie donc son Fils pour sauver le monde ;;il fait naître Jésus-Christ » On répète parfois qu’en cette quinzième année du règne de Tibère-César où le Christ commence sa vie publique, tout est prêt pour accueillir ses doctrines. Cette affirmation se trouve démentie par les textes ; les enseignements du Divin Réformateur sont la contre-partie de tout ce que le monde ancien croit, aime et pratique.
Sans sortir de notre sujet, nous voyons que la caractéristique des peuples païens est l’orgueil poussé aux plus extravagantes limites et entraînant le mépris des faibles, des petits. Les philosophes s’adressent aux esprits qu’ils considèrent comme supérieurs et dédaignent de parler à la foule. Chez les Juifs, le pharisien rend grâces à Dieu de ne pas ressembler au reste des hommes (Luc, xviii, 9-14).
rôle, nous dirions volontiers la même comédie, qu’à l’égard de leurs lois politiques » (A. de Broglie, L'Église et l’Empire romain au /V® siècle, 1*^® partie, 1. 1, p. 43.)
5. Victor Duruy, Hist. des Rom., chap. XLI, t. III, in-8, p. 293.
6. C. Schmidt, professeur à la Faculté protest, de Strasbourg, Essai historique sur la société civile dans le monde romain, in-8, 1853, liv. II, chap. I®'', p. 145.
7. «... Trois siècles de persécution sanglante ne forment pas un préjugé favorable à cette opinion. Nul doute que les anciennes croyances ne fussent très affaiblies dans les classes supérieures de la société, parmi les littérateurs et les philosophes; mais une chose mille fois pire les avait remplacées, l’incrédulité; or, ce serait s’abuser étrangement que de voir dans l’incrédulité une bonne disposition à embrasser la foi chrétienne » (Abbé Freppel, Cours d'éloq. sacrée, 1858-1859. — Les apologistes chrétiens au lE siècle, in-8, 1860, 5® leçon, p. 50=)
Qu’enseigne le Maître, qui pour nous sauver revêt la forme de l'esclave et se rend obéissant jusqu’à la mort; la mort de la croix? (( Humiliavit semet ipsum factus obediens usque ad mortem, mortem auteni crucis «
Si quelqu’un, affirme-t-il, veut être le premier, qu’il soit le dernier et le serviteur de tous (et omnium minister), car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé 11 exalte la grandeur des petits, des humbles; le Royaume des deux appartient à ceux qui leur ressemblent^^ ; ce que l’on fait en faveur du moindre d’entre ses frères, c’est à lui-même qu’on le fait, et il promet de ne point l’oublierai.
Lorsque les envoyés de Jean l’interrogent, il leur donne comme une des preuves évidentes de sa mission que l’Évangile est annoncé aux pauvres, « pauperes evangelizantur » (Mat., xi,
La femme païenne est trop souvent dégradée, soumise au divorce et aux hontes de la polygamie ; les Juifs eux-mêmes, à la tête dure, pratiquent la répudiation.
Le Christ proclame la dignité de la femme, l’indissolubilité du mariage contracté avec une seule compagne En présence d’abîmes de dépravation, il déclare que celui qui regarde une femme et est en proie à un mauvais désir commet l’adultère dans son cœur. « Ego autem dico vobis : quia omnis qui viderit mulierem ad concupiscendum eam, jam mœchatus est eam in corde suo » (Matt., v, 28).
Le monde pratique la morale facile d’aimer ceux qui vous aiment, de faire du bien à ceux dont on attend quelques services; pour les autres, l’indifférence, la haine.
Sont-ce là les préceptes que renferme la Loi nouvelle? Que dit-elle ?
Le premier commandement est d’aimer Dieu, et le second, qui lui est semblable, prescrit d’aimer son prochain comme soimême. L’exécution de ces prescriptions anciennes, développées