‹ Histoire de la chimie (volume 2)Chapitre 11 sur 31 · IIISTOIHE DE i.A r.llIMIE · texte numérisé non relu

IIISTOIHE DE i.A r.llIMIE

peuples limitrophes : si elle a élé conquise , elle l'a toujours été par des nations inférieures en nombre, et les conquis ont fini par s'assimiler complètement les conquérants (1).

L'Egypte, au contraire, en changeant souvent de maîtres, perdil peu à peu les coutumes de ses ancêtres, et en adoptant des usages nouveaux elle finit par altérer son type.

Les Phéniciens nous présentent également le spectacle d'un peuple nombreux, établi sur un territoire proportionnellement très-restreint. Ici encore le génie de l'homme devait suppléer au défaut de la nature. Par son territoire la Phénicie était petite, mais ses habitants étaient grands par leur comrnerce, par leur industrie, par tous les arts de la paix. Les marchandises de Tyr et de Sidon étaient recherchées dans le monde entier. Ce peuple, essentiellement navigateur et commerçant, resserré dans des limites étroites par suite des conquêtes de ses voisins, fut naturellement porté à fonder des colonies dans les contrées qu'il aborda le premier. Ce fut ainsi qu'il découvrit l'Espagne (2). Ce pays était riche en or et en argent; ses habitants n'en connaissaient ni la valeur ni l'usage (3).

(1) Quelques érudits, De Guignes entre autres, ont prétendu que l'Egypte était une colonie chinoise. Rosellini (Quarlerfy Bcview, num. 105, févr. IS.'Jj) et Davis ; Zfl Chine, vol. ii, p. 184) possèdent, dans leurs collections, des flacons trouvés dans des tombes égyptiennes. « Ces flacons sont, dit M. Davis, identiques, pour la forme et même pour la beauté de la porcelaine, aux flacons de senteur et aux bouteilles à tabac fabriquées actuellement en Chine. Sur un de ces flacons on voit une image de plante légèrement esquissée ; la tige et les feuilles ont Tair d'un dessin exécuté à l'encre de Chine. Le. style de cette esquisse est complétemenl chinois. De l'autre coté .sont cinq caractères pareils à l'écriture cursive des Chinois. » — Ce n'est pas avec quelques fragments d'antiques, d'une authenticité plus ou moins contestable, que l'on reconstruit l'antiquité; c'est bien plutôt avec cette profondeur de vue qui embra.sse l'ensemble des détails. Michel- Ange, par la seule conception de son génie, restaura une statue antique mutilée ; et lorsque, plus tard, on découvrit le fragment véritable, on le trouva en tout semblable à la pierre ajoutée par ce grand maître.

(2) Le nom Espagne est lui-même phénicien ; il dérive de Spcmja, ou de l'hébreu (qui a beaucoup d'analogie avec le phénicien ) "jS"»:? (chapan), qui .signifie lapin, ou animal qui se creuse des terriers, parce que, d'après les témoignages anciens, l'Espagne était remplie d'une quantité prodigieuse de lapins. — {Varro, De re ntslica, litt. 3, c. xiii. Strab. m. — Piin., Hist. nnt., lib. viii.; Il est bon d'ajouter que ce même nom signifie, au figuré , un ouvrier qui creuse dans les mines.

(3) Strab., lib. m. — Diod. de Sicile, v.

Ce fut à peu près dans le même état que, près de trente siècles plus tard, les Espagnols trouvèrent l'Amérique et ses autochthones.

Les Phéniciens, après avoir établi des entrepôts dans les iles de Rhodes et de Chypre, d'où ils tirèrent leurs minerais de cuivre, franchirent les premiers le bassin de la mer Méditerranée, et prirent possession du détroit de Gades (1) (Cadix), comme d'un poste important pour leurs colonies et leur commerce. Ils pousèrent leurs navigations, au nord, jusqu'aux îles Britanniques, d'où ils tirèrent le xacaiTcpoç (étain), dont parlent déjà Moyse (2) et Homère (3).

Les navigations lointaines produisirent alors dans les arts et fkns l'industrie la même révolution qu'a produites notre époque le commerce avec l'Inde.

Une chose digne de remarque, c'est que dès la plus haute antiquité, tous les peuples essentiellement mercantiles avaient auprès des autres nations une réputation d'improbité. C'est ce qu'attestent ces paroles qu'Homère met dans la bouche d'Ulysse :

Alors vint un Pliénicicn, un niaîlre fourbe,

Un grap|)illeur, qui avait déjà lait ijeaucoup de mal aux hommes (4).

La foi punique, fides punica, était, dans la bouche d'un Romain, synonyme de mauvaise foi. Les peuples animés de l'esprit de lucre ne cultivent guère que le côté pratique des sciences. Sous ce rapport, les Phéniciens différaient entièrement des Égyptiens, qui se complaisaient dans le dogmatisme philosophique et religieux.

Hébreux. — Opprimés par les Égyptiens, avilis par les Assyriens et les Syriens , méprisés par les Romains, persécutés au

(1) Le nom de Gadir (Gades, Cadix) signifie enclos, refuge; plus tard il fut changé en celui de Gibraltar, de l'arabe ghibel al Tarick ( rociier de Tarick) ; TaricK étant un des généraux des Maures qui envahirent l'Espagne en 711, sous la conduite de Walid. Le nom de colonnes d'Hercule, que portait ce détroit, rappelle encore les Phéniciens, s'il est vrai qu'il faut faire dériver Hercule de harokel, qui en phénicien signifie marchand.

(2) Nombres, xxxi, 22.

(3) Iliade, xi, 25 et 34.

(4) A/) xoTc <I>oivi$ r;)9£v àvr;p , o.n<x\r\ni elow; , TpwxTr,; , ô; ôr; rcoXXà xâx' àv6pa)7iotaiv iû>^-(i\..

(Odyss., XIV, 289.)

mST. I)K. L\ CHIMIE. — T. I. 3

moyen âge, disséminés aujourd'hui surtout le globe, les Juifs ont conservé, au milieu de leurs infortunes, leur foi, leurs nueurs, leur caractère, jusqu'au type même di' leur physionomie (1). Cet accord de tous les peuples à nuiltraiter les Juifs ne donne-t-il pas à penser? — Ce qu'il va de certain, c'est que le christianisme, qui prêche la fraternité, a eu son berceau chez les Juifs, qui dans toute l'antiquité passaient pour le peuple le plus égoïste elle moins conciliant du monde. Les Romains, les plus tolérants des mortels, ne leur rei)rochaicnt-ils pas odium tothis generis hinnani? — Incontestablement les Israélites étaient dès leur origine animés du même esprit de lucre que les Phéniciens, avec lesquels ils avaient plus que de simples rapports de voisinage.

Quoique fidèles à leurs croyances religieuses, les Hébreux ont cependant emprunté aux Égyptiens et aux Phéniciens la pratique des choses qui leur paraissaient les plus utiles. Ils mettaient dans la construction du tabernacle tout le raffinement des arts de lÉgypte ; et les ornements du grand-prêtre devaient avoir mis à contribution les ateliers de Tyret de Sidon (2). Bien que Moyse, le Solon des Juifs, n'ait pas précisément institué des lois en faveur de la culture des arts, il fait cependant l'éloge des ouvriers et des artisans. (Exod., XXI, Il ; XXXV, 30 — 36.) Les orfèvres, les sculpteurs, les forgerons, en général tous les artisans D-win), étaient, comme chez les Egyptiens, des honmies libres, et non des esclaves, comme chez les Grecs et les Romains.

De l'orî^ine de la chimie.

Hermès OU Mercure, surnommé \q trois fois très-grand (rptç (XEyicTio;), passe pour l'inventeur des arts en Egypte, et particulièrement pour l'inventeur de la chimie (3). On attribue à ce

(1) On a remarqué que les figures des Israélites peintes il y a plus de trois mille ans, sur d'anciens sarcophages ou sur d'autres nioiunnenls Cjijptiens, ont les mêmes traits de physionomie que les Juils de nos jours.

(2) Voij. pour la description du labL'rnacie l'excellent ouvrage de l'ahhé Glaire, Introd ne l'ion historique et criiique aux livres de V Ancien et du Nouveau Testament, t. n; Paris, 1839, p. 606.

(3) Terlullien [de Anima, c. 2, et adversus Valentinianos, p. ij) appelle llciniès pliysicorum magistrum.

PREMIERE ÉPOnUE. 33

personnage mythique , qui s'appelle aussi Thaat ou Thaul, un grand nombre d'écrits sur les arts, sur la médecine et l'astrologie, dont plusieurs existent encore sons le pseudonyme d'Hermès Trismégiï^te (l).Ce qui prouve que ces écrits sont supposés, c'est qu'aucun écrivain antérieur à l'ère chrétienne n'en fait mention. Les auteurs qui en ont parlé les premiers appartiennent presque tous à la fameuse école d'Alexandrie, véritable atelier de science et de littérature pseudonymes.

D'autres attribuent l'invention des arts utiles à Phtha ou à Vul- ' cain. Ils le regardent comme identique avec Tubalcaïn qui, d'après la tradition biblique, travailla le premier les métaux (i). Zosime, Eusèbe et Synésius rapportent qu'il y avait dans le temple de Phtha (Yulcain), à Memphis, un endroit destiné à l'exercice de la science divine ou de l'art sacré, qui, comme nous le verrons plus bas, n'étaitautre que la chimie ou l'alchimie. C'est ainsi que les alchimistes se réunissaient autrefois dans les cathédrales pour se livrer aux opérations du grand œuvre.

Les alchimistes paraissent avoir également emprunté aux prêtres de l'Egypte les formes énigmatiques, les signes hiéroglyphiques de leur art, le rapprochement mystique des métaux, des planètes et des signes du zodiaque, les théories de l'œuf philosophique, etc.

On a beaucoup et vainement discuté sur la science cachée des prêtres de Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis. Le silence était imposé à ces prêtres sous les peines les plus sévères, et il ne leur était permis de s'exprimer que symboliquement.

x\u rapport d'Eusèbe et de Synésius (3), c'est dans le temple de Memphis que Démocrite d'Abdère fut initié par Ostanes

(1) La table d'émeiaiide {tabula smaragdina) de Hermès Trismégiàte était consultée comme nn oracle par les alciiimistes dti moyen âge. Le divinus Pymandev, écrit originairement en grec (alexandrin), et tradnit en latin par Marsilius Ficin , est un ouvrage mystique, souvent cité. Voy. les ouvrages attribués à

Hermès Trismégiste, dans Clément d'Alexandrie {Stromat., lib. vi ). Then-

trum chemlcum, Manget, Bihl. chemica; latro-math(.'maiica Hermdis, par Dav. Hoescliel, Augsb., 1597; le> manuscrits arabes de la Bibliothèque de Leyde. Saint Augustin ( de Civ. Dei, c. 23, 24 et 26) cite un oiivrag > attribué à Hermès Trismégiste sous le titre de Verbe par/ait (Aôyo; tsXjio:). On lui attribue aussi un livre intitulé Asclepias, dont la version est probabimient duc à Apulée.

(2) Gènes., iv, 29. Diodore de Sicile, liv. ii. "Uç-xiaxov XÉyouiT'.v ty;; Trepi xoù (jioripou èoyxîîa:; eOp£Ty,v yïvj'cOat.

(i) Euscbiana grœca Scaluj., p. 43.

aux mystères de l'Egypte, en compagnie d'autres philosophes, parmi lesquels on cite Pammènes, et une prophétesse juive, nommée Marie.

Ces initiations mystiques offrent quelque analogie avec celles des alchimistes du moyen âge, qui s'engageaient aussi, par des serments terribles, à garder le secret de leur art, et qui ne parlaient des choses les plus simples que par énigmes.

Les disciples de l'art sacré, comme les alchimistes, se divisaient, à proprement parler, en deux classes : 1" ceux qui traitaient de la science par des signes ou des symboles, et qui dédai-, gnaient d'observer la nature ou d'interroger l'expérience; 2" ceux qui, sans suivre exclusivement leur imagination, arrivaient par la pratique de leur art à des découvertes utiles. Les premiers se faisaient remarquer par leur dogmatisme orgueilleux : ils se disaient les initiés par excellence, pour se distinguer de ceux de la deuxième classe, qui, pour être plus modestes, n'en étaient que plus estimables. Si c'est à la première classe qu'appartenaient les prêtres de INIemphis, de Thèbcs et d'Héliopolis, nous n'avons pas à regretter leur science : elle méritait l'oubli.

Les objets d'art de l'antiquité sont sortis des mains de l'ouvrier; étranger à la langue du prêtre, il travaillait les métaux, fabriquait le verre, faisait de riches 'étoffes, et métamorphosait la matière brute en monuments que le temps a en partie respectés et que la postérité admire.

Laissons Borrichius (1), Conringius (2), Kircher (3), et

(1) De oilii et piogiessu Chemiœ, clans Manget, BibL, cliem., t. i.

(2) H. Conringius, de Ilermetica ^Egypt. Helmst. 16 18, i.

(3) Atli. Kirclier, Œdip. .Egijpt., t. ii, par. u ( Rome, 165.3, in-fol.), p. 387. Alchimia /lierogliphica. Suivant cet auteur, les mythes égyptiens , comme les myliies grecs, renferment, sous une forme allégorique, tous les secrets de la chimie. Osirls et Isis représentent, dit-il, comme Jupiter et Junon, le principe mâle et le principe lémelle, l'aclir et le passif. Osiris (la matière de l'alchimiste) est mis en pièces par son frère adultérin Tijplion (division), et placé dans un tombeau (vase chimique), où il subit l'action de Plillta (feu). Bientôt Isis ras.-emble les morceaux épars du corps d'Osiris, les joint et les combine ensemble, pour en faiie un corps plus parfait. C'est pourquoi Isis est à la fois la mère, la sœur et l'épouse d'Osiris. De l'union d'Osiris avec Isis naquit Horus, qui fut instruit par sa mère dansions les secrets du grand œuvre. Horus (Apollon) était le maître d'Hermès Trismégiste qui, selon la tradition, est l'inventeur des hiéroglyphes et de tous les arts pratiqués en Egypte. — Les pommes du jardin des Hespérides, gardé par un dragon, renferment, selon le môme auteur, tout le mystère de l'art herméti(iue. Hercule, étouffant le lion de la forêt de Némée, exprimerait symbo-

d'autres érudits, discuter si c'est à Hermès ïrismégiste, h. Phtha , ou aux prêtres de Memphis et de Tlièbes, que revient l'honneur de l'invention de la chimie ; si cet art a pris naissance, sous le règne d'Isis et d'Osiris, dans l'Egypte, appelée anciennement Chemia ou Chamla (pays deCham), ou s'il a eu son berceau dans Chemmis, ville de la Thébaïde, consacrée à Pan. Essayons plutôt d'apprécier convenablement les connaissances pratiques que possédaient les Égyptiens dans les arts tributaires de la chimie.

Les preuves de l'antique existence des arts du verrier, du peintre, du sculpteur, du batteur d'or, du doreur, du statuaire en pierres et en métaux, du graveur, du stucateur, du fabricant de ce papyrus sur lequel les anciens habitants de l'Egypte traçaient leur écriture, du fabricant de toile, du teinturier, etc.; les preuves de l'antique splendeur de tous ces arts se voient encore aujourd'hui dans les palais, dans les temples et surtout dans les hypogées de la ville de Thèbes. On y admire de petits tubes d'émail colorés, les uns en bleu, les autres en rouge ; des poteries émaillées de diverses couleurs, des vases, des statues en faïence, des verres, des pâtes de verre colorées, un stuc composé, vraisemblablement comme le nôtre, de plâtre et de colle forte, ou, comme celui des Romains, de marbre blanc et de chaux, et sur ce stuc, sculpté en relief, des ligures diversement peintes, et qui ont^ après des siècles, conservé leurs vives couleurs. On y voit des momies d'hommes et d'animaux, dont l'enveloppe et les membres sont couverts de feuilles d'or; des statues de bois et de bronze dorées; des toiles de lin et de coton, les unes sans couleurs, les autres teintes, ou en bleu, par l'indigo, ou en rouge, par la garance; enfin des papyrus offrant des caractères tracés avec une encre noire par des mains exercées.

On rencontre encore aujourd'hui, dans plusieurs villes de l'Egypte, des édifices construits en briques émaillées, et des appartements décorés de carreaux de faïence recueillis dans les ruines des villes anciennes, et qui, à cause de leur beauté, sont préférés par les riches aux carreaux que fournit actuellement

liqiiement la décomposition de la matière par un acide puissant. On joue ici sur le mot GX-/], qui signifie en effet tout à la fois forêt et malièvc. Voij. Maier, Arcana avcanonun omnium arcanissimum. — J. Faber, Hercules Pioc/iijmicus.

l'ail du faïencier, dégénéré dans ce pays , comuie les autres arts (1).

Essayons de remonter h l'origine de ces arls.

I'hîii. — Ferin«Mit. — Vin. — ISière. — Huile.

Les premiers besoins de l'homme ont dû de bonne heure éveiller en lui cet esprit de recherches qui amène des découvertes ou des inventions utiles et nécessaires. Des témoignages irrécusables nous attestent l'antiquité de l'art de faire le pain, le vin, l'huile, de la fabrication des étoffes et des métaux, etc. A peine l'homme eut-il de quoi satisfaire les premiers besoins de la vie, qu'il songeait à embellir soi existence. Jubal est contemporain de Tubal. l.e vin est aub.?i ancien que le pain. La préparation des couleurs, la teinture des étoffes, l'emploi des pierres précieuses, etc., remontent à l'antiquité la plus reculée. La musique et la danse datent de l'origine du monde.

Du blé au jjain la distance est grande. Comment cette distance fut-elle franchie? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. 11 a fallu |»eut-être longtemps avant de découvrir que le grain donne la farine, et que la farine réduite en pâte, et ayant subi la fermentation et la cuisson, donne le pain , ce symbole de la vie dans la langue sacrée. L'agriculture, dont le principal objet était la culture des céréales et de la vigne, remonte probablement aux temps antéhistoriques. Beaucoup d'anciens peuples employaient, comme le font encore aujourd'hui les tribus sauvages, certaines racines au lieu du fruit des graminées; et ce n'est certes pas l'analyse chimique qui leur a ai)pris que ces racines renferment une substance (fécule) tout semblable à celle que contient le froment.

Il fallait des instruments pour broyer les graines. A cet effet deux pierres pouvaient suffire. Ces deux pierres broyantes donnèrentsans doute l'idée du mortier, qui devait conduire à l'invention du moulin. Cène fut certainement que beaucoup plus tard qu'on

(I) Recueil des observai ions et des recherches qui ont été faites en Egypte pendant l'expédition de l'armée française. 2" édit. in-8"; Paris, 1821 ; (. ix , page 2'iT.

inventa le tamis, ou un instrument analogue, propre à séparer l'enveloppe de la graine, le son de la farine. C'était déjà un raffinement. L'opération du blutage devait être d'abord très-imparfaite; car le pain qu'on a trouvé dans les momies d'Egypte contient du blé grossièrement moulu, ce qui lui donne l'apparence du pumpernickel des Hollandais (1). Cependant Pline nous apprend (2) que les Égyptiens connaissaient le tamis, et qu'ils le fabriquaient avec des filaments de papyrus et des joncs trèsminces. Les anciens habitants de l'Espagne faisaient des tamis en fil, et les Gaulois sont les premiers qui aient eu l'adresse d'y employer le crin des chevaux (3).

Il se passa sans doute bien des siècles avant d'arriver <à faire fermenter la pâte, et à lui appliquer le degré de cuisson convenable dans des fours appropriés. La fermentation avant la cuisson dénote déjà un certain perfectionnement dans l'art de la panification. Le pain, uvjh^ {lekhem), qu'Abraham servit aux trois anges qui lui apparurent dans la vallée de Mambré, avait été fait avec de la pâte non fermentéej c'était une espèce de biscuit de mer. Il fut de bonne heure interdit de faire fermenter la pâte du pain qui devait servir aux cérémonies religieuses. Pourquoi? Parce que la fermentation, qui est une espèce particulière de putréfaction, était regardée comme l'acte d'un mauvais génie.

Dès l'époque de Moyse on connaissait l'usage du levain et du pain fermenté. Ce législateur, en prescrivant aux Hébreux la manière dont ils devaient manger l'agneau pascal, leur défendait expressément de manger du pain fermenté (yen) (4). Nous lisons dans l'Exode que les Israélites, lors de leur sortie d'Egypte, mangèrent du pain sans levain et cuit sous la cendre : les Egyptiens les avaient si fort pressés de partir, qu'ils ne leur avaient pas laissé le temps de mettre le levain dans la pâte (o).

Les .Juifs mangent encore aujourd'hui du pain azyme (non fermenté), en souvenir de la sortie de leurs ancêtres de la terre de Mizraïm.

En général, les anciens ne préparaient leur pâte qu'au moment où ils voulaient s'en servir; ils la faisaient immédiatement cuire

(1) On voit (les morceaux de ce pain au Musée égyptien du Louvre.

(2) Hist. mit., lib. wiii, 11.

(3) l'iin. ibid.

(4J Exode, xii, 65; xiii, 3.

(5) Exode, XII, 39.

SOUS la cendre, comme cela S(^ pratique encore aujourd'hui dans certains pays. D'autres fois ils préparaient avec la farine et l'eau une espèce de bouillie claire, qu'ils faisaient cuire avec des viandes; c'est ce que les Romains appelaient pulmentum, ou pulmentarium. Lors de la découverte des Canaries, on remarqua que les indigènes de ces îles ignoraient l'art de la i)anilication : ils mangeaient leur farine cuite avec de la viande ou du beurre.

Comment fut découvert le ferment? Le mot //a.s-ftrr/ n'explique rien. Il fallut nécessairement que l'esprit d'observation s'em|)arât d'un fait, en apparence, insignifiant. On aura été sans doute bien étonné en voyant qu'un morceau de pâte aigrie, et d'un goût détestable, ajouté à une pûte fraîche la faisait goiiiler, et que cette j)àte donnait un pain plus léger, plus savoureux, et d'une digestion plus facile.

La fermentation est de tous les phénomènes chimiques le plus important et en môme temps le plus anciennement connu. Et cependant ce phénomène n'a été bien étudié que de nos jours: c'est la fermentation qui, par la découverte de l'acide carbonique , devint, au dix-septième siècle de notre ère, le point de départ de la chimie moderne.

L'idée d'exprimer le suc des raisins et de le conserver dans des vases, pour s'en servir en guise de boisson, devait se présenter tout naturellement à l'esprit des hommes. Aussi l'art de la vinification est-iltrès-ancien en Egypte, ainsi que dans les contrées principales de l'Asie où prospérait la vigne. Sa connaissance remonte aux temps mythologiques. Osiris apprit aux hommes, selon la tradition des Égyptiens, à cultiver la vigne et à faire du vin (1). Suivant d'autres, l'honneur de cette invention revient à Noé (2) et à Bacchus. Dans les sacrifices primitifs, on offrait à la Divinité du pain et du vin (3).

La bière, dont la connaissance est fort ancienne, était probablement d'abord une espèce de tisane d'orge. C'était la boisson la plus commune de la plu[)art des habitants de l'Egypte (4). Les Esi)agnols et les Gaulois connaissaient de temps immémorial la préparation de la bière. Tacite raconte des Germains qu'ils

(1) Diodore de Sic. , i,

(2) Geii., IX, 20.

(3) Gen., xiv, 18.

(4) Hérodote, ii, 77. — Diodore, liv. i. — Strabon, lib. xvii, p. 1179 (('dit. Casaub.). — Athénée, i, p. 3i ( édit. Scliweigii.)

avaient « un breuvage fait avec de l'orge, et converti, par la corruption (fermentation), en une espèce de vin : ex hordeo factus et in quamdam similUndliiem vini corruptus) (1) ; » ce qui montre que la bière des Germains était une liqueur fermentée comme le vin, et qui devait être en effet semblable à notre bière. L'emploi du houblon dans la préparation de la bière est d'une date récente ; aussi les bières des anciens devaient-elles facilement tourner à l'aigre ou éprouver la fermentation acide.

Les anciens ignoraient sans doute que dans le suc exprimé des raisins, de même que dans le moût de bière (2), la matière sucrée se transforme en alcool sous l'intluence du ferment. Mais ils savaient fort bien que le moùl perd au bout de quelque temps sa saveur sucrée, et qu'il acquiert la propriété d'enivrer. S'ils ignoraient l'eau-de-vie pure, ils connaissaient des liqueurs qui en contenaient : la découverte de l'esprit-de-vin coïncide avec celle de la distillation.

La connaissance du vin et de la bière implique celle du vinaigre; car ces liqueurs, exposées au contact de l'air et dans les conditions atmosphériques ordinaires, s'acidifient naturellement, en donnant naissance, par suite de l'oxydation de l'alcool, à l'acide acétique. Les anciens connaissaient le vinaigre, mais ils ignoraient la cause qui le produit. Le vinaigre {vinum cicidum, d'où acetum ) ne servait pas seulement à assaisonner des légumes (3) ; mais, délayé dans de l'eau, il était employé comme boisson (4). Chez les thalmudistes, le vin et le vinaigre sont souvent pris l'un pour l'autre, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre ce passage de l'Évangile : « Ils lui donnèrent à boire du vinaigre (o;o;) mêlé de bile. (.">) »

Il est à remarquer qu'ici, comme dans beaucoup d'autres cas, le nom donne, en quelque sorte, la raison même de la chose.

(1} Tacite, de Mortbus Germanorum.

(2) Les Grecs appelaient la bière olvo; 7.p;9tvo?, vin d'orge. I! en est souvent question dans les œuvres de Xénophon.

(3) Ruih., II, l'i.

(4) >'onU)rt's, vi, 3.

(5) Saint Mathieu, XXVII, 3'4. Ce qui prouve que le mot olo; signifie oTvo;, vin , c'est que saint Marc (XV, 23}, rapportant le même (ait de la Passion, emploie le mot oTvo; : v.-A soioo'jv aùxw tïiîîv Èo[Aupvt(T[X3'vov oivov. Ou remarquera en même temps que le mot é-jjjiuGvtffijLïvov, aromatisé de myrrhe ( aromate très amer ), remplace, dans salut Marc, les mots [jiïTà yolf,; (j.;unY[jivov , mêlé de bile, de saint Mathieu.

42 IIISTOIIIE IIK LA ClinilE.

Ainsi, le mot ypn (A:/<om<7.s), qui signifie (en liébreu, en chaldéen, en phénicien, etc.) vinaigre, dérive de y'"(/,hame/s), qui veut dire ferment, comme pour indiquer que le vinaigre est un liroduit de la fermentation. Bien plus, le nom v-i ( yiae) vient luimême du verbe n>, faire effervescence, se soulever (l), comme pour faire allusion au moût, qui se soulève (en dégageant de l'acide carbonique) pour se transformer en vin. Le nom r^t {yine), qui signifie produit de la fermentation, est à peu près le même en phénicien, en syriaque, en arabe, en cophte et en arménien [(jhini). Le nom grec oTvoç et le latin rnnum dérivent évidemment de la même racine; car (à-^iqc devait se prononcer inos , comme on le prononce encore aujourd'hui en Grèce, et peut-être faisait-on sonner en même temps l'esprit doux (') comme v, de manière à prononcer tvnos; de là le latin vinvm (2). C'est de ce dernier mot que dérive l'allemand wein (en bas-saxon wyn), l'anglais ivine , l'italien vino, le français vin, enfin les mots qui dans toutes les langues indo-européennes signifient vin, c'est-àd'ive j)roduit de la fermentation.

Mais ce n'est pas seulement avec les raisins qu'on faisait une boisson fermentée; le suc du palmier et d'autres végétaux servait depuis fort longtemps à la préparation des liqueurs fermcntées. Le vin de palmier des Assyriens est déjà mentionné par Hérodote (3).

L'idée d'écraser les fruits pour en retirer, soit la fécule, soit le suc, amena la découverte de l'huile. Dans presque toutes les graines où l'embryon n'est pas entouré de fécule, on trouve, à la place de celle-ci, une matière grasse, qui parait, comme la fécule, être destinée à nourrir l'embryon à mesure qu'il se développe. Selon toute apparence, l'huile, la fécule et le moût ont été découverts en même temps; car l'homme qui le premier songea à écraser le fruit de la vigne n'avait aucune raison pour ne pas poursuivre ses expériences : il devait essayer de traiter de même tous les fruits secs ou charnus des plantes qu'il avait sous les yeux.

( I) ICn {lihemer), qui signilie aussi vin, vient du veibeiçn {fdtamar), qui veut dire faire ef/ervescence, fermenter.

(2) Ce qui prouve que i'esiuit doux (') était souvent prononcé comme v, c'est que oi; ( brehis), aîwv (âge), ont donné naissance aux mots latins ofis , xvum, qui ont les mômes significations.

(3) Herod., i, fl3.

L'huile, et en particulier l'huile d'olive, fut d'abord, ainsi que le produit des autres fruits, employée comme aliment; puis on s'en servit dans les cérémonies religieuses, enfin comme d'un moyen d'éclairage. L'observation d'un fait à la portée de tous donna sans doute lieu à l'invention de la mèche. Avant l'emploi des lampes, on s'éclairait à la lueur des torches en bois résineux, comme cela se pratique encore aujourd'hui dans les pays où abondent les forêts de pins, de sapins et de cèdres. Les lampes devaient être connues en Egypte déjà avant l'arrivée de Moyse. L'usage qu'en fait ce législateur et la description qu'il en donne ne permettent aucun doute à cet égard (1).

llétallur^ie. — Or. — Argent. — Airain. — Fer, etc.

Les métaux sont les indispensables auxiliaires de l'industrie. Ils attirèrent de bonne heure l'attention du cultivateur et du chasseur. Et le guerrier lui-même devait bientôt reconnaître, soit pour l'attaque , soit pour la défense, l'incontestable supériorité des métaux sur les armes primitives de pierre ou de bois.

Le premier connu de tous les métaux, c'est l'or. D'abord, sa couleur et son éclat le font remarquer des sauvages et même de certains animaux (2) ; puis, on le rencontre presque partout h l'état natif, c'est-à-dire avec la couleur, avec l'éclat et les autres propriétés physiques qui le caractérisent.

Une chose digne de remarque, c'est que le nom qui en hébreu, en phénicien et probablement dans la langue démotique des Égyptiens, signifie or, nn~ [zahab), dérive précisément du verbe briller, resplendir, 2r\'j {tsahab). C'est avec l'or qu'on a fabriqué les premiers instruments métalliques. Il est question, dans le Pentateuque (3), de coupes, d'encensoirs, de tasses et de candélabres, faits avec de l'or pur, travaillé au marteau.

Le mot iirra {tahor), qui signifie pur, sans mélange, supposerait-il la connaissance de quelque moyen chimique de purifier l'or? C'est une question sur laquelle nous reviendrons.

(1) Exode, x\Y, 31.

(2) Les pies, les corbeaux, et d'antres oiseaux d'un instinct voleur.

(3) Exode, XXV, 29, 31, 36.

11 paraît certain que l'on ne connaissait pas à l'époque deMoyse la dorure proprement dite, et, que l'on ne savait aucun moyen de dissoudre l'or. Pour la construction du tabernacle, le seigneur avait dit: «Vous couvrirez lésais de lames d'or; — vous couvrirez aussi ses barres de lames d'or (1). n

C'était là une simple opération mécanique, semblable à celle dont parle Homère à propos du sacrifice de Nestor : « Vint le forgeron tenant dans ses mains les instruments de son art, l'enclume, le marteau et les tenailles bien faites, avec lesquels il travaillait l'or (/f-Kjàv eipyot^exo) ^2). »

Les anciens cbimistes ont fait bien des conjectures sur le veau d'or que Moyse brûla, et qu'il donna à boire aux Israélites (3). On est allé jusqu'à supposer ce législateur iiiilié à la chimie ou à ralcbimic. Suivant Stabl, l'auteur de la fiimeuse théorie du phlogislique, Moyse eut le secret de l'or potable, et en faisant boire cette dissolution il aurait aggravé la punition infligée aux Israélites récalcitrants (4). Le mot brûler, remarque Wiegleb (5), signifie aussi fondre; comme le veau d'or était probablement en bois recouvert de lames d'or, Moyse ne brûla réellement que le bois, pendant que l'or allait se fondre en culot: les cendres mises dans l'eau donnèrent non pas de l'or potable , mais une eau lixivielle (chargée de sels alcalins), qui devait produire l'effet d'un purgatif.

Moyse s'était-il réellement servi d'un moyen chimique pour dissoudre le veau d'or? Non; car en lisant attentivement le texte hébreu on peut se convaincre qu'il n'y est parlé que d'une opération purement mécanique. Voici comment nous traduisons ce passage de l'Exode : « Et il (Moyse) prit le veau, quils (les Israélites) avaient fait, et le détruisit dans le feu (6), et il le moulut

(1) Exode, wvi, 10, 29.

(2) Odyssée, m 432 etsiiiv.

'H).8£ rA -/a),/.£-j:, ô-À' £v ytçih lyoyi -/a^y-r/ia, TTEipaia xi/vr,;, «/.jj-ovâ T£ csOpàv t' s-jTîoîriTÔv T£ Tiupàypriv,

oifftv Tî XPU5ÔV clpYâ^îTO.

(,"}) Exode, XXXII, 20.

(4) Vitulua aureus in Opusc. Chijm. Phijs. med., p. 585.

(5) Uandbuch der allg. C/iemie, t. i, p. 120; 1"80.

(6) Littéralement, il Vabsorba dans le feu, UNI 'H'^V''!!! . c'est-à-dire qu'en le fondant il en détruisit la forme. Exode, xxxu, 20.

(dans un moulin àbras (1) en petites parcelles, qu'il jeta dans l'eau et fit boire avx fils d'Israël. »

Ainsi donc, c'était de l'or divisé par un moyen mécanique et tenu en suspension dans l'eau, que iMoyse tit boire aux Israélites. Toutes ces discussions sur la prétendue dissolution du veau d'or et sur le savoir chimique de Moyse tombent d'elles-mêmes devant la clarté du texte original.

L'argent devait être connu presque en môme temps que l'or; car il est plus répandu dans la nature qu'on ne se l'imagine , et il se rencontre également à l'état natif. Quoique l'argent n'attire pas autant les regards que l'or, le nom qu'il porte dans toutes les langues anciennes est fondé sur la couleur et l'aspect que présente ce métal. Ainsi, ^l^2 {khesef), qui signifie argent en hébreu, dérive du verbe =^25 {khasaf), être pâle; de même qu'en grec à'pyupoi; (argent) vient de -^pyôç, blanc. C'est de là que dérivent le latin argentum et les mots équivalents des langues néolatines. L'argent servait aux même usages que l'or.

Après ces deux métaux viennent le cuivre, Vétain, V airain ei le plomb. On trouve l'énumération complète des métaux anciennement connus (vers 1500 avant J.-C), dans le passage suivant du Pentateuque (2) : « Que l'or i~\ {zahab), l'argent =]p5 {khesef, le fer bnn {barz-d), l'airain nrn: {nekhochet), le plomb n^îi; {ojeret), l'étain Snn {betil), et tout ce qui peut passer par le feu (3), soit purifié par le feu. »

L'histoire ne nous a pas transmis le nom de celui qui eut le premier l'idée de retirer les métaux des minerais, dont l'extérieur ne faitordinairementguère soupçonner les substances qu'ils recèlent.

Les Égyptiens attribuaient cette découverte à leurs premiers souverains (4); les Phéniciens, à leurs divinités (5).

Quand on songe qu'à notre époque, où la science fait tant de progrès, on n'a pas encore trouvé le moyen d'obtenir les métaux à l'état de pureté parfaite, on a toute raison de croire que les métaux des anciens étaient très-impurs et très-imparfaits.

(') p~ — ^^"ir^. "^'é |L'"'r.''V-'6 verbe |ij'^ {ihakhane), qui est ici employé, vient du subst.|,~jn'Ç itakhanah), moulin à bras.

(2) Nonibi'.,'x\xi, 22 et 23.

(3) Ï7$<1 Ki^ 1UN -',3T-b3

(4) Diodore, 1, 43. Agalliarcliide apud Phot., c. 11.

(5) Voy. notre P/iénicie, p. GS, dans VUniiers pittoresque.

40 IllSTUIllE DE LA CHIMIE

Coiunie les iriincrais ne rcnfcnnenl jamais un seul et mOnie métal, les métaux qui on provenaient devaient être des espèces d'alliages, j)lns on ukmus faciles à travailler. L'extraction et l'affinage des métaux supposent des connaissances qui se iicrreclionncnl de jour en jour.

Il n'y a quïin moyen d'explitjuer la haute antiquité des métaux, c'est d'admettre, par hypothèse, que les métaux ou leurs mines étaient pour ainsi dire à Heur de terre ; que les éléments minéralisateurs, comme le soufre, l'oxygène, etc., n'avaient pas encore eu le temps de compléter leur action en altérant les métaux au point de les rendre méconnaissables, et que la plupart existaient à Tétai natif ou à peincî altérés, pareils au fer et au nickel qu'on trouve dans les météorites. Ne se pourrait-il pas que le fer d'alors, dont le prix était presque égal à celui de l'or, fût du fer aérolithique? C'est une question que nous ne faisons que poser.

Les ilgypliens paraissent avoir connu de temps immémorial le moyen de puritier l'or et l'argent à l'aide du phjud) et des cendres des végétaux. Le buritli (n^^h), pai" lequel il faut entendre tantôt le sel alcalin retiré des cendres (carbonate de potasse du commerce), tantôt les cendres mêmes, était primitivement employé comme fondant et dans l'affinage des métaux (1).

Les anciens ignoraient l'usage des acides ou des eaux corrosivespour attaquerlesn)étaux ou les minerais. Ils ne connaissaient que le vinaigre et les sucs acides des végétaux ; ils savaient cependant que ces derniers, conservés dans des vases d'airain, acquièrent des qualités malfaisantes. Il faut arriver au neuvième siècle de notre ère pour trouver les premières traces de la dissolution des métaux au moyen d'un acide minéral (eauforte).

Les opérations auxquelles on soumettait les métaux étaient, pour le répéter, purement mécaniques. L'enclume, les tenailles et le marteau sont mentionnés par les auteurs les plus anciens comme attributs du forgeron (5). On réduisait les métaux en lames plus ou moins minces ; mais on ne connaissait pas encore le moyen de les réduire en fils.

Les peuples primitifs employaient, comme le font encore aujourd'hui les peuples sauvages, le cuivre, ou des alliages de cui-

(1) Voy. pag. 54 et 58.

(2) Job, XXX , 10; Hom., Odjss., m, 432.

vre et d'étain ou de zinc (airain, bronze), pour les mêmes usages auxquels nous faisons aujourd'hui servir le fer ou l'acier. «Les Massagètes emploient, dit Hérodote, l'airain pour la fabrication des lances, des pointes de flèche, des sagaycs. L'or leur sert dans leurs ornements. Ils garnissent le poitrail de leurs chevaux de cuirasses d'airain, et enrichissent d'or les brides, les mors et les housses. Mais ils ne connaissent pas le fer (1). »

Les alliages de cuivre sont désignés par les noms génériques DuriJ (nekhochet) {'i), yx/.y.ôç, aes, que l'on traduit généralement \iav airain. Nous reviendrons plus bas sur la valeur de ces mots.

Tous les auteurs anciens s'accordent à dire que les instruments aratoires, les armes, les outils employés dans les arts, etc., étaient fabriqués en airain (3). Les armes, et d'autres instruments antiques, que l'on conserve dans les musées et dans les arsenaux de l'Europe, confirment ces témoignages (4).

Le fer cru et non travaillé était probablement connu dej)uis la plus haute antiquité. Mais connue ce métal est très-difticile à fondre et à travailler, il s'était sans doute passé des siècles avant que l'on parvînt à l'extraire convenablement de sa mine, à le forger, et à le rendre par la trempe apte à servir dans une foule d'usages, et à devenir ainsi le plus utile et conséquemment le plus précieux des métaux.

L'histoire de la découverte du Nouveau Monde nous apprend que les Mexicains et les Péruviens, qui connaissaient depuis longtemps l'art^de travailler l'or, l'argent et le cuivre, n'avaient aucune notion des instruments de fer, quoique ce dernier métal

(1} Herodole, i,215.

(2) n"iL'n3 est un nom onomatopique, qui dérive de U*n; [nahhucli) , Jaire

du bruit, siffler.

(3) Gènes, iv, 22. Exod. xxvi, 11. Hésiod. Tlieog. v, 722, 726, 73,1. Lucrèce, liv. V, 1286.Varron dans S. Augustin, deCiv. Dei, lib.vii, c.24.Isid.OrJ!/. lib. viii, C. 11. liiad. IV, V. 511 ; xiii, v. 022; \xiii, v. 560; xxiii, v, V. 723;xxiii, v. 118. Odyss. XXI, V. 423; v, v. 244. Diodore, i. Agatiiarrliide apud l'Iiot., c. 1341 et 1344.

(4) Avant la connaissance du bronze, les hommes fabriquaient leurs armes e' ustensiles avec des pierres sil ceuses. De là trois âges l>ien distincts dans la marche de la civilisation : T l'âge de pierre, 2° Tàge de bionze, 3° l'âge de fer. La durée de chacune de ces périodes esl difficile, sinon impossible, à déterminer. Comp. p. 30 et 43.

48 lII.STdlUE DE LA CHIMIE.

abonde au Mexique et au Pérou (1). Or, l'histoire des peuples sauvages est l'histoire des peuples primitifs.

Los traditions des Phéniciens et des Cretois font remonter la découverte du fer à des époques Irès-ieculées (2). Les Grecs l'attribuaicntà des personnages fabuleux, à Cyhèle,àProméthée,auxGyelopcs et surtout auxDactylesdu niontlda. «LesDactyles étaient, dii le scoliaste d'Apollonius de Rhodes , des enchanteurs et des magiciens, qui passent pour avoir trouvé le fer (3). » — Il y avait un mont Ida dans l'île de Crète et un <iutre sur les limites de la Troadcet de laPhrygie, au fond du golfe d'Adramyttium. Duquel des deux s'agit-il ici? Cette question se trouve résolue par le passage suivant de Diodore : « Le mont Ida est la plus haute montagne de l'Hellcspont; on y trouve un antre merveilleux, où les déesses furent , dit-on, jugées par Paris. C'est dans ce même antre que la tradition place les ateliers des Dactyles idéens, qui les premiers forgèrent le fer, après avoir appris cet art de la mère des Dieux (i). » — Les Ghalybes, qui habitaient sur les bords du Pont-Euxin, passaient aussi pour très-habiles à travailler le fer (5) par l'emploi de la trempe, dont ils paraissent avoir eu le secret. Serait-ce en honneur des Chalybes que l'acier reçut le nom hitin de chalybs?

La connaissance de la trempe du fer, que François Bacon regarde à tort comme une découverte moderne, remonte au moins à mille ans avant l'ère chrétienne. Homère en parle en termes non équivoques, à propos de Polyphème , auquel Ulysse creva l'œil avec un pieu. « Et il se fit entendre, dit le poète, un sifflement semblable à celui que produit une hache rougie au feu et trempée dans l'eau froide; car c'est là ce qui donne au fer la force et la dureté (to yàp aù-s (riSr'pou ys xpaToç IdTi'v) » (6).

Sophocle, qui vivait au temps de Périclès, par conséquent plus de 400 ans avant J.-C, compare quelque part un homme dur et

(1) Al. Baiba, t. i, p. 1 1 1 et 1 18. Acosta, Hïst. des Indes, in-fol.., p. 132. Mém. de l'Acad. de Berlin, 1746, p. 4jl.

(i) SanclioniaUi. apiKl Eusett. p. 35.

('S) Àd Argonaut. I, 1129. Voy. P. Rossignol, les Métaux dans Vantiquité , p. IG (Paris 1863).

(4) Diodore, XVII, 7.

(5) Eschyle, in Promcfli. vincto, v. 718. Virg. Georg. lib. i, v. ô8. Ammien Marcelin, liv. xxii, c. 8. T/eIzès, Chron. 10, p. 338.

(l'O Odyss. IX, 393.

entêté à du fer trempé (pa^^ (Ttô/,poç wç) (1). Selon les marbres d'Arundell, le fer était connu 188 ans avant la guerre de Troie. Mais cette autorité est contredite par Hésiode, Plutarqueet d'autres. Les anneaux de fer que l'on a trouvés dans les tombeaux d'Egypte sont d'une date plus récente; la plupart ne paraissent pas être antérieurs aux Ptolémées ('2).

La dureté du fer et la difficulté de le faire fondre, ces deux qualités caractéristiques, ont de tout temps fixé l'attention sur ce métal. Moyse parle souvent, au figuré, de la dureté du fer (3). Une domination dure est désignée par bna ï:3U {chefet barzel) (4), domination de fer ; un cœur insensible est comparé à une chaîne de fer (bT^n t:) (5).

En voyant Moyse comparer la servitude à la chaleur d'un fourneau dans lequel on fond le fer, on serait porté à croire que l'on construisait déjà à l'époque de ce législateur, et probablement avantcette époque, des fourneaux particuliers pour faire fondre le fer. « Le Seigneur, dit Moyse aux Israélites, vous a fait sortir de l'Égyptecomme d'un fourneau [où l'on fond] le fer ( S~"i2.j TiD ) (6).

Qu'il nous soit permis ici de relever une de ces erreurs quil arrive souvent de commettre, lorsqu'on est réduit à se fiera des traductions qui ne peuvent en aucun cas remplacer le texte original.

Goguet dit, à la page 34îi, tome L d'un ouvrage estimé (7) : « Mais ce qu'on doit le plus remarquer, c'est que dès lors (à l'époque de Moyse) on faisait en fer des épées, des couteaux, des cognées, et des instruments à tailler des pierres. Pour parvenir à faire des lames de couteau, d'épée, etc., il a fallu trouver l'art de convertir le fer en acier, et le secret de la trempe. Ces faits me paraissent prouver suftisamment que la découverte de ce métal et l'art de le travailler remontent à des temps très-anciens, etc. »

Cette opinion, inconsidérément adoptée par beaucoup d'au-

(1) Ajax, V. 720.

(2) J.-G. Wilkinson, Manners and Ciistoms of (lie ancieut Egyplians, vol. i, p. 242.

(3) Dent, xxviii, 23et48 ; III, 11 ; vin, 9. Livil. xwi, 19.

(4) Ps. II, 9.

(5) I*:. XLvm, 4.

(6) Deut. IV, 20.

(7) De l'origine des lois, des arts cl d(s scioucs, etc., 6 vol. Paris, 8, 1778.

IlIST. DE LA CHIMIK — T 1. 4

leurs, ne repose sur aucun texte de Moyse. Dans les passages du Pentateuque que Goguet cite, il n'est nullement question de lames de fer, ni de couteaux, ni d'éjjées. Voici comment nons traduisons textuel lemenl :

((Il (le pr(jlrt') lui déchirei'a les ailes; il ne la partagera pas (Snn' t<S) (l). » Le verbe S*Tn (senlement employé au nii)hil) n'a jamais signifié autre chose que partager, séparer, disjoindre. Mais on peut disjoindre quelque chose par la simple force des mains, (;omme avec une pierre ou nu os aiguisé. Il ne s'agit donc ici ni de lames ni de couteaux. De {)lus, le nom de fer ne s'y trouve même pas indiqué; et les traducteurs, qui se sont servis des expressions de (( lames de fer ou de couteaux », auraient pu tout aussi bien employer d'autres termes, tels que lames d'or, lames d'argent, d'airain, etc.

Ce qui prouve que les lames des couteaux qu'on employait alors (vers 1500 avant l'ère chrétienne) dans les cérémonies religieuses, et pour d'autres usages, étaient, non pas en fer, mais en pierre, ce sont les expressions de mï et nniï, pierre, rocher, qui accompagnent toujours le nom 2Tn, couteau, épée{^). C'est ce que les Septante ont rendu par [^la/aipaç Trsxpi'va;, et la Vulgate ^Sivcultros lapideos (couteaux de pierre).

Passons à une autre citation sur laquelle s'était appuyé Goguet, suivi par d'autres : (( Si quelqu'un frappe avec [le] fer, et que [celui qui aura été frappé] meure, il est coupable d'homicide (3). »

Dans ce passage il n'est non plus question ni d'épées, ni d'aucun instrument tranchant. On y trouve seulement le nom Sna {barzel), qui s'v^mûe masse de fer. Maison peut frapper quelqu'un avec une massue de fer ou une baguette, tout aussi bien qu'avec un instrument tranchant. Ce qui prouve qu'il faut entendre par S""!! une barre ou massue de fer, c'est que le verbe i~3~ (de nDj), qui est ici employé pour désigner l'action de frapper, se rencon-

(1) Ltjvit. I, 7. S*^!;; xS T'pjp2 ^n^< Vp'Ç'], ces mots ont été iiiexaclemenl lencUis par les tiadiuleiirs : « 11 lui rompra les ailes sans les coiifier, et sans diviser l'iiostie avec le IVr (ou le C(juteau ). » — Le mot yOU/* ( classa ), qui est ici employé, est onouiatopiquc comme le i^rec o-/ij.'C,m, imitant, en ipielque sorte, le bruit de l'action de decliirer.

ip.) Josuc, V, '1, 3. Exod., IV, 25. Ps. lnxxix, 44.

(3) Nombres xxw, IC.

tre plusieurs fois dans lePentateuque, particulièrement à propos de la baguette de Moyse (1),

L'arme de fer (^"13 t'Cj^), mentionnée dans le livre de Job (2), le fer employé pour tailler les pierres, et d'autres instruments qui ne sont jamais désignés autrement que par la dénomination de fer (S^in), pouvaient être de simples massues, des barres ou des espèces de marteaux de fer (3).

En insistant sur ces détails philologico-archéologiques , nous ne prétendons point nier que les anciens n'aient connu aucun moyen de travailler le fer pour en fabriquer des armes et d'autres ustensiles ; il nous importait seulement de montrer combien il faut être circonspect lorsque, pour défendre ses opinions, on ne s'appuie que sur l'autorité des traducteurs.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que, jusqu'au douzième siècle avant l'ère chrétienne , presque tous les instruments qui sont aujourd'hui en fer ou en acier étaient fabriqués avec des alliages de cuivre. Les outils du forgeron, l'enclume, le marteau et les tenailles , qui doivent être comptés au nombre des premiers instruments qu'on ait songé à faire en fer, étaient en airain, môme au siècle d'Homère {/ily.iii'x, ■îzd^%-,x ziyyr\<;) (4).

Suivant quelques érudits, le fer fui introduit en Grèce vers l'an 1400 avant J.-C, à l'époque où régnait en Egypte Aménophis HI, fondateur du temple de Louqsor et de beaucoup d'autres monuments de la haute Egypte; mais cette opinion ne repose sur aucun document authentique. Au rapport d'Hésiode, le fer n'était pas encore connu des Grecs au temps de Thésée, qui occupa le trône d'Athènes enl:24o avant J.-C. : le glaive de ce héros légendaire était d'airain.

Ce qui avait fait croire que les Égyptiens connaissaient le fer très-anciennement, ce sont les figures hiéroglyphiques taillées dans des pierres extrêmement dures, telles que le granit et le basalte. En effet, pour exécuter ces sculptures, il fallait des instruments fabriqués avec des matières plus dures que ces roches. INhiis est-ce qu'on n'aurait pas pu préalablement ramollir la pierre aux endroits où elle devait être entamée, par quelque

(l) Exode, Vlli, 13; II, 11, 13. Deiit. \\v, 3.

(?.) Job, XX, 24.

(3) Job, XIX, 24. Deut. MX, 3; xwii, 5. Jo-\ viii, 31.

(4)0dyss. III, V. 433.

52 IIISÏOIUE DE I.A ClIl.MIE.

moyen chiaiiquc? Nous voirons pins loin ({uv Tl-^gyple est la patrie de l'art sacré qui possédait le secret des dissolvants. Suivant M. de Ilozière, cité par M. Wilkinson, les granités égyptiens ont été taillés et gravés avec des outils de bronze, à juger surtout par les traces d'oxyde de enivre qu'on y rencontre. Les glaives et poignards, trouvés à Thèbes, sont en bronze. Malgré leur vétusté, ils sont flexibles et élastiques comme le meilleur acier trempé. Les glaives sont droits, d'environ deux pieds et demi de long. On en rencontre qui sont surmontés d'une tète d'épervier, syml)olc des l'baraons. Les faux ou couteaux recourbés, qu'on voit figurés sur les monuments de Thèbes, ont leurs lames peintes en bleu, ce qui semblerait indiquer qu'elles étaient en acier. Certaines massues paraissent avoir été composées de fer météorique (1). Les clefs furent au nombre des premiers instruments fabriqués avec le fer, lorsque ce métal devint d'im usage plus répandu {-2).

L'usage du fer est postérieur à l'usage de l'or, de l'argent et du cuivre (airain). C'est là l'opinion qu'avait déjà émise Isidore de Sévillc, qui vivait au sixième siècle de notre ère (3).

Le Oedil (Sns), que les traducteurs rendent par étain, paraît, ainsi que le phimbuni des Romains , avoir signifié, tantôt étain {plumbuni album), tantôt ploml) proprement dit {plumbunt ni- (jrum). Dans d'autres cas, bedil (Snia ) veut dire scories, impuretés, comme dans le passage suivant ([sa. c. I. V, 25) : «J'étendrai ma main sur vous ; je vous purifierai de toute votre écume par le feu; j'ôterai tout l'étain qui est en vous (i). » — Le mot 6e(Z// dérive ici évidemment de ôa/Zc// (S"Tn), séparer, éliminer. L'étain, le plomb, et en général tous les. métaux alors connus, composaient une branche importante du commerce des Phéniciens et des Carthaginois (5).

(1) S.-G. Wilkinson, Manners and Customs of the anclent Eijyptians, vol. 1, p. 320 (Londres, 1837).

(2) Ibid., p. 112. M. Wilkinson possède une de ces clefs égyptiennes, dont il a donné le dessin dans son ouvrage. Elle ressemble à une pince dite monseigneur ; un de ses bouts est armé de trois dents.

(3) Ferri usas post alla melulla reperdis est. Isidore, Orig., xvi, 20.

(4) T'T'~2 j3 m^DX, removebo omnia stanna tua, i. e. spurias et impurns nielalli parles. Gesenius, Lcx. Heb.et Cfialcl.: Lips., 18:13.

(5) lizecli. XXVII, 12. « Les Carlliaginois tradiiuaienl avec vous, en vous ap-

S'il est vrai que les métaux doivent, comme l'or et l'argent, leurs dénominations primitives à leur aspect ou à quelque propriété physique saillante, nous établirons, contrairement à l'autorité de tous les traducteurs et archéologues, que Vopherct (n^Djr) des Hébreux, des Phéniciens et des Égyptiens, est, non pas le plomb, mais le cuivre (1); car opheret dérive de aphar ("lEi*), rouge, ou terre rougeûtre {'!). Or la couleur rouge n'est applicable qu'au cuivre. Le mot opheret ne saurait faire allusion à la couleur de la litharge; car jamais les propriétés des composés métalliques, qui étaient considérés comme des produits tout particuliers, ne servaient à désigner le métal. Sans doute 'les anciens connaissaient le plomb, mais ce métal n'avait alors aucun nom spécial : bedil signifiait, ainsi que nous venons de l'indiquer, tantôt étain, tantôt plomb. 11 règne ici la même confusion que chez les Romains elles Grecs, pour les mo\%stannum., plumbum et xaccîxEpo;.

Les composés métalliques, les plus anciennement connus, sont les oxydes (rouilles) de fer, de plomb, de cuivre etd'étain, obtenus, soit par la calcination, soit par la simple exposition de ces métaux à l'air. Peut-être faut-il y ajouter enqore les acétates, préparés par la dissolution des métaux dans le vinaigre. Certains oxydes métalliques (rouilles) étaient depuis longtemps employés par les Égyptiens et les Phéniciens pour colorer le verre.

Les Hébreux, moins industrieux que les Egyptiens, auxquels ils empruntèrent leurs arts, avaient des mines dans le pays de Chanaan (3); mais on ne voit point qu'ils les aient exploitées. D'ailleurs ils ne nous ont laissé aucun détail sur les procédés dont ils se servaient pour l'extraction et l'affinage des métaux. Nous n'avons à cet égard que des mots isolés, tels que fourneau de /e/-(pour préparer le fer) (bnnn lis) (4), scories (aiD .Di'D) (5), four pour purifier l'argent et l'or (2"]"! =^DD û;''i''p

portant loutes sortes de richesses, et remplissaient vos marcliés d'argont, de fer, d'étain et de plomb. «

(1) Exode, XV, 10. Zach. v, 8.

(2) Job, xxviii, 6. Prov. viii, 26.

(3) Dent. VU!, 9. Job parle également de mines (c. wvii). Il eu est encore question Psuum. xcv, 4, et Isa. i.i, 1.

(4) Dent. IV, '20. 1 Reg. viii, ôl. Jer. xi, 4.

(5) Prov. XXVI, 23. Ps. cxix, 140. Isa. i, 22, 25.

"112) (1), dci cendres de borith {TT'iz) {2) (carbonate de potasse impur).

lloiina !<>»<.

Il est impossible de dire à qu(îllc époque remonte l'emploi des métaux, particulièrement de l'or et de l'argent, comme signes représentatifs des produits industriels, ou du prix des marchandises et des denrées. Les Egyptiens paraissent en avoir les premiers fait usage. Abraham (1900 ans avant J.-C.) ne connaissait l'or et l'argent, comme signes de la richesse, qu'après son voyage en Egypte (.3). Ces métaux n'étaient pas d'abord monnayés; ils se vendaient au poids , comme cola se pratique encore en Chine. Moyse fit peser devant tout le peuple la somme d'argent destinée à l'achat d'un terrain de sépulture (4). Les expressions, telles que o?- ou argent pur, très-j)ur. qu'on rencontre dans l'Écriture, font supposer que ces métaux étaient, comme ils le sont encore aujourd'hui, des espèces d'alliages dans lesquels l'or et l'argent prédominaient. Y avait-il, à cette époque reculée, quelque moyen chimique pour apprécier le tUre, c'est-k-dire -la quantité réelle d'or ou d'argent contenue dans ces alliages? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Cependant il semble ressortir de différents passages de l'Écriture , que de môme qu'on employait les cendres des végétaux {borith) pour nettoyer les étoffes, on s'en servait aussi pour nettoyer l'or et l'argent, afin de leur enlever les scories, les impuretés désignées par le nom Snn, plomb. Ainsi, les cendres des végétaux (faisant le même office que les cou])elles d'os calcinés), le plomb et le feu, voilà, en effet, l'ensemble de tous les éléments de la coupellation. Et il n'est pas impossible que les fourneaux qui servaient à purifier l'argent et l'or (2n~n ^çd ms) aient été réellement des fourneaux d'essai, et \cs ^^02^2 (purificcdeui's), des

(1) Ezecli. XXII, 18-22. Prov. xvii, 3; xxvii, 21.

(2) Malacli. m, 2. Jereiii. ii, 22.

(3) Genèse, xiii, 2.

(4) Gen. xxiii, 16.

essayeurs (1). L'emploi de ces moyens, fort défectueux sans doute , et dont les Hébreux sont redevables aux Égyptiens , remonte environ à l'an 900 avant J.-C, conséquemmentàune époque antérieure de plusieurs siècles à la fondation de Rome.

Quant à l'usage des monnaies, c'est-à-dire la fabrication des pièces métalliques portant des empreintes ou signes convenus et représentant une valeur déterminée, Hérodote en attribue la première idée aux Lydiens, sans préciser d'époque (2). Mais, comme les pièces monnayées portaient des figures d'animaux, particulièrement de vache et de taureau, qui sont des divinités égyptiennes (3), il est plus rationnel d'en attribuer l'invention et l'usage aux Égyptiens. Du reste , il existait depuis longtemps en Egypte des lois sévères contre les faux monnayeurs. Diodore de Sicile rapporte que l'on coupait les deux mains à ceux qui étaient convaincus du crime de fabrication et d'émission de fausse monnaie (4).

Une des monnaies les plus anciennes, c'est Xadariqve perse (o), Sapsixôç, nom qui dérive, non pas du nom propre Darius^ mais

probablement du persan | K [darah], qui signifie roi; elle portait l'image des rois de Perse (C).

Le nom îip3 {kescf) avait, chez les Hébreux (7), la double signification d'argent monnaie et ù.'' argent métal, exactement comme notre moi argent. Le mot grec apyopiov (argent monnaie) diffère très-peu du mot à'pyupoç (argent métal). Eu faudra-t-il conclure que l'argent était employé comme monnaie avant l'or?

A l'occasion des monnaies, nous devons mentionner la balance et le soufflet. La balance, qui devait jouer un si grand rôle dans la science, paraît avoir été inventée en Egypte. On la voit figurée sur tous les monuments hiéroglyphiques représentant le jugement des morts : les bonnes et les mauvaises actions de

(l)Malach. m, 2. « Il seraf comme le feu du fondeur et comme le borith des purificateurs. » v. 3. — «Il sera comme un homme qui fond et /j«/v/?e l'argent ; il purifiera les enfants de Lévi, et les rendra purs comme Vor et Vargent qui ont passé par Je feu. »

(2) Hérodote, lib. i, 94

(3) C'est de là que vient, en latin, lenompecnniu {pecus, bétail), pécule.

(4) Diodore, lib. i.

(5) Ezecl). II, 69; VIII, 27. Neliem. vu, 71-72. .

(6) Darique serait donc synonyme de souverain [sovercign). (7)Gen. xxiii, 13. Deut. xxiii, 20. E\ode, xxi, 21.

56 IIISTOIIlE DK LA CllI.MIK.

l'homniey sont pesées sous les yeux de son bon et de son mauvais génie. On voit encore la balance reproduite sur les monuments de lîeni-Hassen, comme un instrument dont se servaient les monnaycurs et les orfèvres (1).

Quant au soufflet, instrument non moins utile que la balance, il était connu, en l^^gypte, déjà du temps de Thothmès III, conlemporain de Moyse, Ji juger par les sculptures de ïhèbes qui porlenl le nom de ce roi. Le soufflet représenté sur ces sculptures est d'une forme très-remarquable : il se compose de deux sacs de cuir, fixés dans une sorte décadré; il est manœuvré par un ouvrier tenant à cbaque main une corde attachée aux sacs, qui se remplissent et se vident alternativement par un mouvement exécuté avec le pied et avec la main (2).

Étoffes.

Les peaux et les feuilles composaient les premiers vêtements de l'homme. Bientôt on songea à utiliser la laine et les poils; on trouva le moyen de les lier, à l'aide d'une matière glutineuse , pour en former des vêtements aussi chauds, aussi solides et plus souples que jes cuirs et les fourrures grossières. Les premières étoffes étaient dos espèces de feutres, dont les anciens faisaient un grand usage (3).

La toile de l'araignée, l'observation attentive de l'arrangement des fibres des couches corticales ou des ramifications du pétiole dans le limbe des feuilles, voilà ce qui a probablement fourni la première idée de l'art de tisser la soie dés chrysalides, les fibres du lin et du chanvre. Quoi qu'il en soit, l'origine de cet art remonte aux temps mythologiques. Une chose digne de remarque, c'est que, d'un côté, le nom de l'araignée est du genre féminin dans toutes les langues connues, et que, de l'autre, toutes les traditions sont d'accord pour attribuer à des femmes l'invention de filer et de lisser les étoffes; on sait que cette occupation appartenait, dans l'antiquité, exclu-

(1) Williinson, i)/an;îc;-5, etc., vol. i,p. 222.

(2) Uiid., p. 339.

(3) Pline, llist. nat., viii, 73 et 74.

sivementaux femmes. Les Lydiens rapportaient l'invention des tissus à Arachné (1); les Grecs, à Minerve; les Chinois en font honneur à la femme de l'empereur Yao ; les Égyptiens, k Isis ; et les Péruviens, à Mamma-Ollea, femme de Manco-Capac, leur premier souverain.

Quoique le lin et le chanvre demandent pour la séparation de leurs fibres certaines préparations, telles que le rouissage, ce genre d'étoffe est d'une très-ancienne origine. Ainsi, en Egypte, Isis, déesse de la nature, passait pour en avoir fait la découverte. Le genre limim , dont il existe un grand nombre d'espèces, était cultivé en Egypte de temps immémorial. Moyse (1300 ans avant J.-C.) remarque que la grêle dont le Seigneur frappa cette contrée, lors de la persécution de Pharaon, fit périr le lin; et il défend aux Hébreux de porter des tissus de lin (-2).

Le 6y.s-.vî/5 (\rù et ri2) des anciens (3) est, s'il faut en croire PoUn's. {Onomasticon,\ih. vu, c. 17), Philostrate (D:? vita ApoUonii, lib. II, c. -10) et Strabon (lib. xv, p. 1016, éd. Casaub.), une étoffe provenant d'une espèce de noix qui croissait en Egypte; on ouvrait cette noix, pour en tirer la substance, que l'on filait et dont on faisait des vêtements. D'après cette indication, le byssus serait évidemment le coton. Les habits faits avec cette étoffe étaient réservés, en Egypte, aux personnes du plus-haut rang (4).

Quoi qu'il en soit, on sait aujourd'hui, d'après des recherches microscopiques, que les tissus des anciensÉgyptiens, par exemple, les enveloppes des momies, que l'on croyait être de coton, sont, pour la plupart, des tissus de lin (5).

(1) Pline, Hist. nat., vu, 57. Ovide, Metain., lib. vi, 1-2.

(2) Deiitéionome, xxii, il.

(3) Genèse, xli, 42.

(4) Pline, Hisf.nat., lib. xix.

(5) Le coton, vu au microscope, présente des fiiire? aplaties, contournées, ridées, de t <à 2 centièmes de millimètre de diamètre; tandis que le lin présente des filaments cylindriques, droits, lisses, entremêlés d'autres lilamenls plus gros, à no'uds, ayant l'aspect de petits bambous.

58 lIlSÏOIItE HK I.A CHIMIE.

BlHiicliinicnt.

Les anciens savaient que les cendres des végétaux communiquaient à l'eau la propriété de nettoyer les étoffes , cl ils ne tardèrent pas sans doute à découvrir que l'eau, en fdtranl à travers des couches de cendres, se charge d'un sel particulier qui reste, après l'évaporation de l'eau, au fond du vase (1).

La lixiviation ou le lessivage est donc une opération fort ancienne. Les archéologues se sont donné une peine inutile pour savoir quelle est la plante dont il est parlé dans l'Écriture sous le nom de boritli, et dont les cendres servaient à nettoyer les étoffes. Toutes les plantes donnent, par l'incinération et la lixiviation, des sels (carbonates) alcalins propres au blanchiment. On lavait les vêtements dans des espèces de fosses qui servaient de cuves ou de chaudières de lavage (â).

Jérémie, qui écrivait vers le huitième siècle avant notre ère, dit (c. II, V. 22) : ((Quand vous vous laveriez avec du nitre (in;) {neter) et que vous vous nettoieriez avec du horith, vous demeurerez toujours souillés, »

Nous avons déjà fait voir que le boritli était tantôt la cendre, tantôt seulement le sel végétal (carbonate de potasse impur) qu'on en retire. Maintenant, qu'était le "iri; {neter), que l'on traduit généralement par nitre? En consultant l'origine du mol on voit qu'il dérive de ^n; {natar), faire effervescence. Le neter est donc une substance effervescente. Salomon dit que les cantiques que l'on chante devant le méchant sont comme le vinaigre sur du neter (in: Sv yî^n) (3). Le natron (vâtpov) des Grecs a, sans contredit, la même élymologie que le neter des Hébreux et des Égyptiens. Ce sel se trouve encore aujourd'hui dans certains lacs de l'Orient; c'est une espèce de carbonate de soude, qiii fait, en effet, comme tout carbonate, effervescence avec le vinaigre ainsi qu'avec tous les acides , et qui sert aux

(1) C'est ce qui lui a valu plus tard le nom de potl-asche (cendre ou résidu du pot), d'où l'on a l'ait, par corruption, potasse.

(2) Job, IX, 30. Homère, Odijss., vi, 92 (aTîîSov èv pôOpoiat).

(3) Prov, XXV, 19.

mêmes usages que le borith , employé, comme nous venons de le montrer, pour blanchir les étoffes. Tout concourt à prouver que le niire n'était point primitivement ce que nous appelons aujourd'hui nilre ou salpêtre (nitrate de potasse), et que le neter ("irij) ou le natron des anciens était une espèce de carbonate de soude, ayant les mêmes propriétés que le borith. ISeter, natron^ nitre, signifient donc originairement une substance effervescente, de même que nous avons vu vin et vinaigre signifier ■produits de fermentation.

§-• Teinture.

Dans l'origine, les couleurs que l'on appliquait sur les tissus étaient probablement toutes tirées du règne organique ; et comme on ne connaissait pas encore l'emploi des mordants, ou que ceux qui en avaient connaissance en faisaient un grand secret, les couleurs devaient bientôt s'effacer ou s'altérer par l'action de l'air et du lavage.

Dans l'enfance delà civilisation, on aimait, à l'exenîple des sauvages, le contrastedes couleurs les plus vives, et principalement le rouge et récarlate(l). llest parlé dans le livre de Job, comme d'une chose merveilleuse, delà vivacité des couleurs qui distinguaient les étoffes apportées de l'Inde {•!). On lit dans la Genèse que l'on attacha un fil d'écarlate au bras d'un des enfants de Tharaar (3). Moyse fait mention d'étoffes teintes en rouge hyacinthe (n';^on), en pourpre ("|pa"î<, Septante, Tiopiupa) et en écarlate (nySin, color coccineus, kermès). Il parle aussi de peaux de mouton, teintes en jaune (CTs) (i) et en violet (?) ('CT-n ) (5).

(1) Pourquoi les sauvages aiment-ils tant (comme les peuples anciens) le contrastedes couleurs les plus désagréables à l'œil d'un homme civilisé, et pourquoi leurs cliants sont-ils tous en mineur, ton de la tristesse? C'est une question que noas ne posons qu'incidemment.

(2) Job, xxviii, 16.

(3) Gen. xxxviir, 27.

(4) Cette couleur jaune (orfom, Q"iN) paraît être dorigine minérale; car

adom dérive de adamali (n?3"S), terre (jaune d'ocre).

(j) 'C-riri est une expression sur le sens exact de laquelle on n'est pas d'accord. E\ode, xxv, 4 et 5.

Les Phéniciens, et parliculièrement les habitants de Tyr et de Sidon, étaient, de toute antiquité, renommés dans l'art de la teinture, et surtout dans la préparation de la couleur pourpre. On connaît la fable de ce chien de berger qui, ayant brisé, sur le bord do la mer, un certain coquillage , eut la gueule teinte d'une belle couleur, et qui mitainsi, selon la tradition, surla trace de la découverte de la teinture en pourpre (1). L'époque de cette découverte paraît remonter à plus de L'iOO ans avant J.-C. On sait que les vêtements de pourpre étaient tort estimés, et faisaient l'ornement des princes et des riches. Les héros d'Homère portent des ornements en pourpre. OEiiée donna à Bellérophon un baudrier brillant de pourpre (wWCTrlpa '^oîvt/a oaetvôv) ('2).

Quoique les anciens nous aient laissé fort peu de détails sur l'art du teinturier, nous sommes cependant autorisés à croire qu'ils n'ignoraient pas l'usage des mordanls. Suivant Pline, ils employaient l'urine de l'homme on le sel {salon necessarium , sel marin impur), soit pour changer la nuance de la couleur, soit pour la rendre plus stable (3). Ce même auteur nous apprend que les anciens avaient différentes espèces de pourpre ; qu'il y en avait de couleur améthyste, de couleur violette [oiolacea purpura). Plutarque parle même d'une nuance blanche (4). Celle de Tyr, qui était la plus estimée, avait l'aspect du sang caillé (5). C'est pourquoi Homère donne au sang l'épithète de purpurin (6).

Le passage suivant de Pline est peut-être le seul document (mutilé par les copistes et les traducteurs) qui nous reste sur la teinture des Égyptiens (7) : «En Egypte , on teint les vêtements par un procédé fort singulier. D'abord on les nettoie, puis on les enduit, non pas de couleurs, mais de plusieurs substances propres à absorber la couleur {il l inentes non coloribus , sed colorem absorbeniibiis medicnmenlis). Ces substances n'apparaissent pas d'abord sur les étoffes ; mais, en plongeant celles-ci dans la chaudière de teinture, on les retire, un instant après, entièrement

(1) Cassiodore, lib. i, ep. 0. Palsnpliale, Chron. PaschaL, p. 43. Pline, Hist. nat., lib. ix, 36-41.

(2) Iliade, VI, v. 210.

(3) Pline, Hist. mit., 111). ix, 38 et 39.

(4) Plut., Vie d'Alexandre.

(5) In colore sanguinis concreti. Pline, lib. iv, c. 38.

(6) Al|j.a Ttopsûpiov (Iliade, xvii, 361]. C'est ce que Virj^ile a rendu \Ydx purpurea anitna (Purpnream vomit ille aniniam).

(7) Pline, flist. nat., fib. xxxv, c. 11.

teintes. Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que, bien que la chaudière ne contienne qu'une seule matière colorante, l'étoffe qu'on y avait plongée se trouve tout d'un coup teinte de couleurs différentes, suivant la qualité des substances employées {alius alque alius color fit in veste, accipicntis medicamenti qualitate miitatus). Et ces couleurs, non-seulement ne peuvent plus être enlevées par le lavage, mais les tissus ainsi teints sont devenus plus solides. »

Il résulte de ce passage que les Égyptiens connaissaient plusieurs mordants, doués de la propriété de communiquer à la même substance colorante des teintes différentes. Ils connaissaient donc probablement et savaient utiliser l'action que les alcalis, les acides et certains sels métalliques exercent sur les matières tinctoriales. Du reste, Pline ne dit pas si ces couleurs étaient fixées sur la laine ou sur le lin.

Cependant il paraîtrait que certaines couleurs, comme l'écarlate, n'étaient pas très-solidement fixées après une première immersion dans le bain ; car il fallait les appliquer une seconde fois. Ces étoffes étaient appelées dibaphes. c'est-à-dire, teintes deux fois; il en est souvent question dans l'Ecriture (-rç; n^Sin, deux fois écarlate) (1) et chez les auteurs grecs et latins (2).

Écriture. — Encre.

Les principaux actes de la vie étaient primitivement gravés sur des pierres. Les Babyloniens avaient écrit leurs premières observations astronomiques sur des briques (3). On employait aussi à cet effet des lames de cuivre ou d'airain, des écorces d'arbre, des tablettes de bois, etc. (4). Les livres sacrés, des Hébreux étaient, suivant Flavius Josèphe, gravés sur de l'or (3). On traçait les caractères avec un stylet de fer pointu sur des tables

(1) 2 Parai, ii, 0;xiir,3.

(2) yec qux bis Tyrio murice tincla rubra (Ovid. de Arfe amandi , lib. m). Quod bis murice vellus inquniatum (Martial, lib. iv, epig. 4).

(3) Pline, Hist. Aat. vu.

(4) Isai, x\x, V. 8. Pline, lib. xxxiv. Tacilo, Annal, lib. iv, n. 43. Horace, Ais poet. V. 399. A. Geli. Noct. ait. lib. n, c. 12.

{b)Antiq. Judaïc. xii, 2, 11.

02 IIISTOIHE I)K LA CHIMIE.

enduites de eire; ce stylet était aplati à rexlrémitc pour effacer ce que l'on avait écrit. De là l'expression si connue de slylum verlere^ tourner le stylet, c'est-à-dire corriger ou effacer.

L'usag» de l'encre est fort ancien. 11 en est déjà fait nrjenlion dans le Pentateuque , sous le nom de in (rf^yo) (1). Le principal ingrédient était le noir de fumée; c'était donc une espèîce d'encre de Chine (2). Autant on aimait, dans la teinture, les couleurs vives, autant on préférait, dans l'écriture, les couleurs sombres, et particulièrement la couleur noire. Cependant on se servait aussi quelquefois de l'encre colorée (3), que l'on appliquait, ainsi que l'encre noire, avec des pinceaux. La fabrication de l'encre, au moyen du vitriol vert (sulfate de fei') et de l'écorce de chêne (acide tannique), fabrication qui donne notre encre ordinaire, est d'une origine plus récente : elle ne remonte pas au-delà de trois à quatre cents ans avant l'ère chrétienne.

Pierres précieuses.

L'éclat et la coloration des pierres précieuses attirent le regard du sauvage comme celui de l'homme civilisé. Aussi l'emploi des pierres précieuses comme ornement remonte-t-il aux temps primitifs. Mais n'oublions pas que l'on comprenait, sous la dénomination générale de pierres précieuses, les substances les plus variées d'origine et de composition.

On lit dans la (lenèse (c. ii, v. 12) qu'une des branches du tlcuve qui sortait du Paradis terrestre arrosait la terre d'Hévilah : « C'est là que se trouve l'or, le bdellion et la pierre d'onyx (4). » Le bdellion ou bedolakh (n^TS) qui, d'après un passage des Nombres ( c. xi, v. 7), avait l'aspect de la manne d'Arabie, n'est probablement que le succin ou ambre jaune, quoi qu'en disent Uochart (o) et les interprètes rabbiniques, qui le regardent plutôt comme une espèce de perle qu'on péchait dans le golfe Per-

(1) Nombres, v, 23. Jer. xxxvi, 18.

(2) Pline, xxxiii, 40.

(3) Cic, de.i\a(urn cleor., ii, 20. Pers., m, 11.

(4) nb~3 Dnu;n inx")

(5) Hieroz. ii, 674-GS3.

PREMIÈRE ÉrOQUE. 63

sique. Quant au r/<o/mw (ont;), que l'on traduil par onyx ou sardonyx, nous n'osons hasarder aucune conjecture, d'autant moins que l'on ne saitpasmème à quelle espèce il faut raj^xporter Vonyx ou le sardonyx des anciens. C'est sur le choham de l'éphod du grand prêtre qu'étaient gravés les noms des douze tribus d'Israël.

Nous n'avons aucun renseignement précis sur les pierres précieuses des anciens, ni sur les procédés qu'ils employaient pour les travailler. La description ' qu'en font les auteurs est loin de se rapporter toujours aux substances connues aujourd'hui sous les mômes noms (1). Ainsi, l'àoâaaç d'Homère n'est certainement pas notre diamant ; et le sinaragdus, dont on faisait des colonnes, ne saurait être notre émeraude : c'était , selon toute apparence, le malachite (espèce de minerai de cuivre ), ou un verre coloré. Une remarque sur laquelle nous insisterons, c'est qu'une simple modification des propriétés physiques, un simple changement de couleur suffisait alors pour faire donner à une même substance plusieurs noms différents. Voilà sans doute une des principales causes de la grande confusion des termes anciens avec les termes nouveaux.

La fabrication de la faïence, des briques et des tuiles remonte aux temps les plus reculés. Les ruines de Babylone et de ïhébes sont là pour l'attester.

Les briques crues ou simplement séchées au soleil formaient en Egypte les principaux matériaux de construction. L'exploitation de la terre glaise occupait des bras nombreux. Les Juifs et les captifs avaient été employés à la construction de beaucoup de moniiments, particulièrement des pyramides qui sont en calcaire nummulite (pierre lenticulaire) (2).

Verre. — Pierres précieuses artificielles.

Les principaux éléments du verre, la silice (sable, quartz), et les carbonates de potasse et de soude , étant connus de toute anti-

(1) Celte remarque, ne s'applique [las seulement aux sub-tinces minérales. Beaucoup d'espèces végétales, désignées par des noms anciens, n'ont aucun rapport avec les plantes qui portent les mêmes noms chez Dioscoride, Tliéopliraste, Pline et Galien.

(2) Wilkinson, Manners, vol. ii, p. 96.

04 llISTOniH TU': 1,A CHIMIE.

quité, on comprend que l'ojii'ine du verre doit rire fort ancienne. Il est inutile de ra|)[)eler le conte de IMine sur la découverte fortuite du verre que firent des niarchantls sur les côtes de la Phénicie.

Les Égyptiens connaissaient sans doute depuis longtemps l'action vitrifiante des sels alcalrns chauffés en contact avi-c de la silice : ils devaient la remarquer chaque fois qu'ils préparaient, dans des fosses creusées dans le sable, les cendres, plus lard désignées sous le nom de cendres d'Ale.xandrie. On fabriquait du verre à Thèbos etàMemphis dans le temple de Phlha, probablement bien avant que les Phéniciens eussent établi des verreries àSidon(l).

La présence de quelque oxyde métallique dans le carbonate alcalin, produisant un verre coloré, devait de bonne heure éveiller l'attention du verrier et donner lieu à la fabrication des pierres précieuses artificielles. Aussi cette fabrication est-elle aussi ancienne, sinon plus ancienne que celle du verre incolore; car les éléments du verre, tels qu'on les rencontre dans la nature, sont presque constamment mêlés d'oxydes métalliques.

Au rap{)ort des historiens, les Égyptiens fabriquaient de temps immémorial des objets de verre incolores, ou colorés en rouge, en vert, en bleu, en violet, etc., imitant le rubis, l'émeraude, le saphir, l'hyacinthe, etc.

La fabrication du verre coloré est presque aussi ancienne que celle du verre blanc. Celas'explique. Du vert-de-gris, de la rouille de fer ou quelque autre oxyde métallique aura pu d'abord accidentellement colorer la pâle vitreuse. Des débris de verre coloré, opaque ou transparent, imitant le saphir, l'émeraude, Taméthyste, ne sont pas rares dans les tombeaux d'Egypte. Les pierres bleues, figurant des scarabées, des perles, etc., nous paraissent avoir été obtenues par la fusion d'une masse vitreuse opaque avec l'oxyde de cobalt. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce ne sont pas des pierres naturelles. La coloration du verre ne se bor-

(1) Les peintures de Beni-Hassen, qui remonlent à Osirlasen I et se-> successeurs (1700 ans avant J. C. ), repiésenlenl des oumIcis occupés à i^oulller du verre. On y voit îles tuyaux de soullleurs, le (eu qui cliaulfe la masse vitreuse, el des vases en voie de formation. Ces vases jont colorés en veit. C'tlait donc du verre de soude que l'on (abriquait en Égyiite. Le capitaine Henvey a trouvé dans les tombeaux de Tliéhes un va<e rond, emiuit d'un vernis transparent, vitreux, qui |)orle le cartouche d'un rui du IJ* siècle avant J.-C. (Wilkinson , Manners, etc., vol. n, p. 89).

PREMIÈRE ÉrOQUE. 65

nait pas seulement à la surface, elle pénétrait toute la masse.

Les villes de Thèbes et deMemphis étaient renommées pour les ouvrages en verre coloré qui sortaient de leurs fabriques , et qui s'exportaient au loin par l'intermédiaire des Phéniciens et des Carthaginois (1). C'était alors une branche importante du commerce qui se faisait par la mer Rouge.

«J'ai souvent trouvé, dit M. Rozière, dans les ruines des anciennes villes de la Thébaïde, parmi les fragments de verre coloré dont elles abondent, quelques morceaux teints de diverses couleurs. Quelques-uns, offrant dans une de leurs parties de belles nuances de pourpre, étaient, je crois, des débris de cet ancien murrhin artificiel (2). » — Dans les hypogées, on trouve des métaux ouvrés, des peintures dont les couleurs sont dues à des oxydes métalliques, des frittes, des verres, des émaux, colorés par CCS mêmes oxydes (3).

Ce que Pline, Hérodote et Théophraste nous rapportent des statues, des colonnes et même des obélisques en émeraude de l'Egypte et de la Phénicie, ne saurait s'appliquer qu'à des masses vitreuses, colorées par un oxyde métallique.

Nous reviendrons plus bas, à l'occasion des vases murrhins, sur la coloration du verre par les oxydes métalliques.

Embaumement.

Les croyances religieuses produisirent l'art d'embaumer les morts, ainsi que tous les perfectionnements apportés à cet art. La religion se lie donc ici au progrès de la science.

Il y eut, en Egypte, des prêtres particulièrement chargés du soin de préparer les corps et de les embaumer. Ces prêtres portaient le nom de rephim (a^xS"!), nom qui signifie littéralement faiseurs de sutures ou de bandelettes, et que l'on a inexactement traduit par médecins.

(1) Les vases qu'un prôlre d'Egypte offrit à rempoieiir Adrien étaient si estimés que l'on ne s'en servait que dans les occasions solennelles. (Vopiscus , in V'tla Saliirnini, c. 8.)

(2) Description de l'Egypte pendant l'expédition française (édil. PancKondii;, 1820), t. VI, p. 249.

(3) Ibidem .

66 lilSTOUlE IJE LA CHIMIE.

S'il est vrai qu2 les momies les plus anciennes remontent à deux ou trois mille ans avant l'ère chrétienne, on pourra se faire une idée de l'antiquité de l'art de l'embaumement en usage chez les Égyptiens. Malheureusement nous n'avons aucune donnée certaine sur les procédés employés pour conserver les corps humains ou les corps d'animaux, tels que les crocodiles, les ibis, etc., dont on peut voir un nombre considérable dans divers musées d'Europe.

Hérodote et Moyse nous fournissent à ce sujet les plus anciens documents authentiques. Le législateur juif, qui aurait été à même de nous donner là-dessus des détails précieux, se borne à nous apprendre que Joseph fit embaumer ( ran , assaisonner d'épices) le corps de son père, et que cette cérémonie dura quarante jours; puis il ajoute que c'était la coutume d'employer ce temps pour embaumer les corps morts (1).

Quant à Hérodote, qui vivait plus de mille ans après Moyse, il nous a laissé sur ce sujet les détails suivants (2) :

<( Ils (les embaumeurs) commencent par se servir d'un fer recourbé, pour retirer par les narines toute la moelle (cervelle), qu'ils font sortir entièrement, soit par ce moyen, soit en y versant quelques drogues (^apixay.a) pour la faire couler. Puis ils fendent, avec une pierre d'Ethiopie très-aiguë, le ventre vers la région iléaque, et retirent par cette ouverture la totalité des intestins. Ils nettoient soigneusement la cavité abdominale, la lavent avec du vin de palmier (otvto cpoivtxr/ûo ), et l'essuient avec des aromates (0'j|j.ir'aaai) piles; ils la remplissent ensuite enlièrementde myrrhe très-purebroyée, decasie (KaatV,<;) (cannelle?), et de toutes sortes d'essences, à l'exception cependant de l'encens, et ils recousent la peau par derrière (nuppaiTTouGi ottico)). Cela fait, ils embaument le corps dans une saumure de natron (-rapf/^euouort virpw) (3), dont ils le tiennent recouvert entièrement pendant soixante-dix jours : il n'est pas permis de l'y laisser plus longtemps. Quand les soixante-dix jours sont écoulés, ils le lavent de nouveau, et l'enveloppent complètement de toile de byssus découpée en bandelettes, trempées dans une espèce de gomme (xojji.iji.i), dont les Égyptiens se servent

(1) Genèse, l, 2 et 3.

(2) Lib. II, c. Lxxxvi et i.xxxvii.

(3) Scliweigliœuser ne nous semble avoir eu aucun motif plausible pour adopter la variante Xt^w ; d'autant moins que la plupart des mss. donnent vÎTf.(o.

PREMIÈRE ÉrOOUE. 07

habituellement au lieu de colle. Les parents viennent alors recevoir le corps, et font faire une caisse en bois, dessinant la taille de l'homme, etc. Telle est la manière la plus somptueuse d'embaumer les morts.

« Pour ceux qui se contentent d'un procédé plus simple, et qui veulent éviter les dépenses, l'embaumement se fait ainsi : on remplit l'intérieur du ventre du mort avec des injections d'huile

de cèdre ( /.Xuai^pai; TiXrîatovTai tou ino xs'ôpou àXeicpaToç) (1), sans l'ouvrir et sans en extraire les intestins; on se borne à introduire ces injections par l'anus, en prenant soin seulement qu'elles ne ressortent pas par la même voie. Après cette première opération, on laisse le corps dans une saumure de natron pendant le nombre de jours indiqué. A l'expiration de ce terme, on fait sortir l'huile de cèdre qui a été introduite dans le ventre; et son action est telle, qu'elle entraîne tous les intestins et viscères, qu'elle a ramollis et dissous complètement. Quant au natron, il a consumé les chairs, de manière qu'il n'existe plus que la peau et les os.

<( La troisième méthode est employée par ceux qui ont peu de moyens. On se borne h purifier par des drogues communes l'intérieur du ventre, et à dessécher le corps pendant les soixantedix jours d'usage, pour le rendre ensuite à ceux qui l'ont apporté. »

Ces renseignements diffèrent un peu de ceux que nous a transmis Diodore de Sicile, u Réunis autour du corps, l'un des embaumeurs introduit, par l'ouverture de l'incision, la main dans l'intérieur du corps; il en extrait tout ce qui s'y trouve, à l'exception des reins et du cœur. Lhi autre nettoie les viscères, en les lavant avec du vin de palmier et des essences. Enfin, pendant plus de trente jours, ils traitent ce corps, d'abord par de l'huile de cèdre et d'autres matières semblables, puis par la myrrhe, le cinnamomum et autres essences odoriférantes, propres à la conservation. Ils gardent ainsi le cadavre dans un état d'intégrité si parfait que les sourcils et les cils restent intacts, et que l'aspect du corps est si peu changé qu'il est facile de reconnaître la figure de la personne (2) ».

(1) Voilà donc le procédé d'embaumement par injection pratiqué il y a au moins trois mille ans !

(2) Diodore de Sicile, I, 91 (t. i, p. 105 , de la r édit. de notre traduction).

Ouelqucs archéologues prétendent que les Égyptiens n'ont jamais employé les procédés d'embaumement décrits par Hérodote et Diodore. Mais les raisons qu'ils en donnent n'ont aucun fondement. Au reste, tant que les érudils, particulièrement ceux qui s'occupent d'archéologie égyptienne et d'interprétations hiéroglyphiques, ne se seront pas fartiiliarisés avec l'histoire des sciences, ils continueront à n'émettre que d'injustifiables hypothèses.

Si les détails que nous ont laissés ici les anciens sont en partie inexacts, comme cela est probable, ils ne se sont certainement pas trompés dans l'indication des substances qui pouvaient servir à l'embaumement. Car ces substances étaient du genre de celles que nous employons encore aujourd'hui dans le même but : c'étaient des substances aromatiques, des huiles essentielles, quelles qu'en fussent les espèces; c'étaient des saunmres (natron) semblables à celles dans lesquelles nous conservons les olives, les poissons, etc.

Si l'huile de cèdre dont parlent Hérodote et Diodore, est notre essence de térébenthine, il faut admettre que la distillation, cette opération si importante pour la chimie, était connue depuis fort longtemps en Egypte. Ce l'ait, s'il était bien constaté, serait Ijien précieux pour l'histoire delà chimie.

On a beaucoup admiré l'art égyptien de l'embaumement d'après les monuments qui nous restent, et on en est venu à se demander si les anciens ne ])ossédaient pas des secrets dont la connaissance ne nous est pas parvenue. Mais dans les conjectures émises à cet égard on n'a pas tenu suffisamment compte du climat, de l'état atmosphérique, en un mot, des circonstances environnantes. Et c'était surtout là qu'il fallait chercher le grand secret de l'art égyptien. Ne rencontre-t-on pas souvent dans les déserts d'Afrique des momies d'hommes et d'animaux uniquement préparées par le soleil et les sables brûlants, et qui, dans un état complet de dessiccation , se sont conservées pendant des siècles? Si les embaumeurs anciens avaient pratiqué leur art sur les bords de la Seine ou de la Tamise, nous ne verrions probablement i)as beaucoup de momies égyptiennes dans nos musées.

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