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SYSTÈMES DES PHILOSOPHES DE LA GRÈCE

Pour trouver chez les Grecs quelques notions théoriques de la chimie , de cette science qui n'était encore désignée par aucun nom spécial, il faut recourir aux annales de la philosophie. La philosophie de nos maîtres ne consistait pas, comme aujourd'hui, dans Tétude exclusive de l'homme intellectuel et moral; sou plan était vaste comme le plan de l'univers : la cosmogonie, l'astronomie, la médecine, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, en un mot, toutes les connaissances humaines devaient entrer dans la philosophie grecque. Platon et Aristote n'étaient pas seulement des philosophes dans le sens qu'on attache aujourd'hui à ce mot; ils représentaient, l'un par l'observation, l'autre par la conception, les deux pôles du mouvement humain.

Jetons un coup d'œil sur cette partie de l'histoire de la philosophie qui se rattache plus spécialement aux doctrines spéculatives des sciences d'application , parmi lesquelles la chimie et la physique occupent le premier rang.

École ionienne. — Thaïes.

Le chef de l'école ionienne naquit, suivant Apollodore , dans la lrc année de la 35e olympiade (an 640 avant J.-C), à Milet en lonie. Il passa une partie de sa vie en Egypte, et fut initié à la science des prêtres de Memphis et deThèbes (1). Mis en présence de la nature, Thaïes s'efforça d'approfondir les merveilles de la création. En homme qui réfléchit, il se demanda : Comment et pourquoi tout ce qui existe s'est-il produit? La matière, d'où vient-elle? où va-t-elle? — C'est dans un des plus beaux pays du

'O Ce fut après son retour dans sa patrie que Thaïes prédit l'éclipsé totale de sowle Hérodote, et qui, d'après un travail récent de M. Airy (Philosophu tel., année 1863), doit être fixée au 2d mai 585 avant J.-C.)

PREMIÈRE ÉPOQl'E. 73

monde, sur les plages fertiles de l'Ionie, en face de la mer qui sépare,l'Asie de l'Europe , que Thaïes se posait ces questions.

\Jeau est le principe de tout; c'est l'eau qui a produit toutes les choses. Les plantes et les animaux ne sont que de l'eau condensée sous diverses formes ; c'est en eau qu'ils se réduiront. Telle fut la réponse de Thaïes (4).

En substituant Vair à l'eau, on a la réponse d'Anaximène et d'autres philosophes de la même école (2).

Vingt-quatre siècles nous séparent aujourd'hui de Thaïes. Et voici l'éloquente parole d'un de nos plus célèbres chimistes :

« Les plantes, les animaux, l'homme , renferment de la matière. D'où vient-elle? que fait-elle dans leurs tissus et dans les liquides qui les baignent ? Où va-t-elle quand la mort brise les liens par lesquels ses diverses parties étaient si étroitement unies? — Les plantes et les animaux dérivent de l'air, ne sont que de l'air condensé. Us viennent de l'air, et ils y retournent. Ce sont de véritables dépendances de l'atmosphère (3). >>

Loin de nous la pensée de faire de ce rapprochement une question de priorité. 11 y a là quelque chose de bien plus élevé : la loi universelle qui semble présider à la conception de toutes les théories. Les anciens, pauvres en faits d'observation, formulaient des théories dont la portée nous étonne. Et aujourd'hui, plus riches en faits que nos ancêtres-, nous voyons surgir des systèmes qui ne sont pour ainsi dire que la reproduction d'idées dont la plupart sont aussi vieilles que le genre humain. De deux choses l'une : ou ces idées sont des vérités éternelles, inhérentes à l'intelligence même de l'homme, ou ce sont de mystérieux mouvements de l'esprit, se reproduisant toujours sous les mêmes formes dès que la pensée de l'homme s'arrête là où l'expérience semble l'abandonner. Voilà le grand dilemme posé par l'histoire des sciences.

(l)Aristote, Melaphys., i, c. 3. Decœlo, h, 13. Sextu* Empiricus, Pyrrhon. Hypotyp. , m, § 30. Plutarque, de Placit. philos., i, 3. Stobée, Eclog. phys. i, c. 2 ; édit. Heeren, page 291. Les doctrines de Thaïes se trouvent très* bien exposées dans £. Rôtb, Geschichte der Griech. Philosophie, 1. I, p. 90 et suiv. (Mannueim, 1858).

(2) Capycius, poète italien du seizième siècle, développe longuement, dans un poëme De principiis rerum, cette donnée ancienne, d'après laquelle l'air est le principe de toute chose.

(3) M. Dumas, Cours de chimie organique, fait (en 1841) à la Faculté de médecine de Paris.

Anaximandre (né en 64 i , mort en 545 ayant JF. -€?•)•

Ce philosophe continua d'enseigner les doctrines de l'école ionienne. Il admit comme principe universel quelque chose d'indéfini (<x7rsipov), de subtil, qui pénètre toute la matière. Ce principe est, selon lui, plus subtil que l'eau, moins ténu que l'air, et plus grossier que le feu. Tous les éléments matériels sont contenus dans ce principe éthéré ; il en est séparé par le mouvement ; en se raréfiant et en se condensant il produit tous les corps que nous voyons (1). Tout corps s'est formé par le rapprochement de ses particules homogènes préexistantes (2). L'action de la chaleur et du froid préside à tous les changements que subit la matière. La forme arrondie des corps célestes provient de l'action combinée de l'air et du mouvement (3).

§ 3, Anaximène (557 avant JF.-C.)»

Disciple d'Anaximandre , Anaximène considérait l'air comme le principe de toutes choses : « Tout vient de l'air, et tout y retourne (4). » Les animaux et les plantes en tirent leur origine (5). Selon ce même philosophe, l'âme elle-même est quelque chose d'aérien. La condensation et la raréfaction, le froid et la chaleur, déterminent toutes les modifications de la matière; l'air infini est la Divinité même (6).

(1) Arist. Physic, i, c. 5; Metaphys., xu, c. I.Decœlo, m, c. 5. ThemisLius ad Arist. Phys., fol. 16, a. S. Augustin, De civ. Dei, vm, 2.

(2) Simplicius in Physic. Arist., p. 6 b.

(3)Voy. Rôth, Geschichle der Griech. Philosopha t. T, p. 131 et siiiv.

(4) 'Ex. toutou Ta itàvra Y^veaBai, xai eî; aùrèv iràXiv àvaXueaôai. Stobée, Eclog , p. 2%. Conf. Etiseb., Prœp. evangel., i, £, et Cic. Acad. q use s t., u, 37.

(5) Plutarque, Piac, m, 4.

(6) Cic, De Nat. deor., i, c. 10. 8. August., De civ. Dei, vin, 2.

Pythagore et son école*

Comme Thaïes, Pythagore avait développé ses connaissances par de longs voyages en Chaldée et en Egypte. Pour lui le principe de toutes choses était Tordre ou Yharmonie. Les pythagoriciens appliquaient ce principe même à la vie matérielle : « Comme la puissance de l'esprit , disaient-ils , l'emporte sur celle du corps, il faut donner plus de nourriture à -l'un qu'à l'autre. » Tout le monde connaît le régime frugal des disciples de Pythagore, et leurs pratiques ascétiques qui rappellent la vie des anachorètes de la Thébaïde et des brahmines de l'Inde.

Voici les principales doctrines de Pythagore , que s'approprièrent plus tard les néoplatoniciens et les alchimistes.

« Les nombres constituent le principe de toutes choses (4). » — Le mot nombre (fyiôuo'ç) est pris ici dans un sens très-étendu ; il peut signifier grandeur, quantité, corps, par opposition à l'espace qui était posé=o. Mais il signifie aussi rapport; et c'est probablement dans ce sens qu'il faut le prendre.

Les nombres impairs (îrepiTTa) sont seuls complets et parfaits ; les nombres pairs sont imparfaits ; car un nombre impair, additionné à un nombre pair, donne toujours un nombre impair. Un nombre pair, divisé par deux, ne donne aucun reste; tandis que la division d'un nombre impair par deux laisse toujours un élément placé au milieu de deux moitiés égales. Le nombre impair a donc un commencement, un milieu et unefn; le nombre pair v n'a pas de milieu.

Le nombre 10 est le plus parfait de tous, parce qu'il comprend toutes les unités, et que le tètractys est le résultat de l'addition des quatre premiers nombres : 1 -h 2+ 3 -h 4= 10 (2). Le tètractys était le symbole du serment des initiés , dans les doctrines de Pythagore (3).

C'est à la doctrine pythagoricienne des nombres que se rattache

(1) Arist., i, c. 5. Cic, Melaphys., Quxst. Acad., iv, c. 37.

(2) Au tètractys se rattachait le tétragamme mystérieux de mrP, jouant un si grand rôle dans la religion mystique des Chaldéens et des Égyptiens , auxquels Pythagore avait en partie emprunté ses doctrines.

(3) Porphyre, de Vita Pythag., éd. Riesling, p. 50.

la théorie des éléments ou des atomes. Pythagore donnait aux cléments les formes des cinq solides géométriques : la terre était le cube, le feu le tétraèdre, Pair Poctaèdre, l'eau Picosaèdre , et l'éther le dodécaèdre. Du reste, il représentait les molécules élémentaires comme infiniment petites (1).

Le monde est enveloppé d'un autre monde, au milieu duquel il vit comme un animal qui respire dans Pair.

La terre, la lune et les cinq planètes tournent autour du soleil, qui occupe le centre du monde. — On voit que le système de Ropernikest fort ancien. — La terre, par son mouvement de rotation , produit alternativement le jour et la nuit (2). Le soleil, ce feu central, est le foyer de la vie et de Pbarmonie céleste.

Le son est produit par une vibration de Pair, et cette vibration elle-même est déterminée par le choc des corps. La variété des sons dépend de la vitesse des ondes sonores et de la masse vibrante.

La théorie des sons, fondée sur le principe des nombres, conduisit à la théorie des corps célestes (3). Chacun des corps célestes produit, selon cette théorie, un son particulier, déterminé par son genre de mouvement. Et la réunion de ces sons, qui sont entre eux dans des rapports parfaits, constitue la grande harmonie de Vunivers. Si personne n'entend cette musique, ajoute Pythagore, c'est parce qu'elle est continuelle, permanente, et que nous y sommes habitués dès notre naissance. 11 faudrait qu'elle cessât pour recommencer; car nous ne percevons les • sons qu'à cause du silence qui les précède.

Les corps de la nature n'intéressaient Pythagore que comme grandeurs mathématiques en rapport avec l'harmonie universelle. C'est pourquoi les substances ne sont, au fond, que des nombres, et l'univers, fort bien désigné par le mot xoœjjloç (harmonie, ornement), repose sur des rapports d'harmonie mathématiques.

Le soleil est la source de la vie ; il occupe le centre du monde : ses rayons traversent Péther, et pénètrent les objets les plus cachés pour tout animer. L'âme du monde est, selon les Pythagoriciens, la lumière du soleil (4).

(1) Voy. Rôth, Geschichte der Griech. Philos.; t. II, p. 844 et suiv.

(2) Voy. Dotre article Pythagore , dans la Biographie générale.

(3) Arist., Métaphys.,i, c. 5. Cic, Quœst. Acad.,iv, c. 37.

(4) Sextus Em pi ri eus, Adversus Math.t ix. — Cicéron, De natura deorum,i, 17. — Jaroblique, Vita Pythag. — Porphyre, Deabstin., h, 15.

Tout l'air est rempli d'âmes ou de démons, sous l'influence desquels sont placés la santé, les maladies, la divination et la magie (i).

Les âmes, indestructibles comme la force primordiale d'où elles émanent, entrent dans les corps pour y parcourir des cycles indéfinis (Métempsycose).

Tel est, en résumé, le système pythagoricien, bien imparfaitement reconstruit avec les fragments épars que nous ont transmis les auteurs. Ce système, un des plus extraordinaires qu'ait enfantés le génie de l'homme, a beaucoup contribué à l'établissement des principes dont s'est plus tard nourri l'esprit des alchimistes.

École éléatique.

Le fondateur de l'école d'Êlée, Xénophane, était contemporain de Pythagore , dont il connaissait les doctrines. H ne nous reste des ouvrages de Xénophane, de Parménide, de Mélisse et deZénon, que de faibles fragments, conservés dansAristote, dans Sextus Empiricus, etc., et recueillis par Fûlleborn (2).

Voici les principaux points de la philosophie éléatique, qui doivent nous intéresser ici.

Rien n'est créé ; tout ce qui est, existe et dure éternellement. Tout est un; Dieu est l'univers, et l'univers est Dieu.

La terre et l'eau sont les principes du monde matériel (3). L'âme est un être aériforme. — Vingt siècles plus tard cette opinion de Xénophane fut reproduite par Priestley, le môme qui découvrit l'oxygène.

Les phénomènes de la nature reposent sur deux principes op- . posés, l'un actif, l'autre passif : la chaleur et le froid, la lumière et les ténèbres (4). Tout corps privé de chaleur est mort; tout est pour lui froid, silence et ténèbres (Parménide).

(l)DiogèneLaer t., nu. Plutarque, Placit. Phil., i, 8. Cic. De divinatione, i, 4;>.

(2) Liber de Xénophane, Zenone, etc.,in-8°; Halle, 1789.

(3) Au rapport de Diogène de Laerte (îx, 49), Xénophane regardait les quatre éléments comme les principes de la matière.

(4) Cet antagonisme se rencontre dans presque tous les ouvrages alchimiques, mus le nom de principes mâle et femelle, tfagens et de pa tiens, etc.

dorment, contribuent à la solidarité d'action des êtres du monde (1).

L'amour et la haine, YaUraction et \&répulsion, voilàles grandes lois de l'univers (2).

Tel est l'exposé sommaire des doctrines d'Heraclite. C'est à ce philosophe que Hegel a emprunté, entr'autres le principe d'après lequel toutes les choses sont dans un perpétuel devenir.

Parmi les disciples les plus célèbres d'Heraclite on cite Hippocrate.

L'oracle de Gos fut souvent consulté par les physiciens et les chimistes du moyen âge, d'après ce que nous apprend Tacbenius (3).

Le petit traité Des airs, des eaux et des lieux, est le seul écrit d'Hippocrate qui pourrait offrir ici quelque intérêt. Encore renferme-t-il plusieurs erreurs, qu'il importe de signaler.

Ainsi, par exemple, l'auteur dit :

G. 25. «Le brouillard, en tombait, se mélange avec l'eau (iYxaTotj/.tYveu|jL£voç), et trouble la transparence de ce liquide. »

Gela se concevrait si le brouillard était lui-même un corps particulier, insoluble.

G. 28. «Les eaux stagnantes (aiaffiua) ont une mauvaise odeur, parce qu'elles ne sont pas courantes (oux à7ro^uTa). »

Hippocrate n'indique ici qu'une coïncidence, mais il n'en donne pas l'explication.

C. 35. «Le fer, le cuivre, l'argent, l'or, le soufre, l'alun (<m>- 7CT7]p(a), l'asphalte, le nitre, toutes ces substances proviennent de l'action de la chaleur (6™ pi7]ç y^voviai toïï Oeppou). »

L'auteur fait jouer ici au feu un rôle trop exclusif. Pourquoi n'a-t-il pas adopté l'opinion des premiers philosophes, qui admettaient que tous les corps proviennent de la combinaison de deux, de trois, de quatre ou même de cinq éléments ?

C. 42. « Geux qui regardent les eaux salines comme purgatives

(1) Antonin, vi, c. 42. Kal tov; xaOeuSovxaç, ô 'HpàxXetto; èpyafa; eivai Xévei xai

(2) Diog. Laert., ix, § 8. Platon, Symp., c. 12. Aristote, de Mundo, c. 5.

(3) OU. Tachenius (Tacken.), Hippocrates chimicus, VeneL, 1666, in-12.

alors étaient aussi inconnus aux Grecs que le sont aujourd'hui pour nous les peuplades sauvages de l'intérieur de l'Afrique ?

D'après le témoignage d'Aristote, l'évaporation , ou plutôt le dégagement d'un corps aèriforme ( car c'est ce que signifie, à proprement parler, le mot àvaôufxiadtç), joue, dans le système d'Heraclite, un rôle très-important (4). C'est là-dessus que ce philosophe avait fondé ses hypothèses sur la nature des astres et des âmes.

Heraclite explique la lumière du soleil et des astres par l'accumulation de substances aériformes en ignition , ce que nous traduirions aujourd'hui par gaz incandescents.

La vie consiste en un changement perpétuel de la matière, dans un mouvement continuel d'émission et d'absorption (2). Ce mouvement est celui du cercle (3).

L'âme du monde est un corps aèriforme, et l'aliment du feu, principe de toutes choses.

Cette âme du monde, qui est appelée tantôt irveupa xo'apou, esprit du monde, tantôt ôeîoç Xcfyoç, essence divine, ne serait-elle autre chose que l'oxygène, l'air vital, universellement répandu, et qui entretient la flamme et la respiration?

Ce qui tendrait à le prouver, c'est le passage suivant de Sextus l'Empirique (Adv. Math., vu, 429) : « Nous vivons, suivant Heraclite, en aspirant cette essence divine par la respiration. » TivofACÔa — toutov tov Oeïov Xoyov, xaô' 'HpaxXeirov, Si' àva7rvoyjç <x7caaavxsç — ).

Le monde doit sa naissance au feu, et il périra de même par le feu. Ce mouvement alternatif d'apparition et de destruction aura lieu d'après de certaines périodes (xaTa uvaç rapioSouç) (A). Ces périodes se succéderont régulièrement comme le jour et la nuit.

Tout est régi par des lois fixes et immuables. Les phénomènes en apparence les plus contraires ou les plus inutiles sont nécessaires à l'harmonie du tout. Tous les êtres, même quand ils

(1) Arist , de Anima i, c. 3.

(2) Cette grande idée a été, dans les temps modernes, démontrée expérimentalement.

(3) Terlull., adv. Marc, u, «8. Hippocrat., de Alimentis, vi, p. 297 (édit. Charrier).

(4) Diog., îx, 8. Sext. Emp., Pyrrh. Hyp., i, 212, 215. Plutarque, de Plac. phil., i. 3. Antonin, m, c. 3.

de la matière (1). «Gomme l'expérience, dit-il, apprend que ces éléments (<rroi/eîa) peuvent éprouver différents changements, il est clair qu'ils ne sont rien moins qu'immuables. » En conséquence, il admet que le feu, l'eau et la terre, tels que l'observation nous les présente, sont composés d'une multitude de particules très-petites, indivisibles et insécables , qui sont les véritables éléments des corps de la nature. L'air se compose de particules qui sont homogènes entre elles; de même l'eau, etc. (2).

C'est à ces éléments que la génération (combinaison) et la destruction (décomposition) s'arrêtent. Ce* phénomènes ne vont jamais au-delà des derniers éléments (3). %

Les derniers éléments (particules élémentaires) sont invariables (aaeTocêXYiTa), indestructibles (ofyôapxa) et éternels (àf&ta). Ils constituait tous les corps. Les changements de la matière dépendent du déplacement et de la combinaison de ces particules élémentaires. Il n'y a ni création (<pu<nç) ni destruction (Oàvaroç), dans l'acception propre de ces mots; ce qu'on appelle ainsi ne consiste que dans des phénomènes d'agrégation et de désagrégation , de composition et de décomposition (4).

Les éléments dont se composent les corps de la nature ne sont pas tous homogènes; car les particules élémentaires de l'air se combinent avec celles de l'eau pour donner naissance à tel ou tel corps, et ainsi des autres (5).

La doctrine d'Empédocle ne s'éloigne pas beaucoup, comme on voit, de celle que les chimistes professent aujourd'hui sur la constitution moléculaire des corps.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'Empédocle attribue au feu une action à part, différente de celle qu'exercent les autres éléments dans la constitution des corps. Le feu est, suivant lui, le principe actif par excellence, tandis que les autres éléments se comportent d'une manière plutôt passive ou comme des masses inertes (6).

(1) Plutarque, de Placit. philos., \, c. 3. Clem. Alex., Strom., v. 624.

(2) Plut., de Placit. philos., i, c. 13, c. 17, c. 18.

(3) Aristot., Dégénérât, et corrupt., i, c. 8. "Oxi piexpi rûv «rroixsuov ë^et tyjv yéveatv xai trjv çOopàv.

(4) Aristote, ibid., 1, c. 1 ; i, c. 3 et 4. Simplicius, Ad phys., i, p. 66.

(5) Arist., Phys., i, c. 4; De cœlo, m, c. 7; De générât, et corrupt., n» c. 6.

(6) Arist., Dégénérât., n, c. 3. Clément d'Alex., Slrom., v, p. 570. Pseudo-Orig., Philosopha c. m.

L'affinité, Vamitié(<fikl%)9 et la répulsion, l'inimitié (vukoç), président aux phénomènes de composition et de décomposition de la matière (1). Les particules homogènes s'attirent et se combinent; les particules hétérogènes se repoussent et se désagrègent (2).

D'après ces idées, Empédocle définit le mon de physique : la réunion de toutes les combinaisons produites par des éléments simples (3). Nous n'en saurions aujourd'hui donner une meilleure définition. Le chaos est donc pour lui là condition primordiale du monde, dans laquelle les éléments constitutifs sont à l'état de non-combinaison, ou à l'état naissant. C'est cet état du monde qu'Empédocle appelait 7toXXà (beaucoup de choses), par opposition au monde constitué, qui portait le nom de lv (un), ou de xo<j[Ao<; (harmonie).

Tous les corps solides sont poreux : ils ont des interstices (xoïXa), comparables à de petits tubes capillaires, par lesquels ont lieu des effluves (iirf^oiai) de forces particulières (4). C'est par ces effluves qu'on explique l'action de l'aimant attirant le fer (Alex. Aphrod., Quœst. nat., lib. II, c. 23), la conservation des feuilles sur l'arbre (Plutarque, Sympos., III, 2, t. p. 649), la vision, la production des couleurs , etc.

Rien de plus instructif que de suivre Empédocle dans ses raisonnements tendant à établir que le principe de la connaissance repose sur l'identité de la pensée avec ce que celle-ci cherche à .s'approprier. L'homme étant composé des mêmes éléments simples que les objets du monde qu'il observe, la connaissance implique l'identité (de composition) du sujet connaissant avec l'objet connu.

Philosophie de Leucippe (495 ayant JF.-C).

Leucippe, contemporain d'Empédocle, est le véritable auteur du système atomistique, repris et perfectionné par Démocrite, son disciple.

(1) Simplicius, ad Arist. Phys., i, p. 34.

(2) Arist., Melaphys., i, c. 4. Sextus, adv. Mathcm., ix, § 10 ; et x, 317. Ma- CTob.ySalurn., vu, 5.

(3) Plut., de Placit. philosoph., i, c. 5.

(4) Platon, Menon. Comp. Tennemann, Gesch. der Philosophie, vol. i, p. 299, de Pédit. de Wendt, et note de l'éditeur.

Voici, en substance, ce système, qui se rattache, par plus d'un point, aux idées de l'école éléatique et des doctrines d'Empédocle :

La terre, l'eau, l'air et le feu, que plusieurs ont considérés comme des éléments simples, ne sont que des corps composés. Les dernières particules des corps composés n'admettent plus de division; elles sont immuables; leur changement de position, leur séparation et leur combinaison expliquent toutes les variations de la forme des corps matériels. Les dernières particules de la matière sont tellement petites que nos sens sont impuissants à les saisir. Ce sont ces particules qui se nomment les insécables, en grec atomes (à-rona) ({). Les atomes sont soumis à un mouvement intérieur, cause de toute combinaison comme de toute décomposition. Ils sont inégaux de grandeur et de forme. Les atomes ronds se meuvent avec le plus de vitesse. Aussi le feu a-t-il, ainsi que l'âme, les atomes ronds (2).

La matière contient des pores ou des intervalles vides qui favorisent le mouvement des atomes; car l'expérience enseigne qu'un vase rempli de cendres peut contenir en même temps le même volume d'eau (3), que le vin peut être comprimé dans une outre, etc. (4).

Leucippe expliqua la création du monde par la seule action des agents physiques , sans l'intervention d'aucune intelligence créatrice (5).

En matérialiste conséquent avec lui-même, il .considérait l'âme comme un être matériel, composé d'atomes ronds, comme le feu. Selon sa doctrine, le mouvement de ces atomes constitue la pensée. L'âme est un être igné, peut-être identique avec le feu. C'est pourquoi la respiration est un phénomène absolument nécessaire à la vie ; car la vie, de même que le feu, a besoin d'air pour subsister (6).

(1) Aristote, de Générât, i. 8, de Cœlo, m, i. Galien, de Elément. Hippocrat. lib. u, 2.

(2) Aristote, de Cœlo, m, c. 4.

(3) Cette opinion de Leucippe est contredite par l'expérience.

(4) Aristole, Phys., iv, 8.

(5) Stobée, Eclog. phys., vol. \, 442 (édit. Heeren).

(6) Aristote, de Anima, i, c. 2.

Démocrite (470 avant J.-C).

Démocrite, natif d'Abdère, fut un des grands penseurs de l'antiquité. Il passa pour un habile physicien ; à l'exemple de Pythagore, il acquit ses connaissances et les perfectionna dans de longs voyages en Perse, en Syrie, en Egypte. — Il ne faut pas confondre ce philosophe avec le pseudo-Démocrile, auquel les alchimistes attribuent différents ouvrages sur la physique et la chimie.

Diogène de Laërte et Suidas donnent la liste des écrits attribués à Démocrite. De ces nombreux écrits il n'y en a probablement que deux d'authentiques : l'un est intitulé Méyaç Aidcxod^oç (le Grand Diacosme), et l'autre, ITepl <pu<rew<; xou xddjxou (Sur la nature du monde) (1). C'est ce que semble confirmer Vitruve, lorsqu'il dit que Démocrite avait écrit plusieurs livres sur la nature des choses, et qu'il avait coutume de sceller de sonaqneau les expériences qu'il avait vérifiées par lui-même (2). Cette coutume s'est plus tard reproduite chez les alchimistes, qui manquaient rarement d'apposer sur leurs fioles le sceau d'Hermès. Columelle (xi, 3) nous a conservé le titre d'un ouvrage de Démocrite, intitulé Ilept XtOwv (Sur les pierres).

Démocrite savait, dit Pétrone, extraire les sucs des plantes et passait sa vie à faire des expériences, afin d'approfondir les secrets des règnes végétal et minéral (3). Sénèque nous apprend que c'est au philosophe d'Abdère que nous devons le fourneau à réverbère, les moyens d'amollir l'ivoire, d'imiter la nature dans la production des pierres précieuses et particulièrement des émeraudes (4).

Démocrite défendit et perfectionna le système atomistique de Leucippe, sonmaître. Du principe, dit-il, que rien ne se fait de rien, découle la nécessité d'admettre des atomes; car si tout corps est divisible à l'infini, et que la division ne s'arrête jamais, il arrivera de deux choses l'une : ou il n'en restera rien, ou il en restera tou-

(1) Diog. L., ix, 39. Athen., îv, c. 19, p. 168. Tennemann, Hist. de la philo~ sophie ( en allemand ), vol. i, p. 338.

(2) Vitruve, ix, 3.

(3) Petron. Arbit., p. 29, édit. Francf., in-4°, 1629.

(4) Sénèque, Epist. 90.

jours quelque chose. Dans le premier cas, le corps ne se composerait de rien, ou il ne se composerait que d'une réalité apparente. Dans le second cas, on peut demander: Que reste-t-il? une quantité, ou une étendue? Mais alors la diyision n'est pas encore épuisée. Ne reste-l-il que des points?Mais, quel que soit le nombre des points qu'on additionne , ils ne donneront jamais une étendue. Donc, il faudra admettre des éléments réels, indivisibles et insécables. Tels sont les raisonnements de Démocrite (1).

Les atomes sont variables, non-seulement en grosseur, mais en poids. Les atomes les plus petits sont aussi les plus légers. Tous les atomes sont entre eux dans un état actif ou passif, et cet état constitue leur mouvement propre.

Les atomes sont impénétrables : deux atomes ne pourront pas occuper simultanément le même espace. Chaque atome résiste à l'atome qui tend à le déplacer. Cette résistance donne lieu à un mouvement oscilla toire(7raX(xoç) qui se communique à tous les atomes voisins qui, à leur tour, le transmettent aux atomes plus distants. De là un mouvement giratoire, une rotation (StvYj), qui est le type de tous les mouvements de ce monde (2).

L^ groupement des atomes donne naissance à un nombre infini de- mondes, dont les uns se ressemblent et les autres ne se ressemblent pas (3).

Comme Leucippe, Démocrite essaya d'expliquer la création et tous les phénomènes du monde par la seule action des forces ou des agents physiques, sans aucun concours de la Divinité, dont il n'est pas question dans ce système, exclusivement matérialiste. — Le mouvement de l'âme, qui est la pensée, s'explique par le mouvement des atomes de l'âme. Car, ajoute Démocrite, l'âme n'aurait pas la faculté de mouvoir le corps, si elle n'avait pas la force, de se mouvoir d'abord elle-même. La chaleur est la condition nécessaire de là vie ; cette chaleur suppose un foyer, qui est l'âme; car l'âme elle-même n'est que du feu ou une agrégation d'atomes ignés. Lorsque ces atomes se dissipent, la vie cesse (4).

Toutes les sensations s'opèrent par l'intermédiaire d'objets sensibles. L'œil contient de l'eau, laquelle est l'intermédiaire de

( l) Aristote, de Générât, et Corrupt., i, c. 2 et 8.

(2) Plutarqtie, de Placit. philos., î, 26. Stobée, Eclog. phys., vol. i, p. 394.

(3) Cicéron, Acad. Q., îv, c. 17. Diog. L., ix, 44. ' (4) Aristote, de Anima, i, 2.

la vision. L'ouïe a lieu par le moyen de l'air : l'objet sonore communique son mouvement d'abord à l'air qui l'entoure, et celuici transmet le mouvement de proche en proche, jusqu'à ce qu'il vienne frapper l'organe auditif. (1). Ce mouvement, en se communiquant aux atomes de l'âme, y produit des oscillations qui persistent môme après que l'objet qui les avait déterminées n'existe plus. C'est ainsi que l'eau continue à s'agiter longtemps après l'éloignement de la cause de son mouvement. C'est cette persistance du mouvement oscillatoire qui explique les songes au milieu du calme de la nuit (2).

Démocrite avait de nombreux disciples, empressés de propager les doctrines du maître. On^nomme, parmi les plus célèbres, Métrodore le sceptique, Nessus de Chios, Diogène de Smyrne, Anaxarque, contemporain d'Alexandre le Grand, et Nausiphane, maître d'Épicure (3).

Philosophie d' Anaxagore.

L'Asie Mineure (lonie), la Sicile et l'Italie inférieure, connue sous le nom de Grande Grèce, avaient été jusqu'alors le siège principal des sciences et des lettres. Anaxagore de Clazomènes (né vers 498 avant J.-C.) transporta ce siège à Athènes.

Anaxagore, dont la vie nous intéresse à plus d'un titre, tut accusé, par les Athéniens, de sacrilège; il n'échappa à la sentence de mort que par la fuite (4). Voici le principal motif de cette étrange accusation. Anaxagore avait enseigné que le soleil est un globe de feu, que la lune a des montagnes et des vallées, une mer et un continent, et qu'elle est habitée ; que les éclipses proviennent de causes toutes naturelles, etc. (5). — Abreuvé de chagrins, victime de l'ingratitude de ses concitoyens, Anaxagore se rendit à Lampsaque, où il ne tarda pas à mourir. Il reçut, après sa mort, le beau surnom de Noïïç, Intelligence.

(1) Plutarque, de Plac. philos., iv, 8. Arist., de Sensu, c. 4. Diog. L. ix, 44.

(2) Arist, de Divinal. per somnum, c. 2.

(3) Voyez, pour plus de détails , notre article Démocrite, dans la Biographie générale.

(4) Diog. L., h, 12. Plutarque, xvi, t. i, p. 404, éd. Hutt.

(5) Xénophon, Memorab. Soïrat., îv, 7, 7.

Ce grand philosophe adopta la théorie atomistique de Déraocrite et de Leucippe. Nous allons indiquer les principaux points de son système.

Tout est dans tout (1). Chaque atome est un monde en miniature. Nous mangeons du pain, nous buvons de l'eau. Les aliments nourrissent les muscles, le sang, les os, en un mot, toutes les parties du corps. La nutrition serait-elle possible , s'il n'y avait pas, dans le pain et dans l'eau, des atomes ou des molécules ((Aopta), identiques avec celles dont se composent les muscles, le sang, etc. (2)?

Cette observation, qui touche au domaine de la chimie la plus délicate, a de quoi nous surprendre par sa justesse et sa profondeur. — Voici comment nous raisonnerions aujourd'hui : le sang, les muscles, etc., se composent, en dernière analyse, d'oxygène, d'hydrogène, de carbone, d'azote, de soufre et de phosphore ; or, ces éléments sont fournis par les aliments que le corps s'assimile. Donc, il y a identité de composition du corps vivant avec les substances dont celui-ci se nourrit.

Suivant Anaxagore, les corps composés peuvent être réduits, par l'analyse, à leurs éléments ou particules similaires (homéoméries); mais ces éléments sont eux-mêmes insécables et indestructibles. Il s'ensuit que le nombre des homéoméries ne peut être ni augmenté ni diminué. La quantité de matière dont se compose le monde demeure donc constante , quelles que soient les transformations qu'on y remarque (3).

C'est par une erreur de langage que la composition (<xuy*P1~ ci?) et la décomposition des éléments (Siaxpistç) sont appelées naissance et mort (4).

Il n'y a pas d'espace vide. Les intervalles, les pores (*opoi), qui séparent les atomes, sont, non pas vides, mais remplis d'air (5).

La cause de l'ordre et du mouvement de la matière est en dehors de celle-ci. C'est en cela qu'Anaxagore s'écarte surtout

(1) On se rappelle que cette proposition a été reproduite de nos jours, comme un axiome, par les Saint-Simoniens.

(2) Plutarque, de Placit. .philos., i, 3.

(3) Aristote, Metaph., i, 3.

(4) Simplicius, in Phys., p. 6. Arist., de Générât., i. 1.

'*} Aristote, Phys., iv, 6 . On voit qu'Anaxagore s'éloigne de la doctrine de Leude Démocrite, qui admettait des intervalles vides (xevà), et qu'il se rapt plus en plus de la vérité.

de la doc tri ne des autres écoles qui, presque toutes, avaient placé le principe du mouvement dans la matière elle-même. La matière de la création et la cause de la création sont donc pour Anaxagore deux choses différentes : la première tombe sous les sens, tandis que la dernière échappe à l'observation directe. La matière subtile (éther, feu), que les autres philosophes avaient considérée comme la cause du mouvement de la matière, plus grossière, et des changements que ce mouvement entraîne, est comprise, par Anaxagore, dans la catégorie à laquelle est opposé le principe actif (vou<;)(i). Ce principe actif possède tous les attributs de l'intelligence suprême (2), qui ne peut être représentée sous aucune forme matérielle. * Anaxagore a , un des premiers, parlé des aérolithes : il les fait tomber, non pas de la lune, mais du soleil, qui lui-même ne serait qu'un immense aérolithe (3).

Les plantes sont des êtres vivants, doués d'une véritable respiration (ttvotj) (4). — On sait que cette proposition, établie par Anaxagore, est aujourd'hui démontrée par l'expérience et universellement admise.

Ce grand philosophe admettait deux sortes de génération : la génération par les éléments, et la génération par les espèces (génération proprement dite) (5).

La géoération élémentaire des végétaux, il la comprenait d'une façon tout à fait conforme à la doctrine des chimistes modernes. Voici comment il s'exprime à cet égard : «L'air possède, dit-il, les éléments (semences) de tous les êtres; et ces éléments, qui ont pour véhicule l'eau, engendrent les plantes. » ( 'AvaÇayopaç plv tov dspa itavtwv cpàaxtov l/etv Œ7répf/.aT0t, xai tocutoc GUY>caTa(p6p<£[Aeva t<5 SSart fevvav xà <putà. ) (6).

Plusieurs passages des auteurs anciens nous autorisent à croire qu' Anaxagore expliquait. d'une manière analogue la génération élémentaire des animaux.

Nous passons sous silence la partie purement métaphysique

(1) Simplicius, in Physica Arist., p. 336. ^

(2) Ibid., p. 38,

(3) Plutarque, de Superstitione, vol. iri, p. 648, de l'édit. de Reiske.

(4) Plutarque, de Respirât., 2. Id., Quxst. natural. (éd. Reiske, vol. ix, 910).

{5) Diog. L.,n, 9.

(6) Theophraste, Hist. plantar., m, c. 2. (Diog. Laert., n, § 9).

du système d'Anaxagore , un des plus remarquables de l'antiquité, et qui tendait à renverser le matérialisme de Leucippe et de Démocrite.

Philosophie de Diogène d'Apollonie et d'Archélatts (470

avant J.-C).

Diogène d'Apollonie, ville de Crète, fut, comme Anaxagore, persécuté par l'intolérance religieuse des Athéniens. Il composa un livre Sur la nature et les météores, dont Simplicius et Diogène de Laërte nous ont conservé quelques fragments.

La matière et le principe du mouvement de la matière ne sont

pas ici séparés aussi nettement que dans le système d'Anaxagore.

. «L'oir infini, qui pénètre et anime tout, contient en lui-môme

le principe de la matière. » Cette proposition rapproche Diogène

du système des matérialistes.

Voici ses principaux philosophèmes :

Tous les corps de la nature sont, dans leur essence, homogènes. La nature ne pourrait nourrir ni les plantes ni les animaux, si le produit n'était primordialement homogène avec le principe producteur (1).

L'air fournit les éléments de toutes choses (2). L'eau contient de l'air; c'est de l'air que les poissons respirent dans l'eau; et s'ils meurent dans l'air, c'est qu'ils en respirent trop à la fois, et qu'il y a mesure à tout (3). L'air peut être chaud ou froid, sec ou humide, condensé ou raréfié, agité ou calme, dans des proportions indéfinies; et, dans ces conditions diverses, l'air est plus ou moins apte à engendrer des choses nouvelles (4),

L'air est la source de toute vie et de. la pensée elle-même ; car l'homme et les êtres vivants ne vivent que parce qu'ils respirent de l'air. Toute vie, toute pensée cesse au moment où la respiration s'arrête (5). Les nombreuses variations que peut subir l'air expliquent la multiplicité des êtres animés, qui ne sentent,

(1) Diog. Laert., ix, 57. Simplic. in Physic. Arist., i.

(2) S. Augustin, de Civ. Dei, vin, 2.

(3) Aristote, Metaphys., i, 3; de Respirât., i, 2 et 3.

(4) Diog. Laert., ix, 57.

(5) Simplicius, in Phys. Arist, i.

ne voient, n'entendent et ne pensent que par l'air (t). La pensée repose sur ce que l'air parcourt avec le sang tout le corps (2). Le siège principal de l'âme esl dans la cavité artérielle du cœur (3). Le dernier degré de la combinaison de l'air avec les corps a lieu dans l'action des métaux exposés à l'air : à l'exemple du fer, du cuivre, etc., ils absorbent des corps aériformes ou les dégagent, dans certaines conditions. Alexandre d'Aphrodisie, en rapportant ces idées de Diogène d'Apollonie, compare les combinaisons des corps à l'assimilation des aliments par l'organisme vivant : Id itaque quod est sibi cognitum et affine in se recipere; quod autem non est, extrudere. Trahit etiam nutrimentum animal; facit id quod estinter ipsum et id quod appétit, sibi simile (£).

Ârchélaûs de Milet, disciple d'Anaxagore et de Diogène, s'attacha, comme tous les philosophes physiciens (<pu<nxoi), à l'observation des phénomènes de la nature, pour en déduire la connaissance des objets d'un ordre plus élevé; mais le plus souvent l'imagination l'emporta sur l'expérience.

Ainsi, le feu est, selon Archélaûs, de l'air raréfié (5) ; l'eau est de l'air condensé (6).

Saint Clément d'Alexandrie rapporte une opinion ancienne, d'après laquelle le feu se changerait par l'air en eau (7).

Comme pour Anaximène, Anaxagore et Diogène, l'air est pour Archélaûs de Milet, le principe de toute chose. Suivant ce philosophe, le chaud et le froid, le sec et l'humide, jouent un grand rôle dans la composition ou la génération des corps.

(J) Simpliciug, In Phys. Arist.

(2) Jbid.

(3) 'Ev t$ àpTY]piotx$ xoiXtqt -rij; xapfit'ot;, ^ti; êuxi TrvevjiaTixTQ. Plutarque, de Placit. philos., lib. iv, c. 5.

(4) Alexandr. Aphrodis., Qnœst. natur., n, 23 fol. 18.

(5) Cette proposition, purement hypothétique, rappelle un fait bien connu de nos jours : l'hydrogène se présente sous forme d'un air extrêmement léger f c'est le plus léger de tous les gaz), et s'enflamme au contact du feu, ce qui lui yalut même d'abord le nom d'air de feu. Or, cet air de /eu brûle dans l'air et donne de Peau.

(6) Plut., de Placit. phil., j, 3.

(7) Strom., v, p. 437, éd. Heins.

Les animaux, dit Archélaûs, sont primitivement sortis d'une vase laiteuse de la terre, chauffée par le soleil (1).

C'est avec Archélaûs que finit la première et peut-être la plus belle époque de la philosophie grecque, dont les principaux efforts tendaient à mettre les principes métaphysiques et moraux en harmonie avec l'observation directe des phénomènes de la nature.

Dans la période qui va suivre, nous verrons dominer presque exclusivement l'imagination, les conceptions idéales et le raisonnement affranchi de tout contrôle.expérimental.

Les sophistes (450-400 avant J.-C).

La guerre contre les Perses, la lutte entre Athènes et Lacédémone pour la suprématie de la Grèce, les arts, la richesse et la prépondérance morale d'Athènes, exerçaient une influence marquée sur la marche des sciences comprises sous la dénomination générale de philosophie. Périclès, en protégeant les sciences, les arts et les lettres, fit d'Athènes le foyer des lumières et le centre de la civilisation. L'exemple étant donné d'en haut, l'émulation devint bientôt générale. Mais partout où des existences rivales sont mises en jeu, l'ignorance et l'oisive vanité ne tardent pas à lever la tête à côté du vrai mérite. Aussi vit-on bientôt à Athènes une secte, appelée du nom de sophistes, s'arroger le monopole de la science et les avantages pécuniaires et honorifiques qui s'y rattachaient.

C'est du moins ainsi que Platon, Xénophon et Aristote nous représentent Protagoras, Gorgias, Prodicus, Hippias et beaucoup d'autres. Ces hommes, dont le principal savoir consistait dans des subtilités sur l'art poétique, sur la rhétorique et la métaphysique, paraissaient avoir été (à en juger d'après les fragments conservés dans Platon, Xénophon et Aristote) complètement étrangers aux sciences d'observation.

(1) Diog. L., i, 1.

Platon (420 avant J.-C).

Platon nous a transmis, dans quelques-uns de seâ dialogues, et notamment dans le Timéey des notions qui montrent que l'étude de la nature n'était «pas entièrement dédaignée par les disciples de l'Académie, dont Platon était le chef.

Le grand disciple de Socrate admettait une matière première, qui n'était ni le feu, ni l'air, ni l'eau, mais qui était capable de revêtir toutes les formes. A cette matière première, nourricière de tous les corps, était associé un principe de mouvement qui est désigné sous des noms différents (1).

Comme le Timée renferme, en quelque sorte, toutes les connaissances physiques de l'école de Platon, nous allons en donner ici un résumé succint.

« L'ordre du monde est composé des quatre éléments, pris chacun dans sa totalité. Dieu a composé le monde de tout le feu, de toute l'eau, de tout l'air et de toute la terre ; et il n'a laissé en dehors aucune partie ni aucune force de ces éléments, afin que l'animal entier fût aussi parfait que possible, étant composé de parties parfaites (2).

« Dieu créa quatre ordres d'êtres animés, correspondant aux quatre éléments : le premier est Tordre céleste des dieux, composé presque tout entier de feu; le second comprend les animaux ailés et qui vivent dans l'air, le troisième, ceux qui habitent les eaux ; et le quatrième, ceux qui marchent sur la terre. »

Voici des considérations qui devaient singulièrement nuire à l'autorité de l'expérience : « De tous les êtres, le seul qui puisse posséder l'intelligence, c'est l'âme ; or, l'àme est invisible, tandis que le feu , l'air, l'eau et la terre sont tous des corps visibles. Mais celui qui aime l'intelligence et la science doit rechercher, comme les vraies causes premières, les causes intelligentes, et mettre au rang des causes secondaires toutes celles qui sont mues et qui font mouvoir nécessairement (3). »

(1) Meiners, Geschichte der Wissenschaften in Griechenland, 2e vol. (1782, Lemgo), p. 711.

(2) Œuvres de Platon, trad. par V. Cousin, t. xu, p. 123.

(3) Ibid., p. 147.

Le passage suivant rappelle la doctrine d'Anaxagore : « L'eau, en se condensant, se change en pierres et en terre ; la terre dissoute et décomposée devient, en s'évaporant, de l'air; l'air enflammé devient du feu; le feu comprimé et éteint redevient de l'air; à son tour, l'air condensé et épaissi se transforme en nuages et en brouillard ; les nuages, en se condensant encore davantage, se résolvent en eau; Peau se change de nouveau en terre et en pierres : tout cela forme un cercle, dont toutes les parties semblent s'engendrer les unes les autres (1). »

La nature des quatre éléments était expliquée par la doctrine mystique des triangles, dont Platon parle avec beaucoup de réserve, et à laquelle il était interdit d'initier les profanes, « Une base, dontlasurface est parfaitement plane, se compose de triangles. Tous les triangles dérivent de deux triangles ; ces deux triangles (désignés dans le texte avec beaucoup d'ambiguïté) sont le triangle isocèle, et le triangle rectangle scalène. Telle est, continue Platon, l'origine que nous assignons au feu et aux trois autres éléments. Quant aux principes de ces triangles euxmêmes, Dieu, qui est au-dessus de nous, et, parmi les hommes, ceux qui sont les amis de Dieu, les connaissent (2). »

Nous avons souvent montré comment l'esprit humain peut atteindre la vérité par une sorte d'inspiration. Le passage suivant en offre un exemple : « L'eau, décomposée (divisée) par le feu, peut devenir un corps de feu ou deux corps d'air. » — L'eau se compose, en effet, de deux espèces d'air (gaz), d'oxygène et d'hydrogène. Ce dernier s'appelait aussi air de feu, — « Quant à l'air, lorsqu'il est décomposé, d'une seule de ses parties peuvent naître deux corps de feu (3). »

« Le cercle de l'univers, qui comprend en soi tous les germes, et qui, par la nature de sa forme sphérique, aspire à se concentrer en lui-même, resserre tous les corps, et ne permet pas qu'aucune place reste vide. C'est pour cela que le feu principalement s'est infiltré dans toutes choses ; ensuite l'air, qui vient après le feu pour la ténuité de ses parties, et les autres corps dans le même ordre.... Outre cela, il faut songer qu'il s'est formé plusieurs espèces de feu : la flamme d'abord, puis ce qui sort de la flamme; enfin, ce qui reste de la flamme, après qu'elle est

(1) Œuvres de Platon, trad. par Y. Cousin, t. xu, p. 153.

(2) lbid., p. 162.

(3) lbid., p. 168.

éteinte, dans les corps enflammés. De môme aussi il y a dans l'air une partie plus pure, Vétker; une autre plus épaisse , et d'autres espèces sans nom, qui naissent de l'inégalité des triangles (1). »

Platon semble réduire les minéraux à l'élément liquide (eau). «De toutes les eaux appelées fusibles, celle qui se compose des parties les «plus ténues et les plus égales forme ce genre qui ne se divise point en espèces, et qu'embellit une couleur fauve et brillante, le plus précieux de tous les biens, For, dont les parties se réunissent en s'infiltrant à travers la pierre. Une espèce voisine de l'or, très-dure, et dont la couleur est noire, c'est le diamant. Une autre encore, qui se rapproche de l'or pour les parties qui la composent, est une de ces eaux brillantes et condensées qu'on nomme airain (2). »

La division suivante des corps organiques est très-remarquable : elle se rapproche, sous beaucoup de rapports, des types généralement adoptés aujourd'hui en chimie végétale. « Les sucs peuvent, dit Platon, être divisés en quatre espèces principales. La première contient du feu : à cette espèce appartient le vin; à la seconde espèce appartiennent la résine , la poix , la graisse et l'huile; la troisième est celle qui produit la sensation de douceur, et que l'on distingue des autres espèces par le nom de miel ; la quatrième, enfin, comprend les sucs laiteux du pavot, du figuier, etc. (3). »

Les idées de Platon sur la formation des terres argileuses, du nitre, du sel, etc., sur les sens de l'ouïe, de la vue, sont tellement obscures, qu'il est impossible de les apprécier à leur juste valeur. L'école de Platon était d'ailleurs bien moins initiée à l'étude de la nature que l'école ionienne.

L'électricité était connue dès la plus haute antiquité. Platon la compare à la respiration, ou à un mouvement de contraction et de dilatation, a Quant à la chute de la foudre, dit-il, et aux phénomènes d'attraction qu'on admire dans l'ambre [électron, d'où le mot électricité) et dans les pierres d'Héraclée, il n'y a dans aucun de ces objets une vertu particulière; mais, comme il n'existe pas de vide, ils agissent les uns sur les autres, changent entre eux de place, et sont tous mis en mouvement par

(1) Œuvre» de Platon, trad. de V. Cousin, t. xii, p. 173.

(2) lbid., p. 174.

(3) lbid., p. 178

suite des dilatations et des contractions qu'ils éprouvent, C'est aussi de la même manière que s'accomplit la respiration (I). »

Voici comment Platon comprend Pexistence et la condition des corps animés au milieu des agents du monde physique.

« Le semblable se porte vers son semblable (2). Les corps qui nous environnent ne cessent de dissoudre le nôtre et d'en disperser les parties , en attirant de chacune d'elles ce qui est de même nature; et, au dedans de nous, les parties de notre sang, divisées et réduites, sont obligées , comme tout ce qui est animé sous le ciel, de suivre l'impulsion commune à tout l'univers : tout ce qui est divisé au dedans de nous tend aussitôt vers son semblable , et remplit ainsi ce qui est devenu vide. Quand il s'échappe plus de parties qu'il n'en revient, l'individu dépérit; quand il s'en échappe moins, il augmente (3). »

La plupart de ces idées, aussi belles que vraies, furent reproduites dans le petit traité Sur Vâme du mande (Timée de Locres), qui passe pour apocryphe.

On a beaucoup exagéré la valeur de certaines expressions, qui se rencontrent dans le Timée. Ainsi, quelques érudits ont cru reconnaître l'oxygène dans l'âme ou la mère du monde. « Cette mère du monde , nous ne l'appellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau; mais nous ne nous tromperons pas en disant que c'est un certain être invisible, incolore, etc. (4). » ,

D'autres ont voulu voir, dans le passage suivant, une allusion à la doctrine de l'affinité : « Un corps ne peut produire en luimême aucune altération, ni en éprouver aucune de la partd'unêtre avec lequel il a une entière ressemblance; au contraire, tant qu'un corps étranger se trouve contenu dans un autre, et combat contre plus fort que soi, il ne cesse d'être attaqué ou dissous (5). »

D'autres, enfin, ont cru, avec plus de raison, entrevoirie germe de la théorie du ph logistique dans le texte que voici : « Lorsque, par l'action du temps, la partie terrestre vient à se dégager des métaux (eaux fusibles), il se produit un corps que l'on appelle la rouille (6). »

(1) Œuvres de Platon, t. xu, p. 220.

(2) Ces paroles devinrent un des principaux axiomes des alcbimistcs.

(3) lbid., p. 221.,

(4) lbid., p. 156.

(5) lbid., p. 169.

(6) lbid., p. 174.

Ainsi donc, d'après Platon, la rouille (oxyde) se forme, non pas parce que le métal absorbe quelque chose, comme la science le démontre aujourd'hui, mais parce qu'il perd quelque chose. Ce quelque chose est de la terre pour Platon, c'est du feu pour Stahl, auteur de la théorie du phlogistique ; voilà toute la différence. L'un et l'autre s'étaient trompés, parce qu'ils avaient oublié que c'est à l'expérience de décider si une théorie est vraie ou erronée. C'est la balance et non le raisonnement qu'il aurait fallu ici employer.

Au reste, il est bien difficile de juger un auteur sur quelques fragments ou sur des lambeaux de texte. Il faut à cet égard beaucoup de circonspection, appuyée d'un savoir solide et indépendant.

Les doctrines contenues dans le Timée furent reprises, et commentées plus tard par les philosophes néoplatoniciens ; elles passèrent de là dans le domaine des sciences physiques, et particulièrement de la chimie, telle du moins qu'elle était cultivée durant les premiers siècles de l'ère chrétienne, et pendant le moyen âge.

Aristote (né en 384, mort en 322 avant J. C).

Aristote de Stagire, quoique disciple de Platon, s'éloigna de la philosophie de l'école académique. Autant Platon se complaisait dans la sphère des idées, autant Aristote inclinait vers l'étude de la nature, et en particulier vers celle des animaux et des plantes, qu^Alexandre le Grand pouvait lui expédier du fond de l'Asie. «C'est l'expérience, dit Aristote, qui doit fournir la matière propre à être élaborée et convertie en principes généraux ; car la logique n'est que l'instrument (^yavov) qui doit fournir la forme de la science. » Malheureusement, les péripatéticiens et ceux qui invoquaient l'autorité d'Aristote n'étaient pas toujours fidèles à ce sage précepte, auquel, du reste, le maître avait lui-même plus d'une fois dérogé.

Les ouvrages d'Aristote, pour lesquels la critique et la philologie ont encore beaucoup à faire, n'ont qu'un médiocre intérêt pour l'histoire de la chimie. La Physique, les Problèmes et les Météorologiques, ces derniers commentés par Alexandre d'Aphrodisie, contiennent beaucoup de vues générales qui, n'étant

98 HISTOIRE Dfc LA CHIMIE.

point fondées sur des faits positifs, sont susceptibles de toutes sortes d'interprétation. Il n'en est pas de même des faits que l'observation peut vérifier en tout temps ; ceux-là, on peut les citer sans s'exposer à des équivoques. Malheureusement, ils sont en petit nombre , malgré l'espèce de culte qu'Aristote profefrsait pour la méthodç expérimentale.

Moins habile dialecticien, mais plus naturaliste que Platon, Aristote émit sur la matière et sur le mouvement des idées qui ont l'ait longtemps autorité dans les écoles, mais qui n'ont pas aujourd'hui une grande valeur scientifique.

Aristote admettait, comme Platon, quatre ou plutôt cinq éléments : deux élén^nts opposés, la terre et le feu; deux intermédiaires, l'eau et l'air; et un cinquième, l'éther (1), plus mobile que le feu dont le ciel serait formé, et d'où il fait aussi dériver la chaleur des animaux.

Dans plusieurs passages des Météorologiques , il est question de la vaporisation de l'eau par la chaleur, et de sa condensation par le froid. Ce fait, d'une observation vulgaire, devait naturellement conduire à la découverte d'un des procédés les plus importants de la chimie, la distillation. Si la distillation n'est pas décrite par Aristote en termes aussi explicites qu'on pourrait le désirer, au moins l'est-elle par son commentateur Alexandre d'Aphrodisie, qui vivait environ six cents ans après Aristote (2).

Voici le passage d'Aristote qui devait suggérer à son commentateur l'idée de la distillation :

« L'eau de mer est rendue potable par Tévaporation; le vin-et tous les liquides peuvent être soumis au même procédé : après avoir été réduits en vapeurs humides, ils redeviennent liquides (3). »

Ce passage aurait dû conduire à la découverte de Pesprit-rie-vin.

Dans un autre endroit (Meteorolog., lib* i, c. 34), Aristote explique très-bien la formation de la rosée par la condensation des vapeurs d'eau suspendues dans l'air, qui vont se précipiter sur la terre par l'action du froid. ïl ajoute, avec sa sagacité ordinaire, que la neige n'est que de l'eau congelée par un degré de

(1) Ce mot vient de àei Oe'to, je cours toujours.

(2) Compar. Problem. sec t. 23, où il est également question de l'eau de mer rendue potable, et d'une Imile qu'on retirait artificiellement du sel.

(3) Meteorolog. lib. n, c. 2 — Alexandr. Aplirodi*., in Meteorolog. comment. Jîl). h,' 1 5 ( in-4°, 15*8, Venise)

îroid plus grand que celui qui est nécessaire pour réduire la vapeur à l'état liquide.

Ailleurs ( Meleorolog., lib. h, c. 2), le chef des péripatéticiens explique, aussi bien qu'on le ferait aujourd'hui, à quoi l'eau de mer doit son goût amer et salé. « De même que Peau, dit-il , qu'on filtre à travers des cendres, acquiert un goût désagréable , ■ainsi l'eau de mer doit sa saveur aux sels qu'elle renferme. L'urine et la sueur doivent également leur saveur à des sels qui restent au fond du vase, après qu'on a évaporé l'eau. »

Nous ignorons si ces faits étaient déjà alors du domaine public, <îar Aristote ne s'en attribue pas la découverte. Mais voici une observation d'un grand intérêt pralique, doit ce chef d'école est certainement l'auteur.

a Lorsqu'on rtiet dans la mer, dit-il, un vase d'argile bien fermé de toutes parts, on remarque que l'eau, qui y pénètre à travers les pores, est de l'eau potable, et aussi pure que si elle avait été filtrée et débarrassée de ses parties salines. » {Meleorolog., lib. rr, •c. % sect. 17.)

Un peu plus loin, il fait observer que si les eaux de la mer peuvent porter de plus grands navires que les eaux douces , c'est à <;ause du sel qu'elles tiennent en dissolution. Et comme preuve il cite l'expérience d'après laquelle un œuf plein, placé h la surface d'une cuvette d'eau douce, tombe au fond, tandis qu'il surnage lorsque l'eau a été préalablement salée.

Aristote divise les eaux en eau stagnante, en eau de puits, en eau. de rivière et en eau de mer. Cette division , que l'on pourrait encore admettre aujourd'hui, est, en quelque sorte, justifiée par la diversité des substances que ces eaux renferment.

Il raconte ensuite que dans un certain endroit de l'Ombrie on brûle différentes espèces de joncs, qu'on en fait bouillir les cendres avec de l'eau que l'on évapore ensuite, et qu'enfin il se déposg, par le refroidissement, une quantité notable de sel que que l'on recueille (1). — Il parle aussi des fontaines ou sources, dont les eaux doivent leur saveur el.leurs propriétés aux sels qu'elles renferment; et il cite, à cette occasion, les sources acidulés de la Sicile, les sources amères de la Scythie. Il signale particulièrement l'alun (a-cuTmjpia) et la chaux que ces eaux pourraient renfermer.

'I ) C'est là la préparation du sel végétal ou du carbonalt» du polasse impur.

Le tonnerre et les éclairs sont, suivant Aristote , produits par des esprits subtils, qui s'enflamment avec bruit, à peu près comme le bois, qui, en brûlant, fait quelquefois entendre un pétillement. L'éclair, ajoute-t-il, est un esprit incandescent (1).

Nous pourrions faire ici un rapprochement curieux entre les idées d'Aristote et une opinion émise deux mille ans plus tard par un des fondateurs de la chimie moderne , Berthollet , qui soutenait que le tonnerre et l'éclair étaient l'effet de la combustion des gaz hydrogène et oxygène dans les régions supérieures de l'atmosphère (2).

« Le bois, continue Aristote, se compose de terre et d'air ; c'est pourquoi le bois est combustible et non liquéfiable. Les corps peuvent être divisés en liquéfiables, et en non liquéfiables. Ces effets proviennent des causes contraires; car tout corps que le froid et le sec coagule est nécessairement liquéfié par le chaud et l'humide... Les corps, que l'eau ne dissout pas, le feu les dissout; et cela tient à ce que les pores de ces corps sont plus ouverts au feu qu'à l'eau. » (Meteorolog., lib. iv, text. 30, Gomment. Alex. Aphrod.)

Il est à remarquer qu'Aristote n'emploie qu'un seul et môme mot (tTJxeaÔou) pour désigner la dissolution aqueuse et la fusion (liquéfaction) par le feu. 11 considérait la. fusion des métaux comme une pénétration des particules du feu dans les pores de ces mélaux, de même qu'il supposait une pénétration des particules de l'eau dans la dissolution des corps.

Un fait bien observé et nettement formulé par Aristpte, c'est celuide l'évaporation de l'eau, proportionnellement à la surface que celle-ci présente. «L'eau que l'on conserve, remarque-t-il, dans une coupe, s'évapore très-lentement, tandis que cette même quantité d'eau versée sur une table s'évapore très-promptement. (Meteorolog., lib. n, text. 7, Alex. Aphrod.)

Il ne faudrait pas se laisser séduire par le titre d'un traité d'Aristote, qui porte le nom de Physique : on n'y trouve que Ses conceptions théoriques sur le fini, sur l'infini, sur l'espace, sur le temps, le mouvement, la matière, etc. Ces conceptions ne seraient guère du goût de nos savants ; d'ailleurs, elles intéresse-

(1) Fulmen spintus accensum. Meteorolog., lib. u, text. 50, Comment.. Alexand. Aphrodis.

(2) On sail que ces deux gaz, mêlés dans des proportions convenables, brûlent avec détonation au contact d'une flamme, et donnent ainsi naissance à de l'eau.

raient fort peu l'histoire de la chimie et de la science qu'on appelle aujourd'hui la Physique. Quant aux autres ouvrages d'Aristote (excepté l'Histoire des animaux, les Traités sur la respiration, sur la génération, etc.)» ils ne concernent que la philosophie proprement dite.

Théophraste (315 aTamt J.-C).

Parmi les nombreux disciples d'Aristote, on distingue particulièrement Théophraste d'Éressos, que le maître avait désigné lui-môme comme le plus instruit de ses auditeurs, pour être son successeur et son héritier.

Théophraste est souvent cité comme une autorité par les aristotéliciens. Des nombreux écrits qui portent son nom, plusieurs sont certainement apocryphes; tel est, entre autres, le Traité sur (a pierre philosophais

Dans un petit Traité sur les pierres (1), Théophraste fait mention des charbons fossiles (charbons de terre), qu'il dit pouvoir servir aux mêmes usages que les charbons de bois. « On en trouve, ajoute-l-il, mêlés avec du succin, dans la Ligurie et dans l'Élide; les fondeurs et les forgerons en font une grande consommation. » — Ainsi, l'emploi du charbon de terre, dans les travaux métallurgiques, remonte à une assez haute antiquité.

« Pour tailler et polir les pierres précieuses, on se sert, dit/ Théophraste, du fer. » L'auteur remarque ensuite que l'on obtient un verre coloré en faisant fondre du cuivre avec des substances qui donnent le verre ordinaire.

Il sait aussi que l'orpiment et la sandaraque (2) se rencontrent dans les mines d'argent, et quelquefois même dans les mines de cuivre, mais qu'alors ils sont accompagnés d'ocre, de chrysochalque et d'azur (3) ; il ajoute qu'en brûlant l'ocre, on obtient du rouge artificiel (colcothar), et qu'il faut distinguer l'azur naturel de l'azur artificiel, qui se fabrique particulièrement en Egypte.

(1) Ilepi Xtôciw. Paris, 1574. (trad. tat. de Turnèbe).

(2) Sulfures d'arsenic. Théophraste est fauteur le plus ancien qui fasse mention de ces substances arsenicales.

(3) Pyrite et carbonate de cuivre.

Théophraste donne le moyen de préparer du minium, de la eéruse et du vert-de-gris, à peu près comme l'ont plus tard indiqué Vitruve et Pline.

Le Traité du feu (1) renferme des discussions subtiles sur le froid et rhumide, sur la chaleur et la sécheresse, empruntées la plupart à la doctrine d'Aristote. On y trouve cependant un passage du plus haut intérêt, dont voici la traduction littérale : « // n'est pas irrationnel de croire que la flamme est entretenue par un souffle ou corps aériforme (w2). » — 11 fallut plus de deux mille ans de recherches et de tâtonnements pour arriver à la démonstration expérimentale de ce grand fait.

L'auteur ajoute qu'il donnera ailleurs plus de détails sur tout cela. Mais, comme il ne revient nulle part sur ce même sujet, il faut croire, ou qu'il oublia sa promesse, ouque/son ouvrage a été perdu.

C'était une opinion généralement répandue, et que nous retrouverons à l'occasion du feu grégeois, que la poix enflammée ne peut pas être éteinte parl'eau, mais qu'il faut employer à cet effet l'huile et le vinaigre ( Traité du feu, de Théophraste).

A propos des substances aromatiques et des huiles essentielles7 Théophraste remarque avec justesse que l'odeur est due à la volatilité des corps (3); 'qu'il n'y a que les corps composés qui affectent l'odorat, et que tes corps simples sont inodores (rk àitXa aofyxa) (4).

L'air joue, suivant Théophraste, un rôle important dans le développement des plantes ; à l'influence de l'air il faut encore ajouter celle du terrain. « L'air, dit-il, et les localités influent puissamment sur les différentes qualités des plantes (5). »

S'il est vrai que beaucoup de ces écrits, attribués à Théophraste, sont supposés et d'une origine plus récente, il faut néanmoins reconnaître que le style en est assez pur, et qu'il ne ressemble pas au grec des écrivains de l'école d'Alexandrie.

Après Pythagore, Déroocrite, Platon et Aristote, l'esprit humain semblait las d'enfanter de nouvelles doctrines. On ne son-

(1) 0eoq?p«(jTou -nepî itupo;. Paris, 1567, in-i°; éd. Turnèbe.

(2) ToOto (xèv oùv oùx iv àXoycoç oôÇeis auvapYeTv irveu^a ti. Jhid.

(3) To yàp tyj; ôfffiyj; h àvaitvofl. Ibiil.

(4) Tractât. rapt ôo(iûv( <ie Odoribus), M. Turnèbe. Lntet. 1556, in-4°.

(5) Aià tôv àépa xai ànXôc totcûu;. De Causis ptaw/ûr«wi,\Paris, 1550, in-4\

PREMIÈRE ÉPOQUfi. 103

geait plus qu'à emprunter ou à commenter. La théorie des atomes et des subtiles émanations des corps, Épicure (né en 337, mort en 270) l'a vait empruntée à Démqorite. La doctrine du feu universel, ou de l'âme du monde (7mïï,ua et Xoyoç), de l'école ionienne, servit de base à la physique de Zenon. Andronicus de Rhodes, Cratippe, Thémi&tius, Simplici.us et Alexandre d'Aphrodise commentèrent habilement et propagèrent les doctrines) d'Aristote, tandis que les idées de Pythagore et de Platon, enveloppées déformes mystiques, avaient trouvé des disciples enthousiastes dans Apollonius de Tyane, dans Nicomaque de Gerasa, dans Plutarque,>et, plus tard, dans Numenius, Plotin, Porphyre, Jamblique et Proclus.

Plus enclins à la pratique qu'aux théories abstraites de la science, les Romains montrèrent plus de goût pour la philosophie du Portique et d'Épicure que pour celle de Platon et d'Aristote. Les systèmes de la philosophie grecque ne'furent guère connus à Rome qu'après la conquête de la Grèce. Cicéron, Lucrèce et Sénèque contribuèrent particulièrement à en répandre la connaissance. C'est ainsi que la Grèce conquit Rome.

Résumé des tendances de la philosophie ancienne*

En examinant attentivement les différentes théories, enfantées par le génie de l'homme pour expliquer les phénomènes de la nature, on s'étonne de cette puissance généralisatrice qui, par l'énoncé de quelques propositions, tend â embrasser tous les faits particuliers; on se demande si tous ces systèmes, consignés dans les annales de la philosophie, ne sont que le produit d'une imagination exaltée en présence des richesses de la nature, ou s'ils sont le fruit d'une étude consciencieuse des faits.

Cette question, si importante sous tous les rapports, est malheureusement très-difficile à résoudre.

Quelques-une* de£ théories que nous venons dépasser en revue sont évidemment entachées d'erreur. Mais il y en a d'autres qui restent inattaquables : l'expérience des âges postérieurs est venue les confirmer. Que l'on se rappelle seulement le rôle que l'école ionienne faisait jouer à l'air, ou plutôt aune portion de l'ajr. Véritable âme du monde physique, l'air devait vivifier

tous les êtres et entretenir .l'action du feu, sans lequel l'univers serait plongé dans le froid de la mort.

Les doctrines de «Thaïes, d'Anaximène, d'Heraclite, de Démocrite, d'Anaxagore, etc., si on les juge au point de vue de la . science actuelle, laissent sans doute beaucoup à désirer; mais, il faut le reconnaître, elles sont toutes frappées au coin de l'originalité, elles nous étonnent par leur hardiesse.

Ces philosophes ne nous auraient-ils légué que les lois et les points culminants de la science, sans avoir daigné décrire les faits qui devaient les y conduire? Auraient-ils suivi le procédé de certains philosophes de nos jours, qui donnent à leurs systèmes le titre de philosophie de la nature, après avoir mis en avant çk et là quelques données expérimentales, dont ils s'exagèrent ensuite la valeur?

Deux faits pourraient répondre affirmativement à ces questions : i° Les systèmes de philosophie actuels, ayant pourpoint de départ quelques faits d'observation empruntés aux sciences, ont tous la plus grande analogie avec les systèmes de la philosophie grecque, surtout avec ceux qui sont antérieurs à Platon et à Aristote.

2° Presque tous les auteurs de ces systèmes, Thaïes , Démocrite, Pythagore, étaient initiés à la science des prêtres de l'Egypte. Or, c'est dans les temples de Memphis, de Thèbes et d'Héliopolis qu'était pratiqué Yart sacré, qui, comme nous le montrerons, n'était autre chose que la chimie expérimentale, enveloppée de symboles et de dogmes religieux. L'art sacré, dont il n'est fait nulle part mention chez les auteurs antérieurs au troisième siècle de l'ère chrétienne, apparaît à l'époque de la grande lutte qui éclata entre le paganisme et la religion chrétienne, c'est-à-dire à l'époque où tous les mystères, si longtemps dérobés à la connaissance du profane, furent mis en discussion et exposés aux regards du vulgaire. Dans ce combat à mort, où deux religions, l'une vieille et décrépite, l'autre jeune et pleine de vie, absorbaient l'attention du monde, il fallait, de toute nécessité, montrer et mesurer les armes avec - lesquelles elles allaient se combattre.

Ajoutons que les systèmes des anciens philosophes ne nous sont parvenus que tronqués, et que les ouvrages dans lesquels ces systèmes étaient exposés avec les faits d'observation qui leur avaient probablement servi de base, ont, pour la plupart, en-

entièrement péri. En effet, nous ne connaissons les philosophes antérieurs <à Platon et à Aristote que par des fragments et des citations incomplètes, disséminées dans les écrits dJ Aristote, de Cicéron, de Plutarque, de Sextus l'Empirique, d'Origène, de Porphyre, etc.

Enfin, si, dans les doctrines auxquelles Heraclite, Démocrite, Platon, etc., ont attaché leurs noms, nous n'avons vu que des généralités, voyons maintenant si, dans les ateliers du forgeron, du métallurgiste, du vitrier, du peintre, dans les arts que Ton pratiquait en Grèce et dans l'empire romain, nous ne retrouverons pas presque tous les éléments d'une science qui devait bientôt recevoir un nom.

La philosophie ancienne, la science des Grecs, était une synthèse prématurée.

PARTIK PRATIQUE.

Métallurgie. — Alliages»

A l'exemple de tous les peuples anciens, les Grecs font remonter aux temps mythologiques la découverte de l'art de travailler les métaux. On admet généralement que les Grecs ont emprunté la plupart de leurs connaissances techniques aux peuples de l'Orient, et principalement aux Égyptiens ; de même que plus tard les Romains empruntèrent ces connaissances aux Grecs. Cadmus, dont le nom indique une origine sémitique (i), passe, d;après les traditions antiques , pour avoir le premier enseigné aux Grecs l'extraction des métaux et l'art de les travailler (2). Le nom de cadmie (minerai de zinc) rappelle encore aujourd'hui celui de Cadmus.

Après l'or et l'argent, on savait dès la plus haute antiquité travailler le cuivre et ses alliages. Vœs, le ^aXxdç, que l'on traduit par airain, était, comme nous Pavons dit,>employé encore à l'époque de la guerre de Troie (900 à 1000 ans avant J.-C), pour la fabrication des armes, des outils d'art (3), des. haches, des piques de lances, et de tous les instruments du forgeron (4).

Il règne une grande confusion à l'égard des noms tels que œs, x«àxo<;, aurichalcum , nurna [nekhocheth], que l'on traduit indifféremment par airain, cuivre, bronze, laiton. Pour comprendre cette confusion, il faut se rappeler que les noms des substances étaient primitivement fondés sur l'aspect extérieur, et sur des propriétés physiques , souvent très-accidentelles; de sorte que des substances, très-différentes les unes des autres par leur composition, pouvaient être considérées comme identiques. C'est ainsi qu'un verre coloré par un oxyde métallique passait

(1) Qip (Kadm ou Kedem) signifie du côté de. V Orient.

(2) Hérod., vu, 6 el 12. — Pline, vu, Hist. nat.bl; Clément d'Alex., Strom. t.

(3) Hoin., Iliad., xxm, v. IIS et 826; Odyss., m, v. 43J ; v, v. 24 \.

(4) Hom., Udyss., v, 244 ; in, 432.

PREM1ÈHK ÉPOQUE. l<»7

pour une véritable pierre précieuse, et que la baryte, la strontiane et la magnésie étaient, pendant des siècles, confondues avec la chaux. À la rigueur on pouvait parvenir à distinguer l'argile .alumine) de la chaux par le simple toucher ou par le contact de la langue .(l'argile seule happe à la langue). Il était encore facile de s'assurer que l'une et l'autre terre ne donnaient pas le même résultat par l'action du feu. Mais il fallait des moyens chimiques pour distinguer la baryfe de la strontiane, celle-ci de h chaux, la soude de la potasse, etc. Celte remarque s'applique aussi à la dénomination générique d'œs ou de y.aXxdc, qui désigne tantôt un alliage de cuivre et de zinc, tantôt un alliage de cuivre et d'étain en proportions variables, tantôt enfin le cuivre proprement dit.

Voyons si ce que nous venons de dire se confirme par le témoignage môme des anciens.

Lorsque l'on calcine dans un fourneau certains minerais de cuivre et de fer, assez abondamment répandus dans la nature, il se forme, sur les parois de la cheminée, des dépôts grisâtres, quelquefois en quantités tellement considérables qu'ils finiraient par obstruer le fourneau, si on n'avait pas soin de les détacher de temps en temps avec des ringards. Ces dépôts (oxyde de zinc impur), qui portent le nom de cadmies, sont connus depuis fort longtemps. Là cadmie provenant des fourneaux de l'île de Chypre passait pour la meilleure (1).

Les Grecs et les Romains connaissaient également la calamine, qu'ils appelaient cadmie naturelle.

« La cadrate, disent Dioscoride et Pline (:2), est un produit qui se Miblime par l'action combinée du soufflet et de la flamme, et qui. en raison de sa légèreté, s'attache aux parois des fourneaux. Celle qui se trouve à l'ouverture supérieure de la cheminée s'appelle capniti* (de xawvoç, vapeur), à cause de sa grande légèreté ; celle qui est attachée à la partie moyenne du fourneau se nomme botrytis (de poTpu<, grappe), pour rappeler la forme sous laquelle elle se présente; elle est plus lourde que la précédente et plus légère que la troisième espèce, appelée plakitis (de tùA\, croûte), qui adhère à la partie inférieure des parois de la chemi-

1, Pline, Hixf. nat., xxxiv, 22 (édit. de la Collection «le Lemaire). ").) Dioscorid., Mat. med.f v M. Pline, Hist. nat., xxmvi, V).. Ce pas- **#•> <V (Mine est, pour ainsi dire, la reproduction littérale de celui de Dioscoride

née ; c'est un corps poreux comme la pierre ponce. Cette dernière espèce porle le nom â'onykitis lorsqu'elle est bleue au dehors, et qu'elle offre intérieurement les taches de l'onyx; elle se non. me ostrakitis lorsqu'elle est d'un aspect noir et sale. »

Ces distinctions, fondées en réalité, mais que nous trouverions aujourd'hui insignifiantes, avaient anciennement une grande valeur. Ainsi, la cadmie bolrytis était uniquement réservée au- traitement des maladies de l'œil. L'espèce, appelée plakitis, était exclusivement employée contre les maladies de la peau, et comme un moyen de faciliter la cicatrisation des plaies (i).

On se servait de la cadmie, non-seulement pour des usages médicinaux, mais encore, et c'est là ce qu'il importe de noter, pour la fabrication de l'airain (aes, yaXxdç). En voici la preuve :

Pline dit {Hist. nat., xxxiv, 22) : « La pierre dont on fait l'airain, et qui est utile aux fondeurs, se nomme cadmie. » — C'était la cadmie naturelle ou la calamine. Le même auteur remarque ensuite que la cadmie qui se dépose sur les parois des cheminées (cadmie artificielle) peut également servir à la fabrication de l'airain, mais qu'on l'emploie plus particulièrement en médecine.

D'un autre côté, Dioscoride ( Mat. med.., v, 84) nous donne en quelque sorte l'analyse de l'airain, en affirmant que la cadmie se produit pendant la calcination de l'airain, qu'elle s'attache sur les parois de la cheminée, etc. En effet, le zinc, étant volatil, devait, par l'action delà chaleur, se séparer du cuivre, qui est fixe. Ainsi, il demeure bien établi que les anciens faisaient de Y airain avec du cuivre et du zinc; leur airain était donc une espèce de laiton. Mais on se demande alors comment ils appelaient le cuivre? Eh bien ! ils l'appelaient également airain (ses). « L'airain, dit Pline, se retire aussi d'une autre pierre, appelée ckalkitis (pyrite de cuivre) , qu'on rencontre dans l'île de Chypre (2). Mais Vaurichdlque , ajoute-t-il, obtint bientôt, par sa beauté, tous les suffrages, et remplaça généralement l'airain de Chypre.» Cet airain de Chypre, que Pline appelle ailleurs (.3) cypriwn, d'où vint plus tard le nom decuprum, cuivre, était employé pour la coloration des verres. C'est avec ce môme cuivre que

( l).PIine, Hist. nat., xxxiv, 23.

(2) Hist. naU, xxxiv, 2.

(3) Ibid., xxxvi, 28.

l'on imitait sur les statues la couleur rouge des robes prétextes (1). Le nom de cyprium ou A'œs cyprium (airain de Chypre) ne parait avoir définitivement fait place à celui de cuprum (de KuTrpoç, Chypre) que vers la fin du troisième siècle de notre ère (2).

Maintenant, qu'était-ce que Vaurichalque ou orichalque dont parle déjà Platon (3) , et que les anciens estimaient, à cause de sa beauté, au-dessus de l'airain de Chypre, ou du cuivre (4)? La réponse, nous la trouvons dans Festus qui dit : « Pour faire de Vaurichalque^ on projette de la cadmie sur de l'airain (cuivre) (5). » Ainsi , l'aurichalque était aussi une espèce de laiton ou. de cuivre jaune.

Passons à une autre signification du mot œs. « L'airain (œs) qui sert, dit Pline, à faire des statues ou des tables, se fait en ajoutant douze livres et demie de plomb argentaire (plumbum argentarium) à cent livres de cuivre en fusion (6). »

Or, le plomb argentaire est, non pas du plomb contenant de l'argent, mais un alliage de plomb et d'étain. Car Pline lui-même remarque, un peu plus loin, que Ton sophistique rétain (plumbum album) en faisant fondre ensemble parties égales d'étain et de plomb, et que Ton appelle cet alliage plomb argentaire (7). — l& plomb argentaire était donc un alliage assez semblable à l'alliage connu aujourd'hui sous le nom de soudure des plombiers. Il est probable que, dans beaucoup de cas, le plomb argentaire était réellement de l'étain ; car on n'avait alors aucun moyen de distinguer chimiquement ce métal de ses alliages.

a II existe, continue Pline, une autre espèce d'airain (œs) appelée airain de forme (formalis temperatura œris), qui prend facilement la couleur qu'on appelle grécanique ; cette espèce d'airain est un alliage de 100 parties de cuivre, de 10 parties de plomb, et de 5 parties de plomb argentaire (8) ». — C'était là notre bronze ordinaire.

(1) Pline., xxxiv, 20.

. (2) Spartien (qui vivait vers 290) dit, dans la Vie de Caracalla : Cnncelli ex xre vel cupro.

(3) Critios, Dialog.

(4) Piaule, in Milit.,act. 3, se. i, y. 64 : Cède tresmihi homines aurichaho contra, cum istis moribus.

(5) Cadmea terra in œs conjïcilur, ut fiât aurichalcum.

(6) Hist. nat.t xxxiv, 20.

"(7) Ibid., xxxiv, 48. — Hoc argentarium se. plumbum appellant. (8) Hist. nat.j xxxiv, 20.

110 IirSTOIltE DE LA CHIMIE.

Enfin V airain de Corinthe, si célèbre dans toute Pantiquilé, et que l'on estimait au poids de l'or, était un alliage de cuivre, d'or et d'argent, composition indiquée par Pline (1).

En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient les différents alliage de cuivre, de zinc, de plomb et d'étain. Les mois ;i?.ç et /«Àxo; signifient tantôt laiton, tantôt bronze, et môme quelquefois cuivre. \/auri chai que, qui veut d'ire or-cuivre, parait avoir été le même alliage que celui qui est connu aujourd'hui sous le nom de chrysochalque ou chrysovale (or-cuivre).

Nous avons vu plus haut que l'airain servait autrefois à peu près aux mêmes usages qu'aujourd'hui le fer ou l'acier. Il faut donc admettre'quc l'on connaissait aussi la-trempe du bronze, comme nous l'apprennent en effet les commentateurs grecs d'Hésiode et d'Homère , Proclus et Eustathe. Pour la culture des terres, dit Proclus, les anciens se servaient du cuivre, comme on emploie aujourd'hui le fer; mais, le cuivre étant mou de sa nature, ils le durcissaient par une sorte de trefnpe (M vw

3sCpTÇ GTEppOTCOlOUVTEÇ (2).

Eustathe confirme le témoignagne de Proclus, en disant que l'on trempait l'airain lorsqu'on voulait s'en servir au lieu du fer (3).

Forest. dans son Voyage à la Souvcllc- Guinée, rapporte que les habitants de la cote occidentale de celte contrée sont armés de zagaies, d'arcs, de flèches, et même d'épées de cuivre (bronze), et que le fer leur paraît inconnu (\).

<i. Pearson, ayant analysé des hallebardes et d'autres instruments tranchants d'origine celtique, les a trouvés composés d'un alliage dans lequel l'étain entrait de JO à 14 pour J00 (5).

D'autre part, il résulte des expériences de Darcel : i° que le bronze rougi au feu et plongé dans l'eau froide est amolli d'une manière très-sensible, ce qui permet de le travailler sur le tour, de réparer a l'outil l'irrégularité des pièces moulées, de Tétendre sous le marteau, enfin de le dresser avec la lime et de |e polir avec la pierre, qui est une espèce de sléatite ; 2° que le

(1) Hist. iVfl/., xxxiv, 3.

(2) Comment, ad vers, lleslod., Opéra et dies, 142.

(3j'JVj /a/.xoû, Ô7rr,vi'xav Et; atïr.prj y.pstav, èC»t:tsto. Comment, ad vers, no, Jiv. i, lliad.

(à) Annales de chimie, xxm, 150.

bronze, chauffé au rouge et refroidi dans l'air, devient dur, mais aigre et cassant.

Les ouvriers terminaient probablement leur opération en chauffant de nouveau les pièces de boonze amollies par l'immersion; et, en les laissant refroidir dans Pair, ils leur donnaient un certain degré de dureté. C'est par ce second procédé, le refroidissement dans l'air, qu'ils parvenaient à rendre tranchants les épées et les couteaux de bronze (I). — Voilà comment les peuples primitifs étaient parvenus à faire servir le bronze aux usages auxquels nous employons le fer, métal dont l'apparition dénote déjà un degré de civilisation plus avancé.

Métallurgie. — Exploitation de* mine*.

Dans toute l'étendue de l'empire romain , les mines étaient exploitées par des fermiers de l'État (pvblicani), qui, réunissant en commun leurs capitaux, appelaient à leur aide des hommes spéciaux, des inspecteurs ou des ingénieurs des mines (2). Ceux-ci traçaient aux mineurs la voie qu'ils devaient suivre, et indiquaient les filons à exploiter. Les ouvriers occupés au travail des mines étaient des esclaves ou des repris de justice, que les chefs menaient à coups de fouet (3). Le nombre de ces malheureux devait être très-considérable; car Pline rappelle une loi censorienne qui défendait d'occuper plus de cinq mille esclaves pour le service des mines; c'est ce nombre que les fermiers de l'État employaient dans un seul petit canton du territoire de Vcrceil (A). Cette loi peut nous donner en même temps la mesure de l'importance de cette branche d'industrie chez les Romains. Les mines des Gaules et de l'Espagne étaient parliculièrcment le but de leurs entreprises. Excités par l'espoir d'une fortune rapide, les citoyens romains y accouraient en foule, à peu près comme seize siècles plus tard, par une singularité du destin, les descendants des Ibères allaient à leur lour se rendre en Amérique, attirés par la soif de l'or.

(t) Métn. «le l'Acad. des inscript., toi. vm (I827j.

(2) *K?tfftrpcéTE; TOtt; (UTaXXixaï; toyva'w;. Diodore de Sicile, v. 30.

(3) Diodore de Sicile; tbid.

(k) 'jyifti'Nflf.f'ftxwi, 21-

La condamnation aux travaux des mines équivalait à un arrêt de mort; car on n'ignorait pas que ces travaux devaient, dans un bref délai, mettre un terme à la vie (I).

On savait qu'il existait, dans les souterrains, des airs irrespirables, qui éteignent les lampes en môme temps que la vie de l'ouvrier mineur ; on connaissait ces mofettes qu'on attribuait, au moyen âge , à l'influence des démons. On cherchait à en prévenir les effets par des courants d'air, par des espèces de ventilateurs établis dans les ruelles souterraines.

Pline a tracé un .tableau éloquent de ce genre de travail, auquel les Romains paraissent avoir été de bonne heure initiés (2).

« On creuse, dit-il, sous les montagnes, des espaces immenses éclaiçés par la lumière des lampes. Les jours et les nuits se confondent; car on n'aperçoit la lumière du soleil qu'au bout de plusieurs mois. Ces mines portent le nom d'arrugies (3). Qu'arrive-t-il? Les ruelles, pratiquées sous terre, s'abîment tout à coup sur ceux qui les construisent. Et les voilà de nouveau occupés à reconstruire des voûtes pour soutenir des montagnes près de s'écrouler. Dans tout ce travail , on rencontre <Jes carrières de silex. On les fait éclater par le feu et le vinaigre. Mais comme lès mineurs seraient suffoqués par la vapeur et la fumée, on brise la roche à coups de marteau, et on la réduit en fragments d'environ cent cinquante livres, que les ouvriers chargent, jour et nuit, sur les épaules, et se les passant de proche en proche à travers les ténèbres; car ceux qui occupent l'entrée de la mine voient seuls le jour. Si la roche de silex a trop d'épaisseur, on creuse tout autour un corridor en pente. Toutefois le silex passe pour être plus facile à percer qu'une certaine terre composée d'une espèce d'argile et de gravier, qu'il est presque impossible d'entamer (4). On l'attaque avec des coins de fer et des maillets.

(1) Sil. Italicus, lib. i, v. 231. « L'avare Asturien, après avoir déchiré les enrailles de la terre, s'y enfonce profondément, et n'en sort qu'avec un visage pâle et livide, dont la couleur le dispute à celle de l'or qu'il rapporte de ces gouffres ténébreux . »

(2) Pline, Hist nat.* xxxm, 21.

(3) Arrugix, de ruga, ride, sillon, ruHle. On dit encore aujourd'hui les rues d'une mine.

(4) Ibid. Terra ex quodam argillx génère, glarex mixta y prope inexpugnabilis. — On se tromperait étrangement si l'on voulait toujours prendre les mots silex, argilla, calx, etc., dans le sens qu'ils ont aujourd'hui. Ces mots avaient, chez les anciens , une signification très- vague, et qui ne s'appliquait pas

PREMIÈRE EPOQUE. il3

Rien n'est plus dur, si ce n'est la soif de l'or, qui est plus dure encore (auri famés durissima) . Le travail étant achevé, on coupe le soutènement des voûtes :1a chute prochaine s'annonce par un signe qu'aperçoit seul celui qui fait sentinelle au sommet de la montagne. Il crie et frappe aussitôt, pour faire retirer tous les travailleurs; lui-même fuit en toute hâte. La montagne brisée tombe et se disperse en mille éclats, avec un fracas qu'aucune expression ne saurait rendre. Les mineurs, victorieux, contemplent avec satisfaction la nature qui s'écroule. Cependant ce n'est peutêtre pas encore là de l'or, et ils ont fait tous ces travaux sans être sûrs d'en rencontrer. »

Le même écrivain résume par ces mots toutes les opérations du métallurgiste : «Le minerai (quod effusum est) est bocardé (tunditur), lavé, moulu, chauffé et forgé. »

Voici comment Diodore de Sicile s'exprime, d'après Agatharchide, sur la manière dont les mines d'or étaient exploitées en Egypte :

« Les contrées de l'Egypte voisines de l'Ethiopie et de l'Arabie sont riches en mines d'or, dont l'exploitation coûte beaucoup de travail et de dépenses. C'est un minerai noir, marqué de veines blanches et de taches resplendissantes. Les chefs de l'entreprise emploient un très-grand nombre d'ouvriers, qui sont tous ou des criminels condamnés , ou des prisonniers de guerre; on y appelle même tous les parents des condamnés, lorsque le nombre des ouvriers est insuffisant. Ils travaillent jour et nuit, sans relâche, et sous la surveillance de soldats barbares, parlant des langues différentes de celles des mineurs, afin qu'ils ne puissent être gagnés ni par des promesses ni par des prières. — Celui qui distingue les veines d'or se place à la tête des ouvriers, et leur désigne l'endroit à fouiller. Les rochers sont brisés, non par les moyens de l'art, mais par des coins de fer. Les mineurs suivent, dans leurs travaux, la direction des filons métalliques, et sont éclairés par des lumières dans les souterrains obscurs. Les roches sont amenées au dehors, pilées, et réduites en petits morceaux.

« Jamais les ouvriers ne chôment ; on les excite sans cesse au

toujours aux mêmes objets. Ainsi, le silex de Ptine, que l'on attaquait avec du vinaigre, n'était pas de la silice, qui est complètement inattaquable par cet acide, mais c'était probablement une roche calcaire, de la chaux carbonatée; et la terre qu'il appelle inexpugnable élait une roche siliceuse ou granitique,

travail par de mauvais traitements et par des coups de fouet. Les enfants mêmes ne sont pas ménagés : les uns sont chargés d'apporter les blocs de pierre, les autres de les briser en morceaux. Ces morceaux sont repris par des ouvriers plus âgés (ayant plus de trente ans), pour qu'ils les pilent dans des mortiers de fer. Les fragments, ainsi piles, sont ensuite moulus dans des moulins à bras, qu'on fait tourner par des femmes et des vieillards. ïl y en a deux ou trois pour chaque moulin. Il est impossible de décrire les souffrances de ces malheureux : exposés tout nus au froid et à la pluie, on ne leur laisse aucun repos ; il n'y a aucun sentiment de commisération, ni pour la femme débile, ni pour le vieillard sur le bord du tombeau; il n'y a aucun égard pour le malade en proie au frisson de la fièvre ; on les frappe tous indistinctement à coups redoublés, jusqu'à ce qu'ils expirent à la peine, sur le lieu même de leur travail. »

Détournons les yeux de cet horrible tableau : il fait honte à l'humanité, et ne rappelle malheureusement que trop la conduite tenue plus tard par les Espagnols dans le Nouveau Monde, et toujours pour ce même métal.

Enfin Diodore ajoute que ce procédé est très-ancien, et qu'il a été inventé par les premiers rois d'Egypte (1).

Après avoir ainsi réduit la mine en poudre, on retendait sur des planches larges et un peu inclinées ; on y faisait ensuite arriver un courant d'eau, destiné à entraîner les matières terreuses et à séparer l'or arrêté par son poids. Les ouvriers employés à ce travail répétaient plusieurs fois cette opération ; ils frottaient pendant quelque temps la matière entre leurs mains, puis ils l'essuyaient avec de petites éponges, pour achever d'enlever les impuretés que l'eau seule n'aurait pu entraîner. Par ce moyen la poudre d'or devenait nette et brillante (2).

Ainsi l'extraction de l'or était fondée sur le procédé de lavage que l'on emploie encore aujourd'hui.

L'extraction de l'argent (natif) était basée sur la même méthode.

Les auteurs grecs et latins ne nous ont laissé aucun détail

(1) Diodore de Sicile, iv, Il et 12 (t. i, p. 193 de notre traduction, 2e édit.). Comp. Pline, xxxm, 21.

(2) Hippocrate avait déjà connaissance, plusieurs siècles avant Diodore, des procédés de lavage employés en Egypte. Hippocrate, de Vict. rat., i : g&uaCov

csvaÇovxai, xontouai, itXvvovçt, T^xovrt itvpi.

PREMIÈRF ÉPOQUE. 115

précis sur l'exploitation des minerais de fer, de cuivre, de plomb et d'étain.

Alliages d'or, d'argent et de cuivre. — Moyens de purification. — Coupellation.

Les anciens savaient que l'or et l'argent ne se rencontrent que rarement dans la nature à l'état de pureté. L'or natif contient presque toujours une certaine quantité d'argent. L'or pur était appelé ^pusoç dkrupcx;, or sans feu, c'est-à-dire or qui n*a pas besoin de passer par le feu pour être pur. On trouve en Arabie, ditDiodore, des morceaux d'or apyre^ d'une belle couleur de flamme et de la grosseur d'une châtaigne (1).

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que, comme nous, ils employaient le plomb pour purifier ou affiner ces métaux. C'est d'eux-mêmes que nous le savons.

« Les fondeurs, dit Àgalharchide, après avoir reçu , au poids et à la mesure, une certaine quantité de minerai d'or, le déposent dans un vase de terre; ils y ajoutent du plomb proportionnellement à la quantité d'or (2), avec une addition de sel, d'un peu d'étain et de son d'orge ; ensuite ils recouvrent le creuset d'un couvercle qu'ils lutent exactement ; enfin, ils exposent [e creuset à un feu de fourneau pendant cinq jours et cinq nuits, sans discontinuer. Après ce laps de temps, ils laissent refroidir la matière. Alors on voit apparaître l'or très-pur, et sans la moindre trace des substances étrangères qu'on y avait ajoutées. Le métal a perdu un peu de son poids (3). »>

Cette opération était une véritable coupellation : tous les éléments du procédé s'y retrouvent, sauf l'étain et les grains d'orge, dont nous ne voyons pas trop aujourd'hui la nécessité.

Ce qui doit surtout fixer notre attention, c'estle soin qu'on avait déjà alors de proportionner la quantité de plomb à celle de l'or qu'il s'agissait de purifier. N'était-ce pas là un procédé d'inquartation? L'orge, qui, comme toute matière riche en carbone, a la

(1) Diodore de Sicile, m, 13 (t. i, p. 195 de notre traduction ).

(2) MiÇavre; 8è xarà tôicXyjOo; àvaXoyov [wXuêSov. Diodore, m, 13 (t. il p. 205 de l'édition bipontine).

(3) OÀt-pi; àrcovata; yeYevïipivY);. lbid.

propriété de revivifier les métaux en les désoxydant, était sans doute employée comme l'emblème de la purification et de la résurrection. On sait combien l'influence des dogmes religieux était grande dans l'antiquité. Le sel , comme Porge, avait une valeur symbolique.

L'or, ainsi purifié, s'appelait or obryze (aurum obryzum), c'està-dire de l'or plusieurs fois passé au creuset (1). L'opération elle-même s'appelait obrussa (2), que nous pourrions traduira pur coupellation. Suétone raconte, dans la vie de Néron, que cet empereur exigeait que les impôts lui fussent payés en or a qui eût passé par l'épreuve de l'obrussc» : exigit aurum ad obm~ sam. Pline lui-même nous apprend d'ailleurs que l'essai de l'or p îr le feu s'appelle obrussa.

L'opération de Yobrusse paraît être assez ancienne; car Hérodote parle déjà (3) d'or calciné, par opposition à l'or blanc, qui était un alliage d'or et d'argent, appelé electrum (4).

V electrum (^XsxTpov) signifie, chez les anciens, deux choses bien différentes : d'abord l'électrum proprement dit, c'est-à-dire V ambré jaune ou le succin, qui est une substance organique (espèce de résine fossile); en second lieu, un alliage d'or et d'argent, comme nous l'apprend Pausanias (lib. i) : àXXo jjXsxxpov, àvapefjuYtAÊvoç la-rlv ^pyupco xpuaoç, « il existe un autre electrum, qui est un alliage d'or et d'argent. » Comp. Pline, xxxin,23 : « Tout or est allié d'argent; la proportion seule varie : c'est quelquefois la dixième, la neuvième, la huitième partie du poids. Lorsque la proportion de l'argent est d'un cinquième, l'or perd son nom, il s'appelle electrum (5). »

Les Grecs et les Romains avaient-ils un procédé particulier pour séparer l'or de l'argent, soit dans les alliages naturels, soit dans les alliages artificiels de ces métaux? La simple coupellation ne suffisant pas pour en obtenir le départ , il est permis de croire

(1) IIoXXgcxi; é<|nrj8èv <*><rce YÉveaôai 66puaov. Scholiaste ad Tliucyd., lib. il, fol., p. 106, edit. Duker. — Conf. Heiodot., lib. î, p. 19 (édiî. H. Sleph.).

(2) Cic. in Bruto. — Sénèque, epist. 13, 1 et 2.

(3) Lib. i, pag. 19 (éd. II. Steph.).

(4) Odyss. iv, 71.

(5) Un auteur italien , Cortinovis (Opuscoli scelti salle scienze, etc. Milano, 1760, in-4°), a cherché à prouver, dans une savante dissertation, que le platine était connu des anciens sous le nom d'electrum.- Les raisons qu'il en donne ne sont pas concluantes.

PREMIERE EPOQUE. i ! 7

qu'ils connaissaient effectivement le moyen de séparer l'argent de l'or par la voie sèche, moyen qui était autrefois employé, sous le nom de cément royal, dans plusieurs monnaies de l'Europe (4).

En décrivant le mode d'exploitation des mines hispaniques, Strabon rapporte qu'après avoir fait passer le minerai au feu, il en résultait un mélange d'or et d'argent ( fxfyfxa e^ovtoç àpyupou xat Xpuffoïï), qu'on faisait subir à ce mélange une nouvelle calcination, que l'argent était alors détruit ou brûlé (xbv (xàv ofpyupov d7toxats<jôat), et que l'or restait pur au fond du creuset (tov U yjpuabv foco-

fiéveiv) (2).

" D'après ce passage, il est évident que les Espagnols savaient séparer l'or de l'argent, bien que Strabon, qui était, avant tout, géographe, n'indique pas le moyen dont ils se servaient.

Mais Pline supplée ici en quelque sorte au silence de Strabon.

« On met, dit-il, avec l'or, dans un vase de terre, deux parties de sel commun, trois parties de misy (3), et de nouveau deux parties d'un autre sel, et une partie d'une pierre appelée schiste (terre argileuse); on expose ce vase à l'action du feu : le mélange s'empare alors de tout ce qui est étranger à l'or, qui demeure pur (4). »

Nous enregistrons ces paroles de Pline : elles sont d'une haute importance pour l'histoire de la chimie. Car un mélange de sel commun {chlorure de sodium), de vitriol {sulfate de fer ou décilitre) et d'argile {alumine), produisait, sous l'influence de la chaleur, une réaction, de laquelle devrait résulter un des acides minéraux tes plus énergiques , Vesprit de sel , appelé aujourd'hui acide chlor hydrique.

Quel était cet autre sel que l'auteur ne nomme pas? Si c'est le nitrate de potasse, les Romains auront connu Veau régale. Or la vraie chimie ne date que de l'emploi bien établi des acides minéraux, qui sont les véritables dissolvants des métaux.

Dans l'opération que nous venons de rapporter, l'acide n'était

(1) Recherches sur la métallurgie des anciens, par Louis Savot , chap vin. Dans le Recueil des Anciens minéralogistes de France, par Gobet, t. n ; Pans 1779, 8.

. (2) Strabon, lib. m, p. 146, édit. Casanb.

(3) Le misy était, selon toutes les probabilités, le sulfate de fer ou de cuivre.

(4) Torretur cum salis gémi no pondère , triplici myseos; et rursum cuin duabus salis portionibus et ana lapidis, quem schiston vocant. H. N. xxxm, 24.

i18 H1ST0JRE DE LA CHIMIE.

point isolé; mais l'action était la même : en réagissant sur l'argent, on opérait le départ du métal (à l'état de chlorure). C'était là tout le but que Ton se proposait d'atteindre.

La matière ainsi séparée, que Strabon appelle pierreuse et vitrifiée, et qui plus tard reçut le nom de lune cornée, ne parait avoir été primitivement d'aucun usage. Peut-être, par une fausse analogie, était-on conduit à penser que l'argent était brûlé et irrévocablement réduit en cendre , comme le bois qui brûle dans la cheminée. Rien n'a été plus funeste au progrès delà science que des théories fondées sur de fausses analogies.

Cependant la métallurgie était, au temps de Strabon, dans un état assez avancé; car cet auteur nous apprend que (i) : o 11 y avait autrefois dans l'Attique des mines d'argent très-riches, qui sont aujourd'hui délaissées. Ceux qui font maintenant fondre les scories et le résidu qu'avaient laissé les anciens obtiennent une quantité notable d'argent ; ce qui prouve qu'ils n'avaieftt pas une grande expérience du travail des fourneaux (twv dpx«(wv âirelpMç xotfJtivEuovTOiv ). »

Le fourneau de fondeur s'appelait en grec xajxtvoç, en latin caminus ou fornax. Pline y distingue les côtés (latera), le dôme (caméra) , et la bouche (os). Il est assez difficile de déterminer exactement la forme de ces fourneaux. Tout ce qu'on peut assurer, c'est qu'elle variait beaucoup , suivant les lieux, ou plutôt suivant la nature du minerai qu'on avait à exploiter : fornacum maxima differentia est (2). La forme de quelques loupes ou culots ' de fonte, trouvés dans quelques monuments romains, nous permet de croire que leurs fourneaux ressemblaient à peu près à ceux dont on fait encore usage, pour l'extraction du fer, en Catalogne et dans une bonne partie dçs Pyrénées (3).

Monnaies*

L'or, l'argent et le cuivre, voilà les métaux qui servaient de temps immémorial à la fabrication des monnaies et des médailles.

(1) Lib. îx, p. 399, édit. Casaub.

(2) Pline, xxxiv, 4t.

(3) Ameilbon, dans le t. xlvi des Mém. de VAcad. des inscriptions ,. p. 513.

Les anciens habitants de la Grande-Bretagne (1), les Clazoméniens (2), les Lacédémoniens et les Byzantins ont aussi employé le fer à cet effet.

Aristote et Pollux rapportent que Denis, tyran de Syracuse, fil battre de la monnaie d'étain. Il parait môme que les plumbti nummi, traduits ordinairement par monnaies de vil prix, étaient de véritables monnaies de plomb. Ce qu'il y a de certain, c'est que , sous le règne de Septime Sévère , la monnaie de cuivre contenait une quantité notable de plomb en alliage (bronze) (3). Quant à la monnaie d'argent, elle paraît avoir toujours été exemple de plomb ; car ce métal, allié avec l'argent, rend celuici aigre et cassant , à moins que l'un de ces métaux ne dépasse de beaucoup l'autre dans les proportions employées.

Les monnaies de l'antiquité grecque et romaine étaient faites avec des alliages naturels , avec l'or et l'argent tels qu'ils étaient extraits de leur minerai par les procédés alors connus. Aucune loi n'avait fixé le titre de la monnaie, c'est-à-dire la quantité d'or ou d'argent pur qui doit entrer dans la composition d'une pièce monnayée d'un poids et d'une valeur déterminés. Les petites quantités d'or et de cuivre qu'on a trouvés dans des monnaies d'argent, frappées pendant la république de Rome ou sous le règne de Philippe dô Macédoine, sont purement accidentelles, et tout aussi variables que l'argent et le cuivre dans les monnaies d'or.

L'or et l'argent, aussi purs que les procédés alors connus permettaient de les obtenir, devaient, à cause de leur moins grande dureté, présenter l'avantage d'une manipulation facile, en se laissant mieux lamjner sous le marteau, et en recevant plus aisément l'empreinte de l'effigie et de l'exergue.

A mesure qu'on s'éloigne des beaux temps de Rome et d'Athènes, et que l'on se rapproche de la chute de l'empire romain, on observe que le titre des monnaies est d'abord déterminé par

(1) César, B. G.% v, 12.

(2) Arist, liv. n Œcon.

(3) L. Savot ( Discours sur les médailles antiques. Paris, 1627, 4°) dit : « Ceux «jui en sont curieux les mettent dans le feu, et ne voyent point qu'il en sorte aucun plomb ou estain auparavant le temps du dit Septimius, mais bien et Tort visiblement de celles qui ont été fabriquées du depuis , desquelles on voit suinter et sortir par petites goutte* le plomb en divers endroits, quand elles ont senti un peu l'ardeur du feu. »

des lois spéciales, mais que ces lois font bientôt place à la volonté arbitraire des empereurs, qui, pour conserver leur trône et souvent leur vie, se faisaient faux monnayeurs. Ils y cherchaient les moyens de satisfaire les passions d'un peuple blasé, et les caprices d'une milice indisciplinée qui disposait en souveraine du sceptre de l'empire. C'est ainsi que nous verrons, au moyen âge, les rois souventrecourirau faux monnayage pour combattre l'esprit d'indépendance des grands vassaux. On peut donc établir en règle que la dégradation des monnaies est en raison directe de la décadence des mœurs. L'empire romain nous en offre l'exemple le plus éclatant. Voici quelques détails à l'appui de notre opinion.

Monnaies grecques de 600 an* avant J.-C.

Parmi les plus anciennes monnaies de la Grèce que l'on conserve dans les médailliers de nos musées, on remarque une monnaie de Crotone. On suppose qu'elle a été frappée 600 ans avant l'ère chrétienne. Cette monnaie est d'argent, épaisse, rude au toucher et imparfaitement arrondie.x Son poids est 113 gr. 64.

Composition : Argent 109,50

Cuivre 1,0

Or 0,13

Perte 3, 0

C'est donc là une monnaie en argent presque chimiquement pur (1).

Les statères d'or de Philippe de Macédoine, père d'Alexandre le- Grand, sont, d'après les analyses de Patin et de Fabroni, composées de 0,979 d'or et de 0,021 d'argent. Ce titre est à peu près celui de l'or natif, c'est-à-dire tel qu'il se rencontre dans la nature. Les mines du montPangée fournissaient annuellement pour la valeur de 5,229,000 fr. d'or. C'est de là que Philippe tira le levier le plus puissant pour l'exécution de ses desseins politiques (2).

(1) Voy. Thomson, Annales de chimie, lxxi, 113.

(2) Du temps d'Hérodote (vers 500), l'or s'échangeait en Grèce contro seize fois son poids en argent. Plus tard, du temps de Socrate, il ne valait plus en argent que douze fois son poids ; et cette diminution de la valeur de Por doit être attribuée aux sommes versées toujours en or par les rois de Perse, pour cor-

D'Arcet donne l'analyse d'une monnaie antique, composée d'un alliage probablement dû au traitement incomplet d'un minerai particulier (1). Cette monnaie a fourni à l'essai :

Argent 36«

Or 184

Cuivre 448

Il n'est pas probable, ajoute judicieusement d'Arcet, qu'une loi monétaire ait exigé un alliage aussi compliqué, surtout à une époque où les moyens d'analyse ou d'essai ne consistaient qu'en méthodes approximatives. Archimède n'eût pas appliqué les lois de la pesanteur spécifique à la détermination du titre de la couronne d'Hiéron, s'il eût pu se servir d'un moyen plus exact.

Monnaies de 200 ou 300 ans avant J.-C.

Denier romain frappé du temps de la république. Poids : 60 gr. 06.

Argent 59,68

Or 0,29

Cuivre 0,09

C'est là à peu près la composition de quelques espèces d'argent natif.

En jetant un coup d'œil sur le tableau suivant, on pourra se convaincre que la dégradation des monnaies allait en augmentant avec la décadence de l'empire romain.

Monnaie de Vespasien. Poids : 3gr,,0i.

(An de J.-C. 69.)

Composition : Argent 2,431

Cuivre 0,539

Or 0,020

Étain des traces.

rompre les républiques grecques. Vers l'an 300. le rapport de l'or à l'argent, en Grèce, n'était plus que de un à dix. ( Letronne, Considérations sur les monnaies des Grecs et des Romains.) (1) Annales de Chimie, lxxii, 50.

Monnaie de Trajan. Poids : 2*T\8.

(An de J.-C. 98.)

Composition : Argent a 2,455

Cuivre 0,341

Étain. )

Or...i °'004

Monnaie d'Adrien. Poids : 3«r*,47.

(An de J.-C. 117.)

Composition : Argent 2,808

Cuivre 0,661

Élain. j

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