CHIMISTES ARABES
Les Arabes s'étaient plus occupés de médecine et de pharmacie que de chimie proprement dite.
C'est particulièrement sur la préparation des remèdes qu'ils avaient fixé leur attention; et, à cet égard, ils ont rendu de véritables services, comme l'attestent les noms chaldéens arabisés, tels que alcool (vjiot) (1), alkali (2), borax (3), élixir (4), laque (5), depuis longtemps introduits dans la nomenclature.
En dépit du Koran, qui interdit formellement les pratiques de la magie et de l'alchimie, les Arabes embrassèrent avec ardeur les doctrines mystiques de l'art sacré et de la philosophie néoplatonicienne, dont Geber ou Djaber fut, vers le milieu du huitième siècle , un des plus zélés propagateurs.
Pour les Arabes, l'alchimie était l'art de transmuter les métaux, de faire de l'or et fie trouver la panacée universelle. Ils disputèrent, comme le firent plus tard les alchimistes de l'Occident , pour et contre la réalité de cet art. Parmi ceux qui soutiennent la réalité de l'alchimie, on remarque El-Rasi et
(1) Le mot alcool signifie quelque chose qui brûle, du chaldéen, nSp» brûler, torréfier. Alcool est donc à peu près synonyme de aqua ardens (eau ardente) et de Ttu? (»yp6v (feu liquide).
(2) Ce mot vient également de la racine chaldéenne nSp brûler, torréfier, parce que l'alcali s'obtenait par la combustion du bois el la lixiviation des cendres.
(3) Ce mot dérive de BTQ (borak) blanc.
(4) De id3 ( kesir,el-kesir), essence.
(5) De ^b (lakh)9 résine, laque.
Ebid-Durr. Au nombre des sceptiques, on place Ibn-Sina, Al- Kendi, l'adversaire d'El-Rasi, Ben-Yeiim, l'antagoniste d'Ebid- Durr. Mais le plus célèbre des philosophes hermétiques , c'est Geber, que Ton peut, à juste titre, considérer comme le restaurateur de la science.
Les plus anciens ouvrages que les Arabes prétendent avoir reçus des Indiens, des Égyptiens, des Perses et des Grecs, sont les livres alchimiques des brahmines, Bojunol-Brehmen, c'està-dire Démonstrations des brahmines, tels que le traité (rissah) de Dsjamasp, vizir d'Erdeshir, l'épître d'Hermès Trismégiste à son fils Thaut , les traités d'Aristote , d'Agathodémon, d'H'éraclius et desNabathéens, traduits par Ibn-Wachije (1).
Après Djafar, le maître de Chaled ben Iesid, on cite Medschriti Toghradji, auteur d'un poëme alchimique, dont Pococke a donné la traduction 2), et Dschildegi, le dernier des grands alchimistes (3).
Dschildegi réunit cinq livres anciens en un seul, sous le titre : la Lanterne pour la science de la clef (Al-?nissbah fi ilmol miftah). Il annonce dans la préface que ces cinq livres renferment l'esprit des trois mille livres de Djafar, et celui-ci l'esprit des cinq. Il donne l'histoire des alchimistes du huitième siècle de l'hégire (quinzième siècle ), dans un ouvrage intitulé le Lever de la lune sous la présidence des parcelles d'or. Ce titre mystico-astrologique laisse deviner en quelque sorte le contenu de l'ouvrage.
Les Arabes étaient les légitimes successeurs des néoplatoniciens. Grâce à la trempe de leur esprit, ils devaient pousser jusqu'à l'excès le symbolisme mystique des philosophes d'Alexandrie. Ils appelaient l'alchimie la science de la clef (ilmol miftah) 9 la science de la balance, la science de la pierre philosophale, la science de K. (initiale de Kimia), la science de M. (initiale de Misan, balance). Enfin il y a des ouvrages intitulés : livre de la source, livre de l'abondance , livre de la combustion, traité de Vèlixir, etc. (4).
(1) Voy. Hammer, dans Encyclop. der Wissenschaften (Encyclopédie des sciences) deErsch etGruber; Lips., 1819, 4.
(2) Carmen, éd. Pococke, 8; Oxon., 1661.
(3) Albulfaradje, Hist. dynast., édit. Pococke. — J. Léo, Libellus de viris qui- %busdam illustribus ajmd Arabes, édil. Hottinger, 1660, figur. 4.
(4) M. Javary affirme, dans une petite note-qu'il nous a communiquée , que déjà
' Yeber on Cteber ( DJabar Al-Koufl ).
On ne sait rien de précis sur la vie de ce philosophe chimiste. Au rapport de divers témoignages, il était natif de la ville de Koufa, et vivait dans le milieu du huitième siècle. Son père s'appelait Moussa, et il avait un fils nommé Haygan. Geber menait la vie contemplative des sofis. Dans plusieurs de ses écrits il se dit lui-ftnême contemporain de Timan Djafar, surnommé le Juste, avec lequel il eut des relations personnelles. Cet iman, qui passe pour avoir cultivé l'alchimie, et auquel les mahoraétans attribuent un caractère divin, mourut en 765 . Si ces détails sont exacts, l'époque à laquelle vivait Geber se trouve à peu près déterminée (1).
Selon Léon l'Africain, Geber était Grec d'origine, mais converti à l'islamisme. L'histoire ne nous a conservé de Geber que le nom et une partie de ses écrits. D'après un manuscrit arabe, de la bibliothèque de Leyde, il était Tousensis souficus, c'est-àdire philosophe de Thus ou Thusso, ville du Rhorasan, province de la Perse (2). Suivant d'autres, il était de Haran (l'ancienne ville de Carres, célèbre par la défaite de Crassus), en Mésopotamie (3). Quelques adeptes le disent roi de l'Inde, et lui
avant Geber il y avait des alchimistes arabes. « Dès les premiers siècles de l'ère vulgaire, on vit, dit-il, des philosophes surgir à Tenvi, non-seulement parmi les Égyptiens et les L ilius, mais parmi les Juifs, les Arabes et les Persans. Issus de la vieille race égyptienne, héritiers de l'antique science des prêtres d'Hermès, Octuz, Panécis, (iakostan parurent successivement dans l'académie alexandrine aux deuxième et troisième siècles de J.-C. Au troisième siècle, là Perse produisit Dryathès; au quatrième, Arazarbrel d'ispahan,et Alrymed au cinquième. Chez les Arabes, on remarque Esphénor vers fan 150; Al-findi au quatrième siècle; au cinquième, Onomien, cosmopolite, qui voyagea par toute l'Asie, et pénétra jusqu'en Chine; au commencement du sixième siècle, Hamuel , disciple de Zosime; vers l'an 560, Albou-Haly, qu'il ne faut pas confondre avec Abn-Aly, le disciple d'Avicenne. »
(1) Voy. M. Reinand, Monuments arabes, persans, etc., du cabinet de M. fc duc de Blacas,t.l,p. 370. Manuscrits arabes de ta Bibl. impériale, fonds Ducaurroy, folio 136 et suiv. — MM. Reinaud et Favé , Histoire du feu grégeois, p. 92.
(2) Lenglel-Dufresnoy, Histoire de la phxlosoph ie hermétique ; Paris, 1742, t.i,p.74.
(3) Abulféda , u, p. 22.
v DEUXIÈME ÉPOQUE. 327
donnent cette qualification sur le titre de ses ouvrages. Rhasès l'appelle fils d'Ayen, et cite de lui un traité des combinaisons ( fflutatorum), qui n'est pas parvenu jusqu'à nous (1).
Rhasès, Avicenne, Rhalid, et tous les médecins arabes postérieurs au neuvième et au dixième siècle, citent Geber comme leur maître. Cardan le place au nombre des douze plus subtils génies du monde. Boerhaave en parle aussi avec estime dans ses Institutions chimiques.
Nous montrerons, par l'analyse de ses ouvrages, qu'il mérite d'être mis au premier rang parmi les.chimistes ou alchimistes, antérieurs à Van-Helmont.
Ouvrage* de Geber.
S'il faut en croire quelques érudits, Geber fut un écrivain extrêmement fécond : il aurait composé au moins cinq cents volumes sur la science hermétique. Ce qu'il y a de certain, c'est que plus d'un auteur portait le nom de Yeber, Djafar ouGiaber. On cite, entre autres, un poète arabe, appelé Giaber, né en Andalousie, et qui vivait quelques siècles après notre philosophe.
Presque tous les ouvrages qui nous restent de Geber sont en latin. Là bibliothèque de Leyde renferme, dit-on, plusieurs manuscrits arabes de Geber qui n'ont pas encore été mis au jour.
Voici la liste des manuscrits de Geber qui se trouvent à la Bibliothèque impériale de Paris :
Summa collectionis complementi secretorum naturœ, n° 6514.
Summa perfectionis, n° 6679 et n° 7156.
Compendium, n° 7150 A.
Testamentum, n° 7173.
Fragmentum de triangulis sphœricis, n° 7399.
Libri de rébus ad astronomiam pertinentibus, n° 7406 (2).
Tous ces manuscrits ont été imprimés, sauf le fragment qui traite de3 Triangles sphériques. Le Compendium (n°7160, du
(1) Ce renseignement se trouve dans un manuscrit latin de la Bibliothèque impériale ( n° 6514, fol. 125), coi tenant le traité inédit 4e Rhasès : de Aluminibus et salibus.
(1) Le manuscrit signalé par Borel (Bibliotheca chimira; Paris, 1654, 12), sous le litre : Liber ctaritatis alchemix , ne se trouve pas dans la collection des manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris.
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commencement du seizième siècle), abrégé fort incomplet de quelques-unes des doctrines de Geber, est probablement apocryphe. L'ouvrage le plus important de Geber est celui du manuscrit n° 6514 (du quatorzième siècle), et qui se trouve reproduit deux fois dans ce môme manuscrit (fol. 61 et fol. 174). Il est à peu près identique avec le manuscrit du Vatican, imprimé sous le litre : Geberi philosophi perspicacissimi Summa perfeetionis magisferii in sua natura, ex bibliothecae Vattcanœ exmplari emendalissimo nuper édita (1). A la dernière page on lit: lmpressurn Romœ pet Marcellum Silber; in-12, sans date (il paraît avoir été imprimé entre 1490 et 1520). Cette édition, fort rare, fut réimprimée en 1682 à Dant^ick sous le titre : Summa perfectionis magisterii in sua natura libri IV, cum addition* ejusdem Gebri reliquorum tractatuum, née non Avicennœ, Merlm et aliorum opuscuiorum similis argumenti, in-8°, et reproduite dans la Bibliothèque de Mange t, t. I, et dans le Gynœeem chimicum, vol. 1; Lugd., 1679, in-8°. Salmon a traduit en français la Somme de perfection, insérée dans la Bibliothèque des philosophes chimiques, Paris, 1672 et 1678, 2 vol. in-12.
Lenglet-Dufresnoy cite quatre manuscrits arabes de Geber : 1° n° 972 de la Bibl. impériale : Opus cm titulus liber divitifr rum, tractatus chymicus , et pars octava quingentorum illorum, quos de hoc argumento litteris consignavit Abou Moussa Giaber ben Haijam soft, qui vulgo Geber nuncupatur; — 2° n° 800 delà Bibliothèque de Leyde : De lapide philosophico ; — 3°, n°80ide la même Bibliothèque : Tractatus de invenienda arte auri et argentin sive alchymica; — 4°, n° 802 de la môme Bibl. : Duo alii tractatus de eadem materia. — Ces trois derniers manuscrits furent recueillis en Orient par Warnerus, élève du célèbre orientaliste Golius. G. Horn avait promis de les traduire en latin, dans la préface du livre intitulé : Gebri Arabis chimia sive Traditio summx perfectionis et investigalio magisterii innumeris locis emendata 9 a Caspare Hornio, medico Reïp. Noribergensis. Accessit ejusdem medulla alchimix Gebricœ. Omnia édita a Georgio Hornio. Lugd. Bat., in-18, 1668 (2).
En lisant attentivement les écrits de Geber, on peut se convaincre qu'il n'était pas seulement un compilateur, mais
(1) Ce livre 8e trouve à la bibliothèque du Panthéon.
(2) Cet opuscule, que nous possédons,- est d'une rarelé extrême.
un observateur, aussi consciencieux que modeste. Là modestie, celte vertu que chacun aime, mais souvent sans la pratiquer, Geber la possédait au plus haut degré. Aussi est-il bien difficile de distinguer les découvertes dont Phonneur lui revient, de celles qui appartiennent à d'autres observateurs.
Geber parle le premier, -— à moins qu'on ne veuille révoquer en doute l'authenticité du traité de Alchimia (1), — de la préparation de l'acide nitrique et de l'eau régale. Avant lui , aucun écrivain n'avait fait mention de ces dissolvants précieux, sans lesquels la chimie est impossible.
Est-ce à Geber que nous en devons la découverte, au moins tout aussi importante qjie celle de l'oxygène? Il n'en dit rien lui-même; mais il nous le laisse deviner.
Geber a été invoqué comme un oracle par tous les chimistes qui sont venus après lui. Roger Bacon l'appelle le maître des maîtres, magister magislrorum. Nous devons faire connaître les ouvrages de ce grand maître.
Sumtna collectionis complément! secretorwn naturœ, autrement dit la Somme de perfection du magistère ( Summa perfectionis magisterii) (2).
L'auteur débute par une série de maximes, qu'on pourrait appeler les aphorismes de la science positive , et particulièrement de la chimie.
« Pour aborder l'étude de la chimie avec succès, il faut, ditil, être, avant tout, sain d'esprit et sain de corps. Celui qui se laisse égarer par son imagination, par sa vanité et les vices qui l'accompagnent, est aussi incapable de se livrer aux opérations de notre art que celui qui est aveugle ou manchot. Seulement, les défauts physiques sautent plus aux yeux que les imperfections morales.
« La patience la plus grande et la sagacité la plus profonde sont également nécessaires. Quand nous avons commencé une expérience difficile, et qui ne répond pas d'abord à notre attente, il faut avoir le courage d'aller jusqu'au bout; il ne faut
(1) Geber, de Alchimia libri 1res; Argentorati, arte et impensa J. Grieningeri, 1529, fol.
(2) Magisterium, magistère, signifie, en terme de basse latinité, V œuvre du maître.
jamais s'arrêter à mi-chemin; car un œuvre tronqué, loin d'être utile, nuit au progrès de la science.
a Ayez de la modération et du sang-froid, et ne détruisezpas, dans un accès de colère, ce que vous avez commencé. Soyez économe de votre argent, afin que, si vous ne recueillez pas les fruits que vous en attendiez, vous ne soyez pas réduit à vivre dans l'indigence.
« La science qui nous occupe est ennemie de la pauvreté; elle ne convient guère qu'aux riches et opulents.
« Malheur à celui qui a dépensé son temps et son argent, sans avoir jamais rencontré la vérité ! La tristesse et le chagrin le conduiront lentement au tombeau.
« Grave-toi dans l'esprit tous les moments de tes opérations, et cherche à te rendre compte des phénomènes qui se passent sous tes yeux.
o II nous est aussi impossible de transformer les métaux les uns dans les autres, qu'il nous est impossible de changer un bœuf en une chèvre. Car, si la nature doit employer des milliers d'années pour faire les métaux, pouvons-nous prétendre à en faire autant , cous qui vivons rarement au-delà de cent ans?
« La température élevée que nous faisons agir sur les corps peut , il est vrai , produire quelquefois , dans un court intervalle, ce que la nature met des années à engendrer; mais ce n'est encore là qu'un bien faible avantage.
« Qui sait quelle est l'influence des astres sur les métaux, influence qu'il nous est impossible d'imiter?
« Malgré tous les obstacles, il ne faut pas se laisser décourager; d'ailleurs beaucoup de ces obstacles existent dans l'esprit des sophistes plutôt que dans la nature elle-même.
«L'art ne peut pas imiter la nature en toute "chose; mais il peut et doit l'imiter autant que ses limites le lui permettent. »
Après avoir réfuté les objections des sophistes, Geber prononce* ces paroles remarquables, qui nous font voir quel rôle jouaient déjà de son temps les gaz, appelés esprits, spi\ ritus :
« Il y a des gens qui font des expériences pour fixer les esprits (gaz) sur les métaux ; mais, comme ils ne savent pas bien disposer leurs expériences, ces esprits, et souvent même les corps, leur échappent par l'aclion du feu.
« Si vous voulez, ô fils de la doctrine, faire éprouver aux corps des changements divers , ce n'est qu'à l'aide des gaz que vous y parviendrez (per spiritus ipsos fieri necesse est). Lorsque ces gaz se fixent sur les corps , ils perdent leur forme et leur nature ; ils ne sont plus ce qu'ils étaient. Lorsqu'on en opère la séparation, voici ce qui arrive : ou les gaz s'échapperont seuls , et les corps où ils étaient fixés restent; ou les gaz et les corps s'échapperont tous les deux à la fois. »
Il est à regretter que l'auteur ne se soit pas étendu davantage sur un sujet aussi intéressant; mais il aurait été probablement conduit à révéler des choses qui étaient regardées comme des mystères : « Voilà , dit-il en terminant , tout ce que je dois dire , et on ne sait pas encore tout ce qu'il est possible de savoir. Aussi ne connaît-on pas tout l'œuvre. »
Ce n'est pas la première fois que nous rencontrons des notions d'une connaissance plus ou moins positive des gaz ( esprits), et de leur intervention dans les phénomènes chimiques. Mais ces notions sont d'ordinaire tellement abrégées ou obscures, qu'on est tenté de croire que les châtiments les plus terribles attendaient le sacrilège qui les aurait révélées aux profanes. S'il est vrai que la chimie des gaz a été l'un des grands mystères de l'antiquité , il ne faudra pas s'étonner que les auteurs d'une époque où dominaient les croyances dogmatiques se soient abstenus de nous y initier.
L'opinion que les métaux sont des corps composés remonte à une époque assez reculée. D'après cette opinion, qu'adopte Missi Geber, les métaux se composent de soufre et de mercure, k ces deux éléments Geber en ajoute un troisième, l'arsenic. Mais ces éléments des métaux ne sont pas le soufre, le mercure ît l'arsenic véritables, tels qu'ils se présentent à nous dans la toture. Ils n'ont rien de commun avec les corps dont ils portent es noms ; les alchimistes ont eux-mêmes soin de nous en averir. En général, ils tenaient fort peu aux noms donnés aux 'hoses. L'un de ces élértients est quelquefois appelé esprit fétide spiritus fœtens ) , et l'autre eau vivante ou eau sèche.
Ainsi , les métaux se composent de deux ou de trois éléments l'une nature particulière. Leur proportion varie pour chacun des Métaux. Celui qui parviendra à les isoler aura le pouvoir d'enjendrer ou de transformer les métauxà volonté. Voilà, en somme, comment Geber et la plupart, des alchimistes entendaient la
composition et la transmutation des métaux. Cette théorie , envisagée sous sa forme la plus simple, n'a donc rien d'absurde, et aujourd'hui on a quelque tendance à y revenir.
Passons maintenant à la description que Geber fait successivement du soufre , de l'arsenic , du mercure , de l'or, de l'argent, du plomb, de l'étain, du cuivre et du fer.
Soufre. — « Le soufre, dit-il , est une substance homogène , et d'une très-forte composition. Quoique ce soit une matière grasse, on ne peut pas lui enlever son huile par la distillation. On ne le calcine qu'avec perte. Il est volatil comme un esprit. Tout métal qui est calciné avec le soufre augmente de son poids d'une manière palpable. Tous les métaux peuvent être combinés avec ce corps, excepté l'or, qui se combine difficilement avec lui. Le mercure produit avec le soufre , par voie de sublimation , Yuzufur ou cinabre. Le soufre noircit en général les métaux. H ne transforme pas le mercure en or ni en argent, comme se le sont imaginé quelques philosophes.
Arsenic. — « L'arsenic est composé d'une matière subtile , et d'une nature analogue à. celle du sftufre. Il est fixé par les métaux comme le soufre , et on le retire, comme ce dernier, de la calcination des minerais.
Mercure. — « Le mercure se rencontre dans les entrailles de la terre. Il n'adhère pas aux surfaces, sur lesquelles il coule vivement. Les métaux auxquels il adhère le mieux sont le plomb, l'étain et l'or ; il s'amalgame également avec l'argent, et très-difficilement avec le cuivre. Quant au fer, il n'y adhère que par un artifice qui est un grand secret de l'art (1).^ Tous les métaux nagent sur le mercure, excepté l'or, qui y tombe au fond. Le mer-
(1) Il résulte de ce passage, que Geber connaissait le moyen d'amalgamer le 1er, moyen qui fut, au dix-huitième siècle, indiqué par Vogel. Voici ce qu'on lit dans le t. VI, p. 39, des Annales de chimie .*»« M. Vogel est parvenu à amalgamer du fer et du mercure en broyant une demi-once de limaille de fer et une once d'alun dans unYnortier, jusqu'à ce que le tout soit réduit en poussière trèsfine. Mêlant à cette poussière deux à trois onces de mercure, et conlinuant de broyer jusqu'à ce que ces substances se soient combinées, il faut verser sur l'a* maigame deux gros d'eau pure et agiter de nouveau le mélange pendant l'espace d'une heure environ. Si l'on ne distingue plus de particules de fer séparée*, il faut verser encore un peu d'eau sur l'amalgame, afin d'en séparer tout l'alun qui n'a servi que d'intermède, et le séc her ensuite par le moyen d'une chaleur très-douce, ou bien avec du papier gris. »
cure sert principalement dans l'application de l'or pour la do- *ure.
Or. — « L'or est un corps métallique , d'un jaune citron , trèspesant, brillant, extensible sous le marteau, malléable, et à 'épreuve de la coupellation (cineritium) , du grillage, et de la salcination avec le charbon; L'or est soluble; sa teinture est •ouge et rajeunit le corps. On le broie facilement avec du mercure et du plomb. On ne parvient qu'avec la plus grande peine k y fixer les esprits; c'est là un des grands secrets de l'art, qui échappe à celui qui a la tête dure (durœ cervicis).
Argent. — a Ce métal est d'up blanc pur, sonore, malléable, fusible, et résistant à l'épreuve du cineritium (coupellation). Allié avec l'or, la coupellation ne l'en sépare pas; il faut un artifice pour l'en séparer. Exposé au contact des vapeurs acides et du sel ammoniac, il prend une belle couleur violette. Son minerai n'est pas aussi pur que celui de l'or, car il est ordinairement mêlé de beaucoup d'autres substances.
Plomb. — « Le plomb est un métal d'un blanc livide et terne, lourd , non sonore , mou , extensible sous le marteau , et facile S fondre: Exposé à la vapeur du vinaigre , il fournit la céruse , et donne, par le grillage, le minium. Quoique le plomb ne ressemble guère à l'argent, nous le transformons cependant, par notre artifice, facilement en argent. Il ne conserve pas son poids pendant la calcination (1) : il acquiert un surcroit de poids pendant cette opération. Le plomb est employé, comme nous le dirons plus bas , dans l'épreuve du cineritium.
Étain. — « L'étain est un corps métallique, d'un blanc impur, peu sonore , mou , malléable , très facile à fondre, et rendant un bruit particulier ( stridorem ) quand on le ploie. 11 ne supporte pas l'épreuve du cineritium. Il augmente en poids pendant l'opération (magisterium). 11 s'allie avec l'or et l'argent. » — Geber enseigne à préparer avec l'étain un liquide (probablement le chlorure d'étain), qu'il conseille de conserver précieusement. « Calcinez, dit-il , avec l'étain un mélange de sel ammoniac , d'alun et de vinaigre fort. » Il prescrit de traiter de môme le suivre , le fer, le plomb et l'or.
Cuivre. — « Le cuivre est un métal de couleur rouge . malléable et fusible. Il ne supporte pas l'épreuve du cineritium. La tutie
(1) Dans quelques manuscrits on lit transmutatione au lieu de calcinatione.
( mine de zinc) se combine facilement avec le cuivre, et lui communique une couleur jaune citron. Le cuivre s'altère à l'air et au contact des acides.
Fer. — « Le fer est un métal d'un blanc livide , très-difficile à fondre , malléable et très-sonore. Il est difficile et dur à mànipuler [ dur x tractât ionis ) , à cause de la difficulté qu'on éprouve à le faire fondre. Aucun des métaux , difficiles à fondre , n'est j propre à l'œuvre de la transmutation. » I
Après la description des métaux, Geber passe à une série | particulière d'opérations, telles que la sublimation, la calcinalion , la distillation , la dissolution , la fixation.
La sublimation, qu'il définit a une opération ayant pour but d'élever, à l'aide du feu, et de faire adhérer une substance sèche à la partie supérieure du vase, » lui fournit l'occasion d'insister sur l'importance des différents degrés de chaleur, et de varier l'intensité du feu suivant la nature des matières.
« Vous pouvez , dit-il , graduer le feu suivant l'épaisseur du fourneau, suivant la dimension de ses ouvertures, et suivant l'espèce de bois employé. Pour avoir une température élevée, il faut que les parois du fourneau soient de la largeur de là main ; pour une température modérée , elles doivent être de la moitié de cette largeur; et pour une température faible, de la largeur de deux doigts. Un bois dur et compacte chauffe plus qu'un bois poreux et léger.
« Les vases dans lesquels on opère , ajoute-t-il , doivent être, autant que possible , de verre épais , ou d'une autre substance semblable au verre. Le verre est préférable, parce qu'il n'est pas poreux, parce qu'il ne laisse pas échapper les esprits (cutn poris careat, polens est spiritus tenere ) , et qu'il n'est pas facilement corrodé. Les vases métalliques sont attaqués par la plupart des substances.
« La descente ( descensio ) est une opération qui s'applique aux substances métalliques. On traite ces substances dans un vase de terre ( descensorium ), avec de la poussière de charbon : étant fondues , elles sortent par une ouverture pratiquée à la partie inférieure du vase. »
De la distillation. — Il y a, suivant Geber, deux espèces de distillations : l'une s'opère à l'aide du feu, l'autre sans le feu. La première peut se faire de deux manières différentes : où par l'ascension des vapeurs dans l'alambic, ou per descensum, dans
le but de séparer des huiles ou d'autres matières liquides par les parties inférieures du vase. Quant à la distillation sans l'aide du feu, « elle consiste, dit il, à séparer les liquides limpides par le filtre : c'est une simple filtralion. » — On voit que le mot distillatio avait autrefois un sens beaucoup plus étendu qu'aujourd'hui.
« La distillation par le feu peut , continue Geber, être variée dans son intensité, suivant qu'on chauffe le vase sur un bain d'eau ou sur un bain de cendres (1). »
De la calcination. — La manière dont Geber comprend et explique la calcination rappelle la théorie du phlogistique ; il la nomme principe sulfureux (sulphureitas). a La calcination a pour but, dit-il, de brûler ce principe, et de rendre toutes les parcelles du cçrps accessibles au feu. »
De la solution. — La solution se fait en traitant les métaux , ou d'autres substances calcinées, par du vinaigre fort, ou par des sucs acides , ou par d'autres dissolvants semblables. Le vase contenant ce mélange est enseveli, pendant trois jours et trois nuits, dans du fumier chaud. C'est ce que l'auteur appelle solutio per fimum. D'autres préfèrent, à la place du fumier, un bain d'eau chaude dans lequel on maintient le vase pendant une heure : c'est la solutio per aquam ferventem. Après cette opération , on verse la liqueur sur un filtre; la portion qui s'est dissoute est séparée , et conservée à part ; la portion non dissoute est calcinée de nouveau, et soumise à une nouvelle solution jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien à dissoudre. — C'est là une des principales opérations de l'alchimie : elle a été depuis pratiquée par tous les adeptes.
De la coagulation. — On désignait par le nom de coagulation l'évaporation ayant pour effet la cristallisation des sels métalliques , particulièrement de l'acétate de plomb, Quelquefois on appelait coagulation la combinaison du soufre avec le mercure. On donnait également ce nom à la transformation du mercure en une poudre rouge (oxyde), à l'aide d'une température élevée, a Cette expérience se fait , dit Geber, dans un vase de verre à long col , dont l'orifice reste ouvert pendant tout le temps qu'on chauffe, afin que toute l'humidité puisse s'en échapper (ut possit humiditas ejus evanescere). »
(1) Ou remarque ici, en marge du manuscrit n° 6514, la figure d'un vase distillatoire semblable à cela' que nous avons dessiné à la page 280.
A la place de cette humidité, les chimistes imaginèrent plus tard le phlogistique. Ce fut neuf siècles après Geber que Lavoisier démontra à son tour que si, dans l'expérience indiquée, l'orifice du vase devait rester ouvert , c'était , non pas pour qu'il pût en sortir quelque chose , mais pour qu'il pût, au contraire, y entrer quelque chose, qui se fixât sur le mercure et le transformât en une poudre rouge. Qui nous dira que ce que nous croyons blanc aujourd'hui ne sera pas demain démontré noir? Il faut avouer que l'histoire de la science est bien propre à nous rendre circonspects.
De la coupellation. — Cette opération, aussi importante que belle, déjà vaguement indiquée par Pline, Slrabon , Diodorede Sicile , est clairement décrite par Geber. « L'argent et l'or supportent, dit-il, seuls l'épreuve de la coupellation (examen dneritii). Le plomb résiste le moins ; il s'en va et se sépare promptement. Voici ce mode d'opération :
a Que l'on prenne des cendres passées au crible ( cinis cribellalus) ou de la chaux, ou de la poudre faite avec des os d'animaux brûlés (pulvis ossium animal ium combustorum) , ou un mélange de tout cela, ou d'autres choses semblables.il faudra ensuite les humecter avec de l'eau, les pétrir et les façonner avec la main, de manière à en faire une couche compacte et solide (ut pA stratum firmum et solidum). Au milieu de cette coucha , on fera une fossette arrondie et solide , au fond de laquelle on répandra une certaine quantité de verre pilé. Enfin , on fera dessécher le tout. La dessiccation étant achevée, on placera dans la fossette ( coupelle, fovea) l'objet que l'on veut soumettre à l'épreuve, et on allumera un bon feu de charbon. On soufflera sur la surface du corps que l'jon examine, jusqu'à ce qu'il entre en fusion. Le corps étant fondu, on y projetera du plomb par parcelles, et on donnera un bon coup de feu. Et lorsqu'on verra le corps s'agiter et se mouvoir vivement, c'est un signe qu'il n'est pas pur. Attendez alors jusqu'à ce que tout le plomb ait disparu. Si le plomb a disparu, et que ce mouvement n'ait pas cessé, ce sera un indice que le corps n'est pas encore purifié. Alors il faudra de nouveau y projeter du plomb, et soufflera la surface , jusqu'à ce que tout le plomb soit séparé. On continuera ainsi à projeter du plomb et à souffler, jusqu'à ce que la niasse reste tranquille , et qu'elle apparaisse pure et resplendissante à sa surface. Dès que cela a lieu, on éteindra le feu; car
l'œuvre est alors parfaitement terminé. En projetant du verre sur la masse qu'on soumet à l'épreuve, on remarque que l'opération réussit mieux ; car le verre enlève les impuretés. A la place du verre, on pourra employer du sel ou du borax , ou quelque alun. On pourra également faire l'épreuve du cineritium dans un creuset de terre, en soufflant tout autour et sur la surface, comme nous Pavons indiqué.
« Le cuivre se sépare de l'alliage un peu plus lentement que le plomb; mais il est plus facilement enlevé que l'étain. Le fer De se prête pas à la fusion, et c'est pourquoi il -ne s'allie pas avec le plomb. Il existe deux corps qui résistent à l'épreuve de la perfection {in examine perfectionis perdurantia corpora) , à savoir, Tor et l'argent, à cause de leur solide composition, qui résulte d'un bon mélange et d'une substance pure. »
A la suite de la Somme de perfection se trouve , dans l'édition de Horn des œuvres de Geber (Leyde , 1668), un petit traité intitulé (1) :
Liber investigations magisterii Gebri philosophi perspicacissimi. L'auteur déclare dans la préface que le Livre de V investigation du magistère a été composé avant celui de la Somme de perfection, quoique ce dernier soit plus important que le premier. « Nous n'avancerons , dit-il , que ce que nous avons nous-même vu et touché d'une manière certaine et expérimentalement (2). » Voilà bien l'emploi de la méthode expérimentale.
Préparation du sel alcali ( potasse caustique, pierre à cautère). — On prend deux parties de cendres et une partie de chaux vive ; on met le tout sur un filtre avec de l'eau. La liqueur qui passe par le filtre est évaporée, et le sel reste sous forme solide ( congelatur) (3).
Préparation du sel ammoniac. — Ce sel était déjà connu du temps de Pline et de Dioscoride. Aétius, qui vivait au cinquième siècle , parle de sels ammoniacaux ( aa^oviaxol <5fXeç ) , sans entrer dans aucun détail ( Tetrabiblos, lib. i , sermo 2, c. 43). Synésius ,
(1) Ce traité a été reproduit dans la Ribliotheca chimica de Manget, t. I, p. 558 et dans le Ggnœceum chimicum, vol. I, p. 164.
(2) Qum vidimus et tetigimus, — scilicet per experientiam et cognitionem certanu
(3) C'est par ce procédé que Ton prépare encore aujourd'hui la potasse. La chaux vive s'empare de l'acide carbonique du carbonate de potasse pour fortifier C alcali, comme disaient les ancien*.
évéque de Ptolémaïs , qui vivait à la môme époque , dit , dans une de ses lettres , que le sel ammoniac ( £X< éppomaxlç ) est trèsutile, et qu'il se rencontre naturellement dans la nature (Episiol. 147).
Il importe cependant de noter que le sel ammoniac des anciens , et même celui dont parlent Columelle, Scribonius, Palladius, Avicenne, Sérapion, n'était pas toujours, à juger d'après l'indication de certains caractères , le véritable sel ammoniac : c'était plutôt notre sel gemme.
a Le sel ammoniac s'obtient, dit Geber, en chauffant, dans un vase de sublimation (in alto aludele), un mélange de deux parties d'urine humaine, d'une partie de sel commun, et d'une partie et demie de noir de fumée (1). »
Préparation du sel d'urine. On prépare ce sel avec le résidu de l'urine décomposée et calcinée , que l'on dissout dans l'eau pour l'y faire cristalliser.
Le sel d'urine de Geber est donc le résidu salin de l'urine, c'est-à-dire un mélange de sels alcalins, contenant du phosphore à l'état de phosphate. Plus tard, le sel d'urine était l'ammoniaque, obtenue en chauffant l'urine avec de la chaux vive.
Quant à la préparation du sel de nitre (2), de l'alun glacial ou de roche, du sel gemme, de l'alun plumeux, etc., elle consistait tout simplement dans la cristallisation de ces sels par l'évaporation et le refroidissement de leurs dissolutions aqueuses.
Le crocus de fer (oxyde de fer) et la litharge (oxyde de plomb) sont préparés par la dissolution du fer et du plomb dans du vinaigre fort, et par leur calcination.
Le Testament ( Testamentum Gebcri, régis Indiœ) , se trouve également imprimé dans la Bibliothèque de Manget (3).
« On peut, dit l'auteur, retirer un sel fixe des animaux , des oiseaux, des poissons. Ce sel s'obtient, comme le sel végétal, par la combustion , l'incinération , la solution et la filtration. Ce
(1) Le noir de fumée avait pour effet de mieux diviser le mélange.
(2) Suivant MM. Favé et Reinaud (du Feu grégeois, p. 95), le sal nitri est ici synonyme de natron (carbonate de soude naturel ), et ils attribuent cette confusion au traducteur latin de l'arabe. Nous pensons que tout le passage relatif à 'a préparation ou purificatioiwdii sal nitri est l'interpolation d'un auteur postériec** à Geber ; ce qui tendrait à le prouver, c'est que ce passage manque dans l'édition <?* Horn du Liber investigationis magisterii ( Leyde, 1668 ).
(3) Manget, Bibliolh., 1. 1, p. 562.
sel animal (sal animalis ) est un excellent fondant (1). Le sel retiré dés cendres d'une taupe est propre à congeler le mercure, et à transmuter le cuivre en or, et le fer en argent (2). »
Ce dernier passage a causé bien des déceptions.
a Tout métal bien calciné peut, de la môme manière que la .cendre, servir à faire un sel. » — L'auteur s'abstient de développer son idée. Un peu plus loin , il cite l'eau-de-vie préparée avec du vin blanc (aqua vitx de vino albo), mais sans entrer dans aucun détail. Il en parle comme d'une chose alors connue de tout le monde.
Alchimia Geberi (3}.
Ce traité renferme des découvertes d'une grande importance pour la chimie. En voici les principales :
Eau forte et eau régale, —Prenez une livre de vitriol de Chypre, une livre et demie de salpêtre , et un quart d'alun de Jameni ; soumettez le tout à la distillation , pour en retirer une liqueur qui a une grande force ' dissolvante. Cettp force est encore augmentée , lorsqu'on y ajoute un quart de sel ammoniac ; car alors cette liqueur dissout l'or, l'argent et le soufre (4).
Pierre infernale. — Dissolvez d'abord l'argent dans Peau-forte (aqua dissolutivà); faites ensuite bouillir la liqueur dans un matras à long col ( in phiala,cum longo collo) non bouché, de manière à en chasser un tiers ; enfin , laissez refroidir le tout. Vous verrez se produire de petites pierres (lapilli ) fusibles, transparentes comme des cristaux (5).
Sublimé corrosif. — Prenez une livre de mercure , deux livres de vitriol, une livre d'alun de roche calciné, une livre et demie de sel commun , et un quart de salpêtre; mélangez le tout, et soumettez-le à la sublimation. Recueillez le produit dense et blanc qui s'attache à la partie supérieure du vase, et conservez-le
(1) Super at alios in virtute fusiva.
(2) Sal tolius talpx combustx congelât Mercurium, et Venerem convertit in Solem, et Martem in Lunam.
(3) Alchimiae Geberi lib. excud. Jo. Petreius Narembergensis ; Bern., 1545, ^ . — On a révoqué en cloute l'authenticité de cet écrit, mais sans en donner des. faisons plausibles.
(4) De invent, verilat., c. xxm, p. 18 2, in Alchemia Geberi.
(5) Ibid.yC xxi, p. 180 et 181.
comme nous l'avons dit. Si le produit de la première sublimation est sale et noirâtre , ce qui peut bien arriver, il faut le soumettre à une nouvelle sublimation (1).
Précipité rouge (précipité per se). — Prenez une livre de mercure, deux livres de vitriol et une livre de salpêtre; traitez ce mélange par le feu : il se produit un sublimé rouge et brillant^ sublimatur rubeus et splendidus) (2).
Foie de soufre. — Lait de soufre. Prenez du soufre réduit en poudre très-fine , et chauffez-le avec le produit de la lixiviation des cendres traitées par la chaux s ajoutez-y de l'eau, et filtrez. Lorsqu'on ajoute à la liqueur filtrée du vinaigre , on voit le tout^ se convertir en une espèce de lait (3).
Nous avons insisté sur l'analyse des ouvrages de Geber, parce que les chimistes du moyen âge tes ont souvent copiés, sans en citer l'auteur. Geber est pour l'histoire de la chimie ce qu'Hippocrate est pour l'histoire de la médecine.
Une chose qui frappe d'abord, en parcourant les écrits de Geber, c'est de voir combien il est sobre de théories. Il n'est pas éloigné de croire que les corps qiy ont la propriété de purifier les métaux vils, et de les transformer en métaux nobles, sont en même temps des médicaments universels, des panacées propres à guérir toutes les maladies, et même à conserver la jeunesse : Est medicina lœtiftcans et juventutem conservans. La plupart de ces panacées étaient des teintures d'or ou d'argent.
Rhasès.
(Né en 860, mort en 940.)
RBasès [Aboubekr Mohammed ben Zacharia), originaire de Raï en Perse, passa une partie de sa jeunesse à cultiver les beaux-arts, et surtout la musique, pour laquelle il montra une grande aptitude. Ce ne fut qu'à Page de trente ans qu'il commença à étudier les sciences, telles que la philosophie, la mé-
(1) Alchemin, c. vin.
(2) Ibid., c. x, p. 173. Liber fornacum, part. II, c. ix, p. 193.
(3) De invent, verit., c. vi, p. 172.
decine et la chimie. Grâce à ses talents, il parvint à une grande célébrité, et fut nommé médecin en chef du grand hôpital de Bagdad , ce qui lui donna les moyens d'augmenter la somme de ses connaissances. Il visita l'Afrique#et l'Espagne. Atteint d'une cataracte , il se refusa à être opéré , parce que le chirurgien qui devait faire l'opération ne savait lui répondre à la question : Combien l'œil a-t-il de membranes ? — Il mourut aveugle, à l'âge de quatre-vingts ans.
Gmelin, dans son Histoire de la chimie, ne mentionne pas les ouvrages chimiques de Rhasès (4), qui se trouvent dans la colleclion des mss. de la Bibliothèque impériale, et qui ont pour titre :
Liber Raxis qui dicitur lumen luminum magnum (2).
L'auteur parle, dams ce petit traité, en termes obscurs et ambigus, d'une huile obtenue par la distillation de l'atrament (sulfate de fer). Cette huile {oleum) ne pouvait être que Y huile de vitriol (acide sulfurique). Le résidu de la distillation était du crocus ferri ( peroxyde de fer). C'était donc de l'huile vitriolique semblable à celle de Nordhausen que Rhasès préparait par la distillation du vitriol de fer. Il est même probable que cet acide était déjà connu avant Rhasès, surtout à une époque où la distillation était, ainsi qu'elle Test encore, une opération capitale pour les chimistes.
liber perfecti magislerii Rhasei (3).
L'auteur commence par donner à l'alchimie le nom d'asironomie inférieure (astronomiaminferiorem), par opposition à l'astronomie proprement dite, qu'il appelle supérieure, parce qu'elle traite des astres du ciel en rapport avec les astres de la terre, c'est-à-dire les métaux. A l'exemple des anciens .philosophes, il admet quatre éléments.
Il est question, dans ce traité, de la préparation de la tutie
(1) D'après Abou Obaiah, il composa 226 volumes, dont la plupart sont perdus; quelques-uns ont été traduits de l'arabe en hébreu et en latin.
(2) Manuscrit n° 6514, fol. 113 recto (quatorzième siècle).
(3) Même manuscrit, fol. 120 verso.
(zinc), au moyen de la distillation (separatio tutiœ et marchasite).
Mais le passage le plus curieux est le suivant, que nous allons reproduire en entier :
« Préparation de l'eau-de-vie par unprocédé très-simple. Prends de quelque chose d'occulte la quantité que lu vpudras, et broie-le de manière à en faire une espèce de pâte, et laisse-le ensuite fermenter pendant nuit et jour; enfin, mets le tout dans un vase distillatoire, et distille-le (1). »
Ce quelque chose d'occulte, que l'auteur ne nomme point, était très-probablement des grains de blé, qui sont en effet destinés à être enfermés, cachés dans le sein de la terre. C'est là un nouvel exemple du langage symbolique de» alchimistes. Peut-être est- ce même avec des grains qui avaient déjà éprouvé , dans le sein de la terre , un commencement de fermentation, que Rhasès enseigne défaire de l'eau-de vie. L'opération n'en aurait que mieux réussi.
D'ailleurs, quand même notre conjecture ne serait pas fondée, et qu'il faudrait entendre par occultum autre chose que des grains de blé, le passage que nous venons de signaler ne perd rien de sa valeur; car la substance que Rhasès n'a pas nommée donne, comme ii le dit lui-même, de l'eau-de- vie, au moyen de la fermentation et de la distillation. Cette substance ne peut donc être qu'un produit amylacé Ou sucré, susceptible d'éprouver la fermentation alcoolique.
Un peu plus loin, l'auteur semble indiquer le moyen de rendre Peau-de- vie plus forte, en la distillant sur les cendres ou sur la chaux vive.
Liber Rosis de aluminibus tt salibus, quœ in hac arte sunt neces-
saria (2).
Rhasès confond, dans ce petit traité, les vitriols (atramenta) avec les aluns; confusion qui se rencontre fréquemment chez les anciens. Il établit trois espèces de vitriols : Yalcolcotar, Val-
(1) Prxparatiol'aqvK vitx simpliciter : Accipe occulti quantum vol ue ris, et Ure fortitc r donec fiât sicut medulla, et dimitte fermentari per die m et noctem, et postea mitte in vase distillationis, et distilla.
(2) Même manuscrit, fjl. 125 recto.
s-urin etlecaleanthum. « Le meilleur vitriol se trouve, ajoute-t-il, chez nous, en Espagne; on le fait venir d'Élebla (I). »
Rhasès cite deux chimistes arabes, Geber* fils d'Ayen, et Gilgil. Ce dernier, probablement contemporain de Rhasès, était de Cordoue, et exploitait les mines qui sont situées au nord de cette ville (2).
Rien n'indique que les trois écrits de Rhasès soient apocryphes. Il n'y a aucune preuve solide à faire valoir contre leur authenticité.
Alpharabi (Alfarabius).
Ce philosophe hermétique, né' à Farab (d'où le nom d5 Alfarabius), vivait dans la seconde moitié du onzième siècle. Il était Turc d'origine, et son vrai nom était Mohammed. Il étudia les sciences d'abord à Bagdad, puis à Damas. Il parlait, «diton, soixante-dix langues, et était très- versé dans la médecine, dans la chimie et même dans la musique. Car on raconte qu'il chanta un jour, devant le sultan de Syrie, un morceau de sa composition, et que les assistants y prirent tant de plaisir, qu'ils se mirent tous à rire à l'excès; qu'ensuite il chanta un ^.utre morceau qui fit pleurer toute l'assemblée ; et qu'enfin, changeant encore d'harmonie, il endormit agréablement tous les assistants. Alpharabi vécut longtemps à la cour du sultan Seif-el-Daulah, dont il charma les loisirs (3).
' Il fut assassiné en 954 , par des voleurs, dans les bois de Syrie. Suivant d'autres, il mourut de maladie en 1010.
A juger par les écrits qui nous restent de lui, Alpharabi ne guérite pas la réputation dont il jouissait parmi les Arabes , qui & 'avaient surnommé « le second instituteur de l'intelligence. »
(1) Manuscrit, n° 6514. Scias quod atramenti sunt gênera multa et ejus miner ae "fcovenlae sunt. Et ipsum quidem est aqua et tinctura quam terras siccitas coagulavit; et est in sua natura validum et siccum. Et ex ejus qnidem generibns sunt <ilcolcotart alsurin, calcadis vel calcantum. Et melius eorum apud nos in Tspania est, quod asportalur de Elebla, et ipsum est quod dénigrât corpora «*t augmentât mbeuro rubedine et dénigrât album ; et eorum. subtilius est alcolcotar, •et eorum grossius est alsurin.
(2) Dîxit Gilgil Cordubensis, quod ei erat minera ad septentrionem Cordubac.
(3) Histoire de la philosophie hermétique, 1. 1, p. 85 (Paris, 1742).
Alpharabi appartient à l'histoire de la philosophie plutôt qu'à l'histoire de la chimie. La plupart de ses ouvrages, énumérés parCasiri(fii*6/. arab. hisp., 1. 1, part. Ve, p. 190), «ont écrits en hébreu et encore inédits. On cite surtout de lui une Encyclopédie (Isha-el-Oloum), où l'auteur donne une définition des sciences et des arts (manuscrit de l'Ëscurial), et un traité de musique où il démontre le premier l'intervention de Pair dans la formation des sons, et trace des règles précises sur la construction des instruments (1).
Dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris, on trouve sous le nom du même auteur : Liber de orlu scientiarum (2) ; — Liber de intellectu et intellecto (3) ; — Canones de essentiel primes bonitatis (4).
Sur un autre manuscrit de la même Bibliothèque (n°7156, du quatorzième siècle), on lit, fol. 82 verso : Incipit liber Alpharabii, sans autre indication. Cet écrit d' Alpharabi, d'ailleurs peu étendu, nous semble bien plus intéresser la botanique que la chimie. Il y a môme un passage assez remarquable, où l'auteur cherche à établir que les plantes respirent par l'écorce et par les feuilles (5).
Salmanas.
C'est vers Tan 1000 de notre ère que Lenglet-Dufresnoy (Histoire de la philosophie hermétique ) place, par conjecture , ce philosophe arabe. Cependant Salmanas vivait probablement avant cette époque, peut-être vers le neuvième siècle. Nous avons cité de lui un petit traité sur la grêle sphéroïdale (6).
(1) On a imprimé d'Alpharabius le traité de Intelligentia dans les ouvrages d'Avicenne, publiés à Venise en 1495; un petit livre de Causis, dans les œuvres d'Aristote avec les commentaires d'Averroës, et Varia Opuscula, Paris, 1638.
(2)Ms. 6298 (quatorzième siècle).
(3) Ms. 6443.
(4) Ms., 8802. '
(5) Ms. 7156, fol. 83, verso : Dico quod per radices uniuscujusque arboris et ejus cortices ascendit duplex vapor. — Qui cum fuit multiplicatus in ventre arboris, volentis exbalare faciunt ùguram ; et exhalant transeundo in ima fol».
(6) Voy. pag. 299.
ATicenne (Al-Husseïn Abou-Ali Ben Abdalla Ebn Sina).
( Né en 980, mort en 1036. )
Le prince des médecins (scheikh reyes) naquit à Bokhara, et fut initié, par Alpharabi, à la philosophie d'Aristote. Il parvint par son savoir, et plus encore par son savoir-faire, à la dignité de vizir du sultan Magdal, dignité que cependant il ne sut pas conserver longtemps. Sa vie fut, par des excès de tous genres, promptement usée; ce qui fit dire de lui, comme en proverbe, que la philosophie n'avait pas pu lui procurer la sagesse, ni la médecine lui rendreja santé. Il mourut à l'âge de cinquante-six ans.
Son principal ouvrage, le Canon medicinœ, qui ne justifie guère l'immense réputation de l'auteur, n'intéresse que l'histoire de. la médecine.
On attribue à Avicenne deux ouvrages d'alchimie, l'un intitulé : Tractatulus alchemiœ ; l'autre : de Conglutinatione lapidum{\).
Le premier est évidemment supposé ; le véritable auteur de ce petit traité pseudonyme paraît appartenir à l'école de Raymond Lulle. Il n'offre d'ailleurs aucun intérêt. Il n'en est pas de même du Traité des pierres, dont l'auteur paraît être réellement Avicenne, et qui fut traduit de l'arabe en latin par quelque alchimiste du moyen âge.
II. y a, dans cet écrit d'Avicenne, un chapitre fort intéressant pour l'histoire de la géologie ; c'est le chapitre de l'Origine des montagnes.
« Les montagnes peuvent, dit l'auteur, provenir de deux causes : ou elles sont l'effet du soulèvement de la croûte terrestre, comme cela arrive dans un violent tremblement de terre (ut ex vehe menti motu terrœ elevatur terra, et fil mons ) ; ou elles sont l'effet de l'eau, qui, en se frayant une route nouvelle, a creusé des vallées en môme temps qu'elle a produit des montagnes :
(l) Manget, Biblioth., 1. 1. Les deux traités d'Avicenne ( Physica et de Ortu *tientiarum)f qui se trouvent dans le ms. 6443 de la Bibl. impériale, ont trait à b philosophie plutôt qu'à la chimie.
car il y a des roches molles et des roches dures. L'eau et le vent charrient les unes et laissent les autres intactes. La plupart des éminences du sol ont cette origine.
« Les minéraux ont la même origine que les montagnes. Il a fallu de longues périodes ( multa tempora), pour que tous ces changements aient pu s'accomplir ; et peut-être les montagnes vont-elles maintenant en s'abaissant. »
Les théories des soulèvements, du plutonisme et du neptunisme se trouvaient donc exposées il y a plus de huit cents aos!
L'auteur apporta même des preuves à l'appui de ce qu'il avait avancé : « En effet, continue-t-il, ce qui démontre que l'eau a été ici la cause principale, c'est qu'on voit, sur beaucoup de roches, les empreintes d'animaux aquatiques et d'autres. Quant à la ma- ^ lière terreuse et jaune qui recouvre la surface des montagne^, elle n'a pas la même origine que le squelette de la montagne : ^ elle provient de la désorganisation des débris d'herbes et de limon amenés par l'eau {quant adducunt aqux cum herbiset lutis). Peut-être provient-elle de l'ancien limon de la mer qui couvrait autrefois toute la terre ( qvandoque totam terrant cooperuit) (1). »
Voilà l'explication des terrains d'alluviôn par l'effet d'un déluge universel.
Avicenne divise les minéraux en quatre classes : i° en minéraux infusibles; 2° en minéraux fusibles, ductiles et malléables (métaux) ; 3° en minéraux sulfurés ; 4° en sels. Les métaux sont, selon lui, composés d'une substance humide et d'une substance terreuse. Le principal caractère du mercure consiste à être solidifié par la vapeur du soufre. C'est qu'en effet le mercure perd son aspect et ses propriétés physiques en se combinant avec le soufre.
Dans ce même traité, l'auteur parle des eaux incrustantes (chargées de bicarbonate de chaux) et des aérolithes. «Il est tombé, dit-il, près de Lurgea, une-masse de fer du poids de cent marcs, dont une partie fut envoyée au roi Torate, qui en voulut faire fabriquer des épées. Mais ce fer était trop cassant, et ne pouvait pas servir à cet usage. »
On attribue aussi à Avicenne une Épitre de ke tegta, dédiée au
(1) Manget, Bibl. chim., t. I, p. 637.
roi Hasen, et un Livre sur la pierre des physiciens, adressé à son fils Aboal. Ces deux écrits n'offrent aucun intérêt (1).
Aristote (pseudo-Arislote).
C'est sous ce pseudonyme qu'a été publié un traité alchimique, intitulé o Du parfait magistère» (Deperfeeto magisterio) (2), et un autre intitulé : <r De la pratique dé la pierre philosophale » (Depratica lapidis philosophici). Il est question, dans Le parfait magvtère, de la distillation des corps gras avec des basés métalliques.
Notre Aristote, que quelques-uns ont confondu avec le grand philosophe de Stagire, est probablement Arabe d'origine ; car il se dit lui-même disciple d'Avicenne. Il devait donc vivre vers la fin du onzième siècle. On ne sait rien sur sa vie. Peut-être les ouvrages iqu'on lui . attribue appartiennent-ils à une époque encore plus récente.
C'est probablement aussi vers le milieu du onzième siècle qu'il faut placer Hamuel ou Emmanuel, qui se trouve indiqué dans les livres d'Avicenne.
Nous avons de ce pseudo- Aristote un traité Sur la pierre philosophale, adressé à Alexandre le Grand (S). L'éditeur dit, dans la préface, qu'il fut traduit de l'hébreu en latin, par ordre du pape Honorius.
L'auteur parle beaucoup de l'influence des astres et des signes du zodiaque sur la génération des métaux. 11 n'admet que deux. éléments, la terre et l'eau ; « car la terre, dit-il, renferme le feu, de même que l'eau contient de l'air. »
Peut-être cet alchimiste fut-il le précepteur de quelque prince arabe ou persan, et, en habile courtisan, voulut-il comparer son élève à Alexandre le Grand, en se comparant luimême à Aristote. Les épithètes hyperboliques de gardien
(t) Avicennœ ad Hasen regem epistola, de re tecta, — Declaratio lapidis pliysici Avicennae filio suo Aboali, dans le Theat. c/itm., iv, p. 972-994.
(2) Mangrt, Bibl. chim., t. I, p. 638. Le commencement de ce traité rappelle l'ouvrage de R hases, qui porte le même titre.
(3) Tractatus Aristotelis alchimistœ ad Alexandrum Magnum, de lapide philosopho, etc. dans le TheaL chim., t. V.
de toute la machine du monde (totius machines custos ), conseN B vateur de l'univers (orbis conservator ), qu'emploie notre pseudo- !l* Aristote , ne pouvaient, en effet, s'appliquer qu'à des rois ma- ^ hométans « parents du Soleil et fils de la Lune. »
:Lr
Alphidius (Alphindius).
Ce philosophe physicien appartient à Pécole arabe. & phidius ou Alphindius (Al-phindi) n'est probablement que le nom corrompu ou latinisé d'Al-Kindi qui, selon Aboulfaràdge, mourût entre les années 861 et 870 de J.-C. Son véritable nom serait alors : Abou-Youssouf-Y acoub-ben* Ishak, de la famille de Kendah. Alkendi, fils du gouverneur de Roufa sous le règne d'Haroun-Al-Rechid, vivait à Bagdad, alors résidence des khalifes, et séjour des savants les plus renommés. 11 était versé dans les mathématiques, la médecine, la physique, la chimie et l'astrologie. Il commenta Aristote, et traduisit en arabe la géographie de Ptolémée. Voyez rénumération de ses ouvrages dans Casiri (tomel, pag. 353). On trouve dans le recueil intitulé Tacvini sanitatis Elluchasem , etc. , Strasbourg , 1531 , in-fol., pag. 140-163, un traité d'Alkindi De gradibus rerum. L'auteur y développe la doctrine singulière, d'après laquelle les éléments des médicaments composés doivent être dans des proportions géométriques ou harmoniques comme le sont celles de la musique (1).
Le manuscrit nn 6514 ( collection des manuscrits latins) renferme un écrit d'Alphidius Sur les météores (2), qui n'est pas, comme on pourrait le penser d'après l'inspection du titre, un traité de météorologie, dans l'acception propre de ce mot; c'est un écrit sur la pierre phiiosophale et le grand éiixir. Du reste, nous n'y avons trouvé rien qui mérite d'être rapporté. Le feu joue, suivant l'auteur, le principal rôle dans la perfection et*
(1) Voy. Lackemacher, Dissertatio de Alkendi, Helmstaedt, 1719, in-4°, el Sprengel, Histoire pragmatique de la médecine, tome II, p. 371, de l'éditallemande.
(2) Liber meleorum Alphidii philosophi ; il commence fol. 133 recto, et finit fol. 135 recto. L'écriture du ms. 6514 in-fol. est du quatorzième siècle.
dans la transmutation des métaux (1). C'était là l'opinion de tous les alchimistes.
Le Liber meteorum d'Alphidius n'a jamais, que nous sachions, été imprimé. 01. Borrichius, Bergmann, Gmelin, etc., ne Ton point signalé.
11 est écrit dans un style oriental, plein d'images ; les idées sont enveloppées de formes allégoriques et obscures, bien que l'auteur termine en disant au lecteur : «Voilà tout ce que j'avais à Rapprendre : je t'ai tout dit clairement, sans voile nuageux; saisis-le avec la sagacité de ton esprit, et tu trouveras si Dieu le veut (2). »
Morien*
Morien, dit le Romain ou l'Ermite, paraît avoir vécu vers le commencement du onzième siècle. Peut-être est-il antérieur à Avicenne. Il était natif de Rome, et devint, comme il le raconte lui-môme, le disciple d'Adfar, célèbre philosophe arabe d'Alexandrie. Après la mort de son maître, il se retira dans les montagnes de la Syrie. Cependant , sur l'invitation du sultan Galid, il quitta un moment sa retraite pour se rendre en Egypte, dans l'intention d'expliquer les livres qu'Adfar avait laissés après sa mort, et que personne, excepté lui, n'était capable de comprendre. 11 raconte également, sous forme de conversation, une partie de son histoire, dans un petit livre qui a pour titre : De compositione alchemîœ , quem edidit Morienus Romanus Calid régi JEgyptiorum (3). Morien vécut et mourut en ermite, à un âge très-avancé, dans le voisinage de Jérusalem.
Les ouvrages que nous possédons, sous le nom de Morien, ne renferment que des généralités sur la transmutation des métaux et sur l'élixir universel (4-).
(4) Ibid., fol. 134 recto. Qnod per igneni perfecloiinm fit.
(2) Ecce omnia tam tibi patenter declaravi, absque nu bis yelamine; intellige ergo ac mentis acie piœcipe, et inrenirs si Deus volueril.
(3) Ce'livre fut traduit de l'arabe en latin par Robert de Chartres, -en 1182. Voy. Mange», Bibl. chim.f I. i, p. 519.
(4) De transfigurât ion e metallorum libellas; Hanov.,1593, 8.
Calid.
Calid, auquel les alchimistes donnent le titre de roi ou de soudan d'Egypte, passe pour le disciple de Morien. On lui attribue deux ouvrages, l'un intitulé le Livre des secrets d'alchimie (1) ; l'autre : le Livre des (rois paroles (2). Us sont tous les deux imprimés dans le Théâtre chimique et dans la Bibliothèque de Manget.
L'auteur des secrets d'alchirpie commence par déclarer qu'il ne veut rien cacher, qu'il veut tout dire, excepté ce qu'il convient de ne pas dire. Il en résulte qu'il ne dit rien du tout
Il insiste sur les quatre opérations {magisteria) du grand œuvre, qui sont, suivant lui, la solution, la congélation, ratification et la rubification.
Dans le petit traité Des trois paroles, l'auteur définit l'alchimie, « l'art des arts, la science des sciences. » — « L'alchimie, ajoute-t-il , fut inventée par le roi Alchinus. »
Voici comment il s'exprime relativement à la pierre philosophai : « La pierre philo^ophale réunit en elle toutes les couleurs. Elle est blanche, rouge , jaune , bleue , verte» De plus, elle renferme les quatre éléments; car elle est liquide, aérienne, ignée et terrestre. La chaleur et la sécheresse constituent les propriétés cachées de cette pierre; le froid et l'humidité en sont les propriétés manifestes. Les premières sont une huile, les dernières une espèce de ferment qui corrompt les*corps. »
Calid appelle particulièrement l'attention des adeptes sur l'importance des signes astronomiques dans les opérations du grand œuvre. « Beaucoup de gens, dit-il , se trompent, et n'arrivent pas à bonne fin. Car, dans toute expérience , il faut observer la marche de la lune et celle du soleil. Il faut savoir l'époque où le soleil entre dans le signe du Bélier, dans le signe du Lion, ou dans celui du Sagittaire ; car c'est d'après ces signes que s'accomplit le grand œuvre. »
(1) Liber secretornm alchemiae régis Calid, filii Jarichi, ex hebraica lingua in arabicam el ex arabica in latfnam translatas, inccrto interprète. Theatr. chim., vol. VI; Manget, Biblioth., t. II.
(2) Liber Irium verborum Calid régis acutissimi. Ibid.
Artéphius.
Artéphius, sur la vie duquel nous n'avons aucun renseignement, cite Adfar, le maître de Morien, tandis que lui-même est cité par Roger Bacon (1). On pourra donc le placer au onzième siècle, comme contemporain de Calid et de Morien. On possède, sous le nom d'Artéphius, un Livre secret sur la pierre philosophale {Liber secretus de lapide philosophorum) (2), et un autre, intitulé la Clef de sagesse (Clavis sapientiœ) (3). Artéphius raconte lui-môme comment, à Faide d'une teinture universelle, il a prolongé sa vie au-delà de mille ans. « Parvenu à Tâge de plus de mille ans, dit-il, par la grâce de Dieu et l'usage de mon admirable quintessence, j'ai résolu, en ces derniers jours de ma vie , de tout révéler au sujet de la pierre philosophale, sauf une certaine chose qu'il n'est permis à personne de dire ni d'écrire, parce qu'elle ne se révèle que par Dieu ou par la bouche d'un maître. Néanmoins tout peut s'apprendre dans ce livre ( De lapide philosophorum ) , pourvu qu'on ait un peu d'expérience et qu'on n'ait pas la tête trop dure. »
Or le grand mystère qu'il promet de nous apprendre est le digne pendant de la merveilleuse quintessence, qui devait prolonger la vie au-delà de mille ans.
« Celui qui saura, dit-il, marier, engendrer, vivifier les espèces, produire la lumière blanche, nettoyer le vautour de sa noirceur, sera honoré partout; les rois même le respecteront. — Dans la putréfaction et la solution apparaîtront trois signes, savoir : la couleur noire, la discontinuité des parties, et l'odeur puante, rappelant celle des sépulcres. La cendre qui reste au fond du vase est celle dont les philosophes ont tant parlé ;
(1) Rog. Bacon, Opus rnajus ad Clementem IV, ex codic. Dublin, primum éd. Sam. Jebb. ;Lond., 1733, fol., part, vi, p. $71.
(2) Artepliii antiquissimi philosophi De arte occulta, atque lapide philosophorum liber secretus; Paris, 1612, 4. —Ce traité a été traduit en français par Pierre Arnauld, sieur de la Chevalerie, et imprimé avec quelques écrits de Synésius et de Nicolas Flamel ; Paris, 1612, 1659 et 1682, in-4°.
(3) Theatr. chimie, t. IV. Manget, Bibh chim., t. I. Salmon, Bibl. des^philosophes chimistes ; Paris, 1632, 12 .
c'est en elle que se trouve le diadème de notre roi, ainsi que le mercure noir et immonde d'où s'élève la couleur blanche, appelée oie (anser) ou poulet d'Hermogène (pullus Hermogenis) (i). Ainsi, celui qui sait blanchir la terre noire possède le secret du magistère ; il peut ressusciter le mort, après avoir tué le vivant. Et quand tu verras apparaître la vraie blancheur, resplendissante comme un glaive nu, il faudra toujours continuer à calciner, jusqu'à ce que se manifestent la citrinité et la rougeur étincelante. Dès que tu auras aperçu celle-ci , tu loueras le Dieu très-bon et très-grand, qui donne la sagesse, la candeur et la richesse à ceux qui les méritent, et qui ôte ces trésors aux méchants, en les plongeant dans la servitude de leurs ennemis. Louange et gloire à Dieu! Ainsi soit-il. »
Dans le traité : Clavis majoris sapientix , Artéphius insiste sur le thème favori des adeptes qui rapportent la génération des métaux à l'influence des astres , et qui l'assimilent à la génération des végétaux, a Toute plante, y est-il dit , est composée d'eau et de terre ; et pourtant il est impossible d'engendrer une plante avec de l'eau et de la terre. Le soleil vivifie le sol ; quelques-uns de ses rayons pénètrent profondément dans le sein de la terre, s'y condensent, et forment ainsi un métal brillant, jaune, consacré à l'astre du jour, l'or. Par l'action du soleil, les principes des métaux, les molécules sulfureuses et les molécules mercurielles se rassemblent ; et, suivant que les unes ou les autres l'emportent en quantité, elles engendrent l'argent, le plomb, le cuivre, l'étain, le fer. »
Dans un autre chapitre, l'auteur explique, à sa manière, la transformation des divers règnes de la nature. « Les minéraux proviennent, dit il, des éléments primitifs; les plantes proviennent des minéraux, et les animaux des plantes ; et comme chaque corps se [résout en un autre corps d'un ordre immédiatement inférieur, les animaux redeviennent des végétaux, et les végétaux des minéraux (2). » — On voit que la doctrine de la série ascendante des êtres est complétée parla série descendante.
Qu'est-ce qu'un corps? Artéphius répond que c'est quelque chose tout à la fois d'apparent et de latent (aliquid apparens et ali-
(1) C'est probablement du mercure blanc ( calomélas ) ou du sublimé corrosif, obtenu en sublimant un mélange de vitriol, de sel commun, de nitre et de mercure. Ce procédé était déjà connu de Gebei .
(2) Theatr. chim., t. IV, p. 226.
DEUXIÈME gPOQUE. 353
quid latens). La partie apparente d'un corps, c'est son étendue et son aspect ; la partie latente, c'est son esprit et son âme.
On lit dans ce même traité, Clavis majoris sapienlix, la préparation du savon, décrite sans aucune ambiguïté allégorique. « Si Ton prend de l'eau filtrée sur des cendres (solution de potasse du commerce), et qu'on fasse bouillir la liqueur, à un degré convenable, avec de Phuile et d'autres substances semblables, on obtient le savon (i). » ,
Le dernier chapitre traite des secrets astrologiques.
Artéphius passait pour un des plus grands philosophes hermétiques de son époque. Ses paroles étaient citées comme des oracles.
On attribue aussi à Artéphius les ouvrages astrologiques suivants : De caracteribus planetarum, cantu et motibusavium, rerum prœleritarum et futurarum; — Spéculum speculorum ; — De vita propaganda. Il composa, dit-on, à l'âge de mille vingt cinq ans, son livre sur la Prolongation de la vie; c'était merveilleusement prêcher d'exemple.
Zadith.
Il existe, sous le nom de Zadith, fils d'Hamuel, un petit écrit alchimique, intitulé Table chimique, traduit de l'arabe et imprimé dans le Théâtre chimique (2). L'auteur, Arabe d'origine, vivait probablement vers la fin du douzième ou au commencement du treizième siècle.
11 essaye , dans sa Table chimique , de donner l'explication des images symboliques des planètes et des métaux. Mais son langage est tellement obscur, qu'il est presque impossible de le comprendre (3).
(1) Theatrum chim., p 228.
(2) Senioris Zadith, filii Hamnelis Tabula chemica, ex arabico sermone latina facta. Theatr. chim., t. V.
(3) On pourra eu juger d'après l'échantillon suivant : Desponsavi ego duo luminaria in actu, et factum est illa quasi aqua in actu habens duo lumina : sic videmus solem habentem duos radios super cinere mortuo pluentes; et viviscit quodfueratmorti dédit um, sicut mortuus post inopiammagnam.
Haimon.
Haimon l'alchimiste est-il le même que Haimon le disciple d'Alcuinetl'évêqued'Halberstadt? C'esl là un point difficile à résoudre. On trouve, dans le Théâtre chimique, une Épitre de Haimon, sur les quatre pierres philosophâtes, tirant leur matière du microcosme (1). L'auteur appartient à l'école arabe. On n'y trouve rien qui soit digne de remarque.
C'est encore de l'école arabe que relèvent les livres hermétiques de Platon, commentés par Hamed et Bestol, ainsi que le traité de Micreris, dédié à Mirnifindus (2). Ce traité est sous forme de dialogue : Mirnifindus, le disciple, pose les questions, et Micreris, le maître, donne les réponses. Ce dialogue ne fait honneur ni à l'un nia l'autre, si les questions doivent marquer l'esprit du maître, et les réponses, la finesse du disciple.
Rachaïdib.
Rachaïdib, fils de Zelheïbid, portait le titre de philosophe âUi roi des Perses.
Dans un petit écrit alchimique, attribué à Rachaïdib et imprimé dans la collection de Bâle, l'auteur prétend convertir les métaux en or au moyen de la teinture- de safran (3).
On lit dans le Gynécée chimique ( vol. I ) une allégorie sur la. pierre phiiosophale, tout à fait dans le genre de l'allégorie de; Merlin, qui se trouve imprimée, à la suite des ouvrages de Geber, dans l'édition de Rome (4). Peut-être Rachaïdib est-il l'auteur de l'une et de l'autre. Voici cette allégorie :
(1) Epistola Haimonis, de quatuor lapidibus philosophicis materiam suam ex minore mundo deMimentibus. Theatr. chim., t. VI, p. 497-501. -
(l)i Platonis libri quartorum, cum commento Hebuhabes Hamed, explicatiab Hestolt. Tractai us Micreris suo discipulo Mirnifindo. Theatr. chim., t. YI.
(a) Rachaidibi, Veradiani, Rliodiani et Kanidis philosophorum régis Persarui», de matem pktlosophici lapidis acutissime loqiientium, fragmeutum. Àrtis aurifttE8&qinMià£tieiBiara vocaul. Basil., 1G10, in- 12, p. 255.
(4) Ex.hibuotbecœ vatic. exemptai i édita; iuipress. Roma?, in-12 (sans date).
Allégorie de Merlin, contenant le très-profond secret de la pierre philosophais
«Un certain roi se prépara à la guerre pour terrasser ses ennemis. Au moment où il voulut monter à cheval , il demanda à un de ses soldats à boire de l'eau qu'il aimait beaucoup. Le soldat lui dit : Seigneur, quelle est cette eau que vous demandez? Et le roi lui répondit : Lieau que je demande est celle que j'aime beaucoup, et dont je suis moi-même aimé. Après quelques réflexions, le roi but; et il but de nouveau jusqu'à ce que tout son corps fut rempli et que toutes ses veines fussent enflées. Le roi devint pâle. Alors ses soldats lui dirent : Seigneur, voici le cheval que vous désirez monter. Et le roi répondit : Sachez qu'il m'est impossible de monter à cheval. Les soldats lui demandèrent : Pourquoi cela est-il impossible? — Parce'que, répliqua le roi, je me sens appesanti, et que j'ai des douleurs de tête si violentes, qu'il me semble que tous mes membres se détachent. Je vous ordonne donc de me déposer dans une chambre bien claire, bien sèche, et continuellement chauffée nuit et jour; de cette manière je suerai, et l'eau que j'ai bue s'évaporera, et je serai délivré. Et ils firent comme le roi leur avait ordonné. Après un certain temps ils ouvrirent la chambre, et ils trouvèrent le roi expirant. Aussitôt ïes parents accoururent, et allèrent chercher des médecins égyptiens et alexandrins. Ceux-ci, ayant appris ce qui était arrivé, dirent qu'il n'y avait point de danger, et que le roi reviendrait à la vie. Alors les médecins égyptiens, en leur qualité de plus anciens, prirent le roi et le déchirèrent eitpetits morceaux ; ils le pilèrent dans un mortier et le mélangèrent avec un peu de médicament liquide. Puis ils le déposèrent dans une chambre aussi chaude que la première, chauffée nuit et jour. Au bout de quelque temps ils l'en retirèrent demi-mort, et ayant à peine un souffle de vie. JL.es parents, voyant cela, s'écrièrent : Le roi est mort! mais les médecins leur répondirent : Ne criezpas, car le roi dort. Ensuite ils le relevèrent de nouveau, le lavèrent avec de l'eau douce pour enlever l'odeur du médicament, et le déposèrent une dernière fois dans la même chambre. Quand ils l'en eurent retiré, ils le trouvèrent tout à fait mort. Alors les parents se mirent à crier fortement : Le roi est mort!
A quoi les médecins répondirent : Nous avons tué le roi, afin qu'après sa résurrection il devienne , au jour du jugement , beaucoup plus' beau qu'il n'était. Ensuite ils délibérèrent entre eux pour savoir ce qu'il fallait faire de ce corps empoisonné ; ils convinrent de l'ensevelir, afin que l'odeur de la putréfaction ne les incommodât pas. Mais les médecins alexandrins, entendant cela, accoururent : Ne l'enterrez pas, leur disaient-ils, car nous le rendrons plus beau et plus puissant qu'auparavant. Les parents s'en moquèrent : Vous voulez, leur disaient-ils, nous tromper, comme les médecins égyptiens. Sachez que si vous ne faites pas ce que vous promettez, vous n'échapperez pas à notre colère. Alors les médecins d'Alexandrie relevèrent le roi, le pilèrent et la desséchèrent. Ils prirent ensuite une partie de sel ammoniac, deux parties de nitre alexandrin , et les mêlèrent avec la poudre du mort. Ils en firent une pâte avec un peu d'huile de lin, et la placèrent dans une chambre en forme de croix. Ils le couvrirent de feu, et soufflèrent dessus jusqu'à ce que tout fût fondu, et qu'il descendît, par une ouverture de la chambre, dans une autre chambre plus basse. Enfin le roi revint peu à peu à la vie, et tout à coup il se mit à crier : Où sont nos ennemis? je les tuerai tous, s'ils ne viennent sur-le-champ implorer notre pardon { Chacun s'approcha du roi, et, dès ce moment, tous les princes et seigneurs l'honoraient et le craignaient. »
Cette allégorie semble indiquer les deux principaux procédés de l'analyse chimique , la voie sèche et la voie humide, le feu et l'eau. Quant au style, fort curieux, il rappelle le langage gréco-syriaque du Nouveau Testament.
Sophar.
Jérôme Crinot parle d'un certain Sophar, roi d'Egypte, comme ayant inventé une teinture royale, propre à changer tous les métaux en or (4). Cette teinture n'était autre chose qu'un sulfure d'or, traité pendant des semaines entières , tantôt à chaud ,
(1) Aureum Vellus, oder Guldin Scliafa und Kunstkammer, etc.; Rorschach, 1598, io-4.
tantôt à froid, par de l'esprit-de-vin rectifié, appelé eau ardente. Notons en passant qu'on rectifiait l'esprit-de-vin, en le distillant à différentes reprises sur du tartre fortement calciné. Ce procédé pourrait être employé encore aujourd'hui (4).
Il est difficile de déterminer l'époque précise à laquelle vivait Sophar. Peut-être est-il le même que Sopholat ou Xopholat, le grand roi païen, comme l'appelle Salomon Trismosin, et qui , grâce à un arcane appelé suforethon, aurait vécu plus de trois cents ans (2). Cet arcane , qui parait être un mélange de sulfures métalliques digérés avec du vinaigre ou avec de l'alcool, possède, dit Trismosin, la vertu de guérir l'hydropisie, la goutte * le cancer, de faire repousser les cheveux aux têtes chauves, et de prolonger la vie jusqu'au Jugement dernier.
Bubacar»
La collection des manuscrits alchimiques de la Bibliothèque impériale contient un petit écrit, intitulé Liber secrctorum Bubacaris, Mahomet i /Wt7, etc., et qui n'avait pas encore été jusqu'ici signalé (3). L'auteur, sur lequel nous n'avons aucun renseignement, est évidemment d'origine arabe. Il cite Geber, qu'il appelle « notre philosophe » (4).
Dans ce Livre des secrets, qui ne mérite pas les honneurs de la publicité, Bubacar commence d'abord par traiter des diverses espèces de sels, parmi lesquels il comprend non-seulement le » sel ammoniac, le sel gemme, le nitre, mais encore le pétrole, les résines, etc. Il enseigne de préparer le sel d'urine en évaporant l'urine au soleil pendant onze jours (5). Il parle ensuite du kibrith ( liqueur acide), des eaux corrosives et dissolvantes
(1) Le tartre calciné ou le carbonate de potasse sec enlève à l'alcool l'eau qui l'affaiblit.
(2) Aureum Vellus, p. 47 et 48.
(3) Ms. n° 7156 (du quatoizième siècle), fol. 114 reclo, et ms. n° 6514, fol. 101 verso. — C'est par erreur que ce nom ( Bu bacaris) est imprimé Rubrcaris dans le catalogue de la Bibl. imp.
(4) Ibid., fol. 120 reclo.
(6) Sume urinae partes X, et pone in ampulla ? itrea et suspende ad solem per dies xi, et congelabitur et lit sa).
(aquœ acutœ), parmi lesquelles il en est une qu'il préparait par la distillation du sel ammoniac avec une marcassite (sulfate de fer?). Son eau amère était une dissolution de sel ammoniac contenant du suc de plantes amères, telles que Paloès, la coloquinte, etc. (4).
Alchid Bechir.
Le même manuscrit, n° 7156, renferme un petit traité également inédit, intitulé Ordinatio Alchid Bechir Saraceni philosopài (2). Le philosophe sarrasin parle, dans cet écrit,' d'une escarboucle ^artificielle (carbunculus) ou d'une espèce de lune ( bona luna ), obtenue par la distillation des urines avec de l'argile, de la chaux, et des matières organiques ou du charbon. Il n'est pas impossible qu'en employant ce procédé avec certaines précautions, Alchid Bechir ait obtenu le phosphore , auquel il aura donné le nom d'escarbouçîe (3).
Quoi qu'il en soit, les alchimistes, qui opéraient continuellement sur des matières riches en phosphore (os, urine, etc.), connaissaient probablement ce corps porte-lumière ou phosphore (de <pwç, lumière, et <pop<fc, porteur) longtemps avant les chimistes du dix-septième siècle; mais ils en avaient fait, comme de tant d'autres préparations, un grand secret.
Albucagis (4).
Albucasis, natif de Zahera, près de Cordoue, vivait à la fin du onzième et au commencement du douzième siècle. D'après le
(1) Amara aqua et acuta : Surae aquam dulcem, et comtmsce cujn ea tantum salis ammoniaci quantum fuerit medietas ejus, et dissolve et cola ; postea sume quantum volueris ex ea, et commisce cum coloquintbide in panno ligata, etc.
(2) il commence fol. 143 recto, col. 2, et finit fol. 143 verso, col. 2.
(3) Ce procédé est à peu près celui qu'employa, au dix-septième siècle, Rrandt, le même qui découvrit le phosphore.
(4) Ce nom s'écrit indifféremment Abul-Kasim, Aboul-Khala/-ben~Abbas , Albuchasius, Bulcaris-Galaf, Alzacharavus et Azaravius.
témoignage de Casiri, il mourut à Cordoue en 1122 ; suivant d'antres, en 1106. 11 était plutôt médecin ou chirurgien qu'alchimiste. Son traducteur latin, Paul Ricius, médecin de Pempereur Maxiroilien Ier, le compare-k Hippocrate et à Galien. Cet éloge est exagéré. Albucasis n'est qu'un compilateur ; il copie quelquefois textuellement Rhasès et Galien. Ses ouvrages ont été réunis sons le titre &' Al-Takrij (la I*rutique), divisée en 32 traités (1).
Comme tous les médecins arabes, Albucasis était p rofondément versé dans la préparation des remèdes. Il donne nne description exacte de tous les appareils distitlatoires alors en usage ; c'est mémo ce qui l'avait fait regarder comme l'inventeur de la distillation. Il parle aussi de la préparation de l'eaHde-vie, de la concentration du vinaigre, et d'autres procédés qui tous étaient, comme nous l'avons vu, déjà connus avant'lui.
Avenzo'ir ( Merwan Ebn Zohr), médecin du khalife de Maroc, ordonnait souvent des médicaments sucrés, des sirops, des électuaires. — Averrhoës (Walid Ebn Achmed Ebn Roschid) de Cordoue, Mesué, Sérapion, Moïse Maimonides, juif de Cordoue, Abul-Hassan, évoque chrétien et médecin du khalife de Bagdad/ Abdal-Al-Razzak, BenAlmukuh, Muzasfar, et tant d'autres Arabes, Hébreux, Persans et Turcs, appartiennent à l'histoire de la médecine ou de la pharmacie, plutôt qu'à l'histoire de la chimie proprement dite (2).
lia pharmacie chez les Arabe».
Ce sont les Arabes qui ont en quelque sorte créé la profession de pharmacien, en la distinguant les premiers de celle de médecin. Leurs gouvernements exerçaient une surveillance sévère sur tous les établissements pharmaceutiques; ils avaient établi des
(1) On en a plusieurs éditions latine*, dont la plus estimée est celle de Bftle : Medendi methodus cerla, clara et brevis, pleraque qux ad medicinœ paries omnes, prxcipue quœ ad chirurgiam requiruntur, libris tribus exportent ; Baie, 1541 , vol. in-fol. Jean Channing a donné à Oxford , en 1778 , 2 vol in- 4°, une nouvelle édition de la Pratique à 'Albucasis, avec le texte arabe, accompagné d'une traduction latine et de figures d'instruments chirurgicaux.
(2) Voyez la liste de ces auteurs dans Wùsteufeld , Ge&chichle der Arabischen .Ente und Saturforscher, Gœttingue, 1840.
dispensaires à l'école de Djondisabar, à Cordoue, à Tolède, et dans d'autres vjlles importantes soumises & la domination arabe. C'est à ces sages dispositions que l'empereur Frédéric II emprunta, en 4233, les principaux articles d'une loi qui fut longtemps en vigueur dans le royaume des Deux-Siciles. D'après cette loi, tout médecin devait s'engager, sous la foi du serment, à dénoncer tout pharmacien qui aurait vendu de mauvais médicaments. Les pharmaciens étaient divisés en deux classes : \° les station arii, qui vendaient des médicaments simples, des préparations non magistrales, d'après un tarif arrêté par les autorités compétentes; 2° les confectionarii, dont la fonction consistait à exécuter scrupuleusement les ordonnances du médecin. Enfin, tous les établissements pharmaceutiques étaient soumise la surveillance d'un collegium medicorum (1).
Les Arabes doivent donc être considérés, moins comme les pères de la chimie, que comme les créateurs de la pharmacie.