‹ Histoire de la chimie (volume 5)Chapitre 11 sur 29 · ÉGYPTIENS. — PHÉNICIENS. — HÉBREUX · texte numérisé non relu

ÉGYPTIENS. — PHÉNICIENS. — HÉBREUX

Les monuments antiques, fruits du génie et du travail de l'homme , constituent la principale source de l'histoire des sciences et des arts, auxiliaires puissants de la civilisation des peuples. A cette source il faut joindre les documents écrits, transmis par les historiens. Mais de graves difficultés se présentent dans l'emploi judicieux de ces matériaux. A quel caractères reconnaît-on l'antiquité authentique des monuments invoqués à l'appui de l'histoire? Comment apprécier la valeur de documents souvent incomplets, tronqués, fictifs, ou incompréhensibles? Quel est ici le critérium pour distinguer le vrai du faux ? •

Ces questions , vraies pour toute l'histoire en général , s'ap-

(I) Ce rapprocliement n'est nullement arbitraire : plusieurs alchimistes soutenaient que l'eau (yôwp) de Tiialès était léelienienl le mercure. Voy. O. Borrichius, De ortu et progressa chemiœ. Manget, Bibl. Chcm-, t. i.

pliquent plus particulièrement h l'histoire de la chimie, et surtout à l'état de cette science chez les anciens Egyptiens, chez les Phéniciens et les Hébreux. Quant aux Chaldéens, aux Assyriens et aux Babyloniens, ils échappent , faute de documents, à toute appréciation exacte.

Avant d'aborder les détails, jetons un coup d'œil rapide sur chacun de ces peuples civilisateurs de l'antiquité.

Les Egijpdens, comme les Chinois et les Indiens, cultivèrent de bonne heure les arts et les sciences. Et ce que nous avons dit des Chinois s'applique en grande partie aux Egyptiens : une population nombreuse (1), établie sur les bords du Nil, mise en présence d'une nature riche en productions de toutes espèces, mais une population dépou\ue de l'esprit guerrier et de l'ambition des conquêtes, devait nécessairement, par la seule force de l'intelligence et du travail, se frayer pour sa subsistance des voies nouvelles, inconnues à des tribus nomades ou à des nations exclusivement guerrières. A cela il faut joindre les croyances religieuses et les institutions politiques, qui favorisaient plutôt qu'elles n'entravaient la recherche de l'utile et du beau.

C'est dans le royaume des Pharaons que Platon, Pythagore, Solon et Hérodote étaient venus s'intruire.

L'Egypte devint à différentes époques la proie des conquérants. Soumis successivement à des dominations diverses, les Égyptiens ont dû perdre peu à peu leur antique genre de civilisation et ce cachet d'originalité qui les distinguait de tous les peuples du monde.

Le royaume des Pharaons a rarement joui des bienfaits d'une paix durable; tous les grands événements qui exercent une influence marquée sur les arts, le commerce et la politique des empires, ont ramené la guerre sur les bords du Nil.

Enfin, à la chute de l'empire romain, l'Egypte éprouva le sort commun aux autres nations de ce vaste empire, qui s'intitulait orbîs terrarum.

SilaChine s'est maintenueà peu près intacte depuisdes siècles, c'est qu'elle éprouva des secousses moins fortes de la part des

(1) Il est incontestable que l'Egypte foiis les Ph.;raons éta't beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est aujouid'bui.

peuples limitrophes : si elle a été conquise , elle l'a toujours été par des nations inférieures en nombre, et les conquis ont fini par s'assimiler complètement les conquérants (1).

L'Egypte, au contraire, en changeant souvent de maîtres, perdit peu à peu les coutumes de ses ancêtres, et en adoptant des usages nouveaux elle finit par altérer son type.

Les Phéniciens nous présentent également le spectacle d'un peuple nombreux, établi sur un territoire proportionnellemenl très-restreint. Ici encore le génie de l'homme devait suppléer au défaut de la nature. Par son territoire la Phénicie était petite, mais ses habitants étaient grands par leur commerce, par leur industrie, par tous les arts de la paix. Les marchandises de Tyr et de Sidon étaient recherchées dans le monde entier. Ce peuple, essentiellement navigateur et commerçant, resserré dans des limites étroites par suite des conquêtes de ses voisins, fut naturellement porté à fonder des colonies dans les contrées qu'il aborda le premier. Ce fut ainsi qu'il découvrit l'Espagne (2). Ce pays était riche en or et en argent; ses habitants n'en connaissaient ni la valeur ni l'usage (3).

(1) Quelques érudits, De Guignes entre autres, ont prétendu que l'Egypte était une colonie chinoise. Rosellini (Qiiarterlij Eeview, 7nim. 105, févr. 1835) et Davis [la Chine, vol. n, p. 184) possèdent, dans leurs collections, des flacons trouvés dans des tombes égyptiennes. « Ces flacons sont, dit M. Davis , identiques, pour la forme et même pour la beauté de la porcelaine, aux flacons de senteur et aux bouteilles à tabac fabriquées actuellement en Chine. Sur un de ces flacons on voit une image de plante légèrement esquissée ; la lige et les feuilles ont l'air d'un dessin exécuté à l'encre de Chine. Le style de cette esquisse est complètement chinois. De l'autre coté sont cinq caractères pareils à l'écriture cnrsive des Chinois. » — Ce n'est pas avec quelques fragments d'antiques, d'une authenticité plus ou moins contestable, que l'on reconstruit l'antiquité; c'est bien plutôt avec cette profondeur de vue qui embrasse l'ensemble des détails. Michel- Ange, par la seule conception de son génie , restaura une statue antique mutilée ; et lorsque, plus tard, on découvrit le fragment véritable, on le trouva en tout semblable à la pierre ajoutée par ce grand maître.

(2) Le nom Espagne est lui-même phénicien; il dérive de Spanja, ou de l'hébreu (qui a beaucoup d'analogie avec le phénicien ) ISU? (chapan), qui signifie lapin, ou animal qui se creuse des terriers, parce que, d'après les témoignages anciens, l'Espagne était remplie d'une quantité prodigieuse de lapins. — {Vairo, Bere rustica, lilt. 3,c. xiii. Strab. m. — Plin., Hist. 7iat.,l\h. viii.) Il est bon d'ajouter que ce même nom signifie, au figuré , un ouvrier qui creuse dans les mines.

(3) Strab., lib. m. — Diod. de Sicile, t.

Ce fut à peu près dans le même état que, près de trente siècles plus tard, les Espagnols trouvèrent l'Amérique et ses autochthones.

Les Phéniciens, après avoir établi des entrepots dans les îles de Rhodes et de Chypre, d'où ils tirèrent leurs minerais de cuivre, franchirent les premiers le bassin de la mer Méditerranée, et prirent possession du détroit de Gades (1) (Cadix), comme d'un poste important pour leurs colonies et leur commerce. Ils poussèrent leurs navigations, au nord, jusqu'aux îles Britanniques, d'où ils tirèrent le xauciTcpoç (étain), dont parlent déjà Moyse (2) et Homère (3).

Les navigations lointaines produisirent alors dans les arts et dans l'industrie himème révolution qu'a produite à notre époque le commerce avec l'Inde.

Une chose digne de remarque, c'est que dès la plus haute antiquité, tous les peuples essentiellement mercantiles avaient auprès des autres nations une réputation d'improbité. C'est ce qu'attestent ces paroles qu'Homère met dans la bouche d'Ulysse :

Alors vint un Phénicien, un niaiire fourbe,

Un grappilleur, qui avait déjà t;iit beaucoup de nui! aux liommes (4).

La foi punique, fides punica, était, dans la bouche d'un Romain, synonyme de mauvaise foi. Les peuples animc's de l'esprit de lucre ne cultivent guère que le côté pratique des sciences. Sous ce rapport, les Phéniciens différaient entièrement des Égyptiens, qui se complaisaient dans le dogmatisme philosophique et religieux.

Hébreux. — Opprimés par les Égyptiens, avilis par les Assyriens et les Syriens , méprisés par les Romains, persécutés au

(1) Le nom de Gadir (Gades, Cadix) signifie enclos, rejuge; plus tard il fut changé en celui de Gibraltar, de l'arabe ghïbel al Tarick ( rocher de Tarick) ; Tarick elant un des généraux des Maures qui envaliirent ri£spagne en 711, sous la conduite de Walid. Le nom de colonnes (C Hercule, que portait ce détroit, rappelle encore les Phéniciens, s'il est vrai qu'il faut l'aire dériver Hercule de harokel, qui en phénicien signilie marchand.

(2) Nombres, xxxi, 22.

(3) Iliade, xi, 2j et 34.

(4) Ar) TOTc <I>o{vt^ y;).9cv àv/;o , à7taTr,/.io[ eIoù; ,

(Odyss., XIV, 289.)

niSl". DK L\ CHIMIE. — T. I. 3

moyen âge, disséminés aujourd'hui sur tout le globe^ les Juifs ont conservé, au milieu de leurs infortunes , leur foi, leurs mœurs, leur caractère, jusqu'au type même de leur physionomie (1). Cet accord de tous les peuples à maltraiter les Juifs ne donne-t-il pas à penser? — Ce qu'il y a de certain, c'est que le christianisme, qui prêche la fraternité, a eu son berceau chez les Juifs, qui dans toute l'antiquité passaient pour le peuple le plus égoïste et le moins conciliant du monde. Les Romains, les plus tolérants des mortels, ne leur reprochaient-ils pas orfzwm^o^m* generia humani? — Incontestablement les Israélites étaient dès leur origine animés du même esprit de lucre que les Phéniciens, avec lesquels ils avaient plus que de simples rapports de voisinage.

Quoique fidèles à leurs croyances religieuses, les Hébreux ont cependant emprunté aux Égyptiens et aux Phéniciens la pratique des choses qui leur paraissaient les plus utiles. Ils mettaient dans la construction du tabernacle tout le raffinement des arts de l'Egypte ; et les ornements du grand-prêtre devaient avoir mis à contribution les ateliers de Tyret de Sidon (2). Bien que Moyse, le Solon des Juifs, n'ait pas précisément institué des lois en faveur de la culture des arts, il fait cependant l'éloge des ouvriers et des artisans. (Exod., XXI, H ; XXXV, 30 — 36. ) Les orfèvres, les sculpteurs, les forgerons, en général tous les artisans (D>\!;in), étaient, comme chez les Egyptiens, des hommes libres, et non des esclaves, comme chez les Grecs et les Romains.

De l'orig^îne de la chimie.

Hermès ou Mercure, surnommé \e irûis fois très-grand (rplç l/eyicTTo; ) , passe pour l'inventeur des arts en Egypte, et particulièrement pour l'inventeur de la chimie (3). On attribue à ce

(1) On a remarqué que les figures des Israélites peintes il y a plus de trois mille ans, sur d'anciens sarcophages ou sur d'autres monumenls égyptiens, ont les niêBies traits de piiysionomie que les Juils de nos jours.

(2) Voij. pour la description du tabernacle l'eNccllent ouvrage de l'abbé Glaire, Inlroductïon historique et critique aux livres de V Ancien et du Nouveau Testament, t. ii ; Paris, I83i), p. 60G.

(3) Terlullien {de Anima, c. 2, et adversus Valcntinianos, p. Ij) appelle Hermès pfnjsicoricm magistrum.

personnage mythique , qui s'appelle aussi Thaal ou Thauf, un grand nombre d'écrits sur les arts, sur la médecine et l'astrologie, dont .plusieurs existent encore sons le pseudonyme d'Hermès Trismégiste (I).Ce qui prouve que ces écrits sont supposés, c'est qu'aucun écrivain antérieur à l'ère chrétienne n'en fait mention. Les auteurs qui en ont parlé les premiers appartiennent presque tous à la fameuse école d'Alexandrie, véritable atelier de science et de littérature pseudonymes.

D'autres attribuent l'invention des arts utiles à Phtha ou à Vulcain. Ils le regardent comme identique avec Tubalcaïn qui, d'après la tradition biblique, travailla le premier les métaux (2). Zosime , Eusèbe et Synésius rapportent qu'il y avait dans le temple de Phtha ( Vulcain), à Memphis, un endroit destiné à l'exercice de la science divine ou de l'art sacré, qui, comme nous le verrons plus bas, n'était autre que la chimie ou l'alchimie. C'est ainsi que les alchimistes se réunissaient autrefois dans les cathédrales pour se livrer aux opérations du grand œuvre.

Les alchimistes paraissent avoir également emprunté aux prêtres de l'Egypte les formes énigmatiques, les signes hiéroglyphiques de leur art, le rapprochement mystique des métaux, des planètes et des signes du zodiaque, les théories de l'œuf philosophique, etc.

On a beaucoup et vainement discuté sur la science cachée des prêtres de Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis. Le silence était imposé k ces prêtres sous les peines les plus sévères, et il ne leur était permis de s'exprimer que symboliquement.

Au rapport d'Eusèbe et de Synésius (3), c'est dans le temple de Memphis que Démocrite d'Abdère fut initié par Ostanes

(1) La lahle d'émeramle (tabula smaragdina) de Hermès Trismégiste était consultée comme un oracle par les alcliimistes du moyen âge. Le divinus Pijmander, écrit originairement en grec (alexandrin), et traduit en latin par Marsilius Ficin , est un ouvrage mystique, souvent cité. Voy. les ouvrages attribués à Hermès Trismégiste, dans Clément d'Alexandrie {Stromai., \\h. vi ). — Tlieatrtim chcmicum, Mangct, Hïbl. chemica; latro-malhcmatica Ifermetis, |)ar Dav. Hoesclici, Augsb., I.'j97; les manuscrits arabes de la Bibliotliè(|iie de Leyde. Saint Augustin ( de Clv. Dei, c. 23, 24 et 20) cite un ouvrage attribué à Hermès Trismégiste sous le titre de Verbe parfait ( Aôyo; tc'Xîio;). On lui attribue aussi un livre intitulé Asclepias, dont la version est probablement due à Apulée.

(2) Gènes., iv, 22. Diodore de Sicile, liv. ii. "HçaiaTov XeyùuTiv tvj; Ttepl toù dtS'^pou épYa'jîa; eOpôT/jv YEvî'crOat.

(3) Eusebiaua grœca Scalig.^ p. 43.

aux mystères de l'Egypte, en compagnie d'autres philosophes, parmi lesquels on cite Pammènes, et une prophétesse juive, nommée Marie.

Ces initiations mystiques offrent quelque analogie avec celles des alchimistes du moyen âge, qui s'engageaient aussi, par des serments terribles, à garder le secret de leur art, et qui ne parlaient des choses les plus simples que par énigmes.

Les disciples de l'art sacré, comme les alchimistes, se divisaient, à proprement parler, en deux classes : 1" ceux qui traitaient de la science par des signes ou des symboles, et qui dédaignaient d'observer la nature ou d'interroger l'expérience; 2" ceux qui, sans suivre exclusivement leur imagination, arrivaient par la pratique de leur art à des découvertes utiles. Les premiers se faisaient remarquer par leur dogmatisme orgueilleux : ils se disaient les initiés par excellence, pour se distinguer de ceux de la deuxième classe, qui, pour être plus modestes, n'en étaient que plus estimables. Si c'est à la première classe qu'appartenaient les prêtres de Memphis, de ïhèbes et d'Héliopolis, nous n'avons pas à regretter leur science : elle méritait l'outjli.

Les objets d'art de l'antiquité sont sortis des mains de l'ouvrier; étranger à la langue du prêtre, il travaillait les métaux, fabriquait le verre, ftiisait de riches étoffes, et métamorphosait la matière brute en monuments que le temps a en partie respectés et que la postérité admire.

Laissons Borrichius (1), Conringius (2), Kircher (3), et

(1) De orlu et progressa Cheniiae, dans Manget, Bibl., c/iem., t. i.

(2) H. Conringius, de. Hermetïca Ai^gypt. Heimst. 16'i8, \.

(3) Atli. Kirciier, Œdip. jEgypt., t. ii, par. a ( Rome, 1C53, in-fol.), p. 387. Alchïmia liierogliphica. Suivant cet auteur, lesmjliies égyptiens , connme les niyliies grecs, renferment, sous une forme allégorique, tous les secrets de la ciiimie. Osiris ci I sis représentant, dit-il, comme Jupiter et Junon, le principe mâle et le principe lemelle, l'actif et le passif. Osiris (la matière de l'alchimiste) est mis eu pièces par son frère adultérin Typhon ( division ), et placé dans un tombeau ( vase chin)ique), où il subit l'action de Phtha (feu). Bientôt Isis rassemble les n)orceaux épars du corps d'Osiris, les joint et les combine ensemble, pour en faire un corps plus parfait. C'est pourquoi Isis est à la fois la mère, la sœur et l'épouse d'Osiris. De l'union d'Osiris avec Isis naquit Horus, qui fut instruit par sa mère dansions les secrets du grand œuvre. Horus (Apollon) était le maître d'II(!rmès Trismégisie qui, selon la tradition, est l'inventeur des hiéroglyphes et de tous les arts pratiqués en Egypte. — Les pommes du jardin des Ilespérides, gardé par un dragon, renferment, selon le même auteur, tout le mystère de l'art hermétique. Hercule , étouffant le lion de la forêt de Némée, exprimerait symbo-

d'aulres érudits, discuter si c'est à Hermès Trismégiste, à Phtha, ou aux prêtres de Memphis et de Thèbes, que revient l'honneur de l'invention de la chimie ; si cet art a pris naissance, sous le règne d'Isis et d'Osiris, dans l'Egypte, appelée anciennement Chemia ou Chamia (pays de Cham), ou s'il a eu son berceau dans Chemmis, ville de la Thébaïde, consacrée à Pan. Essayons plutôt d'apprécier convenablement les connaissances pratiques que possédaient les Egyptiens dans les arts tributaires de la chimie.

Les preuves de l'antique existence des arts du verrier, du peintre, du sculpteur, du batteur d'or, du doreur, du statuaire en pierres et en métaux, du graveur, du stucateur, du fabricant de ce papyrus sur lequel les anciens habitants de l'Egypte traçaient leur écriture, du fabricant de toile, du teinturier, etc.; les preuves de l'antique splendeur de tous ces arts se voient encore aujourd'hui dans les palais, dans les temples et surtout dans les hypogées de la ville de Thèbes. On y admire de petits tubes d'émail colorés, les uns en bleu, les autres en rouge ; des poteries émaillées de diverses couleurs, des vases, des statues en faïence, des verres, des pâtes de verre colorées, un stuc composé, vraisemblablement comme le nôtre, de plâtre et de colle forte, ou, comme celui des Romains, de marbre blanc et de chaux, et sur ce stuc, sculpté en relief, des figures diversement peintes, et qui ont, après des siècles, conservé leurs vives couleurs. On y voit des momies d'hommes et d'animaux, . dont l'enveloppe et les membres sont couverts de feuilles d'or; des statues de bois et de bronze dorées; des toiles de lin et de coton, les unes sans couleurs, les autres teintes, ou en bleu, par l'indigo, ou en rouge, par la garance; enfin des papyrus offrant des caractères tracés avec une encre noire par des mains exercées.

On rencontre encore aujourd'hui, dans plusieurs villes de l'Egypte, des édifices construits en briques émaillées, et des appartements décorés de carreaux de faïence recueillis dans les ruines des villes anciennes, et qui, à cause de leur beauté, sont préférés par les riches aux carreaux que fournit actuellement

liqiiement la décomposition de la matière par un acide puissant. On joue ici sur le n)ot {iXr,, qui signifie en effet tout à la fois forêt et madère. Voij. Maier, Arcana arcanorum o»iniu)n arcanissimnm. — J. Faber, Hcrctdes Piochijmicus.

l'art du faïencier, dégénéré dans ce pays , comme les autres arts (1).

Essayons de remonter à l'origine de ces arts.

Paîii. — Ferment. — Vin. — Bière. — Huile.

Les premiers besoins de l'homme ont dû de bonne heure éveiller en lui cet esprit de recherches qui amène des découvertes ou des inventions utiles et nécessaires. Des témoignages irrécusables nous attestent l'antiquité de l'art de faire le pain, le vin, l'huile, de la fabrication des étoffes et des métaux, etc. A peine l'homme eut-il de quoi satisfaire les premiers besoins de la vie, qu'il songeait à embellir son existence. Jubal est contemporain de Tubal. Le vin est aussi ancien que le pain. La préparation des couleurs, la teinture des étoffes, l'emploi des pierres précieuses, etc., remontent à l'antiquité la plus reculée. La musique et la danse datent de l'origine du monde.

Du blé au pain la distance est grande. Gomment cette distance fut-elle franchie? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. 11 a fallu peut-être longtemps avant de découvrir que le grain donne la farine, et que la farine réduite en pâte, et ayant subi la fermentation et la cuisson, donne le pain , ce symbole de la vie dans la langue sacrée. L'agriculture, dont le principal objet était la culture des céréales et de la vigne, remonte probablement aux temps antéhistoriques. Beaucoup d'anciens peuples employaient, comme le font encore aujourd'hui les tribus sauvages, certaines racines au lieu du fruit des graminées; et ce n'est certes pas l'analyse chimique qui leur a appris que ces racines renferment une substance (fécule) tout semblable à celle que contient le froment.

11 fallait des instruments pour broyer les graines. A cet effet deux pierres pouvaient suffire. Ces deux pierres broyantes donnèrentsans doute l'idée du mortier, qui devaitconduire à l'invention du moulin. Cène fut certainement que beaucoup plus tard qu'on

(1) Recueil des observations el des recherches qui ont été faites en Egypte pendant Vexpédiiion de Vannée française. 2" édit. in-8°; Paris, 1821 ; t. ix , page 247.

inventa le tamis, ou un instrument analogue, propre à séparer l'enveloppe de la graine, le son de la fiirine. C'était déjà un raffinement. L'opération du blutage devait être d'abord très-iniparfaile; carie pain qu'on a trouvé dans les momies d'Kgypte contient du blé .grossièrement moulu, ce qui lui donne l'apparence du pumpernickel des Hollandais (1). Cependant Pline nous apprend (2) que les Egyptiens connaissaient le tamis, et qu'ils le fabriquaient avec des filaments de papyrus et des joncs trèsminces. Les anciens habitants de l'Espagne faisaient des tamis en fil, et les Gaulois sont les premiers qui aient eu l'adresse d'y employer le crin des chevaux (3).

Il se passa sans doute bien des sièelesavant d'arriver à faire fermenter la pâte, et à lui appliquer le degré de cuisson convenable dans des fours appropriés. La fermentation avant la cuisson dénote déjà un certain perfectionnement dans l'art de la panification. Le pain, an'i {lekhein), qu'Abraham servit aux trois anges qui lui apparurent dans la vallée de Mambré, avait été fait avec de la pâle non fermentéej c'était une espèce de biscuit de mer. Il fut de bonne heure interdit de faire fermenter la pâte du pain qui devait servir aux cérémonies religieuses. Pourquoi? Parce que la fermentation, qui est une espèce particulière de putréfaction, était regardée comme l'acte d'un mauvais génie.

Dès l'époque de Moyse on connaissait l'usage du levain et du pain fermenté. Ce législateur, en prescrivant aux Hébreux la manière dont ils devaient manger l'agneau pascal, leur défendait expressément de manger du pain fermenté (V'^n) (4). Nous lisons dans l'Exode que les Israélites, lors de leur sortie d'Egypte, mangèrent du pain sans levain et cuit sous la cendre : les Egyptiens les avaient si fort pressés de partir, qu'ils ne leur avaient pas laissé le temps de mettre le levain dans la pâte (5).

Les Juifs mangent encore aujourd'hui du pain azyme (non fermenté), en souvenir de la sortie de leurs ancêtres de la terre de Mizraïm. •

En général, les anciens ne préparaient leur pâte qu'au moment où ils voulaient s'en servir; ils la faisaient immédialemont cuire

(1) On voit des morceaux de ce pain au Musée égyptien du Louvre.

(2) Hist. nul., lib. wiri, 11.

(3) Plin. ibid.

(4) Exode, XII, 63 ; xiii, 3.

(5) Exode, xu, 39.

SOUS la cendre, comme cela se pratique encore aujourd'hui dans' certains pays. D'autres fois ils préparaient avec la farine et l'eau une espèce de bouillie claire, qu'ils faisaient cuire avec des viandes; c'est ce que les Romains appelaient pulmentum ou pulmentarium. Lors de la découverte des Canaries, on remarqua que les indigènes de ces îles ignoraient l'art de la panification : ils mangeaient leur farine cuite avec de la viande ou du beurre.

Gomment fut découvert le ferment? Le mot /msarrf n'explique rien. Il fallut nécessairement que l'esprit d'observation s'emparât d'un fait, en apparence, insignifiant. On aura été sans doute bien étonné en voyant qu'un morceau de pâte aigrie, et d'un goût détestable, ajouté à une pâte fraîche la faisait gonfler, et que celte pâte donnait un pain plus léger, plus savoureux, et d'une digestion plus facile.

La fermentation est de tous les phénomènes chimiques le plus important et en même temps le plus anciennement connu. Et cependant ce phénomène n'a été bien étudié que de nos jours: c'est la fermentation qui, par la découverte de l'acide carbonique , devint, au dix-septième siècle de notre ère, le point de •départ de, la chimie moderne.

L'idée d'exprimer le suc des raisins et de le conserver dans des vases, pour s'en servir en guise de boisson, devait se présenter tout naturellement à l'esprit des hommes. Aussi l'art de la vinification est-iltrès-anciea en Egypte, ainsi que dans les confiées principales de l'Asie où prospérait la vigne. Sa connaissance remonte aux temps mythologiques. Osiris apprit aux hommes, selon la tradition des Égyptiens, à cultiver la vigne et à faire du vin (1). Suivant d'autres, l'honneur de cette invention revient à Noé (2) et à Bacchus. Dans les sacrifices primitifs, on offrait à la Divinité du pain et du vin (3).

La bière, dont la connaissance est fort ancienne, était probablement d'abord une espèce de tisane d'orge. C'était la boisson la plus coiHmune de la plupart des habitants de l'Egypte (4). Les Espagnols et les Gaulois connaissaient de temps immémorial la préparation de la bière. Tacite raconte des Germains qu'ils

(1) Diodore de Sic. , i.

(2) Gen., IX, 20.

(3) Gen., xiv, 18.

(4) Hérodote, ii, 77. —Diodore, liv. i. -^ Strabon, lib. xvii, p. 1179 (t'dit. Casaub.). — Athénée, i, p. 3i (édil. Schweigb.)

avaient « un breuvage fait avec de l'orge, et converti, par la corruption (fermentation), en une espèce de vin : ex hordeo fachis et iii quamdam similitudinem viiii corruptus) (1) ; )> ce qui montre que la bière des Germains était une liqueur rermentéc comme le vin, et qui devait être en effet semblable ;\ notre bière. L'emploi du houblon dans la préparation de la bière est d'une date récente ; aussi les bières des anciens devaient-elles facilement tournera l'aigre ou éprouver la fermentation acide.

Les anciens ignoraient sans doute que dans le suc exprimé des raisins, de même que dans le moût de bière (:2), la matière sucrée se transforme en alcool sous l'intluence du ferment. Mais ils savaient fort bien que le moût perd au bout de quelque temps sa saveur sucrée, et qu'il acquiert la propriété d'enivrer. S'ils ignoraient l'eau-de-vie pure, ils connaissaient des liqueurs qui en contenaient : la découverte de l'esprit-de-vin coïncide avec celle de la distillation.

La connaissance du vin et de la bière implique celle du vinaigre; car ces liqueurs, exposées au contact de l'air et dans les conditions atmosphériques ordinaires, s'acidifient naturellement, en donnant naissance, par suite de l'oxydation de l'iUcool, à l'acide acétique. Les anciens connaissaient le vinaigre, mais ils ignoraient la cause qui le produit. Le vinaigre {vinum acidum, d\m acetum ) ne servait pas seulement à assaisonner des légumes (3); mais, délayé dans de l'eau, il était employé comme boisson (4). Chez les thalmudistes, le vin et le vinaigre sont souvent pris l'un pour l'autre, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre ce passage de l'Évangile : «Ils lui doimèrent à boire du vinaigre (o;oi;) mêlé de bile. (3) »

Il est à remarquer qu'ici, comme dans beaucoup d'autres cas, le nom donne, en quelque sorte, la raison même de la chose.

(1} Tacite, de Mor'ibus Gertnanorum.

(2) Les Grecs appelaient la bière oTvo; xpiOivo;, vin d'orge. Il en est souvent question dans les œuvres de Xénopiion.

(;j) Rulii., Il, fi.

(4) Nonil)res, vi, 3.

(5) Saint Mathieu, XXVII, 3'». Ce qui prouve que le mot ô;o; sisnifie oTvo;, vin , c'est que saint Marc (XV, 23), rapportant le môme fait de la Passion, emploie le mot otvoç : xal âoiôouv «Otw TtiEïv èo [j.upvtTîxÉvov olvov. On remarquera en mÎMiie temps que le mot £<j(j.uGvi(j[j.evov, aromatisé de myrrhe (aromate très amer ), remplace, dans saint Marc, les mots p.eTà /oXïj; iJ.£aiY[j.£vov , mêlé de bile, de saint Mathieu.

42 HlSTOirxE DE LA CHIMIE.

Ainsi, le moi y'^nlkhomets), qui signifie (en hébreu, en chaldéen, en phénicien, etc.) vinaigre, dérive de Y'2~{khamets), qui veut dire ferment, comme pour indiquer que le vinaigre est un produit de la fermentation. Bien plus, le nom p'» {yine) vient luimême du verbe pi, faire effervescence, se soulever (1), comme pour faire allusion au moût, qui se soulève (en dégageant de l'acide carbonique) pour se transformer en vin. Le nom r^i {yine), qui signifie produit de la fermentation , est à peu près le même en phénicien, en syriaque, en arabe, en cophte et en arménien [gliini). Le nom grec olvoç et le latin vinum dérivent évidemment de la même racine; car oLoç devait se prononcer inos , comme on le prononce encore aujourd'hui en Grèce, et peut-être faisait-on sonner en même temps l'esprit doux (') comme /', de manière à prononcer t"mos; de là le latin vinum (2). C'est de ce dernier mot que dérive l'allemand tvein (en bas-saxon wijn), l'anglais îvine , l'italien vino, le français vin, enfin les mots qui dans toutes les langues indo-européennes signifient vin, c'e&i-kà'we, produit de la fermentation.

Mais ce n'est pas seulement avec les raisins qu'on faisait une boisson fermentée; le suc du palmier et d'autres végétaux servait depuis fort longtenips à la préparation des liqueurs fermentées. Le vin de palmier des Assyriens est déjà mentionné par Hérodote (3).

L'idée d'écraser les fruits pour en retirer, soit la fécule, soit le suc, amena la découverte de l'huile. Dans presque toutes les graines où l'embryon n'est pas entouré de fécule, on trouve, à la place de celle-ci, une matière grasse, qui paraît, comme la fécule, être destinée à nourrir l'embryon à mesure qu'il se développe. Selon toute apparence, l'huile, la fécule et le moût ont été découverts en môme temps; car l'homme qui le premier songea à écraser le fruit de la vigne n'avait aucune raison pour ne pas poursuivre ses expériences : il devait essayer de traiter de même tous les fruits secs ou charnus des plantes qu'il avait sous les yeux.

( 1) "IDn [khemer), qui signilieaussi vin, vient du veibeiçn {kkamar), qui veut dire faire effervescence, fermenter.

(2) Ce qui ijiouve que l'esprit doux (') était souvent prononcé comme v, c'est que oi;( brebis), aiwv (âge), ont donné naissance aux mots latins oy(S , xvum, qui ont les mômes significations.

(3) Herod., i, 113.

L'huile, et en particulier l'huile d'olive, fut d'abord, ainsi que le produit des autres fruits, employée comme aliment; puis ons'en servit dans les cérémonies religieuses, enfin comme d'un moyen d'éclairage. L'observation d'un fait à la portée de tous donna sans doute lieu à l'invention de la mèche. Avant l'emploi (les lampes, on s'éclairait à la lueur des torches en bois résineux, comme cela se pratique encore aujourd'hui dans les pays où abondent les forêts de pins, de sapins et de cèdres. Les lampes devaient être connues en Egypte déjà avant l'arrivée de Moyse. L'usage qu'en fait ce législateur et la description qu'il en donne ne permettent aucun douVi à cet égard (1).

Métallurgie. — Or. — Arsrent. — Airain. — Fer, etc.

-es métaux sont les indispensables auxiliaires de l'industrie. IlF attirèrent de bonne heure l'attention du cultivateur et du chasseur. Et le guerrier lui-même devait bientôt reconnaître, soit pour l'attaque , soit pour la défense, l'incontestable supériorité des métaux sur les armes primitives de pierre ou de bois.

Le premier connu de tous les métaux, c'est Vor. D'abord, sa couleur et son éclat le font remarquer des sauvages et même de certains animaux (2) ; puis, on le rencontre presque partout à l'état natif, c'est-à-dire avec la couleur, avec l'éclat et les autres propriétés physiques qui le caractérisent.

Une chose digne de remarque, c'est que le nom qui en hébreu, en phénicien et probablement dans la langue démotique des Égyptiens, signifie or, am [zahab), dérive précisément du verbe briller, resplendir, ans (tsahab). C'est avec l'or qu'on a fabriqué les premiers instruments métalliques. Il est question, dans le Peiilateuque (3), de coupes, d'encensoirs, de tasses et de candélabres, faits avec de l'or pur, travaillé au marteau.

Le mot "nn"i2 [lahor), qui signifie pur, snns mélange, supposerait-il la connaissance de quelque iiioyen chimique de purifier l'or? C'est une question sur laquelle nous reviendrons.

(1) Exode, XXV, 31.

(2) Les pies, le> corbeaux, et J'aiilies oiseaux d'un instinct voleur.

(3) Exode, XXV, 29, 31, 36.

11 paraît certain que l'on ne connaissait pas à l'époque de Moyse la dorure proprement dite, et que l'on ne savait aucun moyen de dissoudre l'or. Pour la construction du tabernacle, le seigneur avait dit: «Vous couvrirez lésais de lames d'or; — vous couvrirez aussi ses barres de lames d'or (I).»

C'était là une simple opération mécanique, semblable à celle dont parle Homère à propos du sacrifice de Nestor : « Vint le forgeron tenant dans ses mains les instruments de son art, l'enclume, le marteau et les tenailles bien faites, avec lesquels il travaillait l'or (/.p'-Ji^ov eipyoci^eTo) (>2). »

Les anciens cbimistes ont fait bien des conjectures sur le veau d'or que Moyse brûla , et qu'il donna à boire aux Israélites (3). On est allé jusqu'à supposer ce législateur initié à la chimie ou à l'alchimie. Suivant Stahl, l'auteur de la fameuse théorie du phlogistique, Moyse eut le secret de l'or potable , et en faisant boire cette dissolution il aurait aggravé la punition infligée aux Israélites récalcitrants (4). hemolbnUer, remarque Wiegleb (5), signifie aussi fondre; comme le veau d'or était probablement en bois recouvert de lames d'or, Moyse ne brûlaTéellement que le bois, pendant que l'or allait se fondre en culot: les cendres mises dans l'eau donnèrent non pas de l'or potable , mais une eau lixivielle (chargée de sels alcalins), qui devait produire l'effet d'un purgatif.

Moyse s'était-il réellement servi d'un moyen chimique pour dissoudre le veau d'or? Non; car en lisant attentivement le texte hébreu on peut se convaincre qu'il n'y est parlé que d'une opération purement mécanique. Voici comment nous traduisons ce passage de l'Exode : « Et il {Moyse) prit le veau, qu'ils (les Israélites) avaient fait, et le détruisit dans le feu (6), et il le moulut

(1) Exode, \xvi, 10, 29.

(2) Odyssée, m 432 etsiiiv.

'H/6î 5è ■/a.l-A.eii-, onX' £v yepatv £3(wv yaXxviïa, UcîpaTa Ti/vr];, à/.[jLovâ Te Gxùpâv t' eÙTTotriTÔv t£ Ttupàypriv, otffîv xt /iuffov cipyâiîsTO.

(3) Exode, XXXII, 20.

(4) Vitulus aureus in Opiisc. Chijm. Pkijs. med., p. 585.

(5) Handbuch der allrj. Chemie, t. i, p. 120; 1"80.

(G) Littéralement, il Vabsorba dans le feu, VJii'n. ^it?',] , c'est-à-dire qu'en le fondant il en détruisit la l'orme. Exode, xxxii, 20.

PREMIERE EPOQUE. 4o

( dans un moulin ;ibras (1) en petites parcelles, qu'il jeta dans l'eau et fit boire aux fUs d'Israël. »

Ainsi donc, c'était de l'or divisé par un moyen mécanique et tenu en suspension dans l'eau , que Moyse tît boire aux Israélites. Toutes ces discussions sur la prétendue dissolution du veau d'or et sur le savoir chimique de Moyse tombent d'elles-mêmes devant la clarté du texte original.

Varrjent devait être connu presque en même temps que l'or; car il est plus répandu dans la nature qu'on ne se l'imagine, et il se rencontre également à l'état natif. Quoique l'argent n'attire pas autant les regards que l'or, le nom qu'il porte dans toutes les langues anciennes est fondé sur la couleur et l'aspect que présente ce métal. Ainsi, '^■^D {khesef), qui signifie argent en hébreu, dérive du verbe =^03 {khasaf), être pâle; de même qu'en grec àpYupo; (argent) vient de apyôç, blanc. C'est de là que dérivent le latin argentum et les mots équivalents des langues néolatines. L'argent servait aux même usages que l'or.

*'Aprèsces deux métaux viennent le cuivre, Vétain, VairaincV le plomb. On trouve l'énumération complète des métaux anciennement connus (vers loOO avant J. -G.), dans le passage suivant du Penlateuque (2) : « Que l'or a"' {zahab), l'argent ^P5 {khesef, le fev h}')'2. (barzel), V amnn nwnz (nekhochet), le plomb nnrî? {ojeret), l'étain Sn2 {betil), et tout ce qui peut passer par le feu (3), soit purifié par le feu. »

L'histoire ne nous a pas transmis le nom de celui qui eut le premier l'idée de retirer les métaux des minerais, dont l'extérieur ne faitordinairementguère soupçonner les substances qu'ils recèlent.

Les Égyptiens attribuaient cette découverte à leurs premiers souverains (4); les Phéniciens, à leurs divinités (o).

Quand on songe qu'à notre époque, où la science fait tant de progrès, on n'a pas encore trouvé le moyen d'obtenir les métaux à l'état de pureté parfaite, on a toute raison de croire que les métaux des anciens étaient très-impurs et très-imparfaits.

(1) p~ ltt?î< ly ^DP?! • 'c verbe 7n'^ {Ihahhane), qui est ici employé, vient

du subsl.f,n3n"Ç (takhanuh), moulin à brus.

(2) lNoiiibi'.,'xxxi, 22 et 23.

j (3) ^S2 xa"» iv;x -'.m-bD

(4) Diodore, i, 43. Agalharcliide apiid Thot., c. ii.

(5) Yoy. notre Phënicie, p. Gî<, dans \Wiiiiers pittoresque.

46 lUSTOIKE DE LA CHIMIE

Comme les minerais ne renferment jamais un seul et même métal, les métaux qui en provenaient devaient être des espèces d'alliages, plus ou moins faciles à travailler. L'extraction et l'affinage des métaux supposent des connaissances qui se perfectionnent de jour en jour.

11 n'y. a qu'un moyen d'expliquer la haute antiquité des métaux, c'est d'admettre, par hypothèse, que les métaux ou leurs mines étaient pour ainsi dire à fleur de terre ; que les éléments minéralisateurs, comme le soufre, l'oxygène, etc., n'avaient pas encore eu le temps de compléter leur action en altérant les métaux au point de les rendre méconnaissahles, et que la plupart existaient à l'étatnatifou à peine altérés, pareils au fer et au nickel qu'on trouve dans les météorites. Ne se pourrait-il pas que le fer d'alors, dont le prix était presque égal à celui de l'or, fût du fer aérolithique? C'est une question que nous ne faisons que poser. Les ]<]gyptiens paraissent avoir connu de temps immcmorml le moyen de purifier l'or et l'argent à l'aide du plomb et des cendres des végétaux. Le borith (n-^ii), par lequel il faut entenâre tantôt le sel alcalin retiré des cendres (carbonate de potasse du commerce), tantôt les cendres mêmes, était primitivement employé comme fondant et dans l'affinage des métaux (1).

Les anciens ignoraient l'usage des acides ou des eaux corrosives pour attaquer les métaux ou les minerais. Ils ne connaissaient que le vinaigre et les sucs acides des végétaux; ils savaient cependant que ces derniers, conservés dans des vases d'airain, acquièrent des qualités malfaisantes. Il faut arriver au neuvième siècle de notre ère pour trouver les premières traces de la dissolution des métaux au moyen d'un acide minéral (eauforte).

Les opérations auxquelles on soumettait les métaux étaient, pour le répéter, purement mécaniques. L'enclume, les tenailles et le marteau sont mentionnés par les auteurs les plus anciens conmie attributs du forgeron (2). On réduisait les métaux en lames plus ou moins minces; mais on ne connaissait pas encore le moyen de les réduire en fils.

Les peuples primitifs employaient, comme le font encore aujourd'hui les peuples sauvages, le cuivre, ou des alliages de cui-

(1) Voy. pag. 54 et 58.

(2) Job, XXX , 10; Hom., Odyss., ni, 432.

vre et d'étain ou de zinc (airain, bronze), pour les mêmes usages auxquels nous faisons aujourd'hui servir le fer ou l'acier, a Les Massagètes emploient, dit Hérodote, l'airain pour la fabrication des lances, des pointes de flèche, des sagayes. L'or leur sert dans leurs ornements. Ils garnissent le poitrail de leurs chevaux de cuirasses d'airain, et enrichissent d'or les brides, les mors et les housses. Mais ils ne connaissent pas le fer (1). »

Les alliages de cuivre sont désignés parles noms génériques n*ç'n3 [ne k hochet) {'^), /aÀxo'ç, aes, que l'on traduit généralement par a/ram. Nous reviendrons plus bas sur la valeur de ces mots.

Tous les auteurs anciens s'accordent à dire que les instruments aratoires, les armes, les outils employés dans les arts, etc., étaient fabriqués en airain (3). Les armes, et d'autres instruments antiques, que l'on conserve dans les musées et dans les arsenaux de l'Europe, confirment ces témoignages (4).

Le fer cru et non travaillé était probablement connu depuis la plus haute antiquité. Mais comme ce métal est très-diflîcile à fondre et à travailler, il s'était sans doute passé des siècles avant que l'on parvînt à l'extraire convenablement de sa mine, à le forger, et à le rendre par la trempe apte à servir dans une foule d'usages, et à devenir ainsi le plus utile et conséquemment le plus précieux des métaux.

L'histoire de la découverte du Nouveau Monde nous apprend quelesMexicains et les Péruviens, qui connaissaient depuis longtemps l'art de travailler l'or, l'argent et le cuivre, n'avaient aucune notion des instruments de fer, quoique ce dernier métal

(1) Herodole, i, 215.

(2) ÎTî^'n^ est un nom onomatopique, qui dérive de UJnj {nalihaclt), faire

du bruit, sif/ler.

(3) Gènes, iv, 22. Exod. xxvi, 11. Hésiod. Tiieog. v, 722, 726, 73,']. Lucrèce, liv. V, 1286. Vairon dans S. Augustin, deCiv. Dei, lib.vii, c.24.Isid.O/V(/. iil). viii, c. 11. lliad. IV, V. 511 ; xiii, v. 022; \xiii, Y. 560; xxiii, v, V. 723; xxiii, v. 118. Odjss. \\i, V. 423; V, v. 244. Diodore, i. Agalharcliide apud Pliol., c. 1341 et 1344.

(4) Avant la connaissance du bronze, les iiommes fabriquaient leurs armes et ustensiles avec des pierres siliceuses. De là trois âges bien distincts dans la niarcbe de la civilisation : 1" l'âge de pierre, 2° làge de bronze, 3° l'âge de fer. La durée de cliacune de ces périodes est diflicile, sinon impos>ible, à déterminer. Comp. p. 30 el 43,

abonde au Mexique et au Pérou (1). Or, l'histoire des peuples sauvages est l'histoire des peuples primitifs.

Les traditions des Phéniciens et des Cretois font remonter la découverte du fer à des époques très-reculées (2). Les Grecs l'attribuaient à des personnages fabuleux, à Cybèle, à Prométhée, aux Cyclopes et surtout aux Dactyles du mont Ida. «Les Dactyles étaient, dii le scoliaste d'Apollonius de Rhodes , des enchanteurs et des magiciens, qui passent pour avoir trouvé le fer (3). » — Il y avait un mont Ida dans l'ile de Crète et un autre sur les limites de la ïroadeet de laPhrygie, au fond du golfe d'Adramyttium. Duquel des deux s'agit-il ici? Cette question se trouve résolue par le passage suivant de Diodore : a Le mont Ida est la plus haute montagne de l'Hellespont; on y trouve un antre merveilleux, où les déesses furent, dit-on, jugées par Paris. C'est dans ce même antre que la tradition place les ateliers des Dactyles idéens, qui les premiers forgèi^ent le fer, après avoir appris cet art de la mère des Dieux (4). » — Les Ghalybes, qui habitaient sur les bords du Pont-Euxin, passaient aussi pour très-habiles à travailler le fer (o) par l'emploi de la trempe, dont ils paraissent avoir eu le secret. Serait-ce en honneur des Chalybes que l'acier reçut le nom latin de chalyhs?

La connaissance de la trempe du fer, que François Bacon regarde à tort comme une découverte moderne, remonte au moins à mille ans avant l'ère chrétienne. Homère en parle en termes non équivoques, à pro})OS de Polyphème , auquel Ulysse creva l'œil avec un pieu. « Et il se ht entendre, dit le poète, un sifflement semblable à celui que produit une hache rougie au feu et trempée dans l'eau froide; car c'est là ce qui donne au fer la force et la dureté (xo yàp aùxe (7io-/ipou •/£ /tpâxoç Ictti'v) » (6).

Sophocle, qui vivait au temps de Périclès, par conséquent plus de 400 ans avant J.-C, compare quelque part un homme dur et

(1) Al. Haiha, t. I, p. III et 1 18. Acosta, Hlst. des Indes, \n-{o\.,^. 132. Mém. de l'Acad. de Berlin, 1746, [). 451.

(2) Sanciionialii. apud Eiiseb. p. 33.

(3) Ad Argonaut. I, 1129. Voy. P. Rossignol, les Métaux dans Vantiquilé, p. IG (Paris 1863).

(4) Diodore, XVII, 7.

(j) Estiiylc, in Prometh. vlncto, v. 718. Virg. Georg. lib. i, v. 58. Animien .Marcelin, iiv. xxii, c. 8. Tzelzès, Chron. 10, p. 338. ( ■•) Odyss. IX, 393.

entêté à du fer trempé (^a'-p^ cîorjpoç wç) (1). Selon les marbres d'Ariindell, le fer était connu 188 ans avant la guerre de Troie. Mais cette autorité est contredite par Hésiode, Plutarqueet d'autres. Les anneaux de fer que l'on a trouvés dans les tombeaux d'Egypte sont d'une date plus récente ; la plupart ne paraissent pas être antérieurs aux Ptolémées (2).

La dureté du fer et la difficulté de le faire fondre, ces deux qualités caractéristiques, ont de tout temps fixé l'attention sur ce métal. Moyse parle souvent, au figuré, de la dureté du fer (3). Une domination dure est désignée par Sn:? ^"^'4 {chejet barzcl) (4), domination de fer ; un cœur insensible est comparé à une chaîne de fer (S^-^s tu) (5).

En voyant Moyse comparer la servitude à la chaleur d'un fourneau dans lequel on fond le fer, on serait porté à croire que l'on construisait déjà à l'époque de ce législateur, et probablement avantcette époque, des fourneaux particuliers pour faire fondre le fer. « Le Seigneur, dit Moyse aux Israélites, vous a fait sorlir de l'Égyptecomme d'un fourneau [où l'on fond] le fer ( b""in~ tid ) (6).

Qu'il nous soit permis ici de relever une de ces erreurs qu'il arrive souvent de commettre, lorsqu'on est réduit à se fiera des traductions qui ne peuvent en aucun cas remplacer le texte original.

Goguet dit, à la page 342, tome I, d'un ouvrage estimé (7) : « Mais ce qu'on doit le plus remarquer, c'est que dès lors (à l'époque de Moyse) on faisait en fer des épées, des couteaux, des cognées, et des instruments à tailler des pierres. Pour parvenir à faire des lames de couteau, d'épée, etc., il a fallu trouver l'art de convertir le fer en acier, et le secret de la trempe. Ces laits me paraissent prouver suffisamment que la découverte de ce métal et l'art de le travailler remontent à des temps très-anciens, etc. »

Cette opinion, inconsidérément adoptée par beaucoup d'au-

(1) Ajax, V. 720.

(2) J.-G. Wilkinson, Manners and Cusloms of tlie ancient l'.gyptïaïts, vol. i, p. 242.

(3) Deiif. xxviii, 23 et 48 ; m, 1 1 ; viii, 0. Levil. xwi, 19.

(4) Ps. Il, 9.

(5) Is. XLViii, 4.

(6) Deut. IV, 20.

(7) De l'origine des lois, (/ev arls et dis sciences, t'ic, G vol. Paris, s, 1778.

IIIST. DE LA CIIIMII; — T I. 4

'50 IIISÏOIUE ]»E LA CHIMIE,

leurs, ne repose sur aucun texte de Moyse. Dans les passages du Pentateuque que Goguet cite, il n'est nullement question de lames de fer, ni de couteaux, ni d'épées. Voici comment nous traduisons textuellement :

(( Il (le prêtre) lui déchirera les ailes ; il ne la partagera pus (SHn"» xS) (1). » Le verbe Slïi (seulement employé au Hiphil) n'a jamais signifié autre chose que partager, séparer, disjoindre. Mais on peut disjoindre quelque chose par la simple force des mains, comme avec une pierre ou un os aiguisé. Il ne s'agit donc ici ni de lames ni de couteaux. De plus, le nom de fer ne s'y trouve même' pas indiqué; et les traducteurs, qui se sont servis des expressions de (( lames de fer ou de couteaux », auraient pu tout aussi bien employer d'autres termes, tels que lames d'or, lames d'argent, d'airain, etc.

Ce qui prouve que les lames des couteaux qu'on employait alors (vers loOO avant l'ère chrétienne) dans les cérémonies religieuses, et pour d'autres usages, étaient, non pas en fer, mais en pierre, ce sont les expressions de "nï et □'"}lï, pierre, rocher, qui accompagnent toujours le nom mn, couteau, épée (5). C'est ce que les Septante ont rendu par [/a/^aipa; TUErpivaç, et la Vulgate par cultros lapideos (couteaux de pierre).

Passons à une autre citation sur laquelle s'était appuyé Goguet, suivi par d'autres : «Si quelqu'un frappe avec [le] fer, et que [celui qui aura été frappé] meure, il est coupable d'homicide (3). »

Dans ce passage il n'est non plus question ni d'épées, ni d'aucun instrument tranchant. On y trouve seulement le nom S'in {barzel), qui signifie masse de fer. Mais on peut frapper quelqu'un avec une massue de fer ou une baguette, tout aussi bien qu'avec un instrument tranchant. Ce qui prouve qu'il faut entendre par S""in une barre ou massue de fer, c'est que le verbe insn (de ôdj), qui est ici employé pour désigner l'action de frapper, se rencon-

(1) Lévit. I, 7. bni^ X'^ T"?^?? "irik yplà'1, ces mots ont été inexaclement rendus par les traducteurs : « Il lui rompra les ailes sans les couper, el sans diviser l'hostie avec le fer (ou le couteau ). » — Le mot yDU? ( classa ), qui est ici employé, est ononiatopique comme le grec cr/J^o), imitant, en quelque sorte , le bruit de l'action de déchirer.

(2) Josué, V, 2, 3. Exod., iv, 25. Ps. Lxxxix, 44.

(3) Nombres xxxv, ic.

tre plusieurs fois dans le Pentateuque, particulièrement à propos de la baguette de Moyse (1).

L'arme de fer (S""i:2 p"^'J)i nienlionnéc dans le livj'e deJob(:2), le fer employé pour tailler les pierres, et d'autres instruments qui ne sont jamais désignés autrement que par la dénomination de fer (Sna), pouvaient être de simples massues, des barres ou des espèces de marteaux de fer (3).

En insistant sur ces détails philologico-arcbéologiques, nous ne prétendons point nier que les anciens n'aient connu aucun moyen de travailler le fer pour en fabriquer des armes et d'autres ustensiles ; il nous importait seulement de montrer combien il faut être circonspect lorsque, pour défendre ses opinions, on ne s'appuie que sur l'autorité des traducteurs.

Quoi qu'il en soit, il paraît certain que, jusqu'au douzième siècle avant l'ère cbrétienne . presque tous les instruments qui sont aujourd'hui en fer ou en acier étaient fabriqués avec des alliages de cuivre. Les outils du forgeron, l'enclume, le marteau et les tenailles, qui doivent être comptés au nombre des premiers instruments qu'on ait songé à faire en fer, étaient en airain, môme au siècle d'Homère (/aXy./,ïa, Tieipara xi/v/]ç) (i).

Suivant quelques érudits, le fer fui introduit en Grèce vers l'an 1400 avant J.-C, à l'époque où régnait en Egypte Aménophis III, fondateur du temple de Louqsor et de beaucoup d'autres monuments de la haute Egypte ; mais celte opinion ne repose sur aucun document authentique. Au rapport d'Hésiode, le fer g'était pas encore connu des Grecs au temps de Thésée, qui occupa le trône d'Athènes en 1:245 avant J.-C. : le glaive de ce héros lé- . gcndaire était d'airain.

Ce qui avait fait croire que les Égyptiens connaissaient le fer très-anciennement, ce sont les figures hiéroglyphiques taillées dans des pierres extrêmement dures, telles que le granit et le basalte. En effet, pour exécuter ces sculptures, il fallait des instruments fabriqués avec des matières plus dures que ces roches. Mais est-ce qu'on n'aurait pas pu préalablement ramollir la pierre aux endroits où elle devait être entamée, par quelque

(1) Exode, VIII, 13; ii, il, 13. Dent, xw, 3. (?.) Job, XX, 2'».

(3) Job, XIX, 24. Deut. MX, 5; xwii, b. io'. vin, 31.

(4) Odyss. m, v. 43.'..

moyen chimique ? Nous verrons plus loin que l'Egypte est la patrie de l'art sacré qui possédait le secret des dissolvants. Suivant M. de Rozièrc, cité par M. Wilkinson, les granités égyptiens ont été taillés et gravés avec des outils de bronze, à juger surtout par les traces d'oxyde de cuivre qu'on y rencontre. Les glaives et poignards, trouvés à Thèbes, sont en bronze. Malgré leur vétusté, ils sont flexibles et élastiques comme le meilleur acier trempé. Les glaives sont droits, d'environ deux pieds et demi de long. On en rencontre qui sont surmontés d'une tête d'épervier, symbole des Pharaons. Les faux ou couteaux recourbés, qu'on voit figurés sur les monuments de Thèbes, ont leurs lames peintes en bleu, ce qui semblerait indiquer qu'elles étaient en acier. Certaines massues paraissent avoir été composées de fer météorique (1). Les clefs furent au nombre des premiers instruments fabriqués avec le fer, lorsque ce métal devint d'un usage plus répandu (2).

L'usage du fer est postérieur à l'usage de l'or, de l'argent et du cuivre (airain). C'est là l'opinion qu'avait déjà émise Isidore de Séville, qui vivait au sixième siècle de notre ère (3).

Le bedil (Snn), que les traducteurs rendent par élain, paraît, ainsi que \e plumbum des Romains, avoir signifié, tantôt étain {plvmbum album), tantôt plomb proprement dit {plumbum ni- (jrum). Dans d'autres cas, bedil (S>~n ) veut dire scories, im.puretés, comme dans le passage suivant (Isa. c. 1. V, 25) : « J'étendrai ma main sur vous ; je vous purifierai de toute votre écume par le feu; j'ôterai tout l'étain qui est en vous (4). » — Le mot 6ed// dérive ici évidemment de te^Za/ (lin), séparer, éliminer. L'étain, le plomb, et en général tous les métaux alors connus, composaient une branche importante du commerce des Phéniciens et des Carthaginois (5).

(1) S.-G. Wilkinson, Manners and Customs of /he ancient Eyyptians, vol. 1, p. 320 (Londres, 1837).

C^) Ibid., p. 112. M. Wilkinson possède une de ces clefs «égyptiennes, dont il a donné le dessin dans son ouvrage. Elle ressemble à une pince dile monseigneur; un de ses bouts est armé de trois dents.

(3) Ferriusiis post alla melalla reperlus est. Isidore, Orig., xvi, 20.

(^) I'2'7rl ^3 ni''D^t, removebo omnia s tanna tua, i. e. spurias et impurns melalli parles. Gesenius, Z,ex. Heb.et Chald.; Lips., 1833.

(5) lizech. xxvii, 12. « Les Carlliaginois traliquaient avec vous, en vous ap-

S'il est vrai que les métaux doivent, comme l'or et l'argent, leurs dénominations primitives à leur aspect ou à quelque propriété physique saillante, nous établirons, contrairement à l'autorité de tous les traducteurs et archéologues, que Vopherel (rr^St?) des Hébreux, des Phéniciens et des Egyptiens, est, non pas le plomb, mais le cuivre (1); car opheret déiive de apJiar ("i?5)j l'ouge, ou terre rougeàtre ('2). Or la couleur rouge n'est applicable qu'au cuivre. Le mot opheret ne saurait faire allusion à la couleur de la litharge ; car jamais les propriétés des composés métalliques, qui étaient considérés comme des produits tout particuliers, ne servaient à désigner le métal. Sans doute les anciens connaissaient le plomb, mais ce métal n'avait alors aucun nom spécial : bedU signifiait, ainsi que nous venons de l'indiquer, tantôt étain, tantôt plomb. 11 règne ici la même confusion que chez les Romains et les Grecs, pour les moi^ stannum, plumMirn et xotGfTtxspo;.

Les conq^osés métalliques, les pKis anciennement connus, sont les oxydes (rouilles) de fer, de plomb, de cuivre et d'étain, obtenus, soit par la calcination, soit par la simple exposition de ces métaux h l'air. Peut-être faut-il y ajouter encore les acétates, préparés par la dissolution des métaux dans le vinaigre. Certains oxydes métalliques (rouilles) étaient depuis longtemps employés par les Égyptiens et les Phéniciens pour colorer le verre.

Les Hébreux, moins industrieux que les Egyptiens, auxquels ils empruntèrent leurs arts, avaient des mines dans le pays de Chanaan (3) ; mais on ne voit point qu'ils les aient exploitées. D'ailleurs ils ne nous ont laissé aucun détail sur les procédés dont ils se servaient pour l'extraction et l'affinage des métaux. Nous n'avons à cet égard que des mots isolés , tels que fourneau de fer {pour préparer le fer) (bnnn ns) (4), scories (aiD .a^'D) (5), four pour purifier Varient et l'or (znj"] ^^DD C'iJip

portant toutes sortes de riclicsses, et remplissaient vos marchés d'argent, de fer, d'étain et de plomb. »

(1) Exode, \v, 10. Zacli, v, 8.

(2) Job, xxviii, 6. Prov. viii, 2C.

(3) Dent, viii, 9. Job parle également de mines (c. xwii). Il en est encore question Psaum. xr.v, 4, et Isa. i.i, 1.

(4) Dent, iv, 20. I Reg. vni, 51. Jcr. xi, 4.

(ô) Prov. XXVI, 23. Ps. cxix, 140. Isa. i, 22, 25.

"ili) (1), des cendres de bor i ih {ry>'\2) {^) (carbonate de potasse impur).

monnaies.

Il est impossible de dire à quelle époque remonte l'emploi des métaux, particulièrement de l'or et de l'argent, comme signes représentatifs des produits industriels, ou du prix des marchandises et des denrées. Les Égyptiens paraissent en avoir les premiers fait usage. Abraham (1900 ans avant J.-C.) ne connaissait l'or et l'argent, comme signes de la richesse, qu'après son voyage en Egypte (3). Ces métaux n'étaient pas d'abord monnayés; ils se vendaient au poids , comme cela se pratique encore en Chine. Moyse fit peser devant tout le peuple la somme d'argent destinée à l'achat d'un terrain de sépulture (4). Les expressions, telles que or ou argent jmr, très-pur. qu'on rencontre dans l'Écriture, font supposer que ces métaux étaient, comme ils le sont encore aujourd'hui, des espèces d'alliages dans lesquels l'or et l'argent prédominaient. Y avait-il, à cette époque reculée, quelque moyen chimique pour apprécier le titre, c'est-à-dire la quantité réelle d'or ou d'argent contenue dans ces alliages? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Cependant il semble ressortir de différents passages de l'Écriture , que de même qu'on employait les cendres des végétaux {borith) pour nettoyer les étoffes, on s'en servait aussi pour nettoyer l'or et l'argent, afin de leur enlever les scories, les impuretés désignées par le nom Snn, plomb. Ainsi, les cendres des végétaux (faisant le môme office que les coupelles d'os calcinés), le plomb et le feu, voilà, en effet, l'ensemble de tous les éléments de la coupellation. Et il n'est pas impossible que les fourneaux qui servaient à purifier l'argent et l'or (nn-o =^p3 ma) aient été réellement des fourneaux d'essai, et les aiÇ2:2n {purificateurs), des

(1) Ezecli. XXII, 18-22. Piov. xvii, 3; xxvii, 21. (3) Malach. m, 2. Jerem. ii, 22.

(3) Genèse, xui, 2.

('i) Gin. xxiii, 10.

essayeurs (1). L'emploi de ces moyens, fort déreelneux sans doute , et dont les Hébreux sont redevables aux Égyptiens , lemonte environ à l'an 900 avant J.-C, conséquenimentàune époque antérieure de plusieurs siècles à la fondation de Rome.

Quant à l'usage des monnaies, c'est-à-dire la fabrication des pièces métalliques portant des empreintes ou signes convenus et représentant une valeur déterminée, Hérodote en attribue la première idée aux Lydiens, sans préciser d'époque (2). Mais, comme les pièces monnayées portaient des figures d'animaux, particulièrement de vache et de taureau, qui sont des divinités égyptiennes (3), il est plus rationnel d'en attribuer l'invention et l'usage aux Égyptiens. Du reste , il existait depuis longtemps en Egypte des lois sévères contre les faux monnayeurs. Diodore de Sicile rapporte que l'on coupait les deux mains à ceux qui étaient convaincus du crime de fabrication et d'émission de fausse monnaie (4).

Une des monnaies les plus anciennes, c'est \d. darique perse (5), Sapeixo;, nom qui dérive, non pas du nom propre Darius, mais

probablement du persan \ ]^ {darah), qui signifie rdi; elle portait l'image des rois de Perse (6).

Le nom ^û^{kesef) avait, chez les Hébreux (7), la double signification iV ar(j€nt monnaie el ù.'' argent métal, exactement comme notre moi argent. Le mot grec otpyup'.ov (argent monnaie) diffère très-peu du mot à'pyupo? (argent métal). En faudra-t-il conclure que l'argent était employé comme monnaie avant l'or?

A l'occasion des monnaies, nous devons mentionner la balance et le soufflet. La balance, qui devait jouer un si grand rôle dans la science, paraît avoir été inventée en Egypte. On la voit figurée sur tous les monuments hiéroglyphiques représentant le jugement des morts : les bonnes et les mauvaises actions de

(1) Malacli. III, 2. « Il sera comme le (en du foiuletir et comme le borith des purificateurs. » v. 3. — «Il sera comme un homme qui fond et />«/(//'(' l'arj^enl ; il purifiera les euCanlsde Lévi, et les rendra purs comme Vor et Vargent qui ont passé par le feu. »

(2) Hérodote, lib. i, 94

(3) C'est de là que vient, en latin, \e nom pecunia [pecus, bétail), pécule.

(4) Diodore, lib. i.

(5) E/ecli. II, fi'J; VIII, 27. Nchem. vu, 71-72..

(fi) Darique serait donc synonyme i\v: souverain (sovereign). (7)Geii. .\xiii, 13. Deut. xxiii, 20. Exode, xxi, 21.

oC HISTOTRE DE LA CHIMIE.

l'homnio y sont pesées sous les yeux de son bon et de son mauvais génie. On voit encore la balance reproduite sur les monuments de Beni-Hassen, comme un instrument dont se servaient les nionnayeurs et les orfèvres (1).

Quant au soufflet, instrument non moins utile que la balance, il était connu, en Egypte, déjà du temps de ïhothmès III, contemporain de Moyse, à juger par les sculptures de Thèbes qui portent le nom de ce roi. Le soufflet représenté sur ces sculptures est d'une forme très-remarquable : il se compose de deux sacs de cuir, fixés dans une sorte décadré; il est manœuvré par un ouvrier tenant à chaque main une corde attachée aux sacs, qui se remplissent et se vident alternativement par un mouvement exécuté avec le pied et avec la main (2).

§ S- Étoffes.

Les peaux et les feuilles composaient les premiers vêtements de l'homme. Bientôt on songea à utiliser la laine et les poils; on trouva le moyen de les lier, à l'aide d'une matière glutineuse, pour en former des vêtements aussi chauds, aussi solides et plus souples que les cuirs et les fourrures grossières. Les premières étoffes étaient dos espèces de feutres, dont les anciens faisaient un grand usage (3).

La toile de l'araignée, l'observation attentive de l'arrangement des fibres des couches corticales ou- des ramifications du pétiole dans le limbe des feuilles, voilà ce qui a probablement fourni la première idée de l'art de tisser la soie des chrysalides, les fibres du lin et du chanvre. Quoi qu'il en soit, l'origine de cet art remonte aux temps mythologiques. Une chose digne de remarque, c'est que, d'un côté, le nom de l'araignée est du genre féminin dans toutes les langues connues, et que, del'jiutre, toutes les traditions sont d'accord pour attribuer à des femmes l'invention de filer et de tisser les étoffes; on sait que cette occupation appartenait, dans l'antiquité, exclu-

(1) Willvinson, iVfl««er,ç, elc.,vol. i,p. 222.

(2) Ibid., p. 339.

(3) riine, Hist. nat., vm, 73 et 74.

siveMientaux femmes. Les Lydiens rapportaient l'invention des tissus à Arachné (1); les Grecs, à Minerve; les Chinois en font honneur à la femme de l'empereur Yao ; les Égyptiens, à Isis ; et les Péruviens, à Mamma-Ollea, femme de Manco-Capac, leur premier souverain.

Quoique le lin et le chanvre demandent pour la séparation de leurs fibres certaines préparations, telles que le rouissage, ce genre d'étoffe est d'une très-ancienne origine. Ainsi, en Egypte, Isis, déesse de la nature, passait pour en avoir Hiit la découverte. Le genre linum, dont il existe un grand nombre d'espèces, était cultivé en Egypte de temps immémorial. Moyse (loOO ans avant J.-C.) remarque que la grêle dont le Seigneur frappa cette contrée, lors de la persécution de Pharaon, fit périr le lin; et il défend aux Hébreux de porter des tissus de lin (2).

Le 6?/.s-.sî/5 (uù et tnn) des anciens (3) est, s'il faut en croire ï*o\\\x\{Onomadicon,\\h. vu, c. 17), Philostrate {De vita Apollonii, lib. Il, c. 10) et Strabon (lib. xv, p. 1016, éd. Casaub.), une étoffe provenant d'une espèce de noix qui croissait en Egypte; on ouvrait cette noix, pour en tirer la substance, que l'on filait et dont on faisait des vêtements. D'après cette indication, le byssus serait évidemment le coton. Les habits faits avec cette étoffe étaient réservés, en Egypte, aux personnes du plus haut rang (4).

Quoi qu'il en soit, on sait aujourd'hui, d'après des recherches microscopiques, que les tissus des anciens Egyptiens, par exemple, les enveloppes des momies, que l'on croyait être de coton, sont, pour la plupart, des tissus de lin (o).

(1) Pline, Hist. nat., vir, 57. Ovide, Metanu, lib. vi, 1-2.

(2) Deiitéronoiiie, xmi, 11.

(3) Genèse, xli, 42.

(4) Pline, Hist.nat., lib. xix.

(5) Le coton, vu au microscope, présente des fibres aidatifs, contournées, ridées, de t à 2 centièmes de millimètre de diamètre; tandis que le lin présente des filaments cylindriques, droits, lisses, culrenièlés d'autres (ilaments plus gros, à nci'uds, ayant l'aspect de petits bambous.

maneliinient.

Les anciens savaient que les cendres des végétaux communiquaient à l'eau la propriété de nettoyer les étoffes , et ils ne tardèrent pas sans doute à découvrir que l'eau, en filtrant, à travers dos couches de cendres, se charge d'un sel particulier qui reste , après l'évaporation de l'eau, au fond du vase (1).

La lixiviation ou le lessivage est donc une opération fort ancienne. Les archéologues se sont donné une peine inutile pour savoir quelle est la plante dont il est parlé dans l'Écriture sous le nom de borith, et dont les cendres servaient à nettoyer les étoffes. Toutes les plantes donnent, par l'incinération et la lixiviation, des sels (carbonates) alcalins propres au blanchiment. On lavait les vêtements dans des espèces de fosses qui servaient de cuves ou de chaudières de lavage (2).

Jérémie , qui écrivait vers le huitième siècle avant notre ère, dit (c. II, v. 22) : ((Quand vous vous laveriez avec du nitre (irij) ( neter) et que vous vous nettoieriez avec du borith, vous demeurerez toujours souillés. »

Nous avons déjà fait voir que le borith était tantôt la cendre, tantôt seulement le sel végétal (carbonate de potasse impur) qu'on en retire. Maintenant, qu'était le IDJ {neter ), que l'on traduit généralement par nitre? En consultant l'origine du mot on voit qu'il dérive de "yTi'j {natar), faire effervescence. Le neter est donc une substance effervescente. Salomon dit que les cantiques que l'on chante devant le méchant sont comme le vinaigre sur du neter (in: Sy \"i2r\) (3). Le natron (vàrpov) des Grecs a, sans contredit, la même étymologie que le neter des Hébreux et des Égyptiens. Ce sel se trouve encore aujourd'hui dans certains lacs de l'Orient; c'est une espèce de carbonate de soude, qui fait, en effet, comme tout carbonate, effervescence avec le vinaigre ainsi qu'avec tous les acides , et qui sert aux

(1) C'est ce qui lui a valu plus lard le nom de pott-asche (cendre ou résidu du pot ), d'où l'on a lait, par corruption, potasse.

(2) Job, IX, :$0. Homère, Odijss., vi, 92 {a-csXëo-i ev pôôpoifft).

(3) Prov. XXV, lu.

nii^'ines usages que le borith , employé , coiunie nous venons de le montrer, pour blanchir les étoffes. Tout concourt à prouver que le nitre n'était point primitivement ce que nous appelons aujourd'hui nitre ou salpêtre (nitrate de potasse), et que le neter (ir;) ou le natron des anciens était une espèce de carbonate de soude, ayant les mêmes propriétés que le borith. ISeter, natron, nitre, signifient donc originairement une suhatance effervescente, de même que nous avons vu vin et vinaigre signifier produits de fermentation.

Teinture.

Dans l'origine, les couleurs que l'on appliquait sur les tissus étaient probablement toutes tirées du règiie organique; et comme on ne connaissait pas encore l'emploi des mordants, ou que ceux qui en avaient connaissance en faisaient un grand secret, les couleurs devaient bientôt s'effacer ou s'altérer par l'action de l'air et du lavage.

Dans l'enfance de la civilisation, on aimait, à l'exemple des sauvages, le contraste des couleurs les plus vives, et principalement le rouge et l'écarlate (1 ). 11 est parlé dans le livre de Job, comme d'une chose merveilleuse, delà vivacité des couleurs qui distinguaient les étoffes apportées de l'Inde ('2). On lit dans la Genèse que l'on attacha un fil d'écarlafe au bras d'un des enfants de Thamar (3). Moyse fait mention d'étoffes teintes en rouge hyacinthe (nSsn), en pourpre ("jOa-iX, Septante, Trop»upa) et en écarlate (nySin, color coccineus, kermès). Il parle aussi de peaux de mouton, teintes en jaune (dtx) (i) et en violet (?) (unn ) (5).

(1) Pourquoi les sauvages aiment-ils tant (comme les pnnples anciens) le contraste des couleurs les plus désagréables à l'ci-il d'un homme civilisé, et pourquoi leurs chants sont-ils tous en mineur, ton de la tristesse? C'est une question q;ie nous ne posons qu'incidemment.

(2) Job, xxvirr, 16.

(3) Gen. xxxviir, 27.

(4) Celte couleur jaune (adom,'d'Mi) paraît être dorigine minérale; car adom dérive de adamali (^DT^^), terre (jaune d'ocre).

(j) *Ciiri est une expression sur le sens exact de laquelle on n'est pas d'accord. Exode, \xv, 4 et j.

Les Phéniciens, et particulièrement les habitants de Tyr et de Sidon, étaient, de toute antiquité, renommés dans l'art de la teinture, et surtout dans la préparation de la couleur pourpre. On connaît la fable de ce chien de berger qui, ayant brisé, sur le bord de la mer, un certain coquillage , eut la gueule teinte d'une belle couleur, et qui mit ainsi, selon la tradition, sur la trace de la découverte de la teinture en pourpre (1). L'époque de cette découverte paraît remonter à plus de 1500 ans avant J.-C. On sait que les vêtements de pourpre étaient fort estimés, et faisaient l'ornement des princes et des riches. Les héros d'Homère portent des ornements en pourpre. CEnée donna à Belléiophon un baudrier brillant de pourpre (^wat^pa c&oivixicpaEivo'v) (2).

Quoique les anciens nous aient laissé fort peu de détails sur l'art du teinturier, nous sommes cependant autorisés à croire qu'ils n'ignoraient pas l'usage des mordants. Suivant Pline, ils employaient l'urine de l'homme ou le sel {salem necessariwn , sel marin impur), soit pour changer la nuance de la couleur, soit pour la rendre plus stable (3). Ce même auteur nous apprend que les anciens avaient différentes espèces de pourpre ; qu'il y en avait de couleur améthyste, de couleur violette (riolacea purpura). Plutarque parle même d'une nuance blanche (4). Celle de Tyr, qui était la plus estimée, avait l'aspect du sang caillé (5). C'est pourquoi Homère donne au sang l'épithète de purpurin (6).

Le passage suivant de Pline est peut-être le seul document (mutilé par les copistes et les traducteurs) qui nous reste sur la teinture des Égyptiens (7) : « En Egypte , on teint les vêtements par un procédé fort singulier. D'abord on les nettoie, puis on les enduit, non pas de couleurs, mais de plusieurs substances propres à absorber la couleuv {il linentes non coloribus , sed colorem absorheniibus medicameniis). Ces substances n'apparaissent pas d'abord sur les étoffes ; mais, en plongeant celles-ci dans la chaudière de teinture, on les retire, un instant après, entièrement

(1) Cassiodore, lib. i, ep. 6. Pala^plialc, Chron. Paschal., p. 43. Pline, Hist. nat., lib. ix, 36-41.

(2) Iliade, Yi,v. 219.

(3) Pline, H\st. nat., lih. ix, 38 el 39.

(4) Plut., Vie d'Alexandre.

(5) In colore sangiiinis concreti. Pline, lib. iv, c. 38.

(6) At[j.a 7:opï.ûp£ov (Iliade, xvii, 361). C'est ce que Virgile a rendu [)'àr pitrpurea anima (Purpuream vomit ilieanimam).

{1) PWne, Hist. nat., lib. xxxv, c. II.

teintes. Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est que, bien que la chaudière ne contienne qu'une seule matière colorante, l'étotTe qu'on y avait plongée se trouve tout d'un coup teinte de couleurs différentes, suivant la qualité des substances employées {alius alfjuealius color fit in veste, accipiends Qnedicamenti qualitate mutatus). Et ces couleurs, non-seulement ne peuvent plus être enlevées par le lavage, mais les tissus ainsi teints sont devenus plus solides. »

Il résulte de ce passage que les Égyptiens connaissaient plusieurs mordants, doués de la propriété de communiquer à la même substance colorante des teintes différentes. Ils connaissaient donc probablement et savaient utiliser l'action que les alcalis, les acides et certains sels métalliques exercent sur les matières tinctoriales. Du reste, Pline ne dit pas si ces couleurs étaient fixées sur la laine ou sur le lin.

Cependant il paraîtrait que certaines couleurs, comme l'écarlate, n'étaient pas très-solidement fixées après une première immersion dans le bain ; car il fallait les appliquer une seconde fois. Ces étoffes étaient appelées dibaphes. c'est-à-dire, teintes deux fois; il en est souvent question dans l'Ecriture ('jù nvSin, deux fois écarlate) (1) et chez les auteurs grecs et latins (2).

Écriture. — Encre.

Les principaux actes de la vie étaient primitivement gravés sur des pierres. Les Babyloniens avaient écrit leurs premières observations astronomiques sur des briques (3). On employait aussi à cet effet des lames de cuivre ou d'airain, des écorces d'arbre, des tablettes de bois, etc. (i).Les livres sacrés des Hébreux étaient, suivant Flavius Josèphe, gravés sur de l'or (5). On traçait les caractères avec un stylet de fer pointu sur des tables

(1) 2 Parai, n, f>;xiii,3.

(2) i\ec qucV bis Tyrio murice tincta riibra (Ovid. de Aiie amandi , lih. m). Qïiod bis murice velltis inqiùnatum (Martial, lib. iv, epig. 4).

(3) Pline, Hist. Aat. vu.

(4) Isaï, XXX, V. 8. Pline, lib. xxxiv. Tacite, Anual. lil). iv, n. 43. Horace, /!/.< poet. V. 399. A. Gell. Noct. ait, lib. ii, c. \')..

{b)An(iq. Judaic. xii, 2, il.

enduites de cire; ce stylet était aplati à l'extrémité pour effacer ce que l'on avait écrit. De là l'expression si connue de slylum verlere, tourner le stylet, c'est-à-dire corriger ou effacer.

L'usage de l'encre est fort ancien. II en est déjà fait mention dans le Pentateuque , sous le nom de in {deyo) (1). Le principal ingrédient était le noir de fumée; c'était donc une espèce d'encre de Chine (2). Autant on aimait, dans la teinture, les couleurs vives, autant on préférait, dans l'écriture, les couleurs sombres, et particulièrement la couleur noire. Cependant on se servait aussi quelquefois de l'encre colorée (3), que l'on appliquait, ainsi que l'encre noire, avec des pinceaux. La fabrication de l'encre, au moyen du vitriol vert (sulfate de fer) et de l'écorce de chêne (acide tannique), fabrication qui donne notre encre ordinaire, est d'une origine plus récente : elle ne remonte pas au-delà de trois à f[uatre cents ans avant l'ère chrétienne.

§9. Pierres précieuses.

L'éclat et la coloration des pierres précieuses attirent le regard du sauvage comme celui de l'homme civilisé. Aussi l'emploi des pierres précieuses comme ornement remonte-t-il aux temps primitifs. Mais n'oublions pas que l'on comprenait, sous la dénomination générale de pierres précieuses, les substances les plus variées d'origine et de composition.

On lit dans la Genèse (c. ii, v. 12) qu'une des branches du fleuve qui sortait du Paradis terrestre arrosait la terre d'Hévilah : « C'est là que se trouve l'or, le bdeUion et la pierre d'onyx ( i). » Le bdellion ou hedolakh (nS^a) qui, d'après un passage des Nombres ( c. xi, v. 7), avait l'aspect de la manne d'Arabie, n'est probablement que le succin ou ambre jaune, quoi qu'en disent Bochart (5) et les intei'prètes rabbiniques, qui le regardent plutôt comme une espèce de perle qu'on péchait dans le golfe Per-

(1) Nombres, v, 2.$. Jer. xxwi, 18.

(2) Pline, xxxiii, 40.

(3) Cic, deJSatiira cleor., ii, 20. Pers., m, i).

(4) nb'rn Dnir;n px"] (;■)) Hieroz: ii, 074gs3.

PREMIÈRE ÉPOQL'E. 63

siqjie. Quant ru. choham {nriV), que l'on traduit par onyx o\x mrdonyx, nous n'osons hasarder aucune conjecture, d'autant moins que l'on ne sait pas mC'nie à quelle espèce il faut rapporter Vonyx ou le sardonyx des anciens. C'est sur le choham de l'éphod du grand prêtre qu'étaient gravés les noms des douze tribus d'Israël.

Nous n'avons aucun renseignement précis sur les pierres précieuses des anciens, ni sur les procédés qu'ils employaient pour les travailler. La description qu'en font les auteurs est loin de se rapporter toujours aux substances connues aujourd'hui sous les mêmes noms (1). Ainsi, l'acây-otç d'Homère n'est certainement pas notre diamant ; et le sumraf/dus, dont on faisait des colonnes, ne saurait être notre émeraude : c'était , selon toute apparence, le malachite (espèce de minerai de cuivre ), ou un verre coloré. Une remarque sur laquelle nous insisterons, c'est qu'une simple modification des propriétés physiques, un simple changement de couleur suffisait alors pour faire donner à une même substance plusieurs noms différents. Voilà sans doute une des principales causes de la grande confusion des termes anciens' îivec les termes nouveaux.

La fabrication de la faïence, des briques et des tuiles remonte aux temps les plus reculés. Les ruines de Babylone et de Thébes sont là pour l'attester.

Les briques crues ou simplement séchées au soleil formaient en Egypte les principaux matériaux de construction. L'exploitation de la terre glaise, occupait des bras nombreux. Les Juifs et les captifs avaient été employés à la construction de beaucoup de monuments, particulièrement des pyramides qui sont en calcaire numnmlite (pierre lenticulaire) (2). 1

Verre. — Pierres précieuses artificielles.

Les principaux éléments du verre, la silice (sable, quartz), et les carbonates de potasse et de soude, étant connus de toute anti-

(1) Cette remarque ne s'applique pas seulement aux siib-^tinces minérales. Beaucoup d'espèces végétales, doignées par des noms anciens, n'ont aucun rapport avec les plantes qui perlent les mêmes noms chez Dioscoride, Tliéopliraste, Pline et Galien.

(2) Wilkinson, Manners, vol. ii, p. 96.

6't HISTOIRE DE LA CHIMIE.

quité, on comprend que l'origine du verre doit être fort ancienne. Il est inutile de rappeler le conte de Pline sur la découverte fortuite du verre que firent des marchands sur les côtes de la Phénicie.

Les tlyyptiens connaissaient sans doute depuis longtemps l'action vitrifiante des sels alcalins chauffés en contact avec de la silice : ils devaient la remarquer chaque fois qu'ils préparaient, dans des fosses creusées dans le sable, les cendres, plus tard désignées sous le nom de cendres d'Alexandrie. On fabriquait du verre à Thèbes età Memphis dans le temple de Phtha, probablement bien avant que les Phéniciens eussent établi des verreries àSidon (1).

Laprésence de quelque oxyde métallique dansle carbonate alcalin, produisant un verre coloré, devait de bonne heure éveiller l'attention du verrier et donner lieu à la fabrication des pierres précieuses artificielles. Aussi cette fabrication est-elle aussi ancienne, sinon plus ancienne que celle du verre incolore; car les éléments du verre, tels qu'on les rencontre dans la nature, sont presque constamment mêlés d'oxydes métalliques.

Au rapport des historiens, les Égyptiens fabriquaient de temps immémorial des objets de verre incolores, ou colorés en rouge, en vert, en bleu, en violet, etc., imitant le rubis, l'émeraude, le saphir, l'hyacinthe, etc.

La fabrication du verre coloré est presque aussi ancienne que celle du verre blanc. Cela s'explique. Du vert-de-gris, de la rouille de fer ou quelque autre oxyde métallique aura pu d'abord accidentellement colorer la pâte vitreuse. Des débris de verre coloré, opaque ou transparent, imitant le saphir, l'énieraude, l'améthyste, ne sont pas rares dans les tombeaux d'Egypte. Les pierres bleues, figurant des scarabées, des perles, etc., nous paraissent avoir été obtenues par la fusion d'une masse vitreuse opaque avec l'oxyde de cobalt. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce ne sont pas des pierres naturelles. La coloration du verre ne se bor-

(1) Les peiiiliires de Beni-Hassen, qui remontent à Osiitason I et ses successeurs (1700 ans avant J. C. ), repiésenlenl des ouvriers occupés à souffler du verre. On y voit des tuyaux de sonldeuis, le feu qui chaulfe la masse vitreuse, et des vases en voie de formation. Ces vases .'onl colorés en vert. CVlait donc du verre de soude que l'on fabriquait en Egypte. Le capitaine Henvey a trouvé dans les tombeaux de Tlièhes un vase rond, enduit d'un vernis transparent, vitreux, qui porte le cartouclie d'un roi du IJ* siècle avant J.-C. (Wiikinson , 3hni- 7ier.s, etc., vol. ii, p. 89).

nait pas seulement à la surface, elle pénétrait toute la masse.

Les villes de Thèbes et deMemphis étaient renommées pour les ouvrages en verre coloré qui sortaient de leurs fabriques , et qui s'exportaient au loin par l'intermédiaire des Phéniciens et des Carthaginois (1). C'était alors une branche importante du commerce qui se faisait par la mer Rouge.

«J'ai souvent trouvé, dit M. Rozière, dans les ruines des anciennes villes de la Thébaïde, parmi les fragments de verre coloré dont elles abondent, quelques morceaux teints de diverses couleurs. Quelques-uns, offrant dans une de leurs parties de belles nuances de pourpre, étaient, je crois, des débris de cet ancien murrhin artificiel (^). » — Dans les hypogées, on trouve des métaux ouvrés, des peintures dont les couleurs sont dues à des oxydes métalliques, des frittes, des verres, des émaux, colorés par ces mêmes oxydes (3).

Ce que Pline, Hérodote et Théophraste nous rapportent des statues, des colonnes et même des obélisques en émeraude de l'Egypte et de la Phénicie, ne saurait s'appliquer qu'à des masses vitreuses, colorées par un oxyde métallique.

Nous reviendrons plus bas, à l'occasion des vases murrhins, sur la coloration du verre par les oxydes métalliques.

Embaumement.

Les croyances religieuses produisirent l'art d'embaumer les morts, ainsi que tous les perfectionnements apportés à cet art. La religion se lie donc ici au progrès de la science.

Il y eut, en Egypte, des prêtres particulièrement chargés du soin de préparer les corps et de les embaumer. Ces prêtres portaient le nom de rephim (d'xst), nom qui signifie littéralement faiseurs de sutures ou de bandelettes, et que l'on a inexactement traduit par médecins.

(1) Les vases qu'un prêlre d'Egypte offrit à l'empereur Adrien étaient si estimt's que l'on ne s'en servait que dans les occasions solennelles. (Vopiscus , in Vita Saturnini, c. 8.)

(2) Description de l'Egypte pendant l'expédition française (édit. PancKoïKL- , 1820), t. VI, p. 2VJ.

(3) Ibidem.

niST. DK L\ riIlMIK. — T. I. à

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HISTOIllE DE LA CHIMIE.

S'il est vrai qus les momies les plus anciennes remontent à deux ou trois mille ans avant l'ère chrétienne, on pourra se faire une idée de l'antiquité de l'art de l'embaumement en usage chez les Égyptiens. Malheureusement nous n'avons aucune donnée certaine sur les procédés employés pour conserver les corps humains ou les corps d'animaux, tels que les crocodiles, les ibis, etc., dont on peut voir un nombre considérable dans divers musées d'Europe.

Hérodote et Moyse nous fournissent à ce sujet les plus anciens documents authentiques. Le législateur juif, qui aurait été à même de nous donner là-dessus des détails précieux, se borne à nous apprendre que Joseph fit embaumer ( iDjn , assaisonner d'épices) le corps de son père, et que cette cérémonie dura quarante jour?; puis il ajoute que c'était la coutume d'employer ce temps pour embaumer les corps morts (1).

Quant à Hérodote, qui vivait plus de mille ans après Moyse, il nous a laissé sur ce sujet les détails suivants (2) :

(( Ils (les embaumeurs) commencent par se servir d'un fer recourbé, pour retirer par les narines toute la moelle (cervelle), qu'ils font sortir entièrement, soit par ce moyen, soit en y versant quelques drogues (cpappiaxa) pour la faire couler. Puis ils fendent, avec une pierre d'Ethiopie très-aiguë, le ventre vers la région iléaque, et retirent par cette ouverture la totalité des intestins. Ils nettoient soigneusement la cavité abdominale, la lavent avec du vin de palmier (ol'vw cpoivi>cr,îw), et l'essuient avec des aromates (OuuLt/'ixotfft) piles; ils la remplissent ensuite entièrementde myrrhe très-purebroyée, decasie (xaaîrii;) (cannelle?), et de toutes sortes d'essences, à l'exception cependant de l'encens, et ils recousent la peau par derrière (aupparTouai oTricroj). Cela fait, ils embaument le corps dans une saumure de natron (TapiyC£uouc;i vtrpw) (3), dont ils le tiennent recouvert entièrement pendant soixante-dix jours : il n'est pas permis de l'y laisser plus longtemps. Quand les soixante-dix jours sont écoulés, ils le lavent de nouveau, et l'enveloppent complètement de toile de byssus découpée en bandelettes, trempées dans une espèce de gomme (xop.ai), dont les Égyptiens se servent

(1) Genèse, L, 2 et 3.

(2) Lib. II, c. Lwxvi et lxxxvii.

(3) Scliweigliœuser ne nous semble avoir eu aucun motif plausible pour adopter la variante Xîxpw ; d'autant moins que la plupart des mss. donnent vîtf m.

habituellement au lieu de colle. Les parents viennent alors recevoir le corps, et font faire une caisse en bois, dessinant la taille de l'homme, etc. Telle est la manière la plus somptueuse d'embaumer les morts.

« Pour ceux qui se contentent d'un procédé plus simple, el qui veulent éviter les dépenses, l'embaumement se fait ainsi : on remplit l'intérieur du ventre du mort avec des injections d'huile

de cèdre ( /.Xuairipaç TrXviawvToci xou ir.o xÉopou àXstcf axoç ) (1), sans

l'ouvrir et sans en extraire les intestins; on se borne à introduire ces injections par l'anus, en prenant soin seulement qu'elles ne ressortent pas par la même voie. Après cette première opération, on laisse le corps dans une saunmre de natron pendant le nombre de jours indiqué. A l'expii'alion de ce terme, on fait sortir l'huile de cèdre qui a été introduite dans le ventre ; et son action est telle, qu'elle entraîne tous les intestins et viscères, qu'elle a ramollis et dissous complètement. Quant au natron, il a consumé les chairs, de manière qu'il n'existe plus que la peau et les os.

(( La troisième méthode est employée par ceux qui ont peu de moyens. On se borne à purifier par des drogues communes l'intérieur du ventre, et à dessécher le corps pendant les soixantedix jours d'usage, pour le rendre ensuite à ceux qui l'ont apporté. »

Ces renseignements diffèrent un peu de ceux que nous a transmis Diodore de Sicile, « Réunis autour du corps, l'un des embaumeurs introduit, par l'ouverture de l'incision, la main dans l'intérieur du corps; il en extrait tout ce qui s'y trouve, à l'exception des reins et du cœur. Un autre nettoie les viscères, en les lavant avec du vin de palmier et des essences. Enfin, pendant plus de trente jours, ils traitent ce corps , d'abord par de l'huile de cèdre et d^autres matières semblables, puis par la myrrhe, le cinnamomum et autres essences odoriférantes, propres à la conservation. Ils gardent ainsi le cadavre dans un état d'intégrité si parfait que les sourcils et les cils restent intacts, et que l'aspect du corps est si peu changé qu'il est facile de reconnaître la figure de la personne (2) ».

(1) Voilà donc le procédé d'eiubaumemenl par injection praliqué il y a au moins trois mille ans !

(2) Diodore de Sicile, I, 91 (t. i, p. 105 , de la 2" édif. de notre traduclion).

Quelques archéologues prétendent que les Égyptiens n'ont jamais employé les procédés d'embaumement décrits par Hérodote et Diodore. Mais les raisons qu'ils en donnent n'ont aucun fondement. Au reste, tant que les érudits, particulièrement ceux qui s'occupent d'archéologie égyptienne et d'interprétations hiéroglyphiques, ne se seront pas familiarisés avec l'histoire des sciences, ils continueront à n'émettre que d'injustifiables hypothèses.

Si les détails que nous ont laissés ici les anciens sont en partie inexacts, comme cela est probable, ils ne se sont certainement pas trompés dans l'indication des substances qui pouvaient servir à l'embaumement. Car ces substances étaient du genre de celles qu,e nous employons encore aujourd'hui dans le même but : c'étaient des substances aromatiques, des huiles essentielles, quelles qu'en fussent les espèces; c'étaient des saumures (natron) semblables à celles dans lesquelles nous conservons les olives, les poissons, etc.

Si l'huile de cèdre dont parlent Hérodote et Diodoi'e, est notre essence de térébenthine, il faut admettre que la distillation, cette opération si importante pour la chimie, était connue depuis fort longtemps en Egypte. Ce fait, s'il était bien constaté, serait bien précieux pour l'histoire delà chimie.

On a beaucoup admiré l'art égyptien de l'embaumement d'après les monuments qui nous restent, et on en est venu à se demander si les anciens ne possédaient pas des secrets dont la connaissance ne nous est pas parvenue. Mais dans les conjectures émises à cet égard on n'a pas tenu suffisamment compte du climat, de l'état atmosphérique, en un mot, des circonstances environnantes. Etc'était surtout làqu'ilfallaitchercherlé grand secret de l'art égyptien. Ne rencontre-t-on pas souvent dans les déserts d'Afrique des momies d'hommes et d'animaux uniquement préparées par le soleil et les sables brûlants, et qui, dans un état complet de dessiccation , se sont conservées pendant des siècles? Si les embaumeurs anciens avaient pratiqué leur art sur les bords de la Seine ou de la Tamise, nous ne verrions probablement pas beaucoup de momies égyptiennes dans nos musées.

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