ALCHIMIE
Comme il n'entre pas dans notre plan d'écrire l'histoire de Talchimie , nous ne ferons que mentionner les alchimistes du xvu* siècle.
On a beaucoup parlé de la confrérie de la {lose-Croix, dont l'existence fut, pour la première fois, révélée vers 1604. Sans nous engager dans une discussion, au moins oiseuse, sur Tantiquité de cette sorte de société maçonnique ^ il est permis de croire que c'était une association, d'abord tenue secrète, d'alchimistes qui mêlaient des questions politiques et religieuses à des doctrines hermétiques. Les travaux des frères de la Rose- Croix avaient, entre autres 9 pour objet la transmutation des métaux et l'art de conserver la vie bien au-delà du terme ordinaire. Us avaient aussi la prétention de connaître tout ce qui se passe dans les pays les plus éloignés, et d'avoir acquis , par la kabbale et la science des nombres , la connaissance des choses les plus cachées. Ils se croyaient appelés à régénérer le monde avec Paide des esprits et des démons les plus puissants. Les huit premiers Rose-Croix passaient pour avoir la faculté de guérir toutes les maladies, et ils soutenaient que par leurs moyens la tiare serait bientôt réduite en poudre. Ils n'admettaient que deux sacrements, ainsi que les cérémonies de l'Église primitive, et ils re- .connaissaient l'empereur pour leur chef, aussi bien que de tous
les chrétiens.
A cette profession de foi , ils ajoutaient six règles de conduite dont voici la teneur :
1® Les initiés guériront gratuitement les malades ;
2® Dans leurs voyages ils s'habilleront conformément aux usages des pays où ils se trouvent;
3» Ils se rendront tous les ans au lieu de leur assemblée gêné-
raie, et, en cas d'empêchement, ils présenteront une excctse bien motivée ;
4° Chaque frère choisira une personne capable de lui succéder, lorsqu'il lui plaira de mourir;
5** Le nom de Rose-Croix leur servira de marque pour se reconnaître les uns les autres ;
6® La confrérie sera tenue secrète pendant cent ans.
Le fondateur de cette société, Christian Rosenkreuz^ Âlle- * mand d'origine, avait été, dit-on , initié en Arabie aux sciences de l'Orient. Il ordonna, en mourant, que son tombeau ne fût ouvert que dans cent ans. A l'ouverture de ce tombeau, effectuée en 1604, on trouva un livre écrit en lettres d'or, contenant, dit-OD, de très-grands secrets.
Quoi qu'il en soit, cette société comptait beaucoup d'affiliés vers le milieu djt xvii" siècle , et elle ne parait pas avoir été inutile aux progrès des sciences. La plupart de ses membres étaient des illuminés ou des fanatiques. Potier, Michel Mayer, J. Sperber, faisaient partie de cette société.
L'origine et les prétentions des frères de la Rose-Croix devinrent l'objet de vives controverses. J. Valentin André commença le premier l'attaque , en publiant un ouvrage satirique, sous le singulier titre de « Noces chimiques (Chemische Hochzeit) de Christian Rosen-kreuz ; les secrets perdent leur valeur, la profanation détruit la grâce; donc, ne jette pas les perles aux porcs et ne fais pas à un âne un lit de roses ; » Strasbourg, 1616, in-8° (1).
Al. WoRMius (2), J, SivERT (3), L. Conrad de Bergen {Montanus) (4) et J. Schubert, etc., poursuivaient les Rose-Croix de leurs sarcasmes.
En France, cette société fut moralement tuée par le manifeste de Gab. Naudé, Avis à la France sur les frères de la Rose-Croix,
(1) Une nouvelle édition de ce singulier livre parut à Ratisbonne, 1781, in-8». Valentin André est probablement aussi Tauteur de Fama fraternitatis Crucis cum eorum con/c55ione, 1614, in-8°; en allemand; Cassel, 1615, in-8'.
(2) Laureaphilosophica contra fralrcs Rosex Crucis; Hafn., 1619, in-4<».
(3) Entdeckte ilummenschanz oder JSebelkappen (Momeries dévoilées, etc.) ;Magdebourg, 1617, in-8°.
(4) Grûndliche Anweissung zu der wahren hcrmeiischen Wissenschafi (Instruction fondamentale de la science hermétique, etc.); 1635'(en manuscrit)^ Imprimé à Francf. et Leipz., en 1751, in-8**.
TBOISliME ÉPOQUE. 319
imprimé en 1623, la même année où ceux-ci avaient essayé de faire à Paris des prosélytes par une affiche ainsi conçue : j
a Nous députés du collège principal des frères de la Rose- Croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville, par la grâce du Très-Haut, vers lequel se tourne le cœur des justes; nous montrons et enseignons, sans livres ni marques, à parler toutes sortes de langues des pays où nous voulons être pour tirer les hommes, nos semblables, d'erreur de mort. »
Cette affiche piqua vivement la curiosité des Parisiens; mais elle manqua son but. On y répondit par des ouvrages anonymes, parmi lesquels on remarque : Examen de la nouvelle et inconnue cabale des frères de la Rose-Croix , habitués depuis à Paris; effroyables pactes faits entre le diable et les prétendus invi^ sibies (i).
Les doctrines cahalistiques et alchimiques des frères de la Rose- Croix furent défendues par Robert Fludd, et propagées par J.FEiSH(2),Ph. A Gabella (3),S.GentersbergP'^ (4.),Brotoffer(5), Grosschedel ab Aicha (6), H. Neuhaus ( 7), F. Rieser (8), Scuweigharb (9), Spacher (10), Th. de Pega (11); par un grand nombre d'auteurs , dont les noms étaient déguisés sous des allégories et des anagrammes , tels que Jesaias sub Cruce, Irenœus Agnostus, NigrinuSy PhUaretes^ Stellatus, etc.; enfin, par beaucoup d'ouvrages anonymes (12).
(1) Paris, 1623, in-S.
(2) Sommum bonum, quod est Terum magiae, cabake, alchimiae fratrum Roseœ Cnids subjectum; Franc, 1628, in-fol.
(3) Secretioris philosophiae consideratio, cum coiifessione fraternitatis Roseœ Cmds édita ;Francf., 1616, in-8^
(4) Spéculum utriusque luminls Gratlae et Naturœ, etc.; Darmstadt, 161 1 , in 8^
(5) EIncidariiis major, etc.; Luneburg, 1617, in-S*'.
(6] Calendarimn naturalc magicum perpetuum profundissimam rerum secretissimaram contemplationem totiusquc philosopbiâe cognitlonem complectens; — P^teus mercurialis, exhibens naturam metallorum , etc.; Francf.^ 1619, in-S».
(7) De fratribus Roscœ Crucis ; Dantzig, 1618, in-S*". — UtUissima admonitio de F. R. C. nempe ansint^ quales sint, etc.; Francf., 1618, in-8^
(8) Cabbala chymica, etc.; MuUius., 1606, in-S*".
(9] Specolom sophicum rodostauroticon, sive Revelalio collegii et axiomatum Rosœ Cmcianorum; 1617, in-4^.
(10) Cabala^seu Spéculum artis et natursein alcliimia; 1616, in-4°.
(11) Sylloge an bostia slt panis , a fratribus Roseœ Crucis donata Rbumelio et Pneno ; Hanov., 1618, in-8^.
(12) Voy.Gmelin, Geschichfe der Chemie, t. I, p. 564; et Lcnglet-Dufresnoy,
La société cabalistique de la Rose-Croix, dont bientôt on n'entendit plus parler, ne doit pas être confondue, comiïie Pont fait Lenglet-Dufresnoy et Bergmann , avec une autre société du même nom , qui s'était formée vers la même époque en Dauphiné, et dont le fondateur s'appelait l?o«& (2). — La société de la Rose s'était proposé de résoudre les problèmes du mouvement perpétuel {perpetuum mobile)^ de l'art transmutatoire des métaux, et de la médecine universelle. Pierre Wo^ mius , après avoir fait de vaines démarches pour intéresser les états généraux de la Hollande' au plan de cette société, publia en 1630 un livre curieux sur les travaux des nàembres du Collegium Rosianum (3).
Alcldmistes du JLVEV' siècle.
Dans tous les temps les hommes se sont laissé séduire par ceux qui leur promettaient santé et richesse , promesses fallacieuses de la pierre philosophale. Être riche et jouir de la vie, voilà ce qui est au fond de presque tous les désirs des mortels. Les moyens d'y parvenir sont divers; et c'est là en effet la seule chose qui varié. Aujourd'hui c'est rastuce qui, sous prétexte du bien général, s'empare du bien d'autrui; demain, ce sera la force qui supprimera la liberté pour se dunner ensuite l'air de la rendre. Partout on tient de beaux discours, pour cacher la laideur de pensées égoïstes. Est-il donc étonnant qu'on se soit adressé à la science de l'alchimiste qui se disait en possession de la pierre philosophale, à une époque où Ion brûlait lès magiciens, et où l'on croyait plus encore au diable qu'à Dieu?
Les alchimisles étaient, jusque vers la fin du XVIP siècle, bien accueillis à la cour des princes allemands et scândi-
Hist. de la philosophie hermétique^ t. -'III. Pour plus de .détails sur les frères de la Rose- Croix, consultez Semler, Historié der Rosen-Kreuzer ; Lei^.-. 1786, in-S"; Tiedemann, Geschichte der Philosophie, t. V, p. 539-541. — Mer' cure français, t. IX. — Histoire de la philosophie hermétique, t. I, p. 369-
(2)Kazauer, Diss. hist. de Rosœcrucianis ; Wittemb., 1715, in-i<*.
(3) Arcana totius naturœ sccrelissimaiiec hactenus unquam détecta, a colle gio Rosiano in lucem produnlur ; Lugd., 1630, 'm-\°.
TROISIEUE ÉPOQUE. 32t
naves, parmi lesquels on cite François II, duc de Saxe-Lauenbourg ; Gustave-Adolphe, roi de Suède, qui, dit-on, avait fait frapper un grand nombre de ducats avec de Tor alchimique, portant les signes ©Çc? (Soleil, Vénus, Mars); Ferdinand III, empereur d'Allemagne, qui gratifia un nommé Richlhausen du titre de baron de Chaos. Cet alchimiste avait, dit-on, transmuté deux livres et demie de mercure en or qui servit à faire frapper une médaille de la valeur de trois cents ducats. Cette médaille, qui, au rapport de Fr. Gmelin, se voit encore aujourd'hui, dans le trésor impérial de Vienne, porte l'inscription suivante : Divina metamorphosis exhibita Pragœ, xvjun, an. MDXXXXVIII, in prxsentia Cœs, Majest. Ferdinandi III, Sur le revers on lit : Rara hxc ut hominibus nota est arSy ita rara in lucem prodit. Laudeiur Deus in œternmn, qui partem infinitœ suœ scientiœ nobiscum abjectissimis suis creaturis communicat; en mémoire de la transmutation opérée en présence de l'Empereur, en l'année 1648.
D y avait des alchimistes attachés au service des rois, comme il y avaitpdes médecins et des astrologues. Gaspard Harbach fut longtemps l'alchimiste attitré des rois de Danemark Christian IV etPrédéric III : il savait, dit-on, extraire de l'or des mines de la Norwége, ce qui est plus croyable que la transmutation du fer ou du cuivre en or. Onlitsur l'exerguedes médailles frappées avec cetor : ^ide miraDomini, 1647 ; ces mots sont surmontés d'une paire de lunettes. W. Heinersberg transmuta devant l'empereur Léopold une coupe d'étain en or. Mais on découvrit, après la mort de cet alchimiste, qu'il avait dérobé à son maître plus de 20,000 florins^ I et que cet or lui avait servi à opérer la transmutation.
Cependant les alchimistes n'avaient pas toujours à se louer de leurs relations avec les princes. Ceux qui n'étaient pas assez habiles pour remplir, en apparence du moins , leurs promesses, furent soumis à des tortures cruelles , jetés dans de sombres cachots, et payèrent souvent de leur vie leurs téméraires entreprises. On pourrait raconter à ce sujet bien des scènes Iragifies.
Les auteurs qui ont, pendant le dix-seplième siècle, écrit sur l'alchimie , sont si nombreux, que nous devons nous borner à mentionner seulement les principaux, d'après la liste donnée par Gmelin. Parmi ceux de l'Italie on cite : A Potius (1), Jean de Pa-
(i) Libri duo de quinta e$sentia soluHva; Panor., 1613, in-4''.