‹ Histoire de la chimieChapitre 2 sur 137 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

La publication d'une histoire de la Chimie se justifierait aisément par le seul fait qu'aucun Ouvrage français de ce genre n'a paru depuis celui de Hoefer. Par contre, le plan à adopter en cette matière donnerait certainement lieu à de longues controverses. Loin de moi la prétention de croire que celui que j'ai choisi satisfait à toutes les exigences. En réalité, je n'ai traité mon sujet qu'à un point de vue spécial cadrant avec le cours de Chimie supérieure que j'ai eu à professer pendant vingt ans à l'Université de Gand. On me permettra de l'exposer brièvement.

J'ai restreint mon domaine à ce que je serais tenté d'appeler l'histoire de la Chimie positive, en ce sens que je ne me suis occupé que des sujets regardés comme définitivement acquis. Notre table des poids atomiques et nos constitutions organiques sont assurément les deux principaux. Pour des raisons qui, je l'espère, se trouveront motivées par le plan même de cet Ouvrage, j'ai considéré ces deux grands problèmes comme le but de la tâche que je m'étais assignée.

Mais ces questions, comme la Chimie elle-même, avaient leurs origines dans les brumes de l'histoire primitive. A remonter le cours des siècles, notre esprit perd, il est vrai, au fur et à mesure, les éléments qui lui procurent la certitude; mais combien cette étude

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n'élargit-elle pas les horizons de la pensée, et combien, après les grands sujets remués (mais hélas non résolus) par les historiens, ne trouvons-nous pas fort étroite notre spécialité de chimiste dans la philosophie naturelle .

J'ai toujours pensé, étant professeur, que la moralité que mes élèves devaient retirer d'un semblable rapprochement valait bien le travail qu'il m'imposait, l.e lecteur m'excusera d'avoir jugé que cet essai d'histoire primitive n'était pas indigne de son intérêt. Il voudra bien n'y voir qu'un chapitre de vulgarisation.

L'histoire positive commence à poindre avec les chimistes qui illustrent la Renaissance expérimentale. Et encore. Ils héritent d'une foule d'expériences anonymes, que la science mettra plus d'un siècle à dégager et à classer; un siècle sur lequel les historiens de l'avenir exerceront encore leur sagacité et leur patience.

Au contraire, l'histoire de la Chimie depuis Black est, pour ainsi dire, faite d'avance. Une seule chose est étrange, c'est qu'on ne l'ait guère transcrite. Tous les documents sont là, précis, complets, irrécusables. L'historien le plus exigeant n'y trouvera rien à redire; son rôle est tout tracé.

J'ai mis toute mon attention à le suivre iidèlenient : lire les principaux Mémoires du xix^ siècle, les lire sans idée préconçue, autant que possible comme un contemporain aurait pu le faiie, départager de la science anonyme les résultats personnels, en extraire les passages caractéristiques, les réunir bout à bout, chercher entre eux un lien, en tirer quelque moralité, diviser ce travail en ])ériodes, étudier dans la biographie des grajids chiinisLes ce qui csl. de natuie à mettre en relief

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leur génie autant que leurs erreurs, établir entre eux quelques rapprochements et quelques contrastes. C'est tout.

Mais, au cours de ces études dont je rendrai témoin le lecteur, nos résultats viendront contredire trop souvent les jugements d'autres historiens. Je n'ai pas craint, pour ma part, cette contradiction; j'ai cru devoir la souligner le plus souvent. Il est presque superflu de dire que la science française, aussi bien que la science britannique, ont tout à gagner à ce système. C'est vraisemblablement pour cette raison qu'il a été négligé. D'ailleurs le lecteur, ayant les documents sous les yeux, pourra à son choix adhérer à ma manière de voir ou à celle de mes devanciers.

Telle a été ma méthode. J'ai toujours été sincère. Si ma pensée a été parfois vive, pourquoi l'aurais-je atténuée ? Je n'ai ménagé personne, pas même les maîtres sur les points où ils ne me paraissaient pas mériter les ménagements. En science expérimentale, l'autorité n'existe pas. J'ai fait la guerre aux hypothèses. Je me suis efîorcé d'avoir toujours le culte des faits.

J'ai trop vécu moi-même au milieu des théories, j'ai dû trop les enseigner, pour n'avoir pas conçu à leur égard une irrémédiable aversion. Je subissais cette aversion sans pouvoir la justifier. Aujourd'hui, mon livre terminé, j'éprouve une satisfaction complète puisque mon scepticisme se trouve enseigné par l'histoire. J'ai repris cette liberté du doute que je cherchais depuis plus de vingt-cinq ans, sur les conseils de Claude Bernard.

Je trouverai peut-être peu d'écho chez les hommes de ma génération, formés pour la plupart à la même

école que moi. Est-ce ma faute si mon livre, en suivant le libre développement de l'étude, est devenu dans ses derniers Chapitres un livre de combat ?

Mais j'ai écrit pour la jeunesse; ma seule ambition serait d'y faire quelques adeptes. Et si quelque jour se produit une réaction contre le romantisme de la Chimie moderne, si nous assistons à la renaissance du réalisme de Claude Bernard, des Pasteur et des Sainte-Claire Deville, cette évolution sera pour moi, je n'ose pas dire une récompense, mais une bien grande joie.

M. Delacre.

Gand, octobre iç)i6.

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