‹ Histoire de la chimieChapitre 68 sur 137 · I. — Les hommes · texte numérisé non relu

I. — Les hommes

Dumas (Jean-Baptiste- André), né à Alais (Gard) le i/\ juillet 1800, mort à Cannes le 11 avril 188/î, était fils d'un homme cultivé qui s'était essayé dans la peintui^e, puis avait occupé la position modeste de secrétaire municipal. A 16 ans, envoyé à Genève, Dumas prend service dans la pharmacie Le Royer.

([ii'il exécute ses Ijoaux Ira vaux sur les phosphates et les arséniatos. En 1837, rinfluence rie Ilumbokit el l'inlorveiilion de Lord Brousïluun le foni nommer à Londres, bien que sou enseignement oral soil ]>iii brillant. En 1841, il contribue à la l'ondatiou de la « niiemical Soeicl.y ». En l854, il devient « Mastership of ihe Mini », ec (jui absorbe- toute son activité jusqu'rn 1 8G0. A partir di' ccAic époque, il peut reprc-ndrc ses recherches de science piu-e et spécialement sur l'osmose et la d illusion où il a laissé un nom ineffaçable. (T.-E. Tuoki'k, J'Jssniis in liislorirnl (Jieiiiistii/. j), iGo. Loiidon, Macmillan; i8()'l.

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Le Rover était successeur de Tingry qui avait professé ; la pharmacie avait encore un laboratoire bien installé. Le jeune élève suit les cours universitaires ; sa vive intelligence et' son ardeur du travail lui créent bientôt les précieuses sympathies de de Saussure, de de Candolle, de Gaspard de La Rive (^) (chimie), de Pictet (physiijue). Bientôt il s'occupe de physiologie en collaboration avec Provost, et il obtient quelque succès. De Ilumboldt, de passage à Genève, était venu spontanément rendre visite au '^eune physiologiste; il l'engagea à se fixer à Paris. Dumas y arrive en 1821 (^).

Bientôt lancé dans le monde académique, très lié avec Milne Edwards et avec Adolphe Brongniart qui devait devenir son l)eau-frère, il est nommé préparateur de Thénard à l'Ecole Polytechnique. En i83o,il fonde, avec Péclet et Th. Olivier, l'Ecole Centrale. En i832, il succède à Gay-Lussac à la Sorbonne et occupe cette chaire jusqu'en 1868.

Le prisonnier de LIam avait entretenu une correspondance avec Dumas, et cette circonstance ne fut pas sans fournir aliment à l'ambition native de l'illustre chimiste. Après la Révolution de Février, il devint ministre du Prince-Président et, après le Coup d'État du 2 décembre, resta l'un des conseils les plus écoutés de la couronne. Tout en continuant son enseignement, il occupa divers postes honorifiques et administratifs, notamment celui de Président du Conseil municipal de la Ville de Paris, celui d'Inspecteur général de l'Enseignement supérieur (i856). Ces occupations étaient incompatibles avec les recherches de laboratoire.

Les malheurs de 1870 firent rentrer dans l'ombre la personnahté politique de Dumas; il ne fut plus qu'académicien. Ses « Leçons de philosophie chimique )>, professées à la Sorbonne en i836, œuvre éloquente où l'élévation du style est toujours à la hauteur de la pensée, ainsi que son « éloge » de Bérard devant la

(1) En faisant l'Éloge du fils A.-A. de La Rive, Dumas a dit quelques mots du père Gaspard de La Rive (t. I, p. 257) ; il signale que dans son milieu on discutait avec ardeur les théories de Lavoisier et de Davy. (.J.-B. Dumas, Éloges académiques. Paris, Gauthier- Villars, i885; 2 vol.)

(2) D'après Wurtz, en i823 d'après Hofniann [Ber., i88/|).

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Faculté de Médecine (1846), servaient d'introduction à ces magnifiques « éloges », la plupart postérieurs à 1870 (^), qui illustrèrent la dernière phase de la carrière du grand chimiste et lui ouvrirent les portes de l'Académie Française (1876).

Dans son œuvre, nous aurons à étudier spécialement ses recherches sur quelques points de la théorie atomique (1828 et 1882), son Mémoire sur les éthers (avec Boullay, 1828), celui sur l'esprit de bois (avec Péligot, 1837), ses recherches sur la loi empirique des substitutions, ses magnifiques expériences (nous pourrons dire les plus belles que la chimie organique ait vu éclore jusque-là) par lesquelles il fait entrer dans le domaine de la certitude les idées fécondes de Laurent.

Dans la plupart de ses travaux, Dumas s'est fait aider par de jeunes chimistes ; il n'a pas hésité à associer leur nom au sien, et, lorsqu'on voit l'importance philosophique des questions traitées, on ne peut s'empêcher de rendre hommage au désintéressement du maître. Ce trait n'est pas l'un des moins attachants du caractère de Dumas ; il est curieux de voir aussi comme, dans la pléiade des chimistes sortis de son laboratoire, la plupart ont conservé intacte l'originalité de leur talent.

L'Ecole rivale de Giessen a une tendance assez différente. Ou y sent unedirection moins souple, moins d'élévation et de variété' dans les idées. Sa méthode a été critiquée par Berzélius lui-même, un jour ([u'il a été amené à dire ses vérités à son « filial ami ».

Les plus grands maîtres de la chimie nous ont laissé une œuvre qui, le plus souvent, se traduit en un mot. Lavoisier, c'est la théorie de la combustion; Dalton, le symbole; Berthollet, la masse ; Dav\ , le potassium et le chlore ; Laurent, la substitution ; Gerhardt, la classification sériaire; Graham, les acides poly- ])asiques; Williamson, la constitution de l'alcool; Sainte-Claire Deville, la dissociation. Dumas mérite-t-il une place au milieu il'eux? Il nous semble que oui. Et cependant il n'a aucune vérité définitive à son actif. Lui attribuer les séries homologues c'est en priver Gerhardt, qui nous semble avoir poussé la question avec une vigueur plus grande, bien que non définitive

(') Sa\if copciulanl le bel éloge de Faraday.

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encore. De même, il est impossible de lui donner la substitution; peut-être en a-t-il eu la première idée, mais quelle distance le sépare sur ce point de la profondeur de Laurent ! Par un juste retour, cependant, il était impossible que la théorie de l'élève trouvât un illustrateur plus heureux, plus élégant et plus précis que lui. Enfin, si l'on ajoiite à cela la théorie de l'éthérène qui fut, malgré ses faiblesses, la meilleure de celles de l'espèce qui partagèrent l'opinion avant i85o, sa classification des métalloïdes, ainsi que ses déterminations analytiques, notamment celle du carbone, il faut reconnaître que, si plusieurs chimistes ont des titres plus précis, bien peu en ont autant et d'aussi élevés que le grand chimiste français.

Liehif^ (Justius) (iSoS-iSyS). Liebig a raconté lui-même (^) comment il s'initia à un certain nombre de manipulations chimiques dans le « laboratoire » de son père, marchand de couleurs à Darmstadt. A ce moment, et tout jeune encore, il consacrait ses loisirs à lire toutes sortes de livres de chimie, Basile Valentin aussi bien que Stahl et Macquer. La bibliothèque de la ville où s'alimentaient ses lectures ne lui donnait ni les plus récents ni les meilleurs.

Par contre, tout ce qui s'apprend en classe était pour lui lettre morte. Il était évidemment, nous dit l'un de ses biographes, plus curieux des métamorphoses chimiques que de celles d'Ovide. Tellement que le recteur du gymnase, dans une semonce bien sentie en présence de tous ses condisciples, lui déclara un jovuque les élèves de son genre étaient une punition pour les professeurs et un fléau pour les parents. Il demanda au jeune Liebig ce qu'il comptait devenir avec de pareilles aptitudes; celui-ci répondit qu'il serait chimiste. Cette réponse provoqua dans la classe toute entière, chez les maîtres et les élèves, une explosion d'hilarité; personne, ajoute Liebig, ne soupçonnait que la chimie fût une chose que l'on pût étudier.

Évidemment, ce galopin n'était pas fait pour le gymnase. Du fulminate de mercure apporté par lui en classe avait produit

fM Bcrichtc d. deul. chein. Ges. 1890, Rcf. p. 817.

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un petit incendie qui n'avait enti-aîné que la perte d'une carte de géooraphie, mais qui suffit à ouvrir les yeux du père sur les aptitudes littéraires de son fils. On le plaça chez un pharmacien comme élève, mais il n'y resta que quelques mois. C'est chimiste, et non pharmacien, qu'il prétendait devenir.

Il s'en fut à Bonn, puis à Erlanuen, et y suivit les (;ours universitaires; il nous en dit lui-même la nullité. Toujours est-il qu'il se créa dans ces milieux des sympathies qui lui firent octroyer une hourse pour poursuivre ses études dans le milieu scientifique de ses rêves, Paris. Il y arriva à 19 ans et demi, en 1822 (^). Humboldt, dont le jeune savant avait fait connaissance par hasard à l'Académie des Sciences (^), où il faisait une communication, l'introduisit dans le laboratoire de Gay-Lussac ; il y trouva précisément moyen d'expérimenter sur les fulminates qui l'avaient tant anuisé quelques années auparavant. Ce fut aussi Humboldt qui intervint en 1824 pour que lui soit conférée la chaire de Giessen, qu'il occupa pendant 28 ans.

Nous aurons à étudier thins la suite, parmi les nombreux travaux de Liebig, sa découverte du chloroforme (en même temps que Soubeiran, i83i), du chloral, son Mémoire classique (eu collalioration avec Wohler) sur le radical benzoïle (1882): nous examinerons ses idées sur la constitution de l'éther, par lesquelles il propose après Berzélius le radical éthyle. En i834, il découvre l'aldéhyde, et en i838 publie son long Mémoire sur la constitulion des acides oroani(|ues. Quelques années après, Liebig inaugu-

« (') Jamais je n'oublierai, dit-il (mai 1871), avec quelle bienveillance Arago, Dulong, Thénard, accueillaient les étudiants allemands, et combien de mes compatriotes que je pourrais nommer, médecins, orientalistes, sont, comme moi-même, reconnaissants envers les savants français de l'appui cflicace qu'ils leur ont octroyé pour les aider à atteindre leur but scientifique. » « Une chaude sympatliie jjour tout ce qui est nolile et grand, une hospitalité désintéressée, soiil diiiis lis plus beaux Iraits du caractère français. » Liebig ajout»; que sur le terrain neu(r(; de la science les sentinuïnts de fraternité effaceront ramertumc qui remplit, à l'égard de l'Allemagne, la nation française, blessée par un<; guerre «à laquelle elle nous a contraints ». (J. Likbk;, Ueden niid AhlKuidltmgcii. Leipzig, Winler, 187/1, p. 334).

\^) HoFMANN, Jier., i8()(), Rel'. p. 797.

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rait ce qii on appellerait chez un artiste sa seconde manière. Il s'occupait de questions touchant à la chimie agricole, taudis que son rival Dumas entreprenait des travaux du môme genre qu'il publiait avec Boussingault en i844 (Statique chimique des êtres organisés). Cette circonstance provoquait entre les deux savants des discussions de priorité qui, grâce à Liebig, ne pouvaient être que très vives. Peut-être la postérité jugera-t-elle que cela ne valait guère la peine; le Liebig et le Dumas, de seconde manière, paraissent d'ailleurs tombés dans l'oubli.

En i852, Liebig acceptait la chaire de Munich sous la condition qu'il ne s'occuperait plus de science pure. L'extrait de viande a rendu populaire ce Liebig de la troisième manière, tandis que la troisième manière de Dumas s'exaltait dans ses magnifiques éloges académiques.

Il avait fondé, en iSSa, les « Annalen der chemie und Pharmacie », et en 1848, à la mort de Berzélius, les « Jahresberichte ».

Wo/j/er (Frédéric) (1800-1822) (^), naquit dans un milieu plus relevé que celui qui était destiné à devenir son inséparable ami selon la science, Liebig. En 1820, il commence ses études médicales à Marbourg; c'est là que, dans vui laboratoire improvisé dans sa chambre d'étudiant, il découvrit, en même temps que Davy l'iodure de cyanogène, puis le sulfocyanure de mercure serpent de pharaon) (^). La réputation de Gmelin l'attire à Heidelberg, et il trouve chez lui un sympathique accueil ; il y poui^suit des recherches sur les composés cyaniques. Reçu docteur en médecine en 1828, il suit le conseil de Gmelin et se rend chez Berzélius. Il y travaille d'octobre 182.3 à juillet 182I. Il nous a donné lui-même (■') les impressions de son séjour et le récit du voyage en Suède qu'il entreprit avant son départ avec Berzélius et Brongniart père et fils.

Rentré en Allemagne, il est nommé professeur à Berlin; mais,

f^) Biographie, par A.-W. Hofmann [Berichte der d. chem. Ges., année 1882, p. 3127). — Thorpe, Essaijs in hisL Chemiitrij, p. i'^^K London, Macmilian ; 1894.

(^) Berichte der d. chem. Ges., année 1882, p. 3i35.

(^) Beirchte der d. chem. Ges., 8^ année, 1875, p. 858.

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pour son malheur, il avait appris le suédois; son laboratoire est bientôt envahi par les livres. Il traduit le Traité de Berzélius et ses Rapports annuels; sa maxime « probiren geht ûber studiren » a tort, trop souvent à son goiit; mais il est patient, méthodique et persévérant; au milieu de ses traductions, il exécute en 1828 cette brillante synthèse de l'urée.

C'est pendant l'hiver de 1828- 1829 qu'il rencontre pour la première fois Liebig à Francfort. Le 8 juin 1829 (i), il proposait à son nouvel ami de collaborer pour éviter les collisions puisque tous deux travaillaient des sujets voisins. Outre les acides cyaniques, ils s'occupèrent en commun de l'acide mellique et de l'acide urique.

Wfihler avait obtenu une chaire à Cassel en i83i. Le 16 mai i832 (^), il proposait à son ami un travail sur l'essence d'amandes amères qui devait faire l'objet d'une collaboration plus intime que ne l'avaient pensé les deux jeunes chimistes. En effet, W<")hler, sur ces entrefaites, étant devenu veuf après deux ans de mariage, alla faire un séjour à Giessen, et l'éclosion de l'un des i^lus beaux Mémoires de la chimie organique fut un excellent dérivatif à son chagrin. Il se remaria en i834, et en i836 passa à G<ittingue où il devait terminer sa carrière.

Par la suite, tout en collaborant encore avec Liebig pour (juelques travaux organiques, W<"»hler s'occupa surtout de chimie minérale, c'est-à-dire que son rôle dans les questions qui agitaient l'opinion rcsla plutôt eftacé.

Liebig et Wiihler oui lous deux mérité qu'on leur élevât une statue dans leur pays. Si la figure de Liebig est plus populaire, c'est que beaucoup d'historiens se plaisent à voir en lui le fondateur de la théorie des radicaux. Nous verrons ce qu'il faut penser de cette appréciation, mais la valeur relative des deux chimistes ne sera-t-ellc pas un jour retournée et ne mettra-t-ou pas W'ohler au-dessus (h' son combatif ami?

C'est Liei)ig, il esl ^•rai, plein dv fougue, qui donne d'abord des conseils; il écrit eu i83o (■') :

{') Loc. cit., année 1889. p. 3l55.

(2) Ibid.,-p. 3175.

(3) ^«vV/i/^, i88s>,p. :iiG5.

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« Tu te plains que la traduction des œuvres de Berzélius absorbe tout ton temps et rende impossibles tes propres travaux. Cher aini, depuis longtemps je suis peiné de voir ainsi ton temps pris par des travaux indignes de toi; tes amis de Berlin ne comprennent pas comment, avec une telle surcharge de travail, tu puisses encore respirer. Je le déplore d'autant plus qu'à ce jeu je serai bientôt privé de ta collaboration. Envoie au diable toutes tes paperasses et retourne à ton laboratoire qui te réclame. »

Mais, plus tard, les rôles ont bien changé ; W('thler est devenu le mentor ; il a bien souvent servi de tampon dans les discussions que Liebig a un peu avec tout le monde. Son ami lui écrit en 1807 (^) :

(' Les lettres du 5 et du i5 ont fait sur moi l'impression d'un conte de l'ancien temps. C'est toujours cette flamme, et cette jeunesse, et ces années qui se sont évanouies, et ces mélodies qui se sont tues ; tout cela renaît devant moi et me transporte aux jours bénis de notre paisible et douce collaboration. Toi, tu as continué dans le bon chemin, et tu t'es réservé ainsi de nouvelles joies. Moi, je me représente comme un apostat, comme un renégat qui a abandonné sa religion et qui n'en a plus. J'ai abandonné la voie de la science, et, dans mes elTorts pour faire quelque chose en Agriculture et en Physiologie, je roule le rocher de Sisyphe ; il me retombe sur la tête, et je doute parfois pouvoir lui trouver jamais un point d'appui. Le bore et tes autres nouveautés sont parmi tes plus beaux succès. »

Cependant, si la personnalité de Wohler tient moins de place, on ne peut oublier que nous lui devons la synthèse de l'urée. Sans le mettre au premier rang, puisqu'il n'a eu devant ce fait nouveau ni le coup d'oeil d'aigle d'un Lavoisier, ni la pensée forte et exempte de préjugés d'un Laurent ou d'un Gerhardt, cette découverte fondamentale lui assure une belle place dans le panthéon des chimistes. On ne peut oublier non plus qu'il a été l'inspirateur et qu'il a partagé la collaboration du travail le plus beau et le plus important de tous ceux qui sont sortis du laboratoire de Giessen.

(^) Loc. cil., p. 0195.

CliAPlTHE VllI.

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