LA THÉORIK DES TVI'ES DE GERHARDT
-Mais cette suppression ne pouvait se faire sans résistance.
l\ est vrai que les maîtres de la science, qui avaient regardé les acides comme contenant de l'eau, s'étaient empressés de mettre les formules d'accord avec leurs idées. L'acide nitrique ne pouvait être NO^ H, car seule la formule doublée permettait d'y formuler de l'eau; de même l'acide acétique ne pouvait être C"^ H' 0- sans conduire à une déduction C"^ IP O.H^ O que tous les faits venaient contredire.
Tout le problème se réduisait dès lors à une ([uestion de <j,Tandeur moléculaire. Du jour où l'on aurait pu prouver que i'acide nitrique n'était pas N^ 0" H^ mais XO'* H, sa constitution eut été par là même élucidée. Le cas de l'acide acétique était plus instructif; il est plus intéressant aussi pour nous, puisqu'il n'était guère question de tirer une conclusion de la densité de sa vapeur qui ne devient normale ({ue vers 230° (Cahours). Mais Laurent et Gerhardt adoptaient l'idée unitaire de Davy et Dulong, comme quoi un acide est simplement un corps dont l'hydrogène est remplaçable par un métal; les premiers, ils appliquaient avec une logicjue rigoureuse la notion de polybasicité. Puisque l'acide acétique était monobasique, il n'y avait aucune raison d'y voir deux atomes d'hydrogène rcmplaçables par des métaux. 11 ne contenait pas d'eau, et Gerhardt avait publié iir}>i et orhi que l'anhydride de l'acide acétique n'existait pas.
11 avait raison dans un sens. Mais H. Sainte-Claire Deville, en faisant agir le chlore sej sur le nitrate d'argent, isolait l'anhydride azotique {'). Le fait, célébré par Dumas (^j, n'était pas de nature à augmenter le succès des idées de Laurent et Gerhardt.
(^) Comptes rendus Acad. Se., t. XXVIII, 19 février 1849, p. 25;.
(-) Éloges acad., t. II, 2 vol., p. 3o5. Paris, i885. « Il me semble encore entendre les applaudissements par lesquels l'intelligent et sympathique auditoire de la Sorbonne saluait, à la fois, le récipient tapissé de beaux cristaux d'acide nitrique anhydre que je mettais sous ses yeux en 1849, et le jeune doyen de la Faculté de Besançon qui lui offrait la primeur de ce produit nouveau.... Il détruisait, à peine née, ime doctrine soutenue avec quelque solennité, tendant à établir que l'existence à l'état pur et sec de certains acides et de l'acide nitrique en particulier était inadmissible. )) (Prononcé en 1884.)
498 CHAPITRE XH.
C'est à ce moment que Williamson publiait son travail magistral. Aux alcools qui participent des propriétés de l'eau, il comparait les acides qui contiennent le radical « othyle », notre acétyle (^). Les acides étaient donc, comme les alcools, de l'eau substituée. Il suffisait d'appliquer la réaction de Williamson aux chlorures d'acétyle (^) et à l'acétate pour prouver la constitution des acides comme le chimiste anglais avait éta])li celle des alcools.
C'est ainsi que Gerhardt résolut cette question qui, depuis 4o ans, préoccupait les chimistes. La lettre par laquelle il annonce à son ami Chancel ses premiers résultats est datée du 5 avril 1802. Elle débute comme suit (*) :
« L'acide nitrique étant „ O5 l'acide nitrique anhydre
devient ^^tz-w^s 0 ('■), par conséquent l'acide benzoïque O,
il taut trouver ) r^ ■; -tj -, rJ\ ^ y 1^ corps est fait. Jl tant trouver ( Vi i- A yj j
fWf\''\ ' ^o^P^ neutre, qui ne soit pas 1 acide nitro benzoïque.
)) Or il est encore fait.
» Un doit même avoir ,^ott-/^\ ^^ ©te (C'^H'^U)
» Tout cela et beaucoup d'autre choses sont faites ]iar votre serviteur.
» Les acides monobasi([ues sont de l'eau dans la<|uelle II est remplacé ])ar un groupe complexe : ils sont des alcools. »
(') Quart. Joiirn. of Cliem. Soc, 1. IV, i85o, p. '.129.
{^) A propos des chlorures acides et des dérivés chlorés en général, signalons l'emploi du pcnlachlorure de phosphore inauguré par Cahours enlS.^S {Ann. de Chim. et de Phi/s., 3^' série, 1. XXIII, 1848, p. 'V;>7). Notice sur Cahours, par Etard (Bull. Soc. cliini., 189?).
(•') Gerhardt, sa vie et son œuvre, p. 4o3. Paris, 1900.
(*) Gerhardt fait remarquer à ce propos qu'il est iucxael de prétendri; que la Chimie organique esl la eliimie des radicaux composés. NO^ est aussi un radical composé.
LA TMÉORIK DES TVPKS I>E (JERH.VRDT. 499
La première Note de Gerhardt, insérée dans les Comptes rendus eç mai 1802 i^), provoqua une réclamation de Williamson qui se plaignit, dans une lettre à son ami, de ce que celui-ci ne l'ait pas cité (^). Dans son Mémoire (•'), « Recherches sur les acides organiques anhydres », bien qu'il n'ait jias fait ressortir tout ce que ses expériences devaient à son prédécesseur (et il est rare qu'un savant fasse preuve d'une telle abnégation), Gerhardt a cependant indiqué (') pour un lecteur ])révenu ce dont la science était redevable aux recherches de WiUiamson (■').
Quoi ([u'il en soit, la découverte de l'anhydride acétique ("), que Gerhardt assimilait à celle de la constitution de l'éther, nous enseignait avec certitude la structure des éthers-sels. Tous les dérivés principaux des acides et des alcools étaient donc connus. C'est en leur faveur que Gerhardt, à la fin de son « Mémoire sur les acides organiques anhydres », créait le type eau,;
(^) Compta, rendus Acad. Se. (deux Notes).
(^) Gerhard', sa vie et son œuvie, p. 412.
(=*) Ann. de Chini. et de Phijs., 3^ série, t. XXXVII, i853, p. 285.
(*) Ihid., notamment p. 28<) et Zr)..
(^) WiUiamson n'avait pas manqué de faire devant l'Institution Royale un ]>rillant éloge de la découverte de Gerhardt (Gerhardf, sa vie et son œuvre, p. 4*^5).
('') Voici la curieuse appréciation cjue donne Berthelot, en i86o, de la découverte de Gerhardt :
« Les acides anhydres sont si communs en Chimie minérale, que l'existence normale des acides hydratés y constitue presque une exception;; niais, pendant longtemps, il en a été tout autrement en Chimie organique. Voici cpielle est la cause de cette différence. En raison de la grande altérabilité des acides organiques, il est beaucoup plus difTicile de leur enlever les éléments de l'eau, à tel point que la possibilité même de former les acides anhydres monobasiques a été longtemps contestée. Cette négation était peu fondée; car on avait obtenu depuis longtemps les acides succiniquc anhydre, camphoriquc anhydre, tartrique anhydre, el même lactique anhydre. Mais tous les doutes ont été levés lorsque Gerhardt, l'un des chimistes qui avaient nié le plus opiâtrement l'existence des acides anhydres monobasiques, réussit cependant à en opérer la formation par des méthodes nouvelles. » (Berthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse, 2 vol., t. 1: Iiilroductiou, p. lxxxv. Paris, Mallet; 1860.)
yOO CHAPITRE XII.
mais, comme nous l'avons déjà remarqué, cela ne l'empêchait pas de regarder, avec beaucoup de sens, les amides comme dérivés de l'ammoniaque (').
D'autres faits allaient venir appuyer la doctrine. Nous nous rappelons les recherches de Kolbe et Frankland en vue d'isoler les radicaux des alcools. Frankland, notamment, faisant agir le zinc sur l'iodiire de méthyle, prétendait avoir isolé le radical mcthyle.
Cette déduction ne pouvait être admise par Laurent et Gerhardt. Nous nous souvenons en effet que, dans son Mémoire de 1846 entre autres, Laurent avait formulé des idées très nettes sur une notion de la molécule qui est encore la nôtre. Les rapports de la molécule du chlore, Cl' CP, à celle de l'acide chlorhydrique, H^ CP, le faisaient regarder la réaction de Frankland non pas comme
mais comme une véritable double décomposition CHM + Cll'I = CH3.CH3^I.I.
Le méthyle devait être en réalité le diméthyle.
Oui; mais résoudre la question expérimentalement n'était pas chose aisée.
La voie ayant été ouverte par Williamson, puis suivie par Gerhardt, Wurtz devait la ] rendre à son tour et trouser une solution habile de ce problème épineux.
Pour tout expérimentateur rigoureux il n'y avait (pi'uii moyen de le solutionner : comparer le méthyle et le dimétliyle.
(') La créaliou du type eau, toute arli (iciclle qu'(^lle lût, était de nature à implanter l'idée de substitution. Il csL einieux de constater quelles erreurs menaçaient les ehimisles qui y étaient restés réfractaircs. C'est ainsi que, en i855, Béchamp faisait agir le trichlorure de phosphore parallèlement sur l'acide acétique, son anhydride, et l'eau; la première réaction étant intermédiaire des deux autres, lîéehamp en déduit, bien à tort, que l'acide acétique est inic combinaison d'anhydride avec l'eau. Voir Jiotrc petite Note « Au sujet de l'action des chlorun-s di' phosphore » [JhiU. Ac. Belg. Cl. des Sciences, 1902, p. i8ij).