‹ Histoire de la civilisation en Angleterre Henry Thomas BuckleChapitre 14 sur 14 · H18T01HF · texte numérisé non relu

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les tortures, les bûchers et tout cet attirail d'inventions auxquelles l’Église eut recours, mais inutilement, pour arrêter le flot qui la menaçait (1). De ce moment date la lutte incessante entre les deux grands partis : les partisans du libre examen et les partisans de la foi aveugle ; lutte toujours la même au fond, quel que soit le masque qu’elle prenne, quoi qu’elle fasse pour se dissimuler, lutte qui représente les intérêts opposés de la raison et de la foi, du scepticisme et de la crédulité, du progrès et de la réaction, de ceux qui espèrent dans l’avenir et de ceux qui se rattachent au passé.

C’est donc là le grand point de départ de la civilisation moderne. Du moment que la raison a cherché, quoique timidement. à alïirmer sa suprématie, les progrès d’un peuple ont dépendu de son obéissance aux lois qu’elle lui dictait, et du succès avec lequel il leur soumettait toutes ses actions. Aussi, pour bien comprendre la divergence originelle entre la France et l’Angleterre, il nous la faut chercher dans les circonstances où l'on a constaté clairement ce fait que l’on a appelé la grande révolte de l'intelligence.

(I) Dès le commencement du dix-septième siècle, le clergé réprima systématiquement toute recherche indépendante en punissant tout homme qui s'essayait A penser par luimême. Comparez Sismondi, Hist. de* Français, t. IV. pag 145, 146; Neander, Hist. of Ike Church, t. VI, 365, 366; Prescolt, Hist. of Ferdinand and Imbeüa, 1 . 1, pag. *61, note. Avant celte époque, comme le fait observer Sismondi avec tant de raison, une pareille politique n’était pas nécessaire. « Pendant plusieurs siècles, l’Église n’avait été troublée par aucune hérésie; l’ignorance était trop complète, la soumission trop servile, la foi trop avongl” pour que les questions qm avaient si longtemps exercé la subtilité des Grecs fussent seulement comprises par les Latins. » Avec les progrès de la science, l'opposition entra l'examen et la toi devint plus sensible; l’Église redoubla d'eflorts, et, a la lin da douzième siècle, les papes en appelèrent pour la première fois au pouvoir séculier pour punir les hérétiques, et la plus ancienne constitotion, «lnqnisitoribns haeretiœpravitatis,» est d'Alexandre IV. Meyer, Instit.jtuüc., t. Il, pag. 554, 556. Voyez aussi mrce mouvement, Llorente, Hist. de F inquisition, t. I,pag. 4Î5; l. IV, pag. 184 en 1Ü2, on synode assemblé i Oxford fit brûler vil an apostat, et «this, * dit Lingard (Hist. of Engtand, t. U, pag. 448 ), «isthe flrsl instance of capital puni.-hm. nl in Kogland on the ground of religion. » Comparez lltoy. Lrit. LU., 1 . 11 , pag. 444 .

Si. maintenant, pour aller plus au fond des choses, nous étudions l’histoire de l’Europe, nous trouvons que, précisément à cette époque, s'éleva le système féodal (I), va>te plan politique qui, tout grossier et imparfait qu'il fût, répondait à plusieurs des besoins du peuple ignorant au milieu duquel il surgit. La coincidence entre la naissance de ce système et le déclin de l’esprit ecclésiastique est évidente ; car le système féodal était le premier grand ensemble séculier qui apparaissait en Europe depuis la création de la loi civile ; c’était le premier effort intelligent dans un espace de quatre cents ans, pour organiser la société conformément aux besoins temporels, et non aux exigences spirituelles, la base de tout l’édifice étant simplement la possession de la tecre, la prestation de certains services militaires et le paiement de certaines redevances (2).

C'était là sans doute un grand pas dans la civilisation * européenne, parce qu’il offrait le premier exemple d’une politique large dans laquelle il n’était point assigné de place au spirituel proprement dit (5). De là vient celte lutte entre

(I) Sir F. Palgrave (English Communvieallh , t. II, pa£. cc.vi) dit : « II is pencrally admiiu*d by tho best authorilies lhat frora abont the cleventh ccnlury betielices acquired the namo of fiefs or fends. • El Robertson ( State of Europe, noie vm, Work *, pag. 393) suppose que le mol feudum ne se trooTe pas avant 4018. Mais selon M. Guizot (Civilisation en France , t. III , pag. « il apparait pour la première fois dans une charte de Charles le Gros en 884. » C’est là nne question plus curieuse qu’importante. Quelle que soit l'origine du mot, il est certain que la chose n’a pas existé et n’a pu exister avant le douzième siècle, tant la désorganisation de la société rendait impossible nne institution aussi coercitive. M. Guizot, dans un antre ouvrage {Estais sur V histoire île France , pag. Î39), dit fort bien : • An dixième siècle seulement les rapports et les pouvoirs sociaux acquirent quelque fixité (voyez aussi la Civilisation ni Europe, pag. 90).

(9) « La terre est tout dans ce système Le système féodal est comme une religion

de la terre. » Origines du droit (OEuvres de Michelet, t. Il, pag. 302 j. t Le caractère de la féodalité c’èlail la prédominance de la réalité sur U personnalité , de la terre sur l'homme. « Kischbach, Étude du droit , pag. 256.

t3s Avec les institutions sociales et politiques du quatrième au diiiéme siècle, le clergé était si bien une classe à part qu’il était libéré des «burdens of the State. • Il pouvait u'eo-

la féodalité et l’Église qu'ont observée plusieurs écrivains, mais dont il faut s’étonner que l’origine n'ait point été étudiée. Remarquons avant tout que l’esprit protecteur, loin d’avoir été détruit par l’établissement du système féodal, n’en fut pas même affaibli ; il prit seulement une autre forme. Au lieu d'être spirituel, il devient temporel; au lieu de tourner les regards vers l’Église, l’homme les tourne vers la noblesse; car la conséquence de ce grand mouvement, ou plutôt ce qui constitue ce mouvement même, ce fut l’organisation des grands propriétaires de terre en une aristocratie héréditaire (1). Nous trouvons au dixième siècle les premiers surnoms (2). Au onzième siècle, la plupart des grandes charges de l’État étaient devenues héréditaires dans les premières familles (3). Au douzième siècle, on invente

trerdans In service militaire que s’il In trouvait bon. Voyex Neander, Hist. of ihcChurch, t. III, pag. 195; t. V, paF. 133, 140, et Pétrin, Eccleslast. Archit ., pag. 381 Mail sou» In système féodal il perdit celte immunité, et pour le service militaire toutes les classes n'eo firent plus qu'une. « Afler lhe féodal polity hecame established me do nol ûnd thaï there was any dispensation lor ccdesiastical fiefs. • ilallam, Supplémentai Motet, pag. ISO. Pour plus de preuves de la perle des vieux privilèges, comparez Groose, Mililary Antiquilie t, t. |, pag. 5, 64; Meyer, fnstit.Judic., t. 1, pag. 257 ; Turner, Hist. of England, t. IV, pag. 461 et Mably, Observations, t. 1, pag. 431,435; de sorte que, comme le dit cet écrivain i pag. 215), «chaque seigneur laïc avait gagné personnellement à la révolution qui forma le gouvernement féodal. Mais les évêques et les abbés, en devenant souverains dans leur» terres, perdirent au contraire beaucoup de leur pouvoir et de leur dignité. ■

(1) C’est assez lard dans le neuvième siècle que la possession des terres devient héréditaire. Cette grande révolution fut communiquée à la France dans un capitulaire de Charles le Chauve en 877. Voyez Allen, On the t*rerogative , pag. 210; Spenco, Origin of the bamtof Europe, pag. 282,305. Meyer, Instit.judic 1. 1, pag. 206.

(2) Les surnoms parurent d’abord au dixième siècle. Ce fait est confirmé par les meilleures autorités. Voyez Sismondi, Hist. des Français l. III, pag. 432,455; Ilallam, Middte Ages, 1 . 1, pag. 138; Mooleil, Hist. des divers États, l. III, pag. 268; Pelrie, Ecclesiast. Archit., pag. 277,342. Koch {Tableau des révolutions, 1. 1, pag. 138) dit à tort : «C’est pareillement auz croisades que l’Europe doit l'usage des surnoms de famille. > Deux erreurs quant A la date et A la cause, l'introduction des surnoms devant être attribuée à un grand mouvement social et ne pouvant l'être à un événement particulier.

(3) Pour l'enchaînement des faits du neuvième au douzième siècle , consultez H al lam. Supplémentai Notes, pag. 97,98; Dalrymple, Hist. of FeudaA properly , pag. 21; Klimrsth, Hist. du droit, i. I,pag. 74.

les armoiries ainsi que les devises héraldiques, et ce moyen d’entretenir la vanité des nobles est régardé par leurs descendants comme la preuve de celte supériorité de naissance à laquelle, pendant des siècles, toute autre supériorité fut contrainte de rendre hommage (1).

Tel fut le mouvement de l’aristocratie européenne dans le sens ordinaire du mot. Son pouvoir consolidé fit succéder dans l’organisation de la société la féodalité à l'Église (2); la noblesse, en devenant héréditaire, empiéta peu à peu sur le gouvernement et sur les fonctions générales de l’autorité représentée par le clergé, qui, par opposition, maintint dès ce moment, haut et ferme, le principe du célibat (3). Il faut donc reconnaître que, pour étudier l’origine de l’esprit protecteur dans les temps modernes, il est nécessaire de remonter à l’origine du pouvoir aristocratique : car ce pouvoir n'était que l’exposant, et, pour ainsi dire, le manteau sous lequel grandissait cet esprit. Aces faits, vint se joindre, comme nous le verrons plus tard, la grande révolte religieuse du seizième siècle, qui ne dut son succès qu’à la faiblesse du principe protecteur qui lui était opposé. Mais c'est là un

(!) Pour l'origine des armoiries qne Ton ne peut faire remonter au delà du douzième siècle, «oyez Hallam, Middle Ages, t. 1, pag. 139, 139; Ledwich, Antiquities of Ireland, pag. 231,332; Origines du droit, OEuvres de Michelet , t. II, pag. 388.

(2i Car. comme le dit Lerminier {Philos. du droit , 1. 1, pag. 17), « la loi féodale n’est autre cho<e que la terre élevée 4 la souveraineté. » Sur le déclin do l'Église par suite de l'accroissement de l'esprit féodal et séculier, voyez Sismondi, Hlst. des Français, 1. 111, pag. 440; t. IV, pag. 88. Un fait peut être mentionné dans notre pays à l’appui des premiers empiétements des laïques, i savoir qu’avant le douzième siècle on ne trouve point la preuve que le grand sceau ait jamais été confié en Angleterre : « To the keepiog of a Layman. » Campbell, C ’hancellors, 1. 1, pag. 61.

(3) Le célibat, 4 cause de ses tendances ascétiques, fut défendu et dans plusieurs pays ".outenu à une époque très reculée, mais le premier grand mouvement en sa faveur et qui fut décisif eut lieu ver» le milieu du onzième siècle. C’était auparavant une doctrine spéculative que l’on oubliait constamment d'observer. Voyez Neander, llist. of the Chureh , t. VI» pag. 58, 6! . 62, 72, 93, 94, note : t. VU, pag. 187, 131 ; Mosheim, F.ccle*. Hist t. I,pae. 818,249; F.ccleston, English Antiq., pag. 95.

HISÏOIKK

point que nous nous réservons de traiter plus tard. Pour le moment, nous allons essayer de remonter aux causes qui donnèrent h l’aristocratie plus de pouvoir eu France qu'en Angleterre, aux Français l'habitude d’une obéissance plus stricte et plus constante, et qui firent pénétrer chez eux l’esprit de vénération à un degré qu’il n’atteignit jamais dans notre pays.

Au milieu du onzième siècle, et tandis que l’aristocratie était en pleiue formation, uous voyons l’Angleterre couquise par le duc de Normandie et celui-ci y introduire la politique de son pays (i), mais en la modifiant selon les exigences de sa nouvelle position. Le général d’une armée conquérante, composée en partie de mercenaires (2), pouvait sur une terre étrangère se soustraire à ces usages féodaux qui étaient adoptés en France. Les grands seigneurs normands, jetés comme étrangers au milieu d’une population hostile, acceptaient de la couronne les biens quelle leur conférait aux conditions qu’il lui plaisait d'imposer pour leur propre sécurité; et Guillaume ne se fil pas faute d'exploiter ce bon vouloir, car en accordant des baronies à des conditions favorables à la couronne, il retirait aux barons (3) le pouvoir

(1) Où elle (Ionisait tout particuliérement. • La féodalité fut organisée en Normandie pins fortement et plus systématiquement que partout ailleurs en France. » Klimratb, Travaux sur l’hisL du droit , t. I , pag. 130. Plus tard ta « coutume de Normandie » ne se retrouve plus que dans le vieux « grand coutumier. » Klimratb , t. II, pag. IGü. Pour la ténacité particulière que les Normands mettaient A s’y rattacher, voyex Lettres d' Aguesseau , t. Il, pag. $25, 226 r • Accoutumés à respecter leur coutume comme l’Évangile. »

(2) Mill, //ta/, o f Chivalry, t. 1, pag. 387; Turner, Uist. of England, l. II, pag. 3$0; t. |V, pag. 76. Ses successeurs immédiats se serviront aussi de troupes mercenaires. Groose, Müitary Antiq., 1. 1, pag. 56.

(3) Pour la valeur du mot • baron, » comparez Klimratb, Hist. du droit , t. II, pag. 41», avec Meyer, Inslil.judic., 1. 1, pag. 105. M. Guizot dit, ce qui semble le plus probable s • Il est probable que ce nom fut commun originairement i tous les vassaux immédiats de la couronne liés au roi per servitium mililare , par le service de chevalier, t Estait M pag. 26 .

qu'ils exerçaient eu France et que, sans ces conditions nouvelles, ils auraient exercé aussi en Angleterre. Fa conséquence de celte politique fut de soumettre nos nobles les plus puissants aqi pouvoir de la loi, ou tout au moins à l'autorité du roi (I). Guillaume étendit ce principe si loin que, peu de temps avant sa mort, il obligea tous les possesseurs de terre à venir lui rendre foi et hommage, passant ainsi par dessus cette particularité de la féodalité qui donnait à chaque vassal le droit de ne dépendre que de son propre seigneur (2).

Toute autre était la loi française. En France, les grands nobles possédaient leurs terres, non «à titre de dons, mais à titre de prescription (5). Leurs droits revêtaient ainsi un caractère d’antiquité, et, opposés il la faiblesse de la couronne, ils les mettaient à même d’exercer sur leurs terres tous les droits de souverains indépendants (f). Jusque sous Philippe-Auguste (a), alors que ces droits reçurent leur première grave atteinte, et longtemps encore après lui, ils jouirent d'un pouvoir inconnu en Angleterre. Ainsi, pour

f!) Meyer, Instit. judic. , t. 1, pag. 242; laroer, fli&l. uf tnglund , t. III, pag. ±20. Henri 11 suivit la même politique. Il réduisit les nobles et détruisit les c l.âleaui des barons. Turner, t. IV, pag. 2£J. Comptr» z Lingard, 1. 1, pag. Jlâ, XI.

(3) « De mde cœpil homagia hominum rotin* AogUæ, et juramcntum fulelitatis cujuscuinque esseut feodt vel tenementi. » Malthæi Westmonasl , Flore* Historiarum, t. II, pag. 9.

(3) Voyez d’excellentes observations rur colle diflerence entre la nob'esso française et la noblesse anglaise dan.-» Hallam. Aliddle Ages , t. II, pag. 99, lOfll Mably t ()b*crvation* , 1. 1, pag. CO ) dit : « En effet on ucglige .1 sur la lin de la première race de conserver iee titres primordiaux de ses possession». • Pour la vieille coutume de France quant à la prescription, voyez Giraud, Précis de /'ancien droit, pag. 79,90.

(4) Mably, Observa* ion* sur l J t iist. de France, 1 . 1, pag. 7U, 162, 178.

(5) Sur la politique de Philippe-Auguste envers les nobles, voyez Mably, üb*t r valions, t. I, pag. 246; Kermitiier, Philosophie du droit, t. 1, pag. 266, Bouiainviliiers, l/ist. de l'ancien gouvernement , t. III, pag. 147-150; Guizot, Civilisation en France, t. IV, pag. 134, 133, Ourson, Hisi.dc» peuples bretons . Paris, 1846, t. II, pag. 350.

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n'en donner que deux exemples, le droit de battre monnaie, qui a toujours été considéré comme l’un des attributs de la souveraineté, ne fut jamais accordé en Angleterre, même aux plus hauts et puissants barons (1), tandis qu’en France ce droit était exercé par un grand nombre de nobles en dehors de la couronne, et il ne fut pas retiré avant le seizième siècle (2). Il en est de même de ce qu’on a appelé le droit de guerre privée, en vertu duquel les nobles pouvaient * se faire la guerre entre eux et troubler ainsi la paix du pays, pour se venger de leurs ennemis personnels. En Angleterre, l'aristocratie ne fut jamais assez forte pour que ce droit ne lui fût pas contesté (5), quoique dans la pratique elle se l’arrogeât quelquefois. En France, le droit de guerre lit partie de la loi établie ; il lut inscrit dans les textes des livres de la féodalité, et il est positivement reconnu par Louis IX et Philippe le Bel, deux rois d’un caractère énergique, qui firent l’impossible pour restreindre l’autorité toute-puissante des nobles (4).

De cette différence entre le pouvoir aristocratique en France et en Angleterre découlent plusieurs conséquences de la plus grande importance. Trop faibles pour lutter contre

(1) * Ko snbjects tirer unjoycd iho right of cointug silvtr in England witbout the royal slamp and superintendeuce ; a 'remarquable proof of the restraiut iu which the feudal arislocracy was alwavs held in the country. » Hallam, MidcUê Ages, 1. 1, pag. 154.

(i) liroughain, Polit. Philos., 1849, t. 1, pag. 446. Consultez encore sur le droit de battre monnaie, Mably, dans ses Observations, t. 1, pag. 424; l. Il , pag. 2%, 297, et Turner, Normandy , t. II, pag. 261.

(3) Hallam, Supplémentai Soles, pag. 304, 305.

(4) « Saint Louis consacra le droit de guerre Philippe le Uel, qui voulut l’abolir,

finit par le rétablir. » Montlosier, Monarchie française, t. 1, pag. 127, 202. Voyez aussi pag. 434, 435, et t. Il, pag. 435, 436. Mably, dans ses Observations (t. Il, pag. 338 i, mentionne les • lettres patentes de Philippe de Valois du 8 février 1330 pour permettre dans le duché d’Aquitaiae les guerres privées,» et il ajoute ; * Le 9 avril 1353, le roi Jean renouvelle l’ordonnance de saint Louis , nommée la quarantaine du roi , touchant les guerres privées. •

la couronne, les nobles de notre pays se virent obligés, pour leur défense personnelle, de faire alliance avec le peuple (1). Un siècle environ après la conquête, les Normands et les Saxons se confondirent, et les deux partis réunis se trouvèrent en force pour maintenir leurs droits contre le roi (2). La Magna Charta que Jean fut forcé d'octroyer renfermait des concessions à l’aristocratie, mais les articles les plus importants étaient ceux qui stipulaient en faveur de « toutes les classes d'hommes libres (5). » Moins d’un demi-siècle plus tard, de nouvelles contestations éclataient; les barons s’associaient de nouveau avec le peuple, et cette association hétérogène avait les mêmes résultats : l’extension des privilèges accordés au peuple. C’est ainsi que lorsque le comte Leicester se mit en rébellion ouverte contre Henri III, il trouva son parti trop faible pour résister à la couronne et fut forcé de se retourner vers le peuple (4), et c’est i lui que

(1/ Sir Francis Palgrave, dans son Rise and Progrès* uf the English Commonweallh (t. I, pag. 31-55), a essayé d’examiner les résultats produits par la conquête des Normands, mais il oublie de signaler ce fait, le plus important de tons.

(2) Sur cette union politique des barons normands ut des citoyens saxons, dont la première indication se trouve vers la lin du douzième siècle, comparez Campbell, Chance Hors, 1. 1, pag. 113, avec Brougliarn , Polit. Philos., t. 1, pag. 339; t. III, pag. 222. A côté de cette question générale sur J'amalgame des races, nous avons trois espèces de preuves incontestables: I* Ver» la liu du douzième siècle, un nouveau langage se forma dn mélange du normand avec le saxon, et la littérature anglaise, à proprement parler, date do commencement du treiziéme siècle. Comparez Madden, Préfacé to Logo mon, 1817, 1. 1, pag. xx, xxi, avec Turner, Hist. of England , l. VIII, pag. 214, 217, 130 , 437; 2* nous avons l'opinion formelle d'nn écrivain du règae de Henri H , qui dit : ■ Sic permixt» sunl nationes ut vix discerni possit hodie, de liberis loquor, qui* Anglicus, quis Normannns sil généré, s Note dans liallam, MuUlle Ages, t. H, pag. 106; 3' avant que le treiziéme siècle fût terminé, les différences dans le costume qui survivent dans l’état de société à bien d’autres différences ne s’observaient plus et les particularités distinctives entre le Normand et le Saxon avaient disparu. Voyez Strutt, View of the Dre* s and llabils uf lhe peuple of England, t. Il, pag. 67, édit. Planché, 1842, iu-4*.

(3) > An eqnal distribution of civil rights to ail classes of freemeo forms the pecoliar beaoty of the charter, t Hallam, Middle Ages, t. Il, pag. 108. Ce point est très développe dan* l’nn des grands discours de lord Chatham. Pari. Hist., t. XVI, pag. 662.

(4) Comparez Meyer, Jnstit.judic., 1 . 11, pag. 39, avec Lingard, England, t . VI, pag. 92.

nos chambres des communes doivent leur origine, car c'est lui qui, en 1264, donna le premier l’exemple d’en appeler par proclamation aux villes et aux bourgs, conviant ainsi citoyens et bourgeois h prendre place dans un parlement composé exclusivement jusque-là de prêtres et de nobles (1).

L'aristocratie fut donc forcée, par suite de sa propre faiblesse, de s’appuyer sur le peuple (2), et il s’ensuivit que le peuple prit ce ton d’indépendance et de façons hautaines qui sont la conséquence plutôt que la cause de nos institutions civiles et politiques. C’est à ces faits, et non à des particularités tic. race plus ou moins ingénieuses que nous devons cet esprit audacieux et persévérant que l'on a remarqué depuis longtemps chez les habitants de notre ile.

(li « He is lu bt? kononred a» H»e Tournier of a represenlative-syslem of governmcnt in this conntry * Campbell , Chief Justine , t. I, pag. 61. Quelques écrivains (voyei par exemple Dalryraple, Hist. of feudal Property , pag. 33Î) supposent que les bourgeois furent couvoque» sous le régne de Henri 111, mats non seulement rien ne tient à l’appni de cette assertion, mais elle est en elle-même tout à fait improbable; car à une époque antérieure, les citoyens, quoiqu’ils grandissent rapidement en importance, comptaient à peine assez pour quou prit envers eux une semblable mesure. Les meilleures autorités s'accordent aujourd'hui pour faire remonter l’origine des chambres des communes X l’époque que nous indiquons dans le texte. Hallara, Supplementnl Sot en , pag. 335-339; Spence? Orûjin of the Lato $ of Europe, pag. 51* ; Guizot, Essais, pag. 319. L’idée de lairc remonter ce fait au witlenagenut (l’assemblée générale des Anglo-Saxons ; est aussi absurde que celle qui voit l'origine du jury dans le système des compurgatorê (témoins qui prouvaient par serment l’innocence d’un autre). Ce sont là deux erreurs des riix-$pptiérac et dix-huitiéme siècles. I.es antiquaires persistent encore daos leur idée à propos du wittcnaginul , mais ceux-là mêmes ont abandonné le vieux terrain des eompurgators, et il est maintenant bien avéré que les jugements par le jury n’ont ea lieu que bien longtemps après la conquête. Comparez Paiera ve, English Commontocallh , part, i, pag. 24 3 et suiv. , avec Meyer, Jnstii.judic t. il, pag. Lût, 173. fticn de plus absurde que celte admiration que quelquesuns de n >i historiens expriment pour nos ancêtres barbares, les Anglo-Saxons.

(2) Moullosier, avec ce bel esprit d’un noble français, raille en ces termes l’aristocratie anglaise : • Lu France, la noblesse, attaquée sans cesse, 6’esl défendue sans cosse. Elle a subi i'oppressioo ; elle ne l’a point acceptée En Angleterre, elle a couru dès la première commotion se réfugier dans les rangs des bourgeois et sous leur protection. Elle a abdiqué ainsi son existence. * Mon ilosier, Monarchie française, t. III, pag. iQi. Comparez un pa«siqc instructif de madame de Staël, Considérations sur la révolution, 1. 1. par. 42t.

ÜE LA CIVILISATION' EN ANGLETEHRE.

C’est ce qui nous a aidé à déjouer les ruses de l’oppressiou, à maintenir à travers les siècles ces libertés qu’aucune autre nation n’a jamais possédées. C’est aussi ce qui a nourri et maintenu ces grands privilèges municipaux, qui, quel que soit d'ailleurs leur côté faible, ont du moins l’avantage inappréciable d’accoutumer les hommes libres h l’exercice du pouvoir, en donnant aux citoyens l'administration des affaires de leur cite, et en perpétuant chez eux le culte de l’indépendance : la cilé, type vivant de l’idée libre, s’appuie sur les intérêts et les affections de chaque individu.

Mais les habitudes du self-govcrnment (gouvernement du pays par le pays), contractées en Angleterre sous l’empire de ces circonstances, n’avaient pu s’introduire en France sous l’empire de circonstances opposées. Les grands seigneurs français, trop puissants pour avoir besoin du peuple, ne recherchaient point volontiers son alliance (t). Il en résulta que, malgré le nombre infini de formes et de dénominations qui se succédèrent, la société ne fut en réalité partagée qu’en deux classes : la classe supérieure et la classe inférieure, les protecteurs et les protégés; et, si l’on en juge par la brutalité des mœurs de celte époque, on ne craindra pas d’affirmer qu’en France, sous le régime féodal, tout homme était ou tyran, ou esclave. Parfois ces deux caractères n’en formaient qu’un seul, par laraisou que lesous-vasselage, réprimé dans notre pays, s’étendait sur toute la France (2). Les grands seigneurs concédaient des terres, sous la condition de leur rendre hommage, en même temps que quelques autres services, à des individus qui les repassaient à d’autres;

it Voyez quelques bonnes remarques de Mahly dans ses Obst'n ations sur l'hi»' franco, t Jll,pag.!t«, 115.

'5) Hallnm, Mirfrfle Ages, l. I, pag, ut

ces derniers les cédaient encore à d'autres qui pouvaient les transmettre en quatrièmes mains, toujours aux mêmes conditions (1), et ainsi de suite d’individus en individus formant une chaîne sans fin de dépendance les uns euvers les autres, pour arriver à faire de la soumission un vaste système d’organisation (2). Un tel système eût été si peu en harmonie avec l’état général des affaires en Angleterre, qu’il est douteux qu’il ait jamais été mis sérieusement en pratique, et, dans tous les cas, il est certain que sous le règne d’Édouard I" il fut définitivement enrayé par le statut, bien connu des hommes de loi sous le nom de « Quia emptores (3). »

C’est donc de boune heure que s’établit cette grande divergence sociale entre la France et l’Angleterre. Ces conséquences en furent encore plus évidentes quand, dans le quatorzième siècle, le système féodal déclina rapidement dans les deux pays. Le principe de la protection , faible en Angleterre , avait permis an peuple de s’habituer insensiblement à se gouverner lui -même et à s’attacher fermement à ces grandes institutions qui se seraient mal adaptées aux habitudes plus humbles du peuple français. Nos privilèges municipaux, les droits de nos propriétaires fonciers, ceux de leurs tenanciers furent, du quatorzième au dix-septième siècle , les trois garanties les plus im-

(1) « Originally there va» no Hmit to subnefeudation. » Brongham, Polit. Philos., i. I»

pas. 27.».

(2) Un historien français contemporain se vante que dans son pays « toute la société féodale formait ainsi udc échelle de clientclle et de patronage. » Cassagnac, Révoluiitm française , 1. 1 , pap. 459.

(3) C’est la 18* éd.,I, c. I, sur lequel voyez Blackstone, Comment., t. II, pag. 91 ; t. IV, pag. 425; Reeve, Hist. of English Law, t. Il, pap. 223; Dalryinple, Hist. de la propriété féodale, pag. 102, 243, 340.

portantes des libertés anglaises (1). En France, de semblables garanties étaient impossibles, la division réelle étant entre ceux qui étaient nobles et ceux qui ne l'étaient pas, il ne restait pas de place pour des classes intermédiaires, et fatalement chacun devait appartenir à l’une ou à l’autre de ces deux grandes divisions (2). La France n’a jamais rien eu qui correspondit à notre yeomanry (corps de cultivateurs propriétaire?, francs tenanciers) ; nos copy-liolders (vassaux fermiers) ne furent non plus reconnus dans ses lois, et quoiqu’on ait essayé d’introduire chez elle nos institutions municipales, l’essai en a été stérile, parce qu'en même temps qu’elle copiait les formes de la liberté, l'esprit persévérant

(1) L’histoire de la décadence de celle classe importante, la yeomanry anglaise, est l’une des pins intéressantes et pour laquelle j’ai colligé nn nombre considérable de matériaux. Pour le moment je dirai senlement qu’on put la signaler avec certitude dans la dernière partie du dii-scptiéme siècle, et que sa ruine fut consommée par le pouvoir toujours croissant des classes commerçantes et industrielles dés le commencement du dix-huitième siècle. Quand elle eut perdu son influence, les membres qui la composaient diminuèrent en nombre et donnèrent ainsi des individus à de nouveaux corps, dont l'esprit et les mœurs, plus exempts de préjugés, se trouvèrent mieux convenir au nouvel état de la société dans le dernier siècle. Je Tais cette observation parce que quelques écri vains regrettent la destruction presque totale de dos yeomen (francs tenancier»), oubliant que s'il» disparaissent ce n’est pas par suite d’aucaue révolution ni de l 'étendue d'aucun pouvoir arbitraire, mais simplement par suite de la marche générale que prennent les affaires, et parce qoe la société se débarrasse de ce dont elle n’a plus besoin. Comparez Kay, Social Condition oflhe PeopU , 1. 1, pag. 43, 602, avec une lettre de Wordswortb,avec Dnnbury, Correspond. offlanmer, pag. 440, une note de Mill, Polit. Econ. . 1. 1, pag. 311, 312, une autre de Nichol, LU. Anec. , t. V, pag. 323, et Sainclair, Correspondance, t. I, pag. 229.

(2) Ce fait est admis par les écrivains français de toutes les époques, quelles que soient leurs opinions, et tous s’accordent à ne reconnaître que deux grandes divisions : « Comme en France on est toujours ou noble ou roturier et qu’il n’y a pas de milieu. » Mén\. de Rivarol , pag. 7. « La grande distinction des nobles et des roturiers. » Giraud, Précis de l'ancien droit, pag. 10. D’après les coutumes, les nobles et les roturiers n 'atteignaient pas leur majorité au même dgo. Klimrath, Hisl. du droit, t. 11, pag. 249 i indiqué à tort dans Vllist. du conflit des lois, pag. 56, ?9, 114). Voyez encore sur cette distinction capitale, Mém de Duplessis Mw-nay, t. Il, pag. 230 (« agréable à la noblesse et au peuple* ); OEuvres de Turgot, t. VIII, pag. 222, 2-12, 237 ; Bunbury, Correspond, b y Hanmcr , pag. 256; Mabty, Observations , t. 111 , pag. 263, et Merius sur Rousseau , 1. 1, pag. 38 :

« On était roturier, vilain, homme de néant, canaille, dés qu’on ne s’appelait plus marquis, baron, comte, chevalier, etc. >

el fort qui, seul, en assure le règne, lui faisait complètement défaut. Elle en possédait l’image et le nom, mais elle n'avait pas le feu sacré qui réchauffe et qui vivifie. Rien ne lui manquait, du reste, [.es apparences de la liberté et de son application se trouvaient en elle. Les villes avaient leurs chartes, cl les magistrats leurs privilèges; cependant tout était inutile, car ni la loi, ni le parchemin ne suffisent pour donner aux hommes l’indépendance; ce ne sont là que des dehors qui font ressortir les avantages de la liberté, ce sont les ornements, les biens paraphernanx en quelque sorte, les vêlements du dimanche en temps de paix el de repos. Mais quand arrivent les mauvais jours, quand commencent les empiétements du despotisme, la liberté ne se laisse pas retenir par ceux qui peuvent se parer des plus anciens faits d’armes ou des plus graudes chartes, mais par ceux qui ont le mieux contracté des habitudes d’indépeudance, qui se sont accoutumés à penser, à agir par euxmêmes, à ceux qui font le moins de cas de cette protection insidieuse que. les classes supérieures ont toujours été si promptes à offrir, que, dans beaucoup de contrées, elles n’ont laissé, en dehors de leur action, rien qui vaille la peine d’être conservé.

C’est ce qui arriva en France. Toutes les villes, à quelques exceptions près, tombèrent au premier choc, et les citoyens perdirent tou;- les privilèges qu’un peuple ne conserve qu’à la condition de les voir greffés sur le caractère national. Au contraire, dans notre pays, ce même pouvoir tomba tout naturellement, et par la seule force du mouvement démocratique, entre les mains de la chambre des communes, dont l’autorité, en dépit de chocs imprévus, continua à s’accroître aux dépens des parties les plus arislo-

craliques de la législature. Les élals généraux en France étaient le seul corps de l’État qui eût quelque analogie avec nos chambres, mais de l’aveu même des historiens français, ils avaient si peu d'inllueuce, que celait à peine si on pouvait 1rs compter comme une institution (I). Aussi est-il vrai de dire que les Français à celte époque étaient si bien habituées à l'idée de la protection et à la subordination qui en est la conséquence, qu'ils étaient portés h soutenir une institution qui, d’après la constitution de leur pays, ne représentait que l’élément populaire. Le résultat fut que, dès le quatorzième siècle, en Angleterre, les libertés étaient assurées (2), et depuis lors, le seul souci de notre peuple a été d’accroitre ce qu’il avait déjà obtenu, tandis que dès ce même siècle, en France, l’esprit protecteur prend une forme nouvelle : le pouvoir de la couronne succède en quelque sorte au pouvoir aristocratique, et cette tendance à la centralisation, exploitée d’abord par Louis XIV et plus tard par Napoléon, devient le ver rongeur de la société française (5); car c’est cette tendance qui a fait survivre les

(i) * Los états généraux sont portés dans la liste de no» institutions. Je ne sais repenti an t s il est permis de donner ce nom à des rassemblements aussi irréguliers. ■ Moollosier, Monarchie française , 1. 1, pag. 266. « En France les état? généraux, au moment même do leur plus grand éclat, c’est à dire dans le cours .lu quntorzi me siée »*, n’ont guère été jun des accidents, un pouvoir national et souvent invoqué, mais non un élément constitutionnel. » Guizot , Essais , pag. 253. Voyez aussi Mably, Observations , t. III, pag. 147, et Sismondi, Uisi. des Fnnçais, t. XIV, pag 642.

(i) Ce fait est loyalement reconnu par le plus siticere et le plus éclairé de tous les écrivains étrangers qui ont étudié notre histoire. Guizot, Essais, pag. S.*7. » En 1307, les droits qui devaient enfanter en Angleterre un gouvernement libre, étaient déliait nement reconnus. »

t3) Voyez une appréciation de la politique de Philippe le Bel dans Mably .. Observations , t. U , pag. 45-4V) , dans Boulainvilhers {Ancien gouvernement , t. I , pag. .04-314 ; t. U, pag. 37, 38) et dans Goiiot (CAcilisation en France, t. IV, pair. 170, 1W». M. Guizot dit, peut-être dans des termes trop forts, que son régné fut « la métamorphose de U royauté en despotisme. • Sur la coïncidence de ce mouvement avec le mouvement de centralisation, voyez Tocqueville, Démocratie, t. I, pag. 107 : « f.e goût de la centralisatson et la manio

idées de supériorité et de soumission aux siècles barbares auxquels elles convenaient. Et il semble, en vérité, qu’elles se soient fortifiées en se perpétuant, car en France tout converge vers un centre commun, dans lequel s’absorbent toutes les fonctions des citoyens. Tout perfectionnement de quelque importance, tout projet d’amélioration, même dans la condition matérielle du peuple, doit recevoir la sanction du gouvernement, les autorités locales ne sont pas considérées comme étant à la hauteur d’une tâche aussi ardue. Il n’y a pas de juridiction indépendante qui ait pour mission de prévenir les abus du pouvoir. Tout ordre doit venir d’en haut (1). Le gouvernement est censé tout voir, tout savoir, tout pouvoir. Pour donner plus de force à ce monopole monstrueux , il a inventé un mécanisme social tout exprès pour le servir. Le pays est couvert d’un vaste réseau de fonctionnaires (2), qui, par la régularité de leur hiérar-

réglementaire remontent, en France, à l'époque où les légistes sont entrés dans le gouvernement ; ce qui nous reporte an temps de Philippe le Bel. > Teunemann remarque aussi que sous son régne le ■ Recbtthnorie « commença à avoir de l'influence; mais ce savant écrivain n’a qu'un point de vue purement métaphysique et laisse sous-entendue la tendauce sociale plus générale. Gesch. dtr Philos., t. VI 11, pag. 823.

(1) Comme plusieurs antcurs qui ont écrit sur les lois jngent ce système d’on œil indulgent (Origine du droit français , dans Jes OEuvres de Michelet, t. 11, pag. 321, et Esc h bac h , Élude du droit , pag. 129 : * Le système énergique de la centralisation •)» il convient peut-être d’établir comment il fonctionne. M. Bulvrer écrivait il y a vingt aos : • Mot only cannot a commune déterminé iU ovm ex penses without the consent of the minuter or one of his depuled functionaries , it cannot even erect a building , the cost ot vhich shall bave been ganclioned, withoot the plan being adopted by a board of public vrorks attachcd to the centrai aothorily, and baving tbe supervision and direction of every public building thronghout the kiagdom. » Bulvrer, JUonai'chy of the Middle Classes, 1836, l. II, pag. 262. M. Tocqueville a dit, celte même année ( 1856) : • Sous l’ancien régime, comme de nos jours, il n’y avait ville, bourg, village, ni si petit hameau en France, hôpital, fabrique, couvent ni collège, qui put avoir une volonté indépendante dans ses affaires particulières ni administrer à sa volonté ses propres biens. Alors, comme aujourd'hui, l'administration tenait donc tous les Français en tutelle, ot, si l’insolence du mot ne s’était pas encore produite, on avait du moins déjà la chose, » Tocqueville, l’Ancien régime, 1856, pag. 79,80.

tfî) Le nombre des fonctionnaires civils en France , qui sont payés pan le gouvernement

chie et par l’ordre des séries de haut en bas, est la représentation la plus complète de ce régime féodal qui, de territorial qu’il était, est devenu personnel. Dans le fait, le gouvernement de l’État part de ce principe que nul ne sait ce qui lui convient, nul ne sait veiller à ses propres intérêts. Les sentiments paternels du gouvernement sont, h ce point, vivaces pour le plus grand bien de ses sujets, qu’il a mis dans ses attributions les actions les plus simples, comme les plus extraordinaires. Afin que les Français ne fissent pas de legs imprudents, il a limité le droit de tester, et dans la crainte qu’ils ne fissent par testament une mauvaise disposition de leurs biens, il les a empêchés d'en léguer la majeure partie. Afin que sa police protégeât la société, il a voulu qu’on ne pût voyager sans passeport ; aussi se voit-on, quand on voyage en France, arrêté à chaque pas par ce pouvoir importun qui, sous le prétexte de protéger la personne, enchaine sa liberté. Les Français ont appliqué ce principe dans bien d’autres matières plus sérieuses encore ; tel est leur besoin de protéger la société contre le crime que, lorsqu’un accusé se présente à la barre d’une de leurs cours de justice, on assiste à un spectacle que jamais en Angleterre, nous le disons à la louange de notre pays, on ne tolérerait une heure seulement. Un grand magistrat public, sur le point de juger le coupable, l’examine afin de constater le crime supposé, le réexamine, non comme un juge, mais comme un accusateur, accablant le pauvre malheureux de toute l'autorité de sa position juridique, des subtilités de sa

pour tourmenter le peuple, passe toute croyance : il a été estimé A différentes époques dans le siècle actuel de 138,000 1 800/100. Tocqueville, de la Démocratie , t. 1, pag. 230: Àlison, Europe, t. XIV, pag. 127, 140 ; Kay, Condition ofthe Peopte, 1. 1, pagr. 272 ; Laing, IVotcs, 2* série, pag. 183. M. Laiog écrivait en 1830 : • En France, lors de la chute de Louis-Philippe, «n estimait que le nombre des fonctionnaires montait A 807,030.

3iï

profession, de loule son expérience, de loule l’adresse entin de son intelligence pratique. C’est là peut-être un des exemples les plus navrants des tendances de l’esprit français, parce qu'il révèle tout un mécanisme adapté aux besoins du pouvoir absolu, parce qu’il flétrit l’administration de la justice en y associant une idée de partialité, parce qu'il compromet le caractère calme et équitable qui doit être celui du juge, et que le juge ne peut conserver intact dans un système qui fait du magistrat un accusateur public et le rend partie dans sa propre cause. Mais toute compliquée qu’elle soit, ce u’esl là encore que la moindre partie d’uue conception plus vaste. Au moyçn de découvrir les criminels vient se joindre une méthode analogue pour prévenir le crime, et le peuple, jusque dans ses plaisirs les plus innocents, se voit observé, activement surveillé. De peur qu’il ne se nuise par des manifestations intempestives, on a recours aux mêmes précautions que celles dont un pèi e entoure ses enfants. Dans les foiras, les théâtres, les concerts et les autres lieux publics, se trouvent des soldats qui y sont apostés pour empêcher qu’il ne soit fait aucun mal, pour dissiper la foule, pour veiller à ce que personne ne blesse les oreilles de son voisin par des paroles grossières, ou lui fasse une mauvaise querelle. La vigilance du gouvernement ne s’arrête pas là. L’Élat apporte son contrôle dans l’éducation des enfants que les maîtres ou les parents n’ont pas le droit de régler seuls (1). Et tout ce plan est exécuté

(I) «The gouvernaient in France posasses control over ail the éducation of thecoDnlry, wilb the exception of lhe colleges for the éducation of tbe cler^y, winch ar-‘ termed m* minants. and lheir snhordioate institutions. » Report on the State of swperior Education in France in 1843, dan* Journal of Statut. Soc., I. VJ, pag. 3U4. Sur les empiétements du pouvoir sons Napoléon, voyw Àlison, Europe , t. VIII , pag. *J3 : «Nearly the wliolo éducation of the empire nas broowht etfectually under tht* direction and appointroent of fovernmenl. •

avec tanl de fermeté, de persévérance, que, de meme que l'homme en France n'est jamais abandonné à lui-même, l'enfant n'est jamais laissé seul (I); naturellement aussi on suppose que l'adulte, maintenu de celte façon en état de minorité, ne peut être le propre juge de sa nourriture, et le gouvernement y a pourvu Sou mil d’aigle suit ie bouclier à l’abattoir et le boulanger près de ses fours. De ses mains paternelles il examine la viande de peur qu elle ne soit de mauvaise qualité, et pèse le pain pour en vérifier le poids. Enfin sans multiplier davantage les preuves inutiles pour la plupart de nos lecteurs, nous dirons qu'en France, comme dans tous les pays où l’esprit protecteur domine, le gouvernement a établi le pire des monopoles ; ce monopole entrave la marche des affaires, blesse les sentiments des citoyens, les suit dans leurs occupations journalières, leur nuit par son esprit tracassier, et. ce qui est plus grave, diminue pour chacun sa part de responsabilité, en lui enlevant ce qui doit être le but de toute éducation réelle : la nécessité de pourvoir aux exigences de l’avenir et l’habitude de lutter avej les difficultés de l'existence.

La conséquence de tout cet échafaudage, c’est que le peuple français, quoique grand et magnifique, plein de cœur et de courage, chez qui les connaissances aboudenl et peutêtre de tous les peuples de l’Europe celui que sa superstition opprime le moins, a toujours été incapable d’exercer le pouvoir politique, et quand il fa possédé, il n’a jamais su combiner la liberté avec la stabilité. L’un de ces deux éléments du pouvoir lui a toujours manqué. Il a eu des gouver-

(I) « Mach attention i» paid to the sui veiüaïur of popils. it being a fondamental pria* ciple of Frooch mincation, thaï cbildreo thouid noter De lefl atone. * Heporl on yeneral Education tu f ronce in W42, dan» Journal of Stalist. Soc., t. V, pag. 30.

nements libres qui n’ont point été stables; il a eu des gouvernements stables qui n’ont point été libres. Grâce à son tempérament généreux, il s’est révolté; et il est probable qu’il continuera à se révolter contre une condition aussi mauvaise (1). Mais il ne faut pas être prophète pour prédire qu'il faudra encore plusieurs générations avant que ses efforts portent fruits; car l’homme ne sait être libre qu’autant qu’il a été élevé par la liberté, et cette éducation, ce n’est ni l’école, ni les livres qui la donnent, c’est le frein que l’on s’impose à soi-même, la confiance en soi, le gouvernement du pays par le pays. Ces idées sont traditionnelles en Angleterre, nous nous en pénétrons dans la jeunesse, nous les adaptons aux règles de la vie. Les vieilles associations en France prennent toutes une antre direction : à la moindre difficulté elles appellent le secours du gouvernement. Ce qui pour nous est concurrence, pour elles est monopole; ce que nous faisons par nos sociétés privées, le Français le fait par les administrations publiques. Il ne peut creuser un canal, construire une voie ferrée, sans faire appel au gouvernement. Il lève sans cesse les yeux vers ses chefs; nos gouvernants suivent le peuple du regard. Chez lui le pouvoir exécutif est le centre d’où rayonne la société (2). Chez nous la société est l’instigateur et le pouvoir

(I) Un écrivain français dit ; « La France souffre .lu mal du siècle ; elle en est pins malade qu'aucun autre pays; ce mal c’est la haine de l'autorité.» Cnstiue, Russie, t. Il, pair. 96. Comparai Rey , Science sociale, t. Il, pag.86, note.

(I) C>sl à l'activité de cet esprit centralisateur qn’il faut attribuer ce qu'une autorité très grande faisait remarquer il y a trente ans : « Le défaut de spontanéité qui caractérise les institutions de la France moderne. » Meyer, Instil.judic t. IV, pag. 536. C’est aussi t et esprit qui dans la littérature et la science favorise les académies, et c’est probablement au même principe que les jurisconsultes doivent l’amonr des codifications. Ce sont là toutes manifestations d’nne résistance à la conliance dans la marche des affaires , d’un mépris immérité pour les libres actions des hommes qui n'appineut pas l’autorité.

n’est que son instrument. Les résultats dans les deux pays sont aussi différents que les moyens d'action. Nous nous sommes rendus capables d’exercer le pouvoir politique par la longue pratique de nos droits civils; le Française borne à croire que quoiqu'il en ait négligé la pratique il peut prendre le pouvoir. Nous nous sommes toujours montrés résolus à maintenir nos libertés, et toutes les fois que les circonstances l’ont permis, nous les avons augmentées sans nous départir de cette gravité bienséante qui est naturelle aux hommes habitués à manier de semblables sujets; tandis que le Français, ayant toujours été traité en enfant, est resté un grand enfant, et, comme il a abordé les intérêts les plus graves avec cette légèreté d’esprit qui distingue sa littérature, il n’est pas étonnant qu’il ait échoué, quand la première condition du succès était que tout homme fût habitué à ne compter que sur sa volonté propre , et qu’avant de mettre en jeu son habileté dans les luttes politiques, il eût développé ses facultés en les soumettant à cet esprit de discipline que l'on ne peut manquer d’acquérir quand on se trouve longtemps en présence de la vie civile.

Ces considérations doivent nous servir de guide dans l'appréciation des destinées probables des grands pays de l’Europe, mais ce qui nous louche le plus quant à présent, ce sont les tendances opposées qu'en France et en Angleterre continua à manifester pendant longtemps l'aristocratie de ces deux nations, et dans la manière dont elle s'est vue traitée; ce sont aussi les dissemblances frappantes qui sont résultées de ces tendances opposées dans les guerres de la Fronde et dans celle qu’entreprit le long parlement.

Au quatorzième siècle , quand l'autorité des rois de

T. II. ' îl

Frauee commença à décroître rapideineut, l'influence politique de la. noblesse diminua en proportion. Ce qui prouve cependant à quel point son pouvoir avait pris racine, c’est le fait incontestable que, malgré les circonstances qui lui étaient défavorables, jamais le peuple ne put réussir à se soustraire complètement à son influence (1). Les rapports entre les nobles et le trône changèrent complètement; ceux des nobles avec le peuple restèrent presque les mêmes. En Angleterre, l’esclavage, ou le servage, terme plus doux pour une même chose, diminua rapidement, et cessa d’exister vers la (in du seizième siècle (2). En France, il languit deux cents ans plus tard et ne fut détruit que par la grande révolution qui lit rendre un compte sévère aux possesseurs de biens mal acquis (5). Disons aussi que, jusqu’à l’époque qui

(1) Mably {Observations, l. III, pat;. IM, 155,352-362) a colligé quelque* preuves frappantes de la tyrannie de la noblesse française an sein me siècle et de la cruaoté mutile avec laquelle elle exerçait son despotisme au dix-septième siècle. Voyei des Réanx, Historiettes, l. VU, pa*r. 155; t. VIH, pag. 79; l. IX, pag 40, (H, 62; t. X, pag.255-2.i7. Les choses allèrent un pen mieux au dix-huitième siècle; cependant U subordination était excossive, et le peuple était pauvre, mal traité, misérable. Comparez ORuvres de Turgol, t. IV, pag. 139; Lellerjrom lhe Karl ofCork, datée de Lyon (1754), dans Barton, Diary , t. IV, pag. 81); l'opinion de Fox dans Pari. Hist. 3 t. XXXI , pag. 406; Jefferson, Correspondence , 1 . 11. pag. 45, et Smith, Tour on lhe Continent, édit. 1793, t. III, pag. 201,202.

(2) M. Eccleston {hhylish Antiq., pag. 138) dit qu'en 1450 « Villenagc h&d almost passed avray, » et, suivant M. Thornton (Over- Population, pag. 182), « Sir Thomas Smith, vrbo wroto about lhe year 1550, déclarés lhat he had never met with any personal or domeslic slaves ; and that lhe villains, or predial slaves, still lo be found vrere so fevr, as to be scarcely wortli mentioniog. * M. Hallam ue peut trouver de (unoquivocal teslimony to tbe existence o i villeoage t après 1574. Middle Ages, t. II, pag. 312. Voyex, dans le même but, Harrington, On lhe Slulples, pag. 308, 3ü9. Si rua mémoire ne me trompe pas, j’en ai trouvé la preuve sous lo régne de James 1*’, mais je ne puis me rappeler le passage.

(3) M. Cassagoac ( Causes de la révolution, l. in, pag. 11 ) dit : « Chose surprenante, il y avait encore, au 4 août 1789, tin million cinq cent mille serfs de corps. • Et M. Giraud {Précis de l'ancien droit. Paris, 1852, pag. 3) : » Jusqu'à la révolution une division fondamentale partageait les personnes en personnes libres et personnes sujettes à condition servile. * Quelques années avant la révolution cette distinction honteuse fut abolie par Louis XVI dans ses propres domaines. Compares Eschbach, Élude du droit, pag. 271,272, avec Du Mesnil, Mém. sur le pHnce Le Brun, pag. 94. Je note ce fait tout particullére-

a précédé les soixante el dix dernières années, la noblesse en France a été exempte des taxes onéreuses qui pesaient sur le peuple. La taille et la corvée étaient des exactions lourdes et oppressives, mais ces charges ne tombaient que sur les gens de condition servile (1); car l’aristocratie, race fière et chevaleresque, aurait regardé comme une insulte à sa noble origine de se voir taxée de la même manière que ceux quelle dédaignait comme lui étant inférieurs (2^. Et tout tendait à entreleuir ce mépris général, car tout était établi de façon à rabaisser une classe aux dépens de l'autre qu’on élevait d’autant. Aux nobles étaient réservés les meilleurs bénélices dans l’Église, el aussi les commandements militaires les plus importants (3). Seuls ils avaient le droit d’entrer dans, l’armée comme officiers (4), seuls, de tout

ment , parce que M. Mooieil , savant écrivain très exact en général, «appose à cette abolition une date antérieure a la date réélit*. Hist. des divers Élut*, l. VI, pag. 101.

(1) Cassaguar , de fa Révolution , t. pag. If?, 1 7-1 Giraud , Ancien droit , pag tu Poulavie, Mém. de Louis XVI , t. VI, pag. (30; Mém. nu roi sur les municipalités , dans les OBuvres de Turyol, L VII, pag. 423; Mém. de Genlis, t. Lpxg. SU. Pour de pins amples informations tom bant le montant et la nature de <rc« impôts vexatoira*, voyex de Tbou, Hisl. universelle , t. XIII, pag. 2V; t. XIV, pag. 1 18: Saint-Autaire, Hist de la Fronde, 1 . 1, pag. 125; Tocqueville, Ancien régime, pag. 135, 114, 110, 440; Sully, 0 Economies royales, t. II, pag. 412: t. ni* pag 2:6; t. IV, pag. 190; t. V, pag. 339, 410; t. VI, pag. yLi Bêlai, des umbassiul. vénitiens, t. L pag. üfii Mahly, Observation* , t. III, pag. 355, 25û; lioul.iinvilliers. Ancien gouvernement, t. III, pag. 109. le Vas»or, liist. de Louis XIII, t. Il, pag. 19; Mèm. d’Omer Talon, I. il, pag. 103, 360 ; Mvm.de Mnntglat, t. pag. SL Tocqueville, Bêçne de Louis XV, l. I, pag. 87,332; OEuvrts de T argot, l. L pag. aai i. IV, pag. 38! 39, 74, 75, 24?! 278; t. V, pag. 2», 242; t. VI, pag. 144; t. VIH,

(2} Ses sentiments étaient si bien enracinés que, *n 178 \ l’année même de la révolution, on regarda comme une grande concession que les nobles t will consent indeed, to eqnal taxatioo. » Voyex une lettre de Jefferson A Jay, datée de Paris le limai I7î>9, dans Jefferson, Correspond., t. Il, pag. *462, 463. Compare! Mercier sur ttousscun, 1 . 1, pag. 136.

(3) i Les nobles qui avaient le privilège exclusif des grandes dignités et des gros bénéfices. » Mém. de Hivarol, pag. 2 L Voyex aussi Méni. de Bouille, t. L pag. 56. Leraontey, Etablissement monarchique, pag. 337; Daniel, Hist. de ta milice française, t. II, pag. 556 ; Cimpan, Mém. sur M a rie^Antoinette, t. I* pag. 238,239.

(4) « L’ancien régime n’avait admis que des nobles pour officiers. » Mém. de Bolantl , t. l,pag. 3U8. Segnr dit que, dans le régne de Louis XVI, « les nobles seuls avaient le droit

temps, ils pouvaient faire partie de la cavalerie (1). En même temps, et pour éviter la plus petite chance de confusion, on apportait une vigilance extrême dans les choses les plus insignifiantes et l'on prenait des mesures pour que les divertissements des deux classes fussent bien distincts. On poussait ce soin si loin que, suivant son rang, un homme pouvait avoir une volière ou un colombier, et aucun Français, quelles que fussent ses richesses, ne pouvait avoir des pigeons s’il n’était noble : ou trouvait que ces récréations étaient d’un ordre trop élevé pour des personnes d’origine plébéienne (2). De semblables faits ont une valeur, parce qu’ils montrent à l'évidence l’étal de la société à laquelle ils se rapportent, ils acquièrent une importance plus sensible encore quand on les compare aux faits qui peuvent leur être opposés en Angleterre.

Jamais en Angleterre on n’a connu de pareilles distinctions. L’esprit dont notre yeomanry , nos copjholders et nos francs bourgeois étaient les représentants, s'affirma trop hautement contre ces principes protecteurs et monopoleurs dout l’aristocratie se constitue la gardienne en politique et le clergé eu religion. C’est à l’opposition que firent avec succès les idées d'indépendance individuelle que nous

d’entrer au service comme sous-lieuteuan«. * Mém. de Ségvr , t. I, p#g. 65. Comparez pag. 117,365-271, avec Mém. de Genlis, t. III, pag. 74, et de Staël, Cvnsid. sur la r Avilit., 1. 1, pag. 123.

(1) Ainsi de Thou dit de Heori III : « Il rcnfct sons l’ancien pied la cavalerie ordinaire , qni n’étoil composé* que de la noblesse. * Hi.it. universelle, l. IX, pag. 202, 203, et toyex t. X, pag. 501,505; t. Xlll, pag. 22. Et l’on trouve la preuve dn fttème fait dans Boullier, Hiit . des divers corps de la maison militaire des t'oie de France . Paris, 1818, pag. 58, ouvrage snperticiel sur un sujet intéressant.

(2) M. Tocqueville {F Ancien régime, pag. U8) cite, entre autres régiémenlations encore en vigueur bien avant dans le dix-huitième siècle, qu*- « en Dauphiné, en Bretagne, en Normandie, il est prohibé d'avoir des colombiers, fuies ou volières; il o'y a que les nobles qui puissent avoir des pigeons.»

devons les deux plus grands événements qui ont marqué notre nationalité : notre réforme an seizième siècle et notre révolution au dix-septième. Cependant, avant de retracer les premières phases de ce grand événement, il est un autre point de vue sur lequel je désire attirer l’attention, afin de mieux prouver combien la différence entre l’Angleterre et la France fut précoce et radicale.

Une nouvelle institution parait au onzième siècle : c’est la chevalerie (1), qui fut aux mœurs ce que la féodalité fut à la politique. Ce rapport s’établit non seulement par les témoignages des contemporains, mais aussi par des considérations générales. En premier lieu, l'ordre de la chevalerie était tellement aristocratique, que personne ne pouvait y être admis s’il n’était de haute et noble naissance (2), et l'éducation préalable regardée comme indispensable était donnée par les nobles dans les écoles spéciales, ou dans leurs châteaux seigneuriaux (5). En second lieu, c’était une institution essentiellement protectrice et non réformatrice. Elle était créée comme obstacle à de certaines oppressions, et < n opposition avec l’esprit réformateur, lequel est curatif plutôt que palliatif, car il atteint le mal dans sa racine en humiliant la classe qui en est l'auteur, négligeant les cas

(ij < De» la lin du onzième siècle * à l'époque même où commencèrent les croisades, on trouve la chevalerie établie. • Koch, Tableau tics révolution» i, 1. 1, pag. 113. Voyez aussi SainU-Palaye, Mèm sur la chevalerie, 1. 1, pag. 42, 68. M. Guizot [Civilis. en France , 1. 111, pag. 349-354 j a essayé de la faire remonter à une époque antérieure, mais il parait avoir échoué, quoiqu'il en eut facilement trouvé le germe. Selon quelques auteurs, il faut en chercher l'origine daus le nord de l'Europe ; selon d’autres en Arabie ! Mallet, Mo rtltern Anliyuilies, pag. 2U2, Journal of Asiat.Soc., 1. 11. pag. u.

(î) • L'ordre de chevalerie n'était accordé qu'aux hommes d’no sang noble. » Sismondi, HUl. (leu Français , t. IV, pag. 20». Comparez Daniel, Hisl. de la milice, 1. 1, pag. 97, et Mitl, //in. of Chivalry, 1. 1, pag. 20.

(3) • ln some places lhere were schools appointe J by lhe nobles of lhe counlry but most frequeutly their own caslles served. • Mili, Hist. of Chivalry, l. I, pag. 31, et voyez Sain'e-palaye, .îlém. sur l'ancienne Chevalerie, 1 . 1, pag. 30, 36, 57, sur cette éducation.

individuels, pour reporter toute son attention sur les causes générales. La c hevalerie avait si bien un but différent, que dans le fait c'était une fusion des formes aristocratiques et ecclésiastiques de l’esprit protecteur (1); car en introduisant parmi les nobles le principe de la chevalerie, principe personnel et qu'on ne pouvait transmettre, il se présentait un point sur lequel la doctrine ecclésiastique du célibat pouvait s’unir à la doctriue aristocratique de la descendance héréditaire (2). Celle coalitiou donna naissance à des résultats de la plus grande importance. C’est à elle que l’Europe doit ces ordres senti aristocratiques, semi-religieux (ô) : les chevaliers du Temple, les chevaliers de Saint-Jacques, les chevaliers de Saint-Jean, les chevaliers de Saint-Michel, institutions qui répandirent les plus grands maux sur la société ; les membres de ces corporations mettaient leurs vices eu commun, et la débauche des soldats égayait la retraite des moines superstitieux. Il eu résulta naturellement qu’un nombre infini de nobles chevaliers s’engagèrent solennelle-

(1) Celle combinaison de chevalerie el de rites religieux est souvent attribuée aux croisade ; mai* il y a de bonne» preuves qu’elle se fil un peu plu* tôt et qu’on doit la reporter à la dernière partie du onzième siècle. Comparez Mill, Hitl. ofChivalry, t. I, pag. 10, 1! ; Daniel, Uisl. ae la milice, 1 . 1, pag. KH, lui, 108; Bonlainvilltcr* , Ancien gouvernement, 1. 1, pag. 326. Sainte-Palaye (Mèm. sur la chevalerie, 1. 1, pag. HCM23ï,qni a réuni quelques fait* prouvant les rapports entre la chevalerie et l’Église, dit page 119 : • Enfin U cheva’trie était regardée comme une ordination, un sacerdoce. • Le clergé supérieur possédait le droit de cotifùrrr l’ordre de cheTalerie. William Rofos fut créé chevalier par l’archovéqne Lanfram : « Archiepiscopus Lanfranjus.ro quod eum nutrierai, et militent forerai. » Will. Maine*., lib. iv, dans Scriptot'es post Bedam, pag. 67. Comparez Fosbroke, Hritish Mu liai rhism , 1813, pag. 101, sur la création des chevaliers par les abbé*.

(2) L’influence de l'hérédité sur les nobles est un peu exagérée par M. Mill, et, d’un autre côté, il ne remarque pas assez combien l'élément de non-hérédité fut favorable à l’esprit ecclesiastique. Mill, Uisl. ofChivalry, t. I, pag. 15, 389; t. 11, pag. 169. Cet ouvrage est intéressant comme assemblage de faits, mais il est sans portée comme œuvre philosophique.

(3) « In their origin ail tbe tmiiUry orders, ami most of the religion* eues vrere entirely aris»ocratic. • Mill, llint. ofChivalry , 1. 1, pag. 336.

DE LA CIVILISATION EN ANGLETERRE. 33t

ment à « défendre l’Église, » expression prophétique dont le sens a pu être apprécié par tous ceux qui ont lu l’histoire ecclésiastique (1), et la chevalerie réuuissant les deux principes, hostiles l’un à l’autre, du célibat et de la noblesse de naissance fut l'incarnation de l’esprit des deux classes dont ils dérivaient; aussi quoique les mœurs aient pu gagner à cette institution (2), on ne peut douter qu’elle n’ait conlribué activement à maintenir les hommes dans un état Je servage et à arrêter la marche de la société en prolongeant son enfance (3).

Sous ce rapport, soit que nous considérions la chevalerie dans ses premiers résultats ou que nous la suivions dans ses conséquences les plus éloignées, il est évident pour nous que sa force et sa durée donnent la mesure de la prédominance de l’esprit protecteur, et quand nous comparons

(!) Mi 11, Uist. o/Chivalry, t. 1, pag. 148, 333. Vers l'année 1127, Saint-Bernard écrivit no discours en faveur des Templiers, dans lequel « il exalte cet ordre comme comburant

l'esprit monacal à l’esprit de chevalerie 11 dit que le but de l’institution est de

donner à l'ordre militaire et à la chevalerie une sérieuse direction chrétienne et de faire de la guerre une chose qoe Dieu puisse approuver. • Neander, Hiit. of the Church , t. VH , pag. 318. On peut ajonter à ceci que de bonne heure dans le seizième siècle il se forma une association chevaleresque qui se fondit dans l’ordre dominicain et fut appelée la milice de Christ. * Un nouvel ordre de chevalerie destiné à poursuivre les hérétiques, sur le modèle des Templiers et sous le nom de milice de Christ. * Llorente, Uist, rie l'inquisition, 1 . 1, pag. 93, 133, 203.

(3> Plusieurs écrivains attribuent à la chevalerie le mérite d’avoir adouci les mœurs et augmenté l'influence des femmes. Sainte Palaye, Mém. sur la chevalerie , 1. 1, 220-223, 282, 281; t. III, pag. fi, vu, 159-161 ; Helvetius, de V Esprit, t. II , pag. 50, 51; Schlegel,

. Lecture s, 1. 1, pag. 2U9. C'est là un fait que je crois incontestable, mais il a été bien exagéré; un auteur qui a beaucoup lu dit à ce sujet : «The rigid treatmenl skown loprisouers lu ancienl times stroogly marks the ferocity and nncultivatic rnanner* of our unc^s^or», and thaï even to ladies of high rank; notwithstaoding the homage said to hâve been paid to the fair sex in thosedays of chivalry.» Groose, Military Anliq., t. Il, pag. 114. Comparez Manning, On the Law of Mations, 1839, pag. 145, 146.

(3) M. Hallam ( Miririle Ages, t. Il, pag. 464 > dit ; «A tbird reproacb may b« made to the characier of Koighlhood that it widened lhe séparation betweeo the different classes of society and contirined thaï arislocraücal spirit of hogh birlb, by which large rnassof maukind were kept in onjust dégradation. »

ensuite la France et l’Angleterre, nous trouvons de nouvelles preuves de la divergence précoce de ces deux pays. Les tournois, la première expression publique de la chevalerie, sont d’origine française (1). Les deux plus grands écrivains, les seuls, pour ainsi dire, sur la chevalerie, Joinville et Froissart, sont tous les deux Français. Bayard, le fameux chevalier, considéré comme le dernier représentant de la chevalerie, était Français et fut tué en combattant pour François 1". Ce ne fut cependant qu’pnviron quarante ans après sa mort que les tournois furent définitivement abolis en France : le dernier tournoi eut lieu en 1560 (2).

L'esprit protecteur étant beaucoup moins actif en Angleterre qu’en France, nous devons nous attendre à y trouver la chevalerie, son rejeton , moins influente, et c’est en effet ce qui arrive. Les honneurs rendus aux chevaliers, et les distinctions sociales qui les séparaient des autres classes de la société ne furent jamais si grands dans notre pays qu'en France (3). A mesure que les hommes devinrent plus libres, le resperl que leur inspiraient ces distinctions s’amoindrit en-

(li Sismondi, NUI. des Français, t. IV, pag. 37J, 371, 377; Turner, NiM. of England , l. IV, pag. 478; Foucemagne, de l'Origine des armoiries, dans Mcm. de l’ Académie des inscriptions, I. XX, pag. 580. Koch dil aussi ( Tableau des révolutions, 1. 1, pag. 139; : • C’est do la France que l'usage des tournois se répandit chez les autres nations de l'Europe. » Ils furent d'abord introduits en Angleterre sous le régne de Stephen. • Lingard, England, l. II. pag. 27.

(2) M. Hallam (.1 liddle Ages, l. U, pag. 470) dit qu'ils « cessèrent entièrement en France > par la mort d’Henri II ; mais, si nous nous en rapportons à M i II [Nist. of Chivalry, t. II, pag. 226), ils continuèrent encore l'année d’après; mais alors un antre accident fatal ayant *ien, « les tournois cessèrent pour toujours. » Comparez Sainte-i*alayo, Sur ta cheinilerie, t. II, pag. 39, 40.

(3) M. Hallam ( Middle Ages, t. Il, pag. 467) remarque que le chevalier, comparé aux autres classes, • was addressed by tilles of more respect lhere wa s not howerer, so much distinction in England as in France. » I) miel remarque les grands honneurs rendus en France aux chevaliers ( Milice française , t. 1, pag. 128, 129) et Herdcr, Ideen zur Cei* chichte , t. IV, pag. 266, 26V) dit qu'en France la chevalerie florissait plus que dan» aucun autro pays. La même remarque est faite par Sismondi (Nist. des Français, t. IV, pag. 198).

core, et au treizième siècle, sous le règne qui vit entrer les bourgeois dans le parlement, le puissant symbole de la chevalerie était tombé dans un tel discrédit, qu'on rendit une loi pour obliger certains personnages à accepter ce rang de chevalier, qui, chez d’autres peuples, était le but le plus élevé de l’ambition de tous (I). Un autre coup lui fut porté au quatorzième siècle : la chevalerie perdit sou caractère exclusivement militaire; l'habitude se prit sous Édouard III de la conférer aux juges dans les cours de justice, ce qui fit d’un litre guerrier un honneur civil (2). Enfin, avant la fin du quinzième siècle, l'esprit de chevalerie qui était encore à son apogée, eu France, s’éteignait dans notre pays, et cette institution malfaisante devenait pour le peuple même un sujet de ridicule (5). A ces témoignages nous en ajouterons deux autres qui semblent dignes de notre attention. Le premier c'est que les Français, en dépit de leurs admirables qualités se sont toujours fait remarquer par plus de vanité

(1) te Snuulum de militibui eo 1307 en fut peut être la première reconnaissance. Comparez Blackstone, Comment., t. K, pag. 69; Barriogtoo, On the SltUutei, pag. 192, 193. Mais nous avons des preuves positives que la chevalerie imposée par la force existait sons le règue d’Henri 111, et que ceux qui la refusaient étaient passibles d'amendes. Voyez Hallam, Consi. Hist., t. 1, pag. 421, et Lytteltoo, llist. of Henry U, t. II, pag. 238, 239, 2* édit., in-4% 1767. Lord Lyttelton , évidemment embarrassé, dil : • Indeed it seems a déviation from the original prmriple of this institution. For one cannol but think it a very great tnconsislency , that a dignity , whirb was deemed aod accession of bonour to kings themsclv'es, should be forced upon any. t

(2 Dans Mills (Hist. of Chivalry, t. II, pag. 154 ) il est dit que • lhe judges of the courts of law » furent créés chevaliers sous le régne d’Édouard 111.

(3) M. Mills (Hist. of Chivalry , t. 11, pag. 99, 10U) a imprimé on extrait curieux d’une lamentation sur la destruction de la chevalerie écrite sous le règne d'Édouard IV, mais il passe sous silence un exemple encore plus singulier : c'est une ballade populaire écrite vers le milieu du quinziéme siècle, intitulée /" Tournoi de Tottenham , où les folies des chevaliers sont admirab cmeut tournées en ridicule. Warlon, Hist. of English Poetry , édit. 1840,’t. III, pag. 98- KM, et Perry, Reliques of Ancient Poetry, Mil. 1845, pag. 92-95. Selou Turner { Hiil. of England , t. VI, pag. 363), • the ancient books of chivalry were laid aside • vers le régne d'Henri VI.

que lus Anglais (I); particularité qu'il faut surtout attribuer aux traditions chevaleresques que leurs républiques de circonstance n'ont pas pu détruire, et qui leur fout attacher trop d’importance aux distinctions extérieures dans lesquelles je comprends non seulement les costumes et les belles manières, mais aussi les médailles, les rubans, les étoiles, les croix, et toute espèce de décorations que nous, qui sommes un peuple pins fier, n'avons jamais tenu en grande estime. Le second, c’est que le duel a tout d’abord été plus populaire en France qu’en Angleterre; celle coutume, que nous devons à la chevalerie, fournit donc un nouvel anneau à la longue chaîne de preuves qui viennent à l'appui de cette différence des caractères par laquelle nous voulons établir les tendances nationales (2).

il> O n’e#t pas la une simple opinion populaire; elle repose sur on grand nombre de faits cités par des observateurs compétents et impartiaux. Addison, juge aussi bienveillant que capable qui a beaucoup vécu au milieu des Français, appelle la nation française « the ta inest nation inthe world.» Letler to Bishop Houyh , daus Atkin, Lifeof Addison, t. i, pag 90. Naj*oléon disait : « Vanily i* the ruling principle of the Freneh. • Alison, Hist. of Europe, t. VI, pag. 23. Dumont (Sonrenir* tur Mirabeau, pag. iil ) déclare que * le trait le plus dominant dans le caractère français, c'est l’amour-propre.» Et Ségur (Souvtmirs , 1. 1, pa>.\ 73,74) : • Car eu France l'amour-propre ou, si on le veut, la vanité est de toutes les passions la plus irritable. » La phrénologie prouve eu outre par ses observations que les Français sont plus vains que les Anglais. Combe, Eléments of l’hrenolugy , 6* édit. Édirtb., 18*5, pag. 90, et l'impartiale reconnaissance du même fait dans Broussais, Cours de pltrénologie , pag. 297. Voyez encore comme écrivains qui ont sigualé la vanité des Français, To< qneviile, l'Ancien régime, pag. 148; Marante, Lilt. franc.au itiii* siècle, pag. HO; Mèm. de Brissot, t. I, pag. 272; Méxéray, Hist. de France, t. Il, pag. 933, Lemontey, Établissement monarchique , pag. 418; Voltaire, Lettres inédites, t. U; pag. 2$2. Tocqueville, Régne de Louis XV, t. Il, pag. 338; De Staël, Sur la révolution, 1. 1, pag. 260; t. II, pag. 2:8.

(2) Le rapport entre la chevalerie et le duel a été remarqué par plusieurs écrivains, ot eu France, où l'esprit de chevalerie n'a pas été complètement détruit avant la révolution, on peut eu suivre les trac* s jusque sous le règne de Louis XVI. Voyez à ce propos, dans les Mèm. de LofayeUet t. I, pag. 86), une lettre curieuse touchant la chevalerie et le duel eu 1778. Je ne crois pas que l'on trouve en Angleterre avant le seizième siècle la preuve d'un seul duel privé, et il n'y en eut pas beaucoup avant la dernière moitié du règDe d'Élisabeth ; mai en France on vit naître cette coutume bien avant le quinzième siècle, et au seizième il

Les vieilles associations ilout ces faits ne sont que l'expression extérieure continuèrent donc d’agir avec une vigueur toujours croissante. En France, l'esprit protecteur soutenu par la religion était assez fort pour résister à la réforme et pour conserver au moins au clergé les formes de son ancienne suprématie. En Angleterre, la lierté des hommes, l’habitude de ne s’en rapporrer qu’à soi, les avaient rendus capables de mûrir un système que l’on a appelé le droit de libre examen, et qui déracina la plupart des tradilious le plus vénérées. Le scepticisme qui se fit bientôt jour, puis la tolérance, préparèrent la voie à la subordination de l’Église à l'Étal, subordination pour laquelle uous avons la prééminence et sommes sans rivales parmi les nations de l'Europe. La même tendance en politique amena des résultats analogues. Nos ancêtres ne trouvèrent aucune difficulté à humilier les nobles et à les réduire à une insignifiance comparative. Les guerres des Roses en divisant les principales

defini de mode que les seconds se battissent anssi bien qoe les premiers fngagés.Compares Montlosicr, Monarchie française, t. II, pag. 436, aTec Montcil, Hisl. des divers Etats, t. VI, pag. 48. De ce moment l'amour des Français pour le duel fut une rentable pa»sion jusqu'à la (In du dix-huitième siècle, quand la révolution nu plutôt les circonstances qui amenèrent la révolution le firent cesser comparativement. On peut comprendre combien cette coutume était répandue en France en comparant les passages suivants que j» me plais à réunir, car personne jusqu'ici n’a jamais écrit une histoire passable du duel nonobstant le grand rôle qu’il a joué dans la société européenne : De Thou, Hist. universelle, t. IX, pag. KH, 393 ; t. XV, pag. 57 ; Daniel, Milice française , t. Il, pag. 382 ; Sully, OEconomies, t. I, pag. JOl; t. III, pag. 406 t. VI, pag. 122; t. VIH, pag. 41, t. IX, pag. 408; Carrer o, State o f France nnrfer Henry IV, dans Birch,//fs/onca/ Aegociations, pag. 467 ; Ben Jonsoo, Works, édit, Gefford, t. VI, pag. G9; Dulaurc, Hui. de Paris ( 1825,3* édit.), t. IV, pag. 567 ï t. V, pag. 300,301 ; Le Clerrq, Hibliothègne universelle, t. XX, pag. 242 , Lettres de Pu tin, t. III, pag. 536, Capefigue, Hist. delà réforme, t. VIII, pag. 98; idem, Richelieu, t- I, pag. 63; dos Idéaux, Historiettes, t. X, pag. 13; Mém. de Genlis, t. II, pag. 191 ; t. VII, pag. 213; t. IX, pag. 331; Mem. of lhe Raroncss d’Obcrkirch, 1. 1, pag. 71, éttit. Lood., 1852; lettres inédites d’Aguesseau , t. I, pag. 211 ; Lettres de Dudefjund à \\'ul)/oie, t. III, pag. 249; t. IV, pag. 27, 28, 152; Boollier, Maison militaire des rois de France, pag. 87,88; Diog. universelle, l. V, pag. 402,403; t. XXI 11, pag. 411 ; t. XL1V, pag. 127,401; t. XLV1II, pag. 529; t. XLIV, pag. 130.

familles eu deux factions hostiles aidèrent à ce mouvement (I), et après le règne d’Édouard fV on ne voit plus aucun Anglais, même du plus haut rang, se hasarder à conduire de ces guerres privées au moyen desquelles les hauts seigneurs des autres pays troublaient la paix de la société (2). Quand les guerres civiles cessèrent, le même esprit subsista dans la politique de Henri VII et de Henri VIII. Car ces princes despotes opprimèrent surtout les classes les plus élevées, et Henri VIII même, malgré ses cruautés barbares, fut aimé du peuple pour qui son règue fut en définitive un bienfait. Vint la réforme qui fut un soulèvement de l’esprit humain, par conséquent essentiellement révolutionnaire et qui, en augmentant l'insubordination des hommes, jeta dans le seizième siècle la semence de ces grandes révolutions politiques qui, au dix-seplième siècle, éclatèrent dans presque toutes les parties de l’Europe. Le lien entre ces deux époques révolutionnaires est un sujet plein d'intérêt; mais pour le but que -e propose le présent chapitre, il suflira de faire ressortir les événements qui, dans la dernière moitié du dix-septième siècle, expliquent la sympathie entre les classes ecclésiastiques et aristocratiques et prouvent que les circonstances qui furent fatales à l’une d’elles emmenèrent la chute de l’autre.

A l'avènement d’Élisabeth au trône d'Angleterre, une grande majorité de la noblesse était opposée à la religion protestante. C’est là un fait que nous ne pouvons contester,

(1) Sur les effets «l«*s guerres don Koses sur les nobles, comparez Huilai», C (nul. Hist., t. 1, pai (. 10; Liugard, Hi*t. <>f Etujlnrul , t. 111, pag. 340; Eccleslon, Engliik Anliq., pag. 224,230, et sur leurs perles en argent ou plutôt territoriales, Sinclair, of lhe Revenue, 1 . 1, pag. 155.

(2) * The lasi lostamv ol a pilched baille betweeu two powerful noble meo in Eogland occurs in tbe reigii of Edward IV. • Allen, On lhe Prérogative, pag. 123.

et quand bien même il pourrait y avoir doute dans notre esprit, d’induction en induction, d’après ce qu’on connait de la nature linmaine en général , nous arriverions à conclure que cela devait être. Car l’aristocratie par les conditions mêmes de son existence doit toujours, comme corps, être l’ennemie de toute innovation . et cela non seulement parce qu'elle a peu à gagner îi toute espèce de changement et beaucoup à perdre, mais aussi parce que ses plus grandes jouissances se rattachent au passé bien plus qu'elles ne trouvent leur source dans le présent. Dans les collisions dé la vie actuelle, leur vauilé s’offense souvent de l’élévation des inférieurs; elle se blesse de la concurrence souvent heureuse des hommes capables. Pour eux, ce sont des mortifications auxquelles les progrès de la société les expose chaque jourdavantage. Mais du moment qu’ils tournent leurs regards en arrière, ils trouvent, dans ces bons vieux temps qui ne sont plus, de nombreuses sources de consolations. Là se présente toute une période où leur gloire est sans rivale. Quand ils regardent à leurs arbres généalogiques, leurs quartiers de noblesse, leurs écussons; quand ils pensent à la pureté de leur sang, à l'ancienneté de leur race, ils éprouvent un bien-être qui compense et répare tous les désagréments actuels. Celle teudance s'est manifestée à l’évidence dans l’histoire de toutes les aristocraties du monde jusqu’à ce jour. Des hommes qui sont arrivés à ce degré d’extravagance de croire que c’est un honneur d’avoir eu un ancêtre parmi les Normands de la conquête et un autre ancêtre présent à la première invasion de l’Irlande, des hommes chez qui le fantastique a pris de telles proportions ne sont pas disposés à s’arrêter en si bonne voie; par un travail de l’esprit des plus ordinaires, le préjugé

chez eus passe à l étal de système et même dans des matières étrangères à ce qui les a rendus fameux, ils prennent l'habitude d'associer la grandeur à l'ancienneté et de mesurer la valeur au nombre des siècles, reportant ainsi sur le passé une admiration qu'autrement ils réserveraient pour le présent. Il y a entre ces sentiments et ceux qui animent le clergé un lien très évident. Les nobles sont pour la politique ce que les prêtres sont pour la religion. Les deux classes invoquent constamment le litre de l'ancienneté, s’appuient shr les traditions et mettent au dessus de tout le maintien des coutumes établies. Toutes deux considèrent comme admis que ce qui est vieux vaut mieux que ce qui est nouveau, et que jadis ou avait sur le gouvernement et la théologie des moyens de découvrir la vérité que, dans nos siècles dégénérés, nous ne possédons plus. Et l'on peut ajouter que la similitude de leurs fonctions provient de la similitude de leurs principes; fonctions et principes sont éminemment protecteurs ou, comme on le dit quelquefois, statiounaires. On croit que l’aristocratie préserve l'État de la révolution, et que le clergé préserve l'Église de l’erreur, mais l’aristocratie est l’ennemi des réformateurs et le clergé le fléau des hérétiques.

Il n’entre pas dans le plan de cette introduction d’examiner jusqu'à quel point ces principes sont rationnels, ou de rechercher la justesse des idées qui admettent que sur certains points d’une immense importance les hommes sont restés stationnaires, tandis que sur d’autres ils ont constamment progressé, ce que je désire taire remarquer quant à présent c’est comment, sous le règne d’Élisabeth, les deux classes conservatrices et protectrices furent affaiblies par le grand mouvement de la réforme, accompli seulement au

seizième siècle, mais préparée par une longue série d'antécédents intellectuels.

Quoi que puissent suggérer les préjugés de quelques-uns. tout juge désintéressé admettra que la réforme protestante ne fol ni plus ni moins qu’une franche révolte; et en effet la simple mention du libre examen, sa base avouée, suffit pour caractériser ce fait. Établir le droit de chacun à faire usage de son jugement, c’était en appeler de l'Église à l’individu, c’était donner une impulsion plus grande à l’intelligence de tous; c’était contrôler les opinions du prêtre par les opinions du laïque ; c’était dans le fait provoquer l’insurrection des écoliers contre leurs maîtres, des gouvernés contre leurs gouvernants. Et quoiqu’il soit avéré que le clergé réformé, dès qu'il se fut organisé en une hiérarchie, oublia le grand principe dont il sortait et essaya d’imposer des articles de foi et des règlements canoniques de sa propre invention, cependant nous ne devons pas fermer le-; yeux sur les mérites de la réforme. La tyrannie de l’Église d’Angleterre, pendant le règne d’Élisabeth et plus encore sous le règne de ses deux successeurs, ne fut que la conséquence naturelle de celte corruption que le pouvoir engendre toujours chez tous ceux qui l’exercent, mais elle ne diminue pas l’importance du mouvement qui conféra ce pouvoir. Nous ne devons pas oublier qu’aux yeux de la vieille théorie théologique l’Église d’Angleterre était un schisme qui ne pouvait se défendre de l’accusation d’hérésie qu’en faisant appel à l’exercice de ce libre examen auquel elle devait son existence, mais aux , droits duquel tous ses actes étaient une infraction constante.

Il était évident que, si en matière de religion la raison de chacun jugeait en dernier ressort, c’était un crime de haute trahison intellectuelle de décréter des articles de foi ou de

HISTOIRK

prendre des mesures pour enchaîner ce jugement ; et si au contraire la raison ne jugeait pas eu dernier ressort, l'Église d'Angleterre était coupable d’apostasie puisque ses fondateurs, par l’interprétation que leur raison avait donnée à la Bible, avaient abandonné des dogmes que jusque-là ils avaient soutenus, les avaient stigmatisés comme entachés d’idolâtrie et avaient ouvertement refusé leur obéissance à ce qu'ils avaient vénéré pendant des siècles comme étant l'Église catholique et apostolique elle-même.

Telle était l’alternative; on pouvait ne pas en tenir compte mais il était impossible de la nier et certainement on ne l’oublia jamais. Le souvenir de la grande vérité qu’elle renferme fut conservé par les écrits et les enseignements des puritains et par l’habitude de penser naturelle à un siècle investigateur; avec le temps, il ne manqua pas de porter ses fruits. Il continua de se développer lentement, et avant le milieu du dix-septième siècle, ses germes avaient produit une végétation puissante à l’énergie de laquelle rien ne pouvait résister. Ce droit de libre examen que les premiers réformateurs avaient hautement proclamé avait acquis alors une puissance terrible pour ses adversaires : en politique il renversa les gouvernements, en religion il bouleversa l’Église(l). Car la révolution et l’hérésie ne sont que des formes différentes d’un meme mépris de la Iradiliou de la part d’un

(1) Clarendon {IliH. ofthe Rébellion, pag. 80), fait remarquer avec beaneonp d’amertume, mais aussi avec beaucoup de vérité (dans l’année I6W) le rapport entre « a proud and venenous dislike against tbe discipline of the ckurch of England, and so by degrees (as the progress is very nalural) an equal irrévérence lo the governraent ofthe state too. » Le gouvernement espagnol peut-être plus que tout antre en Europe a compris ce rapport, et même en 4789 un édit de Charles IV déclare « qu’il y a crime d’hérésie dans tout ce qui tend ou contribue à propager les idées révolutionnaires. » Llorente, Mal. de l’inquisitiw, t. Il, pag. 130.

DE LA CIVILISATION en ANGLETERRE. !Ut

esprit hardi et indépendant. Ce sont les protestations des idées modernes contre les vieilles sociétés; c’est une lutte, entre les sentiments du présent et les souvenirs du passé. Sans le libre examen une pareille lutte n'aurait jamais existé, l’idée même de cette lutte n’aurait pu rentrer dans l’esprit des hommes; jamais ils n’auraient rêvé la possibilité d’employer leurs facultés intellectuelles à l'examen de ces abus auxquels les grandes sociétés sont exposées. Il est donc naturel au plus haut degré que l’exercice du libre examen trouve des adversaires dans ces deux classes puissantes qui par leur position, leurs intérêts leurs habitudes d’esprit sont plus que toute autre portées à chérir l’ancien régime, à s'attacher aux coutumes superstitieuses, à soutenir des institutions qui, pour nous servir d’une de leurs expressions favorites, ont été consacrées par la sagesse de leurs pères.

Nous plaçant à ce point de vue. nous pouvons parfaitement nous rendre compte de l’union intime qui existait à l'avénement d’Élisabeth entre les nobles anglais et le clergé catholique. Malgré quelques exceptions, l’immense majorité des deux classes s’opposa à la réforme parce qu’elle avait pour base le libre examen dont eux, les défenseurs des vieilles opinions étaient les antagonistes naturels. Il n’y avait en tout ceci rien de surprenant; c’était dans l’ordre des choses et rigoureusement conforme à l’esprit de ces deux grandes divisions de la société. Cependant, par bonheur pour notre pays, le trône était alors occupé par une souveraine qui était à la hauteur des circonstances et qui, au lieu de faire des concessions à ces deux classes, se prévalut des idées de sou siècle pour les abaisser. La façon dont s'y prit Élisabeth d’abord vis-à-vis du clergé catholique et ensuite t. h. a

illNTOIRH

vis-à-vis (lu clergé protestant (I) forme une partie des plus intéressantes de notre histoire; et j’espère pouvoir un jour l’examiner à fond en écrivant l'histoire du règne de cette grande reine. Il suffira pour le moment de jeter un coup d’œil sur sa politique envers les nobles, celle classe avec laquelle les prêtres ont toujours clé en communion par leurs intérêts, leurs opinions et leurs congrégations.

A son avènement au trône, trouvant que les anciennes familles étaient attachées à l'ancienne rcligiou, Élisabeth appela dans ses conseils ceux qui paraissaient le plus disposés à soutenir les nouveautés de l’époque; elle choisit des hommes qui n’ayant pas d’engagements envers l’ancienne société promettaient de favoriser les intérêts présents. Les deux Bacon, les deux Cecil , Knollys, Sadler, Smith, Throgmorton, Walsingham furent les hommes d’Etat et les diplomates les plus éminents de son règne; mais tous appartenaient à la commune; un seul fut élevé à la pairie et certainement aucun d'eux ne pouvait se vanter ni du rang de scs alliés immédiats ni de la célébrité de ses aïeux. Ils se recommandèrent néanmoins à Elisabeth par leurs grands talents et par leur détermination inébranlable de soutenir une religion dont l'ancienne aristocratie était l’adversaire naturel. El il est à observer qu’au uombre des accusations que les catholiques formulèrent contre la reine, est celle d’avoir abandonné l’ancienne religion et négligé la vieille noblesse (2).

i.i) Le caractère général du «a politique envers les évéqnes anglais protestants est résumé très loyalement p.ir Collier, quoique personnellement, comme écrivain salarié, il se montre très mécontent île son dédain pour les tète» de l'Église. Collier, Eccles. Uiti. of fjrrat Drilain, t. VII, pag. ±*.7, 258, édit. Barium, I84U.

(2) L’une des ai taxations qoe Sixte V, en 1588, formula publiquement contre Élisabeth ut que < she luth rejected and exetuded the anciont nobility and promoted to honoor

Il ne faut pas être très versé dans l’histoire de cette époque pour comprendre la justesse de cette accusation. Quelle que soit l’explication qu’il nous plaise donner au fait même, nous ne pouvons nier que, pendant le règne d'Elisabeth, il n’y eût une opposition constante entre les nobles et le gouvernement executif. La révolte de 1569 fut un mouvement essentiellement aristocratique; ce fut un soulèvement des grandes familles du Nord contre ce qu’elles considéraient comme l’administration plébeïenne et bâtarde de la reine(f).

obscure peuple. » Butler, Mail, uf the Cuthotics, t. Il , pag. 4. On lui reproche aussi ses ministres «le basse extraction, et Pou ajoute qu’elle fut influencée • by On* persons in particular — ail oM hem sproing from theeasll, — Bacon, Oeeil, Dudley, llasson et Wasineham. » Butler, t. Il, pag. 31. Le cardinal Allen lui adresse le reproche de • disgraring the ancien! nobilily, ereclirtg base and unvrorthy person» to ail the civil and ccclesiaslica! dignilies. » •

Dodd, Church I/lstory , édit. Tierney, 1810, t. III, appendice, n* xii, pag. xlvi. Le. mémo écrivain dans ses Admonition, dit qu'elle a fait du tort à l'Angleterre * by great conlcmpl and abusing of the auiienl nobilily, repelling them from duc goverr.meol, offices and places of honour. » Allen, ^r/monift on to the ftofdlity and people of Enylnnd and Ireland , 1388 (réimprimé à Londres, 18V2), pag. »?. Comparez le récit du Ifull de 1588, dansdeThou, Miel. universelle, t. X, pag. L5 • On accusait Khsabe h d’avoir, au préjudice de la noblesse anglaise, élevé aux dignités tant civiles qu'ecclésiastiques des hommes nouveaux saus naissance cl indignes de les posséder. •

(iiPourl’bislorien philosophe, cctterévolle, quoique appréciée d'une manière insuffisante par les écrivains en général, est un sujet d’étndo très important, parce qu'elle est le dernier effort des grandes familles d'Angleterre pour établir leur autorité par les armes. M. Wright » dit que probablement tous ceux qui y prirent une part active « wernallied by blood or inlerraarriage wilh Iho two familles of the Pcrcics and Neviles. » Wright, Elizabeth , 1838,

1. 1, pag. xxxiv, ouvrage très esllmê. Voyez aussi dans Pari. Pist.il. I, pag. 730) la liste de quelques-uns de ceux qui, en 1571, furent atteints cl convaincus A propos de cette révolte et qui, dit-on, sont «ail or the beat familles in the norlh of Lngland. t Mais la preuve la plus complète que nous ayons sur celte lutte se trouve dans la collection des documents originaux, publiés en I8S0 par sirC. Sbarpc sous |r litre de Memorial» of the Uebellion, 1569.

On y voit à f évidence la nature du conflit. Le 17 uoveinbre 1569, sir George Bowes écrit que le grief des insurgés était que « there was certaine counsellors cropcs ( i. e. Crépi) in aboute the prince, vrliich had excluded the nobilily from the prince, • etc. Memorial s, pag. 45, et la note de l'éditeur dit que c'est IA une accusation qui se trouve dans toutes les proclamations des nobles comtes; la dignité de earl était autre fois la première en Angleterre, c'est aujourd'hui la troisième. La pièce la plus curieuse, qui prouve à quel point la politique d'Élivabcth était Doloire, est une lettre amicale de Sossex à Cecil, datée du 7 septembre 1569 < Memoriale , pag. 137), dont un des paragraphes commence ainsi • Of lato few yuung noblemen hare been employed in service. •

HISTOiriK

La plus grande ennemie d’Élisabeth fut Marie d’Écosse; les iutcrêls de celle-ci furent publiquement défendus par les ducs de Norfolk, le comte de Norlhumberland, le comte de VVestmoreland et le comte d’Aruudel ; et il y a toute raison de croire que sa cause fut secrètement servie par le marquis de Norlhampton, le comte de Pcmbroke, le comte de Derby, le comte de Cumberland, le comte de Sbreuesbury et le comte de Sussex (1).

Cet antagonisme d’intérêts ne pouvait échapper à la sagacité du gouvernement anglais. Cecil, le plus puissant des ministres d’Klisabeth, qui fut à la tète des affaires pendant quarante ans, entreprit d’étudier la généalogie et les ressources matérielles des grandes familles et ce n’est point une vaine curiosité qui le poussa à ce travail; il le Gl pour donner des armes à sa surveillance ou, comme le dit un historien, pour que ces familles n'ignorassent pas « thaï bis eye vvas upon them (ü) » (qu’il avait l’œil sur elles). La reine elle-même , quoique trop amoureuse du pouvoir , netail pas d’un caractère cruel; mais elle paraissait se délecter à abaisser les nobles. Sa main tomba pesamment sur eux ; et l’on trouve à peine un cas où sa clémence se soit exercée à propos de leurs offenses, tandis quelle a châtié plusieurs d’entre eux pour des actes qui seraient à peine considérés de nos jours comme des offenses. Jamais elle ne voulut leur accorder une part d’autorité, et il est incontestable que, pris en masse, les nobles pendant tout le cours de

•J) Maii.on, t. 1, pag. lôO; Lingard, t. V, pag. tf7, 102; Turner, t. XII, pag. 315,347.

0*) Ballant, Const. llxêl., t. 1, paie 341, passage talc rossa ut. Turner (Uist. of Eiujland, t. XII, pag. 337) dit que Cecil • knew lhe tendency of lhe gréai lords io combine againtl the crown, thaï th**y niight reinelat* lhe peeraffe in lhe power front wbich lhe hoa*e of Todor ti.nl depre&ted il. •

lie LA CIVILISATION EN ANCLKTEHRK. 5*S

son règne long el prospère furent traités avec un dédain extraordinaire. Sa politique à leur égard fut si peu dissimulée, que quand l’ordre ducal vint à s’éteindre, elle se refusa à le faire revivre; et il y eut toute une génération pour qui le tilrede duc ne fut qu’une question historique, un point de discussion pour les antiquaires, mais n’ayant plus rien de commun avec la vie pratique (1). Quelles que soient les fautes qu’elle ail pu commettre, sous ce rapport, elle fut toujours conséquente avec elle-même. Quoiqu’elle fût très soucieuse d’entourer le trône d'hommes de talents, elle faisait peu de cas de ces distinctions conventionnelles qui font impression sur l’esprit des souverains ordinaires : elle tenait peu au rang et ne tenait pas davantage à la pureté du sang. Klle n’estimait point les hommes pour l’éclat de leurs ancêtres, l’étendue de leur arbre généalogique ou l’élévation de leurs titres. Klle laissa à des successeurs dégénérés de pareilles questions proportionnées à leur petit esprit. Notre grande reine régla sa conduite d’après d’autres idées. Sa vaste et puissante intelligence, cultivée au plus haut degré par l’étude el la réflexion lui donna la vraie mesure des affaires et lui lit comprendre que pour qu’un gouvernement fleurisse, il faut que ses conseillers soient des hommes de vertu et de talent; que ces conditions essentielles se trouvant réunies, on peut laisser les nobles aux jouissances du repos, exempts des soucis du gouvernement de l’État auquel, à quelques brillantes exceptions près, ils sont naturellement

t,t) En 1572, l'ordre destines s 'éteignit et il ne reparut que cinquante ans plus tard, quand James I** fit du misérable Villiers le dur de Buckingham. Blackstone, Commmi., t. I, pajt. 397. Ce fait fol évidemment remarqué, car Ben Jonson, dans l’une de ses comédies U646), dit ■ «They rereived bere»y thaï Kncrlaod bran no dukes. • Jonson, Works, édit. Gifford, I8IC, t V, pag. 47. dans lesquels Gifford, qui n’était pas au fait de cette extinction, a fait un*? note qui laisse à désirer.

inaptes par le nombre île leurs préjugés el la frivolité de leur esprit.

Après la mort d'Élisabeth, James I" (Jacques I") d'abord el Charles ensuite essayèrent de faire renaître le pouvoir des deux grandes classes protectrices : la noblesse et le clergé. Mais la politique d'Élisabclb s’était si bien appuyée sur les idées de son époque, qu’il fut impossible aux Stuarts de mettre à exécution leurs projets machiavéliques. Le libre examen en politique comme en religion était si. bien passé dans les mœurs, que ces princes se virent impuissants à le soumettre à leurs volontés; et comme Charles I er persista, avec un aveuglement inconcevable el une obstination plus grande encore que celle de son père, à vouloir adopter les pires formes des théories surnaturelles de la protection, et à vouloir imposer un gouvernement que ses sujets dans leur indépendance toujours croissante avaient résolu de rejeter, il s’ensuivit une collision mémorable que l’on a appelée avec raison la grande insurrection d’Angleterre (1). s J’ai déjà remarqué l’analogie entre cette insurrection cl la réforme protestante; nous avons maintenant à considérer en quoi consiste la différence entre notre insurrection et les guerres contemporaines de la Fronde et quels sout leurs points de ressemblance. C’est ce qui fera l’objet de notre étude dans le chapitre suivant.

1 . 1 > Clarendon {,/ltsl. of the ttebellion, pan. 216 j dit qu’en réalité ce fut « tlie mo»l prodirions aod tbc boldest rébellion lhat aoy âge or roonlryover brougbi forth • Voyei quelques observations remarquables dans Wanrick, Memoirs, paK. S)7.

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