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IV. Progrès accomplis à l'époque des Croisades

Résultats des Croisades. — Les Croisades n'ont pas eiA les résultats qu'elles se proposaient ; elles en ont eu d'auttrès, auxquels personne ne pensait alors. Ces résultats ont été énormes et ont entraîné aux points de vue politique, social, intellectuel, économique, religieux même, une pro^ fonde transformation de la France et de l'Europe.

Toutefois, dans cette transformation qui accompagna ou suivit les Croisades, il importe de distinguer les faitsqui n'auraient pu se produire sans elles, et ceux qui se seraient produits même sans elles. Par exemple, les pro~ grès accomplis dans les sciences et les arts, dans l'industrie et le commerce, dans la manière de vivre, ne se sont pas réalisés uniquement parce que Croisés et Sarrasins

se sont combattus pendant près de deux siècles. Us auraient pu sortir tout aussi bien des échanges pacifiques d'idées et de produits entre tous les peuples riverains de la Méditerranée. Les Croisades n'y ont aidé qu'indirectement, en brusquant la mise en contact des Orientaux et des Occidentaux. En beaucoup de cas, au lieu de Résultats des croisades, il est plus juste de dire : Influence de la civilisation arabe et byzantine.

t« Résultats politiques. — En Orient, se forma, de marchands et de colons français ou italiens, de Grecs ou de- Syriens rattachés à l'Église de Rome, une chrétienté latineà côté de l'ancienne chrétienté grecque. Toutes deux recon»nurent la France, parmi toutes les nations européennes, comme puissance tutélaire. Longtemps après qu'elle eut renoncé à les protéger par les armes, et que les fort€a*esses aux portes desquelles brillaient des armoiries françaises furent devenues des forteresses musulmanes, elle continua à les protéger de son influence et de sa diplomatie. Les- Turcs, successeurs des Arabes en Palestine, consacrèrent formellement, au xvi^ siècle, ce protectorat français. Depuisle xvu« siècle, la tutelle de la France a cessé de s'étendresur la chrétienté grecque, qui a réclamé celle de la Russie ; mais elle s'étend toujours sur cette chrétienté latine qui reste notre grande clientèle en Orient et le principal élément de notre influence en ces régions.

Les résultats politiques produits en France même furent bien plus considérables. Pour faire les frais de leurs expéditions en Palestine, les féodaux avaient aliéné beaucoup, de leurs droits et même de leurs terres. Aux paysans, aux habitants des villes, ils avaient vendu l'exemption de certaines redevances; par là les Croisades aidèrent indirectement à l'émancipation des classes rurales, à l'affranchissement des communes.

Les Croisades contribuèrent à donner au roi une primauté incontestée. Même quand il ne commandait pas en personne, les infidèles ne pouvaient s'imaginer que cette multitude de croisés français ne fussent pas envoyés par lui. Dès lors commence en Orient, jusque chez les Mongols, le prestige du roi de France. Les Français, en France même,, finirent par en subir l'influence.

ft« RésvltaUi soelaax. — Le paysan et le bourgeois n'achetèrent pas seulement plus de liberté ; mais l'un put acquérir ^e la terre, l'autre s'enrichir par un commerce devenu plus actif. La croisade avait eu pour effet de rapprocher dans ^es souffrances et des périls communs le noble chevalier et le roturier armé. Le chevalier qui avait vu le vilain à la bataille ne pouvait plus, de retour en France, continuer à le traiter comme un être d'espèce inférieure. La Palestine française avait fourni des exemples de bourgeois, dans les villes de Saint-Jean d'Acre, Tripoli, Antioche, Jérusalem, qui avaient acquis des fiefs et étaient devenus des •-chevaliers.

Transportée en Palestine, se trouvant dans des conditions et sur un sol tout nouveaux, la féodalité fut contrainte de s'interroger elle-même, de se rendre un compte •exact de ses principes, de formuler avec précision les •droits et les devoirs de chacun. Au lieu de s'en fier à la mémoire des hommes, on voulut avoir la garantie d'une rédaction; dès lors, à la coutume succéda la loi proprement dite, la loi écrite. Les Assises de Jérusalem furent les premiers monuments écrits de notre droit féodal.

Une loi rédigée est ordinairement une loi corrigée, adoucie. La féodalité de Palestine fut nécessairement plus raisonnable que la féodalité française. Elle fit une plus large place à la bourgeoisie. Les nobles avaient leur cour suprême, qui était présidée par le roi; mais les bourgeois avaient la leur, qui était présidée par un vicomte et qui présentait les mêmes garanties aux plaideurs, car le bourgeois •comparaissait, comme le noble, devant un jury composé •de ses égaux. Les procès entre nobles n'étaient jugés que par la cour des nobles; mais les procès entre nobles et bourgeois étaient jugés par la cour des bourgeois. Il n'est pas impossible que les institutions françaises de Palestine aient eu quelque influence sur celles qui avaient alors •cours en France.

3» Progrès Intelleetnels : littérature. — Un événement aussi considérable que les Croisades ne pouvait man- •quer d'agir vivement sur les imaginations. Ce n'étaient pas seulement les corps qui avaient échappé aux servitudes

matérielles, mais les esprits qui s'étaient dégagés des entraves et de la somnolence des habitudes. On perdait ses préjugés en même temps qu'on perdait de vue son clocher et que de l'horizon étroit d'un château, d'un village, d'un monastère, on était lancé dans le vaste monde, au milieu de nations inconnues, sur une terre et sous un ciel pour ainsi dire nouveaux.

Il y eut à ce moment un prodigieux réveil de l'esprit français. Ce n'est point par hasard que, précisément à l'époque des Croisades, apparaissent nos premiers poèmes épiques, que pour la première fois l'histoire est écrite en français et par des laïques.

C'est l'esprit belliqueux des Croisades, la guerre éternelle contre les Sarrasins, qui anime nos « chansons de gestes ». Elles veulent que Charlemagne n'ait pas seulement combattu les infidèles en Europe : elles lui font accomplir le pèlerinage armé à Constantinople et en Terre-Sainte. C'est à ce moment encore que des légendes d'origine orientale, sur Salomon, sur la guerre de Troie, sur Alexandre le Grand, commencent à pénétrer dans notre poésie.

Nos premiers écrivains en prose française sont précisément deux croisés qui ont essayé de raconter ce qu'ils ont vu : Villehardouin et Robert de Clari. Un chevalier normand dont le nom est resté inconnu, mais qui, en 1096, partit pour la Terre-Sainte avec Bohémond, écrivit en français une histoire de la Croisade qui servit de source à la plupart des historiens, notamment à Guillaume, archevêque de Tyr.

En même temps, dans ce grand mélange des peuples qu'ont rassemblés les Croisades, la langue française devient la langue universelle de l'Europe. C'est elle qui se parle dans les cours d'Angleterre, de Portugal, de Sicile, de Constantinople, d'Athènes, de Chypre, d'Antioche, de Jérusalem. La littérature de la France du Nord devient celle de la chrétienté tout entière. « Nos chansons de gestes, » si propres à charmer les ennuis du campement ou à enflammer le courage des combattants, sont remaniées ou traduites dans leur langue par les poètes de l'Allemagne, de l'Italie et de la Grèce.

Aux livres anciens qu'on possédait en Occident s'en ajoutent d'autres, retrouvés en Orient ou conservés dans des

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traductions arabes. En 1255, le médecin Guillaume apporte à Paris les premiers livres grecs. Le concile de Vienne décide qu'on enseignera à l'université de Paris les langues de rOrient, l'arabe, l'arménien, le tatar. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, en 1141, fait traduire « le Koran », ce livre sacré des Arabes. Louis IX apprend avec surprise qu'un sultan d'Egypte avait rassemblé dans une bibliothèque les œuvres des philosophes anciens et les avait fait traduire en arabe : honteux de l'ignorance des Français en ces matières ^ il rassemble, à la Sainte-Chapelle, des manuscrits de la Bible, et des écrivains sacrés, et, pour les commenter, institue des professeurs, au nombre desquels fut précisément Vincent de Beau vais, l'auteur des encyclopédies du xnie siècle.

Cette bibliothèque de saint Louis est peut-être la première bibliothèque savante que la France ait possédée : malheureusement elle fut dispersée à sa mort.

Beaux-arts. — Dans le domaine de l'art, nous avons dû beaucoup à la fréquentation des Grecs et surtout des Arabes. Ils étaient admirables pour tout ce qui regarde les arts décoratifs : mosaïques, peintures murales, tentures, poteries. Nous leur avons pris une infinité de motifs d'ornementation : encore aujourd'hui on dit : une grecque, des arabesques. Ils ont influé sur notre architecture, même sur celle de nos églises. Notre musique a emprunté à la leur des mélodies et des instruments. Le mot « luth » vient de l'arabe. U en est de même pour « timbale, tambour, nacaire ».

<iéo|craphie. — L'étude de la géographie naquit en Europe à la suite des Croisades. La Méditerranée reprit l'activité qu'elle avait eue au temps des Romains. Les Français furent en relations de guerre ou d'amitié avec tous les États situés sur ses rivages.

Bien plus, par delà le monde grec et musulman, on entra en rapports avec un monde encore plus vaste et plus mystérieux, avec ces peuples de race jaune, Mongols, Tatars, Chinois, Japonais, qui occupent les plateaux de l'Asie centrale ou les empires de l'extrême Orient.

Le xin« siècle, qui vit les dernières Croisades, fut signalé par les grands voyages en Asie. C'est le siècle de Plan

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Carpin, d'André de Longjumeau, d'Anscelin et Simon de Saint-Quentin, de Rubruquis, de Marco Polo. Un franciscain du royaume de Naples fut archevêque à Pékin; desvoyageurs rencontrèrent un orfèvre parisien établi dans la Grande Tatarie. Des Mongols vinrent visiter Paris, Lyon,^ Valence. On cite un Tatar qui fournissait des casques aux armées de Philippe le Bel. Les régions de l'Afrique orientale, que nul voyageur européen n'avait visitées depuis l'époque gréco-romaine, commencèrent à être connues : des pèlerins chrétiens de l'Abyssinie et de la Nubie s'étaient rencontrésà Jérusalem avec les pèlerins de France.

Seiences mathématiques. — L'esprit scientifique s'éveillait au contact de la science des Arabes. Ceux-ci étaient alors les premiers mathématiciens du monde. Ils avaient traduit en arabe les « Éléments » d'Euclide , et un Anglais, Adelhard de Bath, qui avait visité tout l'Orient, les retraduisit en latin, vers 1130, et donna également une traduction de la célèbre arithmétique de l'Alkharismi, célèbre mathématicien arabe. Un Italien, Léonard de Pise, qui avait parcouru les pays sarrasins et grecs, publiait, en 1202, un Traité d'arithmétique intitulé Liber A6aci, dans lequel iliait emploi des neuf chiffres arabeset -du zéro * et, en 1220, une << Pratique de la géométrie ».

C'est donc précisément au temps des Croisades que s'introduisent en Occident les chiffres dits arabes * : ils^

1. Léonard de Pise est le premier, à notre connaissance, qui ait employéle mot latin zephirum, qui vient de l'arabe sifir (vide, nul). Les Italiens en ont fait zeuro ou zefiro^ dont nogs avons fait zéro. Notre mot chiffre vient également de l*arabe sifir.

2. Les Arabes eux-mêmes donnaient à ces chiffres le nom de chiffres indiens. Il est aujourd'hui reconnu que ces chiffres n'ont aucun rapport avec les lettres indiennes. Bien plus, une partie de ces caractères auraient été connus en Europe avant que les Arabes fussent un peuple civilisé. Ainsb l'italien Boèce, ministre du roi ostrogoth Théodoric et décapité en 525, remplaçait déjà les chiffres romains par des caractères qu'il appelait apiceSy. et dont voici la série :

Des apices semblables se retrouvent dans VAbacus de Bernelinus, élève

<îominencent à remplacer les chiffres romains, si incommodes pour le calcul *. Dès 1209, les marchands florentins •en font exclusivement usage pour leur comptabilité. Enfin « algèbre » ^ est un mot emprunté à la langue des Arabes, de même que « azimuth », espèce d'angle, et « alidade », instrument d'arpentage.

Pour l'astronomie, ils furent nos maîtres. Le premier observatoire qu'on ait vu en Europe, celui d'Alphonse, roi •de Castille, fut élevé par des savants arabes et juifs. « Zénith, nadir », termes d'astronomie, <c Aldébaran, Algol, Altaïr », noms d'étoiles, viennent de l'arabe.

Sciences naturelles, médecine. — Ils furent nos maîtres en physique, en chimie. Les mots « alambic, alcool, alcali, antimoine, bismuth, borax, amalgame », etc., sont •d'origine arabe.

-da célèbre Gërbert et qui vivait au commencement du xi* siècle :

On remarque que, déjà dans Boèce, les apices 1, 7, 8, 9, sont presque nos chiffres d'aujourd'hui, que son 2 est un 2 retourné et que son 6 rappelle »QOtre 6. Quelle a donc été la part . des Arabes dans la propagation . des chiffres dits arabes? Peut-être ont-ils complété cette série incomplète par quelques caractères nouveaux; peut>être ces chiffres étaient-ils peu connus avant eux et ont-ils eu l'honneur de les vulgariser en Europe. Il y a là des questions qui sont encore obscures aujourd'hui. La grande innovation apportée, au début du xiii* siècle, avec le système de numération attribué -aux Arabes, c'est l'emploi du zéro : lui seul donne aux anciens apices une valeur dite déposition; les zéros ajoutés à la droite d'un chiffre lui donnent la valeur d'une dizaine, d'une centaine, d'un millier, etc. ; ils permettent d'exprimer les millions, les milliards et les quantités les plus prodigieuses. Voilà qui ne se trouve ni dans Boèce, ni dans Gerbert, ni dans Bernelinus. On croit que c'est Mohammed-ben-Mousa, surnommé TAlkharismi, parce qu'il •était né dans la province de Kharizme (Asie), qui, le premier, fit emploi de ce système. Aussi, par une corruption de son nom, la numération dite arabe ^'appelait-elle au moyen âge Valgorithmisme^ et ceux qui en faisaient usage les algorithmistes.

1. Encore au xv" siècle, les comptables du roi de France et du duc de Bourgogne faisaient usage, concurremment avec les chiffres arabes, des

-chiffres romains.

2. Les Arabes n'ont pas précisément inventé l'algèbre; on en trouve des rudiments dans Diophante, mathématicien grec d'Alexandrie (Egypte), qui vivait an iv' siècle de notre ère; mais ils ont perfectionné l'algèbre et lui ont donné des développements et des applications inconnus avant

•eux.

Us furent nos maîtres en médecine. Les premiers pays européens où cette science fit quelque progrès sont ceux qui furent le plus longtemps en contact avec les Arabes : TEspagne, où ils avaient fondé l'université de Cordoue, ritaïie du Sud, où prospéra l'école de Salerne, le Languedoc, où s'éleva, au xi* siècle, celle de Montpellier. Malgré les prohibitions de l'Église, les croisés de Syrie n'avaient confiance que dans la science des infidèles. C'est un médecin arabe, celui du sultan d'Egypte, qui guérit Louis IX de cette terrible dyssenterie qui décima son armée. Les mots « sirop, julep, élixir, séné, looch, camphre », sont des mots arabes que nous avons empruntés aux médecins musulmans.

4* Proi^ès économiques t a^^ienltare* — Les Croisades amenèrent quelque progrès même dans notre agriculture. Certaines plantes furent pour la première fois connues en France : il est faux que le maïs soit originaire d'Asie; mais la canne à sucre, le riz, l'indigo (dont le nom rappelle l'origine indienne), le sésame, le sarrasin, dont le nom est bien caractéristique, le safran et le coton, dont les noms sont arabes, le mûrier, certains arbres à fruits, pistachier, figuier, citronnier, caroubier, grenadier, certains légumes, comme le melon d'eau ou pastèque, étaient cultivés en Syrie. La plupart de ces cultures s'introduisirent dans l'Europe méridionale, d'où quelques-unes devaient un jour passer en France. Les pèlerins, à leur retour d'Orient, apportaient dans leur sac des graines, et telle plante jusqu'alors inconnue se propageait de jardin en jardin, de province en province. L'abricot s'appelait alors « prune de Damas » et s'est appelé longtemps « damas ». Le nom de réchalote vient du nom d'Ascalon, ville de Syrie. L'artichaut, l'épinard, l'estragon, l'aubergine, ont des noms arabes et nous sont venus de l'Orient. La viticulture, si avancée en Syrie, influa favorablement sur celle d'Europe. Les vins de Chypre, de Gaza, d'Ascalon, les raisins secs de Grèce et de Palestine, commencèrent à être célèbres dans toute la chrétienté.

Des variétés nouvelles d'animaux domestiques commencèrent à s'introduire chez nous : le cheval arabe prit place dans les écuries et les haras des seigneurs, et

d'Orient nous vinrent des ânes et des mulets magnifiques.

On assure que les moulins à vent ont été importés d'Asie : en Normandie, il n'en est pas question avant l'année 1180, et ils y portent le nom de « turquois » ou turcs.

Industrie. — L'industrie des pays conquis étonna les- Européens. On fabriquait du sucre de canne à Antioche,^ Tripoli, Saint-Jean d'Acre, Jaffa. Les premiers ouvriers sucriers qu'on ait vus en Europe furent ceux que l'empereur Frédéric IF, en 1239, établit en Sicile. On tissait le coton à Latakieh, Beyrout, Acre, Émèse, Alep. On élevait des vers à soie, on tissait la soie à Antioche, Tyr, Tortose, Tibériade. La ville de Tripoli comptait à elle seule 4000 machines à tisser. On fabriquait le velours, le satin, le « damas », des espèces de crêpes, des mousselines (dont le nom vient de Mossoul, ville d'Asie). Les mots « moire, taffetas, chiffon ^ cramoisi », sont d'origine arabe.

L'Orient avait si bien à cette époque la spécialité des tapis, appelés aujourd'hui tapis de Perse ou de Turquie, que ceux qu'on commença à fabriquer chez nous, au temps de Philippe le Bel, furent appelés « tapis sarrasinois ». On teignait les étoffes avec le rouge de Damas, l'indigo du Jourdain, le safran, l'orseille, le bois de santal, etc. Les Orientaux nous enseignèrent encore l'emploi de l'alun dans la teinture, pour rendre les couleurs plus tenaces. La corroirie, la poterie, la verrerie fournissaient à nos artisans des types nouveaux de fabrication. Le cuir dit de Cordoue fut d'abord travaillé par les musulmans.

Commerce. — Le commerce de la Méditerranée, toujours languissant depuis la chute de l'empire romain, n'a commencé à revivre qu'avec les Croisades. Les Français établis en Orient ne pouvaient se passer des produits de la mère-patrie ; les Français revenus en Occident s'étaient habitués à ceux de l'Asie. Un mouvement inouï d'échanges se fît entre l'Europe et les ports français de Palestine ou de Grèce, et bientôt ceux des pays musulmans. Alors commença la prospérité des cités maritimes de l'Italie, Tarente, Brindisi, Palerme, Naples, Gaëte, Amalfi, mais surtout Pise, Gênes, Venise.

Notre grande ville méditerranéenne, Marseille, fut entraînée dans le mouvement. Les Croisades amenèrent sa

première renaissance, comme la conquête de l'Algérie et l'ouverture du canal de Suez, dans les temps modernes, ont amené son prodigieux développement. Ce n'était pas seulement Marseille qui s'enrichissait, mais Narbonne, Montpellier, toute la Provence, tout le bas Languedoc, et «le proche en proche, le reste de la France.

On exportait en Orient des armes, des vêtements, des céréales ; on en rapportait des vins, des sucres, du coton, de la soie, des étoffes, des tapis, de la poterie, de la verrerie, des épices, des médicaments, des parfums, des teintures. L'Église elle-même ne pouvait se passer de l'Orient musulman : il lui fallait l'encens des infidèles, et, pour orner ses reliquaires, ses chapes, ses vases sacrés, il lui fallait les perles et les pierreries qu'ils faisaient venir de l'Inde.

Chez les Français de Palestine, il y avait des « cours de mer » ou « cours de la chaîne », qui étaient des tribunaux de commerce. Il y avait aussi des « cours de la fonde », espèces de bourses, où s'établissaient la cote des métaux précieux et le prix des denrées. De Palestine ou d'Italie, plusieurs de ces institutions finirent par pénétrer chez nous.

S* Progrès dans la navlg^aCloii, l'art de la n^nerre, la ifie privée. — Avec le commerce, se développa l'art naval. Les Français apprirent des Orientaux à construire des ports, à les protéger au moyen de môles, de digues, de jetées à l'extrémité desquelles étaient des tours reliées par des chaînes et faisant office de phares. Ils apprirent à faire une différence dans la construction des navires de commerce et des vaisseaux de guerre, à armer ceux-ci d'éperons. L'instrument essentiel de la navigation, la boussole, apparaît précisément pendant les premières Croisades : « boussole » vient du mot arabe « mouassala ». Une notable partie de notre vocabulaire maritime est emprunté aux Arabes : ainsi les mots « amiral, arsenal, câble, calfat, récif, mousson », les mots « felouque, corvette, carraque, chaland, tartane, chébec », qui désignent des espèces de vaisseaux. Il en est de même pour une partie de notre vocabulaire commercial : ainsi les mots « tarif, douane, tare, magasin, bazar, caravane, drogman ».

Les Croisades ont fait avancer chez nous l'art militaire.

Tandis qu'en Occident beaucoup de nos châteaux-forts et de nos villes avaient encore des remparts de bois, nos guerriers se heurtèrent, comme aux sièges d'Antioche ou de Jérusalem, à des murailles de pierres formées de blocs énormes et fortement cimentés, avec tours, créneaux, mâchicoulis, avec des barbdcanes, mot arabe qui désigne une espèce de tête de pont. Ils apprirent des Orientaux à creuser des mines, à saper les murailles ennemies, à construire des machines qu'ils appelèrent « engins turcs » ou « pierrières turques». Ils leur empruntèrent les substances incendiaires ,. naphte, bitume, pétrole. Ils connurent le feu grégeois et, moins d'un demi-siècle après la dernière croisade, on entendra parler en Europe de la poudre à canon.

Sur le champ de bataille, les Sarrasins n'étaient point des ennemis à dédaigner. Les Français apprirent dans ces guerres à se former en ordre de bataille, à observer une discipline, à éviter les surprises, à poser des sentinelles, à se couvrir d'éclaireurs.

Enfin les exigences d'une lutte incessante contre un ennemi infatigable amenèrent la création des premières milices permanentes : les ordres religieux-militaires des Templiers et des Hospitaliers.

Nos ancêtres rapportèrent d'Orient de belles armes : les aciers de Damas eurent une célébrité européenne. Le bouclier léger qui tendit à se subtituer à l'ancien pavois porte un nom arabe : la « targe » ; « cimeterre » et « carquois » ont la même origine.

C'est en Orient, que les croisés, pour se reconnaître, commencèrent à peindre leurs boucliers, à se distinguer par des armoiries : beaucoup de nos animaux héraldiques, éléphants, lions, licornes, griffons, sont empruntés à l'Orient, ainsi que certains termes servant à désigner les couleurs des armoiries : « sinople », c'est-à-dire vert, vient du grec <( sinopis »; « azur », c'est-à-dire bleu, vient du persan.

Que d'autres usages orientaux furent alors imités! Que de mets, que d'épices, que de breuvages nouveaux sur nos tables ! Que de modes nouvelles dans le vêtement : le « camelot », ce manteau qu'affectionnait saint Louis, h « hoqueton », qui n'est autre que le burnous arabe. Que de particularités nouvelles dans la toilette ! les nobles châte-

laines commencent à user des parfums, des pommades,, des cosmétiques de Constantinople et des pays musulmans, se teignent les cheveux avec du safran. Les nobles cessent de se raser le visage, portent toute la barbe comme les Orientaux, et jurent « par leur barbe ». Que de recherches nouvelles dans l'ameublement * !

6* Résultats relig^ienx. — C'était TÉglise qui avait pris l'initiative des Croisades : les Croisades favorisèrent d'abord sa puissance en donnant à la papauté la suprématie sur les armées et la politique européennes. Ensuite elles tournèrent contre elle. La croyance en son infaillibilité dans la direction des choses humaines en reçut une atteinte. Elle avait annoncé la conquête de l'Orient, la délivrance du Saint-Sépulcre ; or, les Croisés, après deux cents ans de luttes, étaient chassés d'Orient et le tombeau du Sauveur retombait au pouvoir des infidèles. Les ossements des pèlerins qui blanchissaient les routes et les déserts de l'Orient semblaient crier contre l'autorité suprême qui les avait envoyés à une mort inutile.

Le rapprochement entre le monde catholique et le monde musulman et schismatique amena des conséquences que l'Église n'avait pas prévues. Jusqu'alors on ne connaissait les Sarrasins que par ce qu'en racontaient les pèlerins. Ceux-ci les avaient représentés comme des païens, adorant des idoles, adonnés aux pratiques les plus superstitieuses, à des « mahomeries ». On vit au contraire que les Arabes adoraient un Dieu unique et qu'ils étaient plus éloignés que les chrétiens eux-mêmes des pratiques idolàtriques *.

Les Sarrasins avaient été dépeints comme intolérants, cruels, sans mœurs, sans loyauté : et l'on vit que les sou-

1. « Alcôve, sofa, divan, baldaquin (qui vient de Bagdad, ville d'Asie),. matelas, carafe, tasse, jarre, valise, gâche, gond », sont des mots arabes. Il en est de même de « rubis, bezoar, lapis-lazuli », noms de pierres précieuses; de « talisman, amulette », qui relèvent à la fois de la parure et de la superstition; des mots « échec, mat », bien connus des joueurs d'échecs. Le mot « galetas » rappelle Galata, faubourg de Constantinople. « Assassin » vient des u haschichin », ces sîcaires du Vieux de la Montagne, enivrés de haschich.

2. « Mahomeries a resta dans notre langue où il devint le mot « mômeries », que la malignité des hérétiques appliqua plus d'une fois aux pratiques de l'Eglise.

verains musulmans pratiquaient la tolérance même envers les chrétiens, qu^ils étaient souvent humains, charitables, qu'ils prenaient plus de soin que les chrétiens eux-mêmes des pèlerins, des malades et des pauvres de leur religion. On admira la bravoure et la loyauté chevaleresque d'un Noureddin, d'un Saladin. Les Sarrasins avaient passé pour une race ignorante et barbare : on constata que les Arabes, comme les Grecs, avaient une civilisation très supérieure à celle de l'Europe et qu'ils possédaient des sciences et des arts qui nous étaient inconnus.

Cette comparaison contribua singulièrement à affaiblir le fanatisme. Des ecclésiastiques même commencèrent à parler de tolérance : « Les infidèles, déclare saint Thomas d'Aquin, qui n'ont jamais professé la foi chrétienne, ne doivent en aucune manière être contraints de l'embrasser. » Cette tolérance fut largement pratiquée dans les États fondés en Orient par les Latins. En Palestine, les mariages entre chrétiens et musulmans furent fréquents, et, dans l'empire latin de Constantinople, les mariages entre catholiques et schismatiques. Les souverains français d'Orient protégèrent leurs sujets de religion grecque ou musulmane contre le zèle excessif des missionnaires et les prétentions de Rome.

Avant les Croisades, les intérêts religieux sont au premier plan : c'est l'âge de l'extrême soumission des rois envers le saint-siège, l'âge des grandes donations aux églises et aux couvents. Après les Croisades, ce sont les intérêts politiques et les intérêts commerciaux qui passent au premier rang.

Avant les Croisades, les peuples avaient une foi grossière, mais robuste. Ils n'examinaient pas. Les hérésies étaient rares, peu répandues, peu dangereuses. Or, précisément à l'âge des Croisades, commencent les grandes hérésies, dont la plus dangereuse, celle des Albigeois, occupe tout le Languedoc, c'est-à-dire le pays de France qui avait les relations les plus suivies avec l'Orient. On sait d'ailleurs que cette hérésie se rattache à celle des «Manichéens de Perse et des Bogomiles dans les provinces slaves de l'empire grec.

Pourtant l'Église elle-même a rapporté quelque chose

<le l'Orient : les « patenôtres », qui commencent à se trouver <lans les mains des fidèles, ressemblent au chapelet dès musulmans.

ConcluHioii. — Ainsi les Croisades ont été entreprises surtout par l'Église et par la noblesse féodale ; mais elles ont amené en Europe un état social, politique, scientifique, économique, qui ne se prêtait plus à la durée de l'omnipotence religieuse et de l'omnipotence féodale.

Les Croisades, qui sont l'événement le plus caractéristique du moyen âge, ont préparé la lin du moyen âge. Elles ont provoqué, dans toutes les branches de l'activité humaine, un réveil inattendu. C'est la première Renaissance.

Ouvrages a consulter : Semichon, La paix et la Trêve de Dieu. — Léon Gantier, La chevalerie. — Depping, ffist. des expéditions maritimes des Normands. — Augastin Thierry, Conquête de t Angleterre par les Normands. — Raoul Rosières, Bêcherehes critiques sur l'hist. religieuse de la France. — Lebon, La civilisation des Arabes. — Bozy, Essai sur l'histoire de V islamisme. — Bayet, L'art byzantin. — Gibbon, Décadence et chute de l'empire romain. — A. Rambaud. L'empire arec au x' siècle. — Michaud, aist. des croisades. — Historiens des croisades (publiés par Tinstitut). — Tessier, La quatrième croi-

sade. — Rey, Les colonies franques en Syrie aux XII* et XI II* siècles.

— Schlumbereer, Les principautés franques dans le Levant. — De Mas- Latrie, Hist. de Chypre sous les princes de la maison de Lusignan et Traités de paix et de commerce... avec les Arabes de l'Afrique septentrionale au moyen âge. — Heeren, Essai sur l'influence des croisades (traduction Villers, 1808). — Beagnot, Préface à la publication des Assises de Jérusalem, •— Hans Prutz. Hist. de la civilisation des croisades (en allemand. 1883). — Dictionnaire de Littré, supplément (pour les mots d'origine arabe).

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