CIVILISATION DU MOYEN AGE II. LES LETTRES
Les lang^ues de l'ancienne France. — C'est vers le ix« siècle que, de la langue latine vulgaire, se sont dégagées peu à peu les langues nouvelles. Comme à cette époque od se déplaçait peu, il s'opéra dans chaque partie de la France un travail particulier sur l'idiome. Le tempérament de chaque peuple , la conformation de ses organes vocaux, la diversité des origines ethnographiques, influèrent sur cette élaboration. Il en résulta que chaque province eut son parler. Il y eut autant de dialectes français qu'il y avait de nations en France, et pour ainsi dire de Frances différentes.
Tous ces dialectes se rattachèrent à deux langues principales, puisqu'il y avait, parmi toutes les divisions locales, deux divisions principales : la France du nord et la France du sud. Il y eut d'un côté la langue d'oïl, dans laquelle le mot oui se prononçait oz7, et la langue d'oc, danfi laquelle il se disait oc ^
La langue d'oc se divise en huit ou neuf parlers différents : le provençal, dont le nom sert parfois à désigner toute cette famille de dialectes, le languedocien, le dauphi-
1. La limite qui les séparait, et qui sépare encore aujourd'hui les patoi» qui en sont issus, part de l'Atlantique, au nord de la Gironde, passe an sud d'Angouléme et de Guéret, traverse le Bourbonnais, descend ensuiteà travers le département de la Loire jusqu'à la hauteur de Vienne, coupe le Rhône près de cette ville, puis remonte vers le nord à travers le département de l'Ain. Donc, presque tout le massif central, tout le massif de- Savoie appartiennent à la langue d'oc, tandis que la langue d'oïl fait 'deux pointes vers le sud, dans la Saintonge et le Lyonnais.
nois, le savoisien, l'auvergnat, le limousin, le périgourdin,. le gascon, le .béarnais, enfîn le catalan qui est la langue du Roussillon et du nord-est de l'Espagne.
La langue d'oïl en compte à peu près autant : le picard ou rouchi, le normand, le français de l'Ile-de-France, le poitevin, le saintongeois, le lorrain, le champenois, le comtois, le bourguignon, le lyonnais.
N'oublions pas que, sur les frontières de la France, on parlait et on parle encore des langues qui n'appartiennent à aucune de ces deux familles : en Flandre, le flamand, qui se rattache au bas allemand; en Alsace et dans la Lorraine du nord, un dialecte du haut allemand; vers les^ Alpes maritimes, l'italien; dans le haut Béarn, le basque; en Bretagne, quatre ou cinq dialectes celtiques.
Les dialectes de la langue d'oïl ne sont aujourd'hui quedes patois. On pourrait en dire autant de ceux de la langue d'oc, si encore aujourd'hui le provençal n'avait ses poètes et ses littérateurs, qui s'appellent les félibres. Au moyen âge les dialectes n'étaient pas encore des patois. Ce qui distingue un patois d'un dialecte, c'est que le premier est abandonné aux paysans qui le corrompent, tandis que le second est parlé par toutes les classes de la société, et qu'on l'emploie dans la littérature. Or, au moyen âge, nos dialectes provinciaux étaient la langue des hautesclasses comme celle du peuple. Plusieurs d'entre eux ont eu une brillante littérature,
La liUératiure est d*abord latine et ecclésiatisqae. — Même quand ces langues furent complètement formées, elles restèrent quelque temps ' sans produire d'œuvreslittéraires. La seule classe de la société qui cultivât les lettres, c'étaient les gens d'Église. Or, sïls se servaient de l'idiome vulgaire pour prêcher le peuple, c'était toujours en latin que le moine écrivait ses chroniques ou ses œuvres thèologiques et que le clerc, qui servait de secrétaire aux barons, rédigeait leurs chartes. La langue vulgaire ne comïïiença à prédominer que lorsque les laïques commencèrent à écrire. Nos premiers littérateurs en langues nationales furent ou des seigneurs, ou des gens qui vivaient à leur cour.
Ainsi les évêchés, les chapitres, les monastères étaient
les centres de la littérature latine. Ce sont les châteaux qui •ont été les premiers centres de littérature française. Les bourgeois des villes ont suivi, quand, avec la liberté, l'in- -struction leur est venue. Le peuple, sous la chaumière, racontait des légendes ou composait des chansons en langue vulgaire, mais ne les écrivait pas.
La poésie et l'histoire dans l'Égalise. — Depuis la lin "de la civilisation romaine jusqu'au début de la civilisation française, du v^ au xi« siècle, il s'est toujours trouvé des :gens pour écrire ; mais c'étaient des gens d'Église et c'était *en latin. Leurs poésies, c'étaient des hymnes. En prose, à part leurs œuvres théologiques, ils ont composé : i» des •annales : ce sont des espèces de journaux, écrits par deîî religieux qui souvent n'ont pas quitté leur cellule, qui notent au jour le jour les événements, qui donnent de longs détails sur une querelle de sacristie, sur une gelée ou t^ur une sécheresse qui a désolé les frères du couvent, mais •qui mentionnent en une ligne tel grand événement qui A remué la chrétienté tout entière. Ordinairement les annales ne portent pas de nom d'auteurs ; tel moine a continué à rédiger le journal commencé par quelqu'un de ses prédécesseurs et l'a laissé à continuer par quelqu'un •de ses successeurs. On désigne simplement ces annales par le nom du couvent où elles ont été écrites. Ainsi on dit : ^< les Annales de Saint-Bertin, les Annales de Saint-Paul de Verdun ». 2o des chroniques, qui comportent de plus grands développements, prennent une valeur littéraire, font preuve d'une certaine originalité. Parfois elles commencent à la création du monde et sont surtout une •compilation des historiens précédents : la partie la plus moderne est la plus originale et presque la seule intéresi^ante. S® des biographies de rois, de princes, ou l'histoire •d'une famille régnante.
Après le moine de Saint-Gall, dont nous avons cité plus haut les histoires, se succèdent le moine Richer, de Reims, qui a raconté l'histoire des années 884 à 995, c'està-dire celle de la substitution des Capétiens aux Carolingiens; le moine Raoul Glaber, ou le Chauve, qui fait un si •curieux tableau de la Bourgogne à la fm du xi« siècle; l'abbé Suger, biographe de Louis le Gros; Tabbé Rigord
«t le chapelain Guillaume le Breton, biographes de Philippe-Auguste; Pierre, moine de Vaulx-Cernay, le fanatique narrateur de la guerre des Albigeois ; Guillaume de Puy- Laurens, qui a raconté la même guerre ; Tabbé Guibert de Nogent, à qui l'on doit la tragique histoire de la commune •de Laon; le moine Guillaume de Jumièges, historien des <iucs de Normandie, jusqu'à l'année 1137; l'archidiacre Guillaume de Poitiers, biographe de Guillaume le Conquérant ; l'évêque ^iwillaume de Tyr,- qui a exposé en 23 livres les croisades, mais surtout en compilant les récits antérieurs : Raymond d'Agiles, Albert d'Aix, etc. L'un de •ces hommes d'Église, Guillaume le Breton, a même écrit un poème épique en l'honneur de Philippe-Auguste : '< la Philippide ». Ces écrivains, quels que soient leurs mérites divers, sont tous des écrivains latins.
JLa poésie laïque. — La poésie française , dont on ne peut citer que de rares spécimens avant le xi° siècle, se développe tout à coup, quand la féodalité devient toutepuissante. Elle est toute laïque, et, dans le nord de la France, tout imbue de l'esprit féodal.
Poésie épique du nord i les ehansons de g;estes« — Elle produit alors ces poèmes épiques, récits de gestes ou d'actions guerrières, qu'on appelle a les chansons de gestes ». Comme ils sont écrits en langue romane, on les appelait aussi des « romans ». Ils sont fort nombreux, au nombre d'environ quatre-vingts, et peuvent se partager en ktrois cycles ou cercles.
Le cycle de Cliarlemagne est le plus français par l'inspiration. Le sujeit de ces poèmes, ce sont ordinairement les hauts faits de Charlemagne et de ses barons contre les Sarrasins, ou les démêlés du grand empereur avec ses indociles vassaux. La plus célèbre de ces chansons, c'est la chanson de Roland, ou de la mort des preux à Roncevaux. Son origine remonte peut-être à Louis le Débonnaire, mais elle semble avoir été rédigée au xi« siècle, et quelques auteurs l'attribuent à un certain Turold. Les poèmes intitulés « Aspremont »,.« Aliscans », « Ogier le Danois », «. Fierà-Bras », « La prise de Carcassonne », « La prise de Narbonne » sont consacrés aux guerres contre les Sarrasins. Au contraire, « Kenaud de Montauban », où figurent les
quatre fils Aymon, « Beuve d'Aigremont », « Huoa dhe- Bordeaux », « Doon de Mayence », le « Roman des Lohérains », « Girard de Roussillon », racontent les guerres de Charlemagne contre ses barons. Le « voyage de Charlemagne » à Constantinople et Jérusalem, œuvre d'un anonyme, a déjà le caractère héroï-comique. Tous ces poèmes, où Ton fait la légende plutôt que l'histoire du grand empereur, reflètent non pas les idées et les mœurs du siècle de Charlemagne, mais celles des xi« et xn® siècles. C'est la vive peinture de la société chevaleresque à la grande époque féodale.
Aux traditions des Celtes de la Grande-Bretagne et de l'Irlande, on a emprunté le sujet des chansons qui forment le cycle d'Arthur, dont le centre est Arthur, roi de Cambrie, siégeant à sa Table ronde, entouré de ses paJadins et les envoyant combattre des géants, des dragons, des enchanteurs, ou conquérir le « Saint-Graal », ce vase précieux qui renferme le sang du Christ.
Les plus célèbres chansons françaises se rapportant à ce cycle sont l'œuvre d'un poète attaché à la cour de Champagne, et qui écrivit en dialecte champenois et en vers de huit syllabes : Chrétien de Troyes, mort en 1195, est l'auteur de « Percèval le Gallois », du « Chevalier au lion », de « Lancelot en la charrette ». Un poète resté anonyme a donné le poème de « Merlin l'Enchanteur ». Les aventures de Tristan et Yseult, les deux amants modèles^ ont été souvent traitées, non seulement en France, mais dans l'Europe entière.
Enfin, de traditions et de légendes qui étaient chez nous un reste de la civilisation antique ou qui nous sont revenues d'Orient, se sont formées les chansons du Cycle de Troie, écho des poèmes d'Homère sur la belle Hélène, la prise de Troie, les voyages d'Ulysse. Il faut citer <c l'Histoire de la guerre de Troie », par Benoit de Saint-More, en 23 000 vers.
On peut rattacher à ce cycle d'autres poèmes d'origine grecque ou orientale : le « Roman de Thèbes », par un écrivain resté anonyme, la « Chanson d'Alexandre le Grand », par Alexandre et Lambert le Court, qui- célèbre les exploits légendaires du roi de Macédoine
Poésie lyrique du midi. — Les « chansons de gestes » sont la vraie poésie de la France féodale. Elles sont l'image de la rude civilisation du nord. Plus perfectionnée, plusdélicate, plus raffinée est déjà la civilisation du midi. Les- « cours d'amour », où siégeaient les plus nobles dames,, y mettent à la mode la fine galanterie. Aussi la poésie du midi, écrite dans les dialectes du sud, a-t-elle surtout produit, non de longs poèmes guerriers, mais des pièceslégères, appelées sirventes ou satires, tensons ou dialogues,. sont s ou sonnets, aubades, sérénades f ballades, rondes, etc.. Dans CCS poèmes, tous les sentiments du cœur humain, Tamour, la mélancolie, la jalousie, la haine, la rêverie, sont exprimés dans une langue polie, harmonieuse et sonore. Cette poésie se rapproche beaucoup plus de notnv poésie con.temporaine, telle que Font conçue Lamartine et Victor Hugo, que de la poésie du nord à la même époque.. Elle est toute moderne par Tabsence de préoccupations religieuses, par la variété des sentiments exprimés, par la recherche curieuse de la forme. C'est qu'en effet la civilisation du midi, aux xii« et xm® siècles, rappelle la civilisation actuelle, tandis que celle du nord est encore toute féodale, toute militaire, toute religieuse. Aux grands poèmes épiques du nord, s'oppose vivement la poésie lyrique du» midi.
Au xme siècle, l'un de ces deux foyers de poésie, qui brillaient l'un dans le nord, l'autre dans le midi de la France,, s'éteint brusquement. Par la croisade albigeoise, la chevalerie du n6rd, cruelle et dévote comme son chef, Simon de Montfort, anéantit cette libre civilisation du sud, si brillante et si frêle, ruine les villes opulentes et les châteaux où s'abritaient les poètes, fait succéder au régime des coursd'amour celui de l'Inquisition. Une des dernières produc*tions de cette littérature, c'est le poème languedocien qui. a raconté la dévastation du midi.
Désormais la langue d'oïl devient prépondérante : c'est eWe qui se répand hors de France; c'est elle qu'on parleen Syrie, à Constantinople, en Grèce, en Sicile, partout où les croisés portent leurs armes victorieuses. Elle est déjà au xiie siècle la langue des « Assises de Jérusalem », commeelle est, au xin", celle de la u Chronique de Morée ».
Trouvères, troubadoars, |oii|^1eara. — Les poètes du
moyen âge s'appellent d'un mot qui veut dire inventeurs, trouveurs, mais qui a pris une forme diflférente dans la langue d'oil et la langue d'oc : « trouvère », au nord, « troubadour », au sud.
Les vers composés par ces poètes étaient chantés par •<les jongleurs. Ceux-ci sont des aventuriers qui vont de château en château, partout bien accueillis parce qu'ils charment l'ennui des châtelains; ils reçoivent des présents en argent, en bijoux, en étoffes. Certains portent des noms étranges : Brise-Tête, Tue-Bœuf, Fier-à-Bras, Tranche-Côte. Ouand le grand enthousiasme pour les chansons guerrières commence à passer, ils en chantent de moins héroïques. Même ils ne trouvent pas inutile de reposer l'attention de leurs auditeurs en faisant des tours de passe-passe, en exhibant des ours, des singes, des chiens savants. Le pire, •c'est que les jongleurs se font bientôt accompagner de « jongleresses ». L'Église les assimile aux « histrions, ministres du diable » et les poursuit de ses anathèmes.
Les trouvères du nord sont rarement des seigneurs * , mais plutôt des hommes de très petite noblesse, parfois des •clercs ou même des bourgeois. Du reste leurs noms sont restés le plus souvent inconnus ; parmi ceux qui nous sont parvenus, il faut citer ceux ^e Jehan de Flagy, qui. vivait au XII® siècle, de Huon de Villeneuve, contemporain de Philippe- Auguste, d'Adenez, dit le Roi, contemporain de saint Louis, de Chrétien de Troyes, etc. Souvent les trouvères, pour gagner leur vie, vont par le monde chantant leurs œuvres ou celles de leurs confrères, et sont à la fois •des poètes et des jongleurs. Pourtant, à côté de ceux-là, il y a encore de très nobles trouvères : comme Quesnes, seigneur de Béthune, comme le comte de Champagne, Thibaut IV, dont les poésies touchèrent la (ière Blanche de •Castille.
Dans le midi, la dignité du « troubadour » se soutient mieux. La poésie était là œuvre de gentilhomme et de grand
1. On raconte cependant qu'à la bataille d'Hastings, en 1066, le héros Taillefer chanta des poèmes, en jonglant avec son épée, sur le front de Tarmée normande.
seigneur. Les plus nobles et les plus braves se piquaient d'être les plus éloquents. A côté d'Arnaud de Marveil, qui était un serf d'origine, et que le vicomte de Béziers appela à sa cour, nous rencontrons Guillaume IX, duc d'Aquitaine ; Bernard, comte de Ventadour; Rambaud de Vaqueiras, qui accompagna le marquis de Montferrat à la quatrième croisade; Rambaud, comte d'Orange; Bertrand de Born, le turbulent seigneur qui souleva les lils du roi d'Angleterre Henri II contre leur père; Richard Cœur de Lion, ce puissant roi d'Angleterre, qui était avant tout un Français, un Français du midi; enfin, des comtes de Toulouse, des dauphins de Vienne et d'Auvergne, des comtes de Foix. Tous d'ailleurs, grands seigneurs ou roturiers, chantent l'amour et la guerre, et les plus fières châtelaines ne dédaignent pas l'hommage d'un poète issu de la petite noblesse ou de la bourgeoisie. L'amour de la « gaie science » semble niveler les rangs. Si Thibaut de Champagne reproduit dans le nord ce type des seigneurs-poètes de la langue d'oc, c'est peut-être parce qu'il était petit-fils d'un roi de Navarre et qu'il avait été élevé dans le midi. Plus tard, Charles d'Orléans, le gracieux poète qui fut fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, reproduira le même type, peut-être parce que ses origines sont semblables : par sa mère, Valent ine Visconti, la Milanaise, il tenait à l'Italie.
Poésie bourgeoise s roman de Renard, fabliaux. — La littérature du nord se transforme comme la société elle-même. A mesure que la grande féodalité décline, le goût des grandes chansons de gestes diminue. On sent qu'il y a déjà un autre public que les barons et les chevaliers : la bourgeoisie émancipée des communes donne sa note, une note railleuse, satirique, impitoyable aux faiblesses des puissants du jour. Le « Roman de Renard » est, au XIII® siècle, le poème roturier par excellence, la parodie du roman chevaleresque. Ses héros, ce ne sont plus Charlemagne ou le roi Arthur, entourés de leurs paladins : «'est « Noble » le lion, entouré des animaux, ses barons : Brun, l'ours, Isengrin, le loup, Beaucent, le sanglier. Renard surtout, châtelain du château mal famé de Maupertuis, subtil comme un légiste de Philippe le Bel, avisé comme un chevalier normand, et qui, à la force brutale,
a toujours cent ruses à opposer. Au-dessous d'eux la plèbe des animaux rustiques, gent taillable et corvéable : Belin, le mouton, Chanteclair, le coq, Pinte, la poule, victimes désignés que se disputent Isengrin et Renard.
La poésie bourgeoise, ce sont encore les « fabliaux », poèmes courts et légers, sautillant sur leur vers de huit pieds, narquois comme un communier des villes libres, effrontés comme un compagnon des métiers, qui s'en vont daubant sur les femmes, les maris trompés, les prêtres, les moines. Le baron féodal lui-même, dans son manoir maussade, s'en égaie; et, dit le jongleur Pyram :
Les rois, les princes, les courteurs (courtisans), Comtes, barons et vavasseurs
Aiment contes, chansons et fables
Car ils ôtent le noir penser, Deuil et ennui fout oublier.
Rutebeuf, Basselin, Villon. — Les plus célèbres de nos trouvères bourgeois, ce sont : Rutebeuf, un contemporain de saint Louis ; Alain Chartier, un contemporain de Charles VI, qui dans son « Livre des quatre dames », flétrit les fuyards d'Azincourt; Olivier Basselin, bourgeois normand qui, dans les « Vaux-de-Vire » (mot dont nous avons fait vaudeville), crée la chanson bachique, et sait aussi donner la note patriotique * ; enfin Villon, l'écolier indiscipliné, voleur et assassin, que Louis XI sauva de la potence.
Le bel esprit : poésie allégorique. — D'ailleurs la poésie féodale elle-même se modifie. Du xni® siècle jusqu'à la fin du moyen âge, le goût est aux recherches de he\ esprit, aux allégories. Le « Roman de la Rose », commencé au xiii® siècle par Guillaume de Lorris, continué après 1240 par Jean de Meung, ne consacre pas moins de 24 000 vers à nous raconter comment son héros voulut cueillir une rose et comment Danger, Félonie, Avarice, et vingt autres personnages du même genre essayèrent de l'en empêcher, tandis que Bel- Accueil, Doux-Regard et consorts l'y aidè-
1 . Mais tout ce qui a été publié sous son nom a été remanié par Jeaa le Houx» chansonnier normand du xvii* siècle.
LES LETTRES 34f
rent. L'extrême raffinement s'allie très bien à une demibarbarie. C'est au milieu des horreurs de la guerre de- Cent ans que nos ancêtres s'amusèrent surtout à ces jeux d'esprit. Froissart, dans ses poèmes, sera intarissable sur les dames qui gardent le « Trésor amoureux » et qui s'appellent Bonté, Beauté, Honneur, Manière, Humilité^ Courtoisie, etc. Ce sont ces sujets allégoriques qu'on représente sur les tapisseries, qu'on sculpte en statues au portail des cathédrales, qu'on produit sur le théâtre dans les fêtesroyales et féodales. Charles d'Orléans, qui a vu l'assassinat de son père et le désastre d'Azincourt, est l'auteur d'un poème où il compare son cœur à un château qu^assiège Faux-Dangier et que soutient Espérance : il supplie sa dame de le ravitailler en « vivres de joyeuse plaisance ».
I^e tb^Atre du moyen Skge s !<> les mystères. — Le moyen âge a eu son théâtre, qui, comme le théâtre des anciens Grecs, est d'abord une partie du culte religieux. Il a pour premier but l'édification des fidèles, pour première scène l'église, pour premiers sujets la vie des saints et la vie du Christ. Ses premières pièces, ce sont les « mystères », sujets tout religieux.
Malgré la gravité du sujet, le poète populaire peut donner libre carrière à sa verve, grâce aux personnages épisodiques qu'il introduit parmi ceux que fournissent les Jivressaints ou les légendes. Il y a toujours des rôles humoristiques de soldats, de truands, de larrons, de bourreaux, de bouffons, d'ivrognes, de démons facétieux. Ces pièces abondent eu traits de mœurs contemporains. Dans celle de « l'Assomption », Lucifer, envoyant un démon sur terre, lui signeune procuration par devant un notaire infernal. Dans celledu <c martyre de saint Didier », les barbares qui assiègent sa ville épiscopale et les bourgeois qui la défendent, sont armés de « bâtons à feu » et de canons. Dans le « Mystère dosaint Quentin », l'empereur Dioclétien a une artillerie complète. Dans la « Vie de sainte Barbe », on voit cette martyre lire des livres italiens du xiv« siècle, par exemple^ les contes de Boccace. Dans la « Nativité », l'empereur Auguste se fait traduire en « roman » une inscription latine^ Il n'est partout question que de barons, chevaliers, serfs, vilains, suzerains et vassaux, hommage-lige. Dans un des-
drames de la Passion, quand Joseph d*Arimathie va acheter un suaire pour enterrer Jésus, le mercier lui énumère toutes les marchandises de sa boutique et, quand les saintes femmes vont acheter des onguents pour embaumer le Christ, Tépicier leur énumère toutes les drogues en usage au xm« siècle.
Beaucoup de mystères ne portent pas de noms d'auteurs. Le plus ancien de ces drames est celui d' « Adam », au xiie siècle, œuvre d'un écrivain anonyme. Les plus ancieas auteurs dont on ait conservé les noms sont Bodel, d'Arras, qui écrivit au xiti« siècle le « Jeu de saint Nicolas » ; Rutebeuf, à la fin du même siècle, qui a donné le « Miracle • de Théophile » ; Ampul Gréban, du Mans, qui, au xv« siècle, •donna une « Passion » en quelque trente mille vers, et soa frère Simon, auteur d'un mystère intitulé les « Actes des apôtres ». Ce siècle nous fournit une vingtaine d'auteurs plus ou moins célèbres.
Dès le xiu« siècle, quand l'Église ne voulut plus de ces représentations dans le sanctuaire, il se forma dans les « bonnes villes », parmi les maçons, menuisiers, serruriers et autres gens de métier, des confréries pour représenter les mystères. La plus célèbre est la confrérie de la Passion, •de Saint-Maur-les-Fossés, interdite par le prévôt de Paris ■en 1398, et autorisée par lettres patentes de Charles VI en 1402.
Il y eut des entrepreneurs de « Passions », qui faisaient les frais des échafaudages et des costumes et qui exigeaient une redevance des spectateurs. Plus tard, quand la foi s'affaiblit, il y eut des troupes de comédiens de profession, allant de ville en ville.
Les acteurs étaient, surtout à l'origine, très nombreux, parfois plusieurs centaines pour une pièce. Ils portaient de riches costumes, car ceux-mêmes qui jouaient les rôles de valets et mendiants tenaient à être bien accoutrés. La veille <le la représentation, ils faisaient une « monstre », ou procession par la ville, et défilaient en grand costume depuis Dieu le Père ou l'empereur Néron jusqu'aux « bélistres » et valets de bourreau.
Jusqu'à la fin du xv« siècle, les femmes n'étaient pas admises à jouer un rôle. Dans le « Mystère de Sainte-
Catherine », en 1434, c'était un notaire, maître Didier, qui faisait sainte Catherine. A Metz, en 1485, un « jeune fils barbier, nommé Lyonard, était un très beau fils et ressemblait une belie jeune fille; il fit le personnage de sainte Barbe si prudement et dévotement que plusieurs personnes pleuraient de compassion ».
On jouait ordinairement dans une salle de couvent, dans une cour, ou sur des échafauds, en plein air, devant dix ou quinze mille spectateurs. Parfois la représentation était précédée de la messe et d'un sermon. La mise en scène était à la fois naïve et compliquée. Dans une « Passion » représentée sous Charles VI, au couvent des prémontrés de Paris, la scène était à plusieurs étages ; on haut trônait Dieu le Père entouré de sa cour céleste; au milieu, s'agitaient les simples mortels; en bas, dans le gouffre de l'enfer, hurlaient Satan et les mauvais anges. Le plus souvent la scène comprenait un certain nombre de mansions ou de maisons, d'où sortaient et où rentraient les personnages. Dans un mystère joué à Rouen en 1474, et dont la mise en scène occupait une partie de la place du Vieux-Marché, il y avait, outre le paradis, l'enfer et les limbes, vingt-sept mansions, représentant, entre autres lieux, la maison de la Vierge à Nazareth, la crèche à Bethléem, le Temple à Jérusalem, le Capitole à Rome. On usait de machines compliquées, trucs, trappes, pouhes. Le Saint-Esprit descendait du ciel au moyen d'un fil; Jésus et Satan étaient hissés sur la montagne de la Tentation au moyen de contre-poids.
La représentation était interminable ; ordinairement elle
prenait la matinée et l'après-midi, avec un entr'acte, une
« pause pour aller disner ». Parfois elle durait plusieurs
dimanches de suite. Quand un acteur avait débité son bout
de rôle, à moins qu'il n'eût une mansion où se retirer, il
restait en un coin de la scène ou bien venait s'asseoir avec
les spectateurs. On jouait sérieusement : le rôle du Christ
surtout était très pénible ; l'acteur restait plusieurs heures,
nu, en croix. Le curé Nicole, de Metz, qui, en 1437, faisait
le rôle du crucifié, faillit en mourir. Dans mainte occasion,
Judas fut presque pendu pour de bon.
Outre les sujets religieux, des sujets plus profanes furent
abordés : par exemple, « Berthe, femme du roi Pépin ». « Robert le Diable », V « Histoire de Griselidis », la « Destruction de Troie ». Certains sujets sont tout modernes : nous avons, en 25 000 vers, le « Mystère du siège d'Orléans », où l'on met en scène la vie de Jeanne d'Arc.
Ces représentations existaient dans presque toute l'Europe chrétienne; on les retrouve encore aujourd'hui dans certains cantons reculés de la Bavière. En Angleterre, c'est de la représentation des mystères que s'est dégagé peu à peu le théâtre anglais moderne. Chez nous, ils disparurent vers le xvio siècle, lorsque les attaques des protestants firent comprendre le danger de ce mélange du profane et du sacré. L'Église et les parlements s'en émurent. L'arrêt du Parlement, qui, en 1548, interdit à la confrérie parisienne de la Passion de jouer des sujets religieux, porta aux mystères un coup mortel i.
2« La comédie : moralités. — Le moyen âge eut aussi sa comédie. La plus ancienne pièce comique que nous ayons est celle de « Robin et Marion », une pastorale du xn* siècle, attribuée à Adam de la Halle. La troupe comique se forma de gens plus lettrés et moins simples que les confrères de la Passion : ce ne furent plus des bourgeois, mais des clercs du palais de justice. Ceux-ci avaient été constitués, dès 1303, sous Philippe le Bel, en une corporation qu'on appelait la basoche *. Les basochiens se posèrent en concurrents des confrères de la Passion. Ds leur disputèrent l'attention du public, mais adoptèrent un autre répertoire. Leurs pièces s'appelaient des moralités. Par exemple, Banquet invite à dîner de joyeux compères, comme Passe- Temps, Je Bois-à-Vous, et quelques dames aimables, comme Gourmandise, Friandise, Luxure. Au milieu du festin, on est assailli par une bande d'importuns, Lacolique, Lagoutte, Lajaunisse, Esquinancie, Hydropisie. Les convives effrayés
1. Cependant ils languirent encore plus d'un siècle et demi. Au xvii* siècle, en 1672, la confrérie possédait encore le thé&tre de Thûlel de Bourgogne : elle fut enfin supprimée par Louis XIV. Au début du siècle actael, on trouvait encore chez nous quelques traces des mystères; en iSSSi, Tévèque de Limoges interdit la représentation de la « Passion » par les pénitents rouges.
2. Du mot latin hasilica : la basilique était le palais de justice des Romains.
appellent à leur secours Sobriété, Remède, La Diète, etc. Farees. — Ce comique, qui était bien dans le goût du temps, péchait par excès de raffinement et par péd autisme. Le peuple n'aurait pu s'y intéresser toujours. Les basochiens jouèrent alors des « farces ». La meilleure est la farce de Patelin. L'avocat Patelin a pour client un espèce de berger idiot, mais sournois. Agnelet, à qui il enseigne le moyen de ne pas payer sa dette à maître Pierre, le drapier. Le moyen consiste à faire la bête devant le juge et à répondre à toutes les questions par un bêlement : béel bée! Agnelet gagne son procès, mais, quand Patelin lui réclame ses honoraires, il le paye de la même monnaie : bée! bée!
30 La comédie politique t soties. — Une troisième troupe, composée de jeunes Parisiens, les Enfants sans souci, ayant pour chef le « Prince des sots », obtint privilège de Charles VI pour jouer des « soties ». Ils eurent pour scène un échafaudage sur la place des Halles. Ils ne se contentaient pas de moraliser ou déjouer des farces. Us créèrent la comédie politique, mettant hardiment en scène tous les pouvoirs du temps. Louis XII, dans ses démêlés avec le pape, les encouragea à dauber sur TÉglise, qui devint alors « Mère-sotte ». Lui-même ne fut pas épargné : on railla sa prétendue avarice. Le Parlement, qui n'était pas toujours respecté, verbalisa plusieurs fois contre eux. François I", moins endurant que le bon roi Louis, les soumit à une sorte de censure théâtrale. Il finit par interdire à la fois moralités et soties.
Contes. — Nos pères aimaient les contes satiriques et facétieux, qui sont comme des fabliaux mis en prose. Louis XI fait plus que s'en égayer. Ce sombre compagnon est lui-même à l'occasion un joyeux conteur, un amateur d'histoires drolatiques et salées. Ses goûts littéraires ne sont nullement chevaleresques, mais plutôt bourgeois; et c'est pour l'amuser qu'on forme, en prose, le recueil des « Cent nouvelles nouvelles », Un recueil de propos et de récits rustiques, 1' « Évangile des quenouilles », tiU un des premiers livres imprimés.
L'iiistolre iafque et en lang^ue française. — Comme W poésie, comme le théâtre, l'histoire aussi est sortie de
rÉglise. Elle s'en est émancipée beaucoup plus tard. C'est seulement au xm® siècle que les laïques, c'est-à-dire ici encore les nobles, s'en emparent et la rédigent en français.
Villehardouin et Robert de Clari. — Nos deux plus vieux historiens français ont pris le même sujet : la quatrième croisade et la conquête de Gonstantinople . Tous deux ont raconté les événements auxquels ils ont pris part. L'un est un très grand seigneur, GeolBfroy de Villehardouin, maréchal de Champagne; l'autre un simple chevalier amiénois, Robert de Clari. Aussi le point de vue auquel ils se placent est-il différent. Villehardouin représente celui des hauts barons, des politiques; Clari, celui des pauvres gentilshommes, qui accusent les chefs d'avoir abusé d'eux dans leurs combinaisons diplomatiques et de ne leur avoir pas laissé une part équitable de butin. Villehardouin écrit en dialecte champenois et Clari en dialecte picard.
Joinville. — Un autre Champenois, à quarante ans de distance, a été le commensal de saint Louis et Ta accompagné à la croisade d'Egypte. Avec une sincérité et même une naïveté d'expression charmante, il nous raconte ses regrets au départ de son « bel chaslel », ses inquiétudes sur la mer, sa terreur du feu grégeois, les ravages de la peste, les misères de la captivité. 11 nous fait entrer dans l'intimité du saint roi.
Bientôt les œuvres historiques en langue française se multiplient : même des moines, comme Bernard le Trésorier ^ continuateur en Palestine de Guillaume de Tyr pour l'histoire des Croisades, comme les religieux de Saint-Denis, dans leurs « Grandes Chroniques », adoptent la langue nationale. Pourtant les grands noms sont toujours des noms laïques; la principale inspiration reste féodale et chevaleresque.
Froissart. — Le type de l'historien au xiv^ siècle, c'est le chapelain Froissart. 11 voyage toute sa vie de cour eu cour, de château en château, chez les Français, chez les Anglais, chez les Flamands, compris partout grâce à l'universalité de la langue française, et bien accueilli partout. De tout ce qu'il a lu, de tout ce que lui racontent les témoins oculaires et les acteurs, il compose son immense chronique; Il l'a remaniée plusieurs fois, si bien que, sui-
vant les manuscrits, on a d'un même événement jusqu'à trois narrations différentes. Une escarmouche, le siège d'un château obscur, le combat des Trente, tiennent autant de place chez lui que la bataille de Grécy ou de Poitiers. Il n'a d'autre souci que de raconter les beaux coups d'épée, de glorifier les vaillants hommes. Né à Valenciennes, sur les frontières de France et de Flandre, peu lui importe qui sera victorieux des Français ou des Anglais : l'idée de patrie lui est étrangère, comme à presque tous ses contemporains de la classe noble. Rien ne l'intéresse en dehors de la vie chevaleresque, batailles, sièges, fêtes, tournois. Il consacre une simple mention à la Peste noire, dont il dit qu'elle enleva le tiers de la population, et à peine quelques lignes aux États généraux de 1356, à l'entreprise d'Etienne Marcel, à Tinsurrection des « Jacques », pour lesquels il ressent la même horreur que les féodaux eux-mêmes. Sa langue souple et riche, ses récits amples et colorés, font de lui un peintre merveilleux de ce monde empanaché, blasonné, armorié, qui existe seul à ses yeux.
Historiens du XV^ siècle. — Monstrellet, qui reprend les Chroniques de Froissart à l'année 1400 et les conduit à Tannée 1444, n'a pas une autre conception de l'histoire; son style a moins de charme et ses récits moins d'intérêt. Christine de Pisan, d'origine italienne, nous a laissé une Vie de Charles V qui sort déjà du cadre des Chroniques et où l'on trouve une ingénieuse division du sujet.
Très curieux dans son genre est ce u Journal » d'un prêtre ou d'un bourgeois de Paris qui ne nous a pas laissé son nom, et où l'on trouve, année par année, et presque jour par jour, les misères qu'a souffertes la grande ville, pendant les années 1409 et suivantes, quand la guerre étrangère, la guerre civile, l'occupation anglaise ruinèrent sa prospérité, quand on y mourait de faim et de misère : « car oncques (jamais) les Juifs qui furent menés en Chaldée en chétivoison (captivité) ne furent pis menés que le pouvre peuple de Paris ».
Tous ces historiens ont ceci de commun qu'ils racontent pour raconter, ou, s'ils ont une autre préoccupation, c'est <ie louer. Le moine glorifie les princes qui ont bien mérité ^e son couvent ; Froissart met en relief la valeur des preux ;
îes histoires de Charles VI, par l'archevêque Juvèaai des (Jrsins, de Charles VII par Alain Chartier, sont des apologies; la maison de Bourgogne a aussi ses louangeurs : Jacques Duclercq, Georges Chastelain, Olivier de la Marche. Pas un de ces écrivains ne se préoccupe de remonter aux ■causes des événements, de rechercher les motifs cachés des actions, de faire comprendre la civilisation de leur temps, de s'élever à une conception générale de l'histoire. Un caractère des œuvres historiques au moyen âge, c'est l'absence de toute idée philosophique.
Commines. — Le premier qui se soit fait chez nous une autre idée de l'histoire, c'est Philippe de Commines. Entre Joinville et lui, il y a la même distance qu'entre saint Louis et Louis XI. Louis XI continue l'œuvre de ses prédécesseurs, mais avec des idées nettes et un plan arrêté : il a vraiment une politique, et c'est cette politique que son historien Commines, par un souci tout nouveau, cherche à nous faire comprendre. Il conçoit la politique comme une science, dont on peut tracer les règles et dont l'histoire fournit la démonstration. Racontant l'entrevue de Péronne, il en tire cette leçon, que les princes doivent éviter de se voir, et négocier plutôt par l'intermédiaire de leurs ministres : précepte si sage que François I«', après le camp du Drap d'or, aura à se repentir de l'avoir méconnu. Commines n'écrit pas pour le plaisir de raconter, comme Froissart, mais pour instruire. Ce n'est point un « imagier », comme le clerc de Valenciennes, c'est un raisonneur. Il ne s'attarde pas aux récits pittoresques de sièges ou de batailles ; il court aux conclusions pratiques. 11 « fait son compte que ni bêtes, ni simples gens, ne s'amuseront à lire ces mémoires ; mais princes ou autres gens de cour y trouveront de bons avertissements ». Froissart a couru le monde à la recherche de fêtes et de récits héroïques; Commines a paru dans les cours, chargé de missions diplomatiques. Froissart s'attachait aux plus brillants batailleurs : Commines, qui d'abord servit Charles le Téméraire, le quitta pour s'attacher à Louis XL Froissart écrit pour les chevaliers, et nos rois eux-mêmes n'étaient alors que des chevaliers : Commines écrit pour cette race d'hommes toute nouvelle qui a grandi sous les
dures leçons de la guerre de Cent ans, hommes de calcul et de raison, épris non de vaillantise, mais de politique et de diplomatie, désabusés de toute folie chevaleresque, qui cherchent en tout l'utilité, et dont Louis XI est le type le plus remarquable. Cette recherche des causes et des eflPets, cette tendance aux idées générales, cet esprit critique et philosophique qui caractérisent Commines annoncent, pour rhistoire, la fin du moyen âge.
Hanuscrits, librairies, biblioCbèqnes. — Les œuvres littéraires, pendant tout le moyen âge, n'étaient connues que d'un petit nombre, car elles n'existaient que dans un petit nombre de manuscrits. De celles qui jouissaient d'une grande vogue, comme les chroniques de Froissart, recherchées par toute l'aristocratie du temps, on faisait beaucoup de copies. Parfois le copiste d'un manuscrit le modifiait sans scrupules, ajoutant, retranchant, estropiant les noms propres, changeant l'orthographe, faisant d'un texte picard, si lui-même était Champenois, un texte champenois.
D'abord les monastères * et les évéques eurent seuls des ateliers de copistes. A partir du xiii« siècle, l'Université de Paris entretient de nombreux scribes. Puis, à partir du XIV* siècle, les rois, les princes, surtout les ducs de Bourgogne, en eurent à leur solde.
L'écriture des beaux manuscrits est très régulière, très soignée. En tête des chapitres, en marge des pages, le copiste laissait un espace blanc, que 1' « enlumineur » couvrait de lettres historiées, d'ornements ou de dessins aux
1. Presque toutes les règles monastiques, surtout celle de saint Benoit,
prescrivaient Tétude de la calligraphie à tous les moines qui n'étaient pas
employés au travail de la terre. De nombreuses légeodes montrent combien
cet art était réputé agréable aux habitants du ciel. Un religieux, qui avait
oertaines fautes à se reprocher, s'imposa pour pénitence de copier un gros
volume de TÉcriture sainte. A sa mort, les démons le réclament; mais un
ange apporte au souverain juge le précieux manuscrit; on fait le compte
&e« \eUres, et, leur nombre dépassant celui de ses fautes, il est renvoyé sur
la terre pour y faire son salut. Un autre moine s'appliquait, chaque fois
qu'il rencontrait le nom de Marie, à le reproduire en lettres très soignées,
^ft trois couleurs difTéreotes. Quand il mourut, un des moines, ses frères,
aperçnt distinctement la Vierge qui venait recueillir son Ame. « Puisque tu
as si bien pris soin d'honorer mon nom dans tes œuvres, lui disait-elle, j'ai
îwt inscrire lo tien sur le livre de vie. »
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couleurs variées, enrichis d'or et d'argeat. Dans certains livres, des pages entières étaient illustrées, représentant des fêtes, des sièges, des batailles. Certains manuscrits ont, en manière de frontispice, le portrait de l'auteur.
Les livres coûtaient cher : d'abord à cause de la main d'oeuvre, ensuite à cause du prix élevé du parchemin. Au ix« siècle, la femme de Geoffroi Martel, comte d'Anjou, pour obtenir un recueil d'homélies, est obligée de donner deux cents moutons et un certain nombre de boisseaux de froment, seigle et millet. Un beau manuscrit, même dans les siècles suivants, pouvait coûter plusieurs mille livres. Aussi on le reliait précieusement, solidement, avec de fortes planches recouvertes de peaux, avec des angles de métal et un énorme fermoir. On le gardait avec soin dans les bibliothèques des châteaux et des monastères; pour le mettre à l'abri des voleurs, on le cadenassait, on l'attachait à des chaînes de fer.
Le parchemin coûtait si cher que souvent on grattait une écriture antérieure pour écrire autre chose à la place. 11 j a tel manuscrit où l'on retrouve la trace de trois ou quatre écritures superposées : c'est ce qu'on appelle un « palimpseste ». Il dut arriver que des œuvres infiniment précieuses, dont la perte est à jamais regrettable, les histoires de Trogue Pompée, les comédies de Plante et de Térence. surtout les œuvres des Grecs, furent grattées par quelque moine pour faire place à quelque insipide sermon en mauvais latin. C'est dans un palimpseste de ce genre que le cardinal Angelo Maï retrouva, en 4822, les débris mutilés d'un des plus beaux livres de Cicéron, « la République ».
Rien alors qui rappelât l'immense développement de la librairie moderne. En 1292, on comptait à Paris vingtquatre libraires. En 1323, on en comptait vingt-neuf. Tous ont en même temps un atelier de copie; ils sont appelés <( clercs en librairie, suppôts de l'Université ».
Quant aux bibliothèques des couvents et des grands, elles étaient très considérables pour l'époque. La fameuse « librairie » ou bibliothèque du roi Charles V, dans sa tour du Louvre, admirée de la France entière, comprenait 910 volumes; les ducs d'Orléans en possédaient 80 et le
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duc de Berry une centaine. A partir du xive siècle, le goût des livres commence à se répandre. Philippe le Bon, duc de Bourgogne, entretenait des copistes et des calligraphes qui transcrivaient pour lui, en différents pays, les manuscrits intéressants.
Étude des littératures classiques. — A voir les citations d'auteurs latins qui émaillent les écrits des clercs, on pourrait croire que la substance même de la littérature antique est passée dans leur esprit. Au fond, FÉglise est bien romaine par son nom et son origine; mais elle n'a jamais accepté qu'avec défiance le legs de la littérature romaine. Autrefois, sa crainte était que la lecture des écrivains païens, tout pleins de la mythologie antique, ne portât atteinte à la foi chrétienne. « Il ne faut pas, écrivait le pape saint Grégoire à Tévêque de Vienne, qui enseignait la grammaire dans son école cathédrale, il ne faut pas qu'une bouche consacrée aux louanges de Dieu s'ouvre pour celles de Jupiter. » Ce grand pape dit encore que les règles fixées par les grammairiens lui paraissent peu dignes d'être respectées et qu'il considère comme une indignité de soumettre à ces règles la langue de la doctrine. Odilon, abbé de Cluny, qui aimait à lire Virgile, y renonçait à la suite d'un songe effrayant, et Hérivée, archevêque de Reims, se félicitait d'avoir gardé son âme pure de telles études.
Au moyen âge, ce n'est plus le paganisme que redoute.' l'Église ; mais les plus avisés des clercs sentent vaguement que cette littérature antique est pénétrée d'un esprit tout opposé aux principes sur lesquels repose la société féodale et sacerdotale : elle est pleine de l'esprit républicain, elle respire la liberté de penser.
Pourtant si l'on veut parler et écrire élégamment le latin, il faut bien étudier les auteurs. Sans doute, mais on ne les étudie strictement que dans ce but. On y cherche surtout les expressions brillantes, les fleurs de rhétorique, les comparaisons et les images ingénieuses qu'on pourra replacer avantageusement dans un sermon, un panégyrique ou un traité de théologie. On en fait des cahiers d'expressions, que consultent les élèves des monastères et des écoles cathédrales : aussi les mêmes citations reviennent-elles constamment dans les écrits du moyen âge.
Par là, on était dispensé de jamais ouvrir Virgile, Horace, Ovide. Les auteurs que Ton cite le plus souvent sont précisément ceux qu'on aura le moins lus. Quant à s'inquiéter des idées religieuses, philosophiques, politiques des anciens, personne n'y songe. Jamais on n'a moins compris la civilisation romaine qu'à l'époque où la langue de Rome était celle de l'Église et par conséquent la langue universelle.
La littérature grecque était réputée plus dangereuse encore par ses tendances, car elle est plus républicaine encore et d'une plus grande liberté philosophique que la littérature latine; mais elle était encore moins répandue. Il y avait bien quelques livres grecs dans les bibliothèques des rois ou des monastères, mais, jusqu'au xvi^ siècle, la langue grecque fut à peu près inconnue en France. Parmi les clercs qui passaient leur vie à discuter sur Aristote, il n'y en avait pas un sur mille qui fût en état de le lire dans l'original. On ne le connaissait que par des traductions latines ou par des ouvrages de seconde main.
Aussi, quand, au xvi« siècle, les savants se mirent à étudier de près les auteurs latins et apprirent la langue grecque, ce fut une révélation complète du monde antique : et le régime du moyen âge en fut, comme l'Église le craignait, sérieusement ébranlé.
Méthodes d'enseignement. — Elles sont vraiment arriérées et barbares. A l'Université, dans les collèges, on ne doit parler que latin. Et quel latin! Il y a des traités de grammaire et de mathématiques en vers latins : l'écolier est tenu de les apprendre par cœur. Bien heureux quand quelque « vieux tousseux » de maître, dans le genre de ceux qu'a persiflés Rabelais, ne l'oblige pas à les réciter au rebours. Si l'intelligence des jeunes gens se refuse à une pâture indigeste, le maître a recours aux verges pour lui faire entrer la science dans la tête. On les emploie aussi quand l'élève est trop brillant : ne faut-il pas le prémunir contre le péché d'orgueil? L'usage des châtiments corporels est si répandu que saint Louis est copieusement fouetté dans son enfance. Le roi de France est boursier-nè du collège de Navarre ; l'argent de sa bourse est consacré à Tachât des verges.
Déjà des protestations se sont élevées contre ces procédés d'éducation servile, qui jurent avec l'expression « d'arts libéraux ». Saint Anselme, au xi« siècle, s'en indignait. Un abbé lui parlait un jour des enfants confiés à ses soins : « Ils sont, disait-il, méchants, incorrigibles. Jour et nuity nous ne cessons de les frapper, et ils empirent toujours ». — « Eh quoi! répondait le saint, vous ne cessez de les frapper! Et quand ils sont grands, que deviennent- ils? Idiots et stupides. Voilà une belle éducation qui d'hommes fait des bêtes ! » Jean Gerson, au xv° siècle, recommandait aussi aux maîtres la patience : « On prend les enfants, dit-il, plutôt par la douceur que par la terreur. »
Ouvrages a consulter. — Petit de SuWeville, Notions générales sur les origines et sur l'hist. de la langue française. — Littré, Hist. de la langue française. — Brachet, Grammaire historique de la langue française. Ampère, Hist. litt. de la France avant le XII* siècle. — L. Moland, OngtTw»* littéraires de la France. — V. Leclerc el Renan, ffist. litt. de la France au XIV* siMe. — Villemain, Tableau de la litt. française au moyen âge. — Aubertin, Hist. delà langue et de la litt. française au moyen âge. — Demogeot, Hist. de la litt. française. — Gidel, Hiist. de la litt. française.
Léon Gautier, Les épopées françaises. — G. Paria, Histoire poétique de Charlemagne. — Talbot, Essai sur la légende d'Alexandre le Grand.
— Pigeonneau, Le cycle de la croisade et de la famille de Bouillon. — Gmb&l, Le poème de la croisade des Albigeois. — Raynouard, Choix de poésies originales des troubadours.
— Sismondi, Hist. des litt. du midi de la France. — Fauriel, Hist. de la poésie provençale. — P. Meyer, Les derniers troubadours. — G. PAris, La poésie française du mouen âge.
Petit de JuUeville, Les Mystères.
— Tivier, Étude sur le mystère du siège d'Orléans. — Chassang, Des essais dramatiques imités de l'antiquité.
A. Gasté, Chansons normandes du JSry» siècle. — Lenient, La satire en France au moyen âge. — Campaux, François Villon^ sa vie et se.t œuvres.
— Lôngnon, Étude sur Villon. — Bcauûls, Étude sur ' la vie et les poésies de Charles d'Orléans. — Delaunay, Etude sur Alain Chartier.
Lecoy de la Marche, Les manuscrits et les miniatures. — Compayré, Hist. critique des doctrines de l'éducation en France, t. l", — Ch.
Thurot, De l'organisation de Venseignement dans V Université de France au moyen âge.