I. L'ag^icultare
Population de la France au moyen Age. — Faute d^une statistique exacte et ua peu générale, on ue peut préciser le chiffre de Ja population rurale au moyen âge. Du xie au xiii® siècle, grâce au ralentissement des guerres privées, k la moindre fréquence des pestes et des famines, la population a dû atteindre une certaine densité. On le voit par les multitudes qui sortirent de France à Tépoque de la première croisade, et par les chiffres de la levée provoquée, en 1124, sous Louis VI, contre Finvasion imminente de l'empereur allemand. L'adoucissement du régime féodal et le progrès du bien-être, de saint Louis à Philippe VI, durent amener la population à un chiffre plus élevé. Dureau de la Malle et M. Siméon Luce assurent qu'elle « égalait au moins, si même elle ne la dépassait un peu, sur certains points, celle de la France actuelle ». Les recherches de M. Léopold Delisle, pour la province de Normandie, semblent le prouver. Puis la peste de 1348 et les ravages de la guerre de Cent ans ame aèrent une dépopulation effrayante, dont tous les documents contemporains apportent le témoignage. La France a dil perdre alors près de la moitié de ses habitants. Elle ne recommence à prospérer que dans les années qui s'étendent du règne dt; Louis XI au commencement des guerres de religion. État de Tai^rlcultare. — L'agriculture, au moyen âge,
R. Civil. T. I t6
398 GITILISATION FRANÇAISE
était une pure routine^ On semait à telles époques, parceque Ton avait toujours fait ainsi, en vertu de tel ou tel dicton ou de telle ou telle recette, mentionnés dans lescalendriers ou simplement conservés Uans la mémoire des paysans et transmis de père en fils. Il n'existait pas Mnescience agricole : les seuls traités que Ton possédât étaient ceux des écrivains romains, qui s'appliquent aux climat»du midi, à l'Italie par exemple, mais non à la France. Au xni® siècle, Vincent de Beauvais consacre à l'agriculture plusieurs livres, tant de son « Miroir doctrinal » que de son « Miroir naturel » ; mais ce ne sont que des compilations de fragments empruntés aux écrivains anciens. Au xiv« siècle, avait paru le « Vray régime et gouvernement des bergers, par le rustique Jehan de Brie, le bon berger, » qui est de 1379. Charles V fit traduire le « Traité d'agriculture» {Liber ruralium commodorum) composé par Pierre de Crescens, de Bologne, agronome italien du xni° siècle, et dédié à Charles d'Anjou. 11 fît traduire également l'ouvrage latin de l'Anglais Barthélémy de Glanville, le « Livre des propriétés des choses », sorte d'encyclqpédie dont quelques parties intéressent l'agriculture.
Les seigneurs les plus éclairés et les propriétaires ecclésiastiques pouvaient seuls tirer quelque profit de ces livres, puisque le peuple ne lisait pas.
Les écoles rurales ne faisaient pas absolunuent défaut, mais elles étaient consacrées surtout à former les futurs prêtres, et si rares qu'on peut considérer le paysan du moyen âge comme absolument illettré.
D'ailleurs, il était trop dépendant pour sa terre et pour sa personne, trop ejçposé aux guerres, aux hrigandages, à l'oppression fiscale, pour essayer des perfectionnements. Pourvu qu'il put vivre, c'était assez.
Caltuves pvatif|iiée(B.&' cette épcmne. — On pratiquait les engrais, les marnages. La vaine pâture, qui avait conservé une extension abusive, surtout dans le centre delà France, était une grosse entrave au progrès de Tagronomie. Faute de «pouvoir faire alterner d'année en année les cultures et pour laisser au moins reposer la terre, tous les deux ou trois <ans, on la laissait en jachère.
En fait de céréales, on semait le froment, le seigle^
X'AfiAICDLS'URE M9
Torge, répeautre, le méteil, Favoine, le sniliet : le Wé .noir ou sarrasin, comme son nom l'indique, a^ait été in^orté d'Orient an temps des Croisades.
En fait de légumes, quatre espèces de choux, des rayes, oignons, carottes, artichauts, épinards,,pQis, fèves, .haricots, salades, cumin, fenouil, courge ; le melon n'a été impoi^è que plus :tard des pajs du midi.
En fait de plantes textiles, le lin et le chanvre. En fait de- ,plantes oléaçgineuses, la rabette et le pavot : llhuile se faisait partout, dans le midi, avec l'olive; dans .le «centre de la France, avec les noix ou le fruit du hêtre. Les prairies arti- •ticielles étaient presque inconnues, car .la luzerne, le sainfoin, le trèfle ne s'introduisirent que beaucoup plus tard. La pomme de terre, la J)etterave, le colza, le topinambour étaient alors ignorés.
Comme on ne possédait encore que .peu de Peintures minérales, que La cochenille et les bois américains étaient à découvrir, que l'indigo d'Qrient était une denrée rare, on donnait une certaine importance à la oulture des plante» tinctoriales, telles que le safran, la .gaude, qui donnent des couleurs jaunes ; la guède ou pastel, qui donne une couleur bleue; I'cbîI de bœuf; la garance, a^ppelée alors u sang Notre-Dame » et qu'on cultivait dans des régions où elle a été abandonnée depuis, notaaBment en Flandre. OnTecueillait le kermès du chêne vert, qui donne une couleur range.
Une autre culture industrielle du temps, répandue surtout en Bourgogne, c'était celle du chardon à carder, dont les règlements des métiers prescrivaient l'emploi, à l'exclusion des cardes de fer.
Gomme chaque pays était obligé de se sufûre à lui- •inéme, .on plantait la vigne même dans des pays où l'on a renoncé depuis à cette culture, parce qu'on l'a trouvée trop incertaine ou trop peu rémunératrice : par exemple en Normandie, en Bretagne, en Picardie.
L'art de couper, tremper, sophistiquer les vins était déjà .pratiqué, surtout dans le midi.
Parmi les arbres, l'orme fut chez nous une rareté au moyen âge; on ne connaissait ni le platane, importé d'Italie en (Provence au temps de Charles WII, «ni l'acacia,
ni le marronnier d'Inde, introduits seulement au xvii» siècle. Quant au mûrier, il ne fut cultivé, à partir du xv« siècle, que dans la Provence.
Parmi les fleurs, la reine-marguerite qui est venue de la Chine en 1772, la capucine et le dahlia qui viennent d'Amérique, c'est-à-dire les fleurs les plus usuelles des jardins rustiques d'aujourd'hui, ne figuraient pas dans ceux du moyen âge.
A part le dindon qui est américain, à part la pintade et le cochon d'Inde, on élevait à peu près les mêmes animaux qu'aujourd'hui; mais beaucoup de variétés de poules, canards, porcs, plus récemment importées d'Orient, étaient alors inconnues. Le droit de glandée dans les forêts permettait d'élever d'immenses troupeaux de porcs. Moyennant une redevance au seigneur, le bétail pâturait dans ses landes, ses prairies, ses bois taillis. L'élève des pigeons était réservée à ceux qui avaient droit de colombier, ^ux seigneurs. On pratiquait peu les croisements entre nos races chevaline, bovine, ovine, et les races étrangères; pourtant, dès le xii* siècle, de riches propriétaires avaient fait venir des chevaux arabes, des moutons d'Espagne ou d'Angleterre. En 1100, Gaston IV, vicomte de Béarn, avait institué des courses de chevaux. Dès le xi« siècle, on élevait en Normandie le mouton dit présalé.
Hatériel d*a§^ricuUure • — L'outillage agricole était alors tout primitif. Dans beaucoup de pays, on ne connaissait qu'une charrue à soc de bois, et sans roues. En place de herse, on traînait des échelles. Dans le nord, les blés étaient battus au fléau; dans le midi, foulés par les bêtes. Les huttes des paysans, généralement en torchis, étaient recouvertes de chaume, sauf dans les pays où l'ardoise était commune ou dans ceux où l'abondance du bois permettait de les couvrir en aisseulles ou planchettes. Ces cabanes n'avaient le plus souvent pas de fenêtres, ou, si elles en avaient, elles se fermaient avec des volets de bois, car le verre à vitre, tout grossier qu'il fût, était trop cher pour le campagnard : les bourgeois eux-mêmes garnissaient leurs fenêtres avec du parchemin et de la toile huilée. La porte du paysan était fermée non par une serrure, mais par une cheville de bois : a Tire la chevillette et la bobinette
l'agriculture 401
cherra », dit la grand'mère dans le conte du « Petit-Chaperon rouge ».
SaperRtitionfl relative» h ras^rienltore. — Ces superstitions sont pour la plupart aussi anciennes que notre race ; on les trouve encore vivaces au temps de l'agronome Olivier de Serres, sous Henri IV, et elles n'ont pas complètement disparu aujourd'hui.
Pour traiter les animaux, on avait recours à des remèdes empirique^, c'est-à-dire à des remèdes de bonne femme, ou à des moyens surnaturels. Ainsi, pour guérir un agneau du boucket, on prenait un bâton de sureau qu'on fendait on croix, qu'on mettait dans la bouche de Fanimal et qu'on déposait ensuite en un lieu sec : à mesure qu'il séchait, l'animal devait guérir.
Il fallait faire sortir les veaux à reculons quand on les séparait de leur mère ; ne commencer à labourer qu'après Hvoir promené trois fois du pain et de l'avoine, avec un cierge allumé, autour de la charrue ; ne pas filer ni coudre le jeudi et le vendredi, parce que cela faisait pleurer la î^ainte Vierge. Tracer une croix sur la cheminée empêchait les poules de s'égarer; jeter du pain dans un puits Tempechait de tarir; placer du buis bénit sur le fourrage éloignait les insectes; mettre les os d'une tète de jument dans It* jardin faisait mourir les chenilles.
Pour que les semences fussent meilleures, on les faisait passer par un crible fait d'une peau.de loup, et qui ne devait avoir que trente trous, ou bien on les faisait toucher par l'épaule d'une taupe. Pour éloigner les oiseaux gourmands, on pendait par le pied, à des poteaux disposés de distance en distance, quelques-uns de ces délinquants; ou bien on arrosait le champ avec de l'eau dans laquelle avaient trempé des écrevisses ou de la corne de cerf; ou bien on avait soin d'écrire çà et là le mot « Raphaël ». Ou obtenait le même résultat en enterrant dans le champ un vase dans lequel était enfermé un crapaud; seulement, uu moment de moissonner, il fallait enlever le vase : autrement le blé aurait eu un goût d'amertune. La vigne était plus féconde si on la taillait avec une serpe enduite de graisse d'ours et si le vigneron était couronné de lierre. Pour empêcher le vin de se gâter, il fallait écrire sur le
4è2' CIYILISATHMr PRAUÇAISE
tonneatr ees mots latins : Gtistiite et videte, qnod bomu est Dominus ; avoir soin de répéter, quand on metl^t la veadange dans la cuve on le vin dans le tooneau : « Saint- Martin bon vin; » planter un couteau de fei* entre le bois et te pFemier cercle de la cuve ou du tonneau. Qteand on savait tout cdia, on était bon laboureur.
IL Ii'indnstriv.
Kmi eiwrp—at»— «Il le Uvre de» maUmwf». — Le paysan tFavaillait isolé ; Pautisan avait conservé- ou renoué less antiques liens des corpomtionsi, Un concile de Bduenv en tri 80, défend les associations entre laïques « pavce que Ifobservance de leurs statuts peut induire en péché de parjure ». Elles sont pourteuit nombreuses au xiv siècle, et «tu xiii^, -S0U8 lie saint roi Louis ; le prévôt Étieime Bafleau dresse le « Lme dei^ métiers » de P^is, comprunanl les statuts d'en^oa 6en<; corporations.
Les corporation» se sont formées, oomaie^ Tes communes urbaines, pair tme émancipation des entraves féodales, •obtenue de force ou à prix d'argent. Dans les vill&s non émancifiées, les artisans' avaient dû traiter pour leun propre compte avec le seigneur laïque- ou ecclésiastique, « acheter le métier ^ », c'est-ànlire obtenir' moyennant finance le droit de travadlier. Les boulangers' étaient encore ternis à «uire au four banal : Philippe-Auguste en dispensa les boulangers de Pasis- et Philippe le Bel tous ses sujets parisiens. Les tavemiers, à Paris,, étaient tenns de fermoev boutique tant que le sire roi n^avait pas vendh bout son' vin.
Une corporation se compose alors de ton» les- artisans qui dans une même ville exercent le même métâer- : nul
1. Le mot métier vient du mot latin ministerium ; à Torigme lesr gens de métieit étaient! les mimêttwialet^ oui aervitanrs daa propriétaire» gcdlo-francs, «nsuite des féodaux. Dans le nonl, tout homme de métier était donc censé être au service du seigneur; tout forgeron était son forgeron, tout tisserand; son tisserand. Le métier étant la chose du seigneur, nal ne pouvait s'y livrée» sans avoir obtenu, rautncisation du maître. Oe là la droit -seigneurial de réglementer les- métiers et de- vendre le droit de travailler. Au contraire, dans le midi, le régime de l'industrie était, en général, la liberté.
L'tlVDUSTRIE 4X>Z
ne peut se tenir à part. Les règlements de la corporation oMigent tous ses membres; ils sont censés être rédigés et, dkns tous les cas, ils sont approuvés par l'iautorité' supérieure : Église, royauté, seigneurie, commune.
n y a déjà au moyen âge les trois degrés : Tapprenti, le ^^ompagnon, le maître; mais la maîtrise est accessible à tout ouvrier qui a témoigné d'un savoir suffisant. Elle n'est pas encore, comme elle le sera plus tard, fermée au plUs grand nombre des travailleurs, réduits^ à végéter dans ïa condition de « compagnon » et à former une sorte de prolétariat industriel *. La maîtrise n'exige pas de grande •déboursés d'argent et le chef-d'œuvre n'a pas encore la ^complication que la jalousie des maîtres imposera plus tard aux aspirants : pour devenir cordîer, il suffit de présenter une bonne cordfe; pour être reçu savetier, dfe rac- 'Commoder trois souliers, etc. Pbur être autorisé à ouvrir boutique, il suffit que l'artisan sache son métier, qu'il ait acheté son métier dli roi *^ ou payé un dt*oit à la corporation, et qu'il <« ait dfe quoi ». Quelquefôis la réception est accompagnée de cérémonies symboliques : le candidat boulanger offre aux maîtres un pot plein de noix qu'on va ensuite briser dans la rue contre ih muraille.
ta corporation a sa caisse commune. Elle est adhiinistrée par un comité de maîtres, appelés syndics, pruiJPhommes, jwés, garde^fn&tiers. Tantôt ils sont élus par la corporation tout entière, tantôt ils se recrutent euxmêmes, tantôt ils sont nommés et révoqués par quelque
1. Aa XV* sièol», une- séparatimi plus tranehée s'établit déjà- entre le» •nmllres et les oompagODna. Geox-oi.ne font presque plus partie de la corpo^ ration. Alors ils forment des associations à part. Elles leur deviennent d'autant pins nécessaires qu'ils commencent à cette époque à voyager pour chercher de rouvraigtf oui pour se perfectionner dan» leur métier, affaire leur itovTi dô- France t On était reçu dans- ces associations avea toute espèce decérémonies bizarres ou symboliques, avec des épreuves, sous serment de garder le secret sur les rits de l'association. 11 y eut des formules, des signes^ qui permettaient aux oompagnons de sereeonnaitre en tout pay«. L'anooiation des ouvriers maçons est* une des origines de la frane-maçon' ■nerie; mai»* à cette époque, c'est-à-dire au xv* siècle, on ne rec'evait francsmaçons que cenx qui s'approofaaient, au moins une foi» par an, des saore^ meotsk
2, A Paris, par exemple, il y avait des métiers qui étaient au roi, comme la plupart de ceux où l'on travaillait le fer et le cuir, et d'autres qui étaient libresj oomme' cenx des couteliers, fabricants de lacets, etc.
404 OYILISATION FRANÇAISE
officier du roi. Ds veillent à ce que Ton ne fabrique que des produits loyaux, saisissent et détruisent les marchandises de mauvais aloi, imposent de lourdes amendes : il le faut dans Tintérét de tous et pour maintenir le bon renom de la corporation. Les marchandises approuvées sont souvent marquées du cachet de la ville ou de la corporation : c'est la marque de fabrique. Pour empêcher que- Tartisan ne se néglige, on a dressé des règlements très précis et très rigoureux. On suppose toujours, semble-t-il,. qu'il veut tromper Facheteur. Défense aux couteliers de mettre à des manches de couteaux en os des garnitures d'argent : on craint qu'ils ne soient tentés de les vendre pour manches d'ivoire. Défense de recouvrir de soie ou de fil de métal des manches en bois blanc : on veut que le bois blanc soit apparent. Défense de mettre chanvre et lin dans la même corde* Défense à l'orfèvre, au serrurier, au tailleur, de travailler ailleurs que dans leur boutique, sous les yeux mêmes du public. Défense à tous les artisans de travaiDer après le coucher du soleil : on craint qu'à la lumière d'une lampe ils ne fassent de moins bonne besogne. Le travail de nuit n'est permis qu'aux forgerons, maréchaux, etc., qui ont un métier plus grossier. Ces règlements empêchent à la vérité tout perfectionnement ; mais l'inconvénient n'est pas encore très sensible du xni« au xv« siècle. Faire bien est déjà assez difficile : qui songe à faire mieux^ La corporation n'exerce donc pas encore sur ses membres cette tyrannie qu'aggravera plus tard l'intervention de la royauté, avec ses exigences financières et sa vicieuse économie politique. Les avantages de la corporation l'emportent alors de beaucoup sur ses inconvénients. Tous ses membres l'aiment, car elle assure à tous sécurité et considération. Us ont plaisir à se réunir, et ces réunions, qui ne sont pas encore gâtées par l'exploitation des nouveaux venus, sont vraiment des fêtes fraternelles. Chaque corporation a adopté pour patron un saint, dont l'image figure sur sa bannière et dont on célèbre le jour par une messe solennelle, une procession, avec fleurs et rubans, et un copieux banquet. Ainsi les charpentiers se sont recommandésà saint Joseph, les maçons à saint Biaise, les orfèvres à saint Éloi, les boulangers à saint Pierre, les cordonniers à
l'industrie 405
saint Crépin, les jardiniers à saint Fiacre, les musiciens à saint Julien ou à sainte Cécile. Dans chaque église, ce sont eux qui entretiennent la chapelle consacrée à leur patron, et souvent ils y tiennent leurs réunions.
Les corporations ont leurs armoiries comme les nobles : la hache du charpentier, le tranchet du cordonnier, se détachent en or ou en argent sur fond de gueules ou d'azur. Les orfèvres de Paris ont représenté sur leur bannière une coupe, une couronne, une croix d'or.
Dans beaucoup de villes, les divisions naturelles de la cité, ce sont les corps de métier; dans la milice, chaque corps de métier forme une compagnie, dont les jurés sont les officiers, et qui a pour bannière celle de son patron. La division en métiers répond presque à celle des quartiers, car souvent tous les gens d'une même profession habitent la même rue. De là ces noms de rues au moyen âge : rue des Orfèvres, des Febvres (forgerons), de la Ferronnerie, de la Tannerie, de la Corroierie, de la Vieille-Draperie, des Teinturiers, des Déchargeurs, de la Cordonnerie, des Lombards (banquiers). A Paris, les changeurs ne pouvaient s'établir que sur le Pont-au- Change.
Un droit de justice appartient souvent aux syndics sur les membres de la corporation : ainsi l'évêque de Chartres leur a cédé son droit de basse justice. Dans les villes royales, quand il s'agit de métiers du roi, il appartient soit aux grands officiers, soit aux fournisseurs du prince. Ainsi le grand panetier est juge des boulangers de Paris, tbnction qui lui est bientôt disputée par le prévôt de la ville. Le grand bouteiller est juge des marchands de vin, cabaretiers, hôteliers; le grand chambrier, des drapiers, tailleurs, tapissiers, merciers, cordonniers; le connétable, des armuriers, selliers, etc., le maréchal, des forgerons et autres batteurs de fer. Le charpentier du roi est chef de tous ceux qui travaillent le bois. Maître Guillaume de Saint-Patu, maçon de saint Louis, gouverne tout ce qui remue la pierre et gâche le mortier.
Caractère de FinduAtrie au moyen â^. — L'industrie du moyen âge est une petite industrie opérant avec de petits capitaux. Un maître n'a pas sous ses ordres de nombreux compagnons comme au xviii° siècle, encore
40^ CIVILISATION FBAIfÇAlSE
moms une armée d'ouvriers comme dans les mamifoc tures d'aujourd'hfuj. Les mieux partagés ont deux, trois valtets ou « compagnons », autant d'apprentis. Le maître travaille à côté d'eux devant le même établi et les surveflle <le près. Nulle division du travail : le même orfèvre ftrad le métal' et cisèle le bijou.
9iP9eé9 eatve Sn* léUfega». — Entre les corporations qni fabriquent des objets analogues, les procès sont étemels : ils commencent au xui« siècle pour ne finir qu'à la Révolution ft'ançaise. Par exemple, les lormiers, qui fabriquent mors, brides, éperon», étriers, intentent, en i290, im procès aux bourreiîerB, feibricants de harnais, qui se permettent de réparer de vieux freins* et de vieux étriers. •et, en 1304, aux selliers qui prétendent fabriquer les é trière de leurs selles. Les w garnisseurs », qui fabriquent les casques, jambières, etc., s'avisent de fabriquer dfes» baudriers et des fourreaux : de là, procès avec les « fourbisseurs », qui travaillent le cuir. Les drapiers, foulons, teinturiers, sont constamment en quereUe. Les mercier», qui vendent de tout, ont maille à partir avec tout le monde.
Les procès étaient d'autant plus fréquents que certains métiers se partageaient en plusieurs corporations rivales. Au) xi«« siècle,, tjrois corporations dans Paris fabriquent des pat«iôtres : les patenôtriers d'os et de corne', tes pâtenôtffiers de corail et de coquilles, les patenôtriers d'ambre et de- jais. Elles étaient cinq à fabriquer des chapeaux : les chapeliers de fleurs, de feutre, de coton, de- plumes de paon, de fourrures. Il fallait' distinguer entre Qavetierfr (savelieEs), çavetonniers , condonniers, dont le nom vient de cordouan (cuir de (îlordoue). Les « boucliers » ne faisaient que le» boucles de- ceinture, les « fermaiUecs^ « qne les fermail», les « décier» » que les dés à jouer.
I^e» eiiflfligBe» et le» e»i». — Les boutiques étaient alors petites, sombres, et propices, dans leur demi-jour; aux supercheries des marchande. Ceux-ci n'avaient pas^ à leur disposition les moyens de publicité et de réclame qu'on a aujourd'hui. Il était inutile d'écrire leur nom et leui? profession sur leur maison, la majorité de leur clientèle n^ sachant pas lire. 11 fallait parler à l'œil. De là, ces lourde» enseignes, bariolées, découpées, qui, à tous les étages de»
l'industrie W7
maisons, se balançaient au vent,, grinçaient autour de leur ■support de fer, suspendues comme une menace sur i^ tête •du passant, encombrant les rues étroites et achevant d*ihtercepter la lumière du ciel. De là, ces chapeaux énormes, •ces habits taillés dans la tôle, ces armures complètes avec la lance en arrêt, ces animaux fantastiques : enseignes iglorieuses qui ont donné leur nom à des rues entières : rue de T Homme-armé, du Pbt-de-fer, de la Clef, de l'Éperon, du Sabot, de la Licorne, etc.
Le meilleur moyen était encore de crier sa marchandise.
De là les cris de Paris. Cri des marchands d'oubliés et
d*èchaudés. Cri dés revendeurs et fripiers : « Qui vend vieux
fer?* qui vend vieux pot? » Cri des marchands de chandelle :
« Chandoile de coton! » Cri dés poissonniers : « Harengs
frais! » Cri des étuveurs : « Les bains sont chauds. »
lî y avait une corporation spéciale à Paris pour crier le
"viti du roi, le vin du chapitre ou des abbayes souveraines:
Le cabaretier, debout sur le seuil de sa porte, un pot et
un gobelet d'étain à la main, criait son vin. Au besoin, il
3e faisait goûter aux passants.
Les grandes corporationts : les Six-€orps. — Il y avait ■des métiers plus importants que les autres : ils grandirent plus vite en puissance et en richesse, et formèrent bientôt, dans presqpe toutes les villes de France, une aristocratie macchande qui accapara les charges municipales. Ainsi à Paris les six corps principaux, qu'on appelait simplement les six-corps, sont les drapiers, les épiciers, les merciers,, les bonnetiers, les pelletiers, les orfèvres. Les merciers, et marchands en gros, appelés « marchands grossiers », prennent, au xve siècle surtout, une grande importance. Ils forment une YBiSte confédération* sous les « rois des merciers ». Les actes publics leur confèrent le titre de « chevaliers » et même « chevalières- de la milice militaire de la mercerie )>. Bonlaiii^ers et bouchers. — A côté, s'élèvent les boulangers, dont Torganisation rigoureuse rappelle les règlements de Fancien empire. Les bouchers, qui apparaissent organisés. à Paris dès 1146, se rattachent peut-être aussi aux collèges de bouchers romains. A Paris, ils étaient d'abord .établis dans la cité, au parvis Notre-Dame, près de la paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs. Quand Paris se déve-
loppa sur sa rive droite, ils s'y transportèrent et groupèrent leurs étaux autour de Téglise Saint-Jacques la Boucherie,^ dont la haute tour subsiste encore. Ils y constituèrent ce qu'on appelait la Grande-Boucherie. Ils luttèrent pour empêcher qu'il ne s'en formât d'autres, grâce à la variété des juridictions entre lesquelles se partageait la ville de Paris et dont chacune voulait avoir sa boucherie.
L'abbesse de Montmartre avait obtenu du roi d'ouvrir vingt-cinq étaux de bouchers près du Petit-Pont : la Grande- Boucherie réclama et obtint gain de cause. Les Templiers avaient établi une boucherie dans le quartier du Temple : la Grande-Boucherie obtint qu'elle lui fût subordonnée. Elle fut moins heureuse contre l'abbaye de Saint-Germain-des- Prés et l'abbaye de Saint-Martin, qui établirent des boucheries dans les quartiers de leur obéissance. Elle conserva cependant une grande puissance : ce sont les bouchers qui font la révolution de 1413, et le nom de l'écorcheur Caboche s'est attaché à la célèbre ordonnance.
Commerce à rintérienr. — Le commerce à l'intérieur de la France fut peu actif tant que le pouvoir royal resta faible. L'artisan n'avait guère pour clientèle que le seigneur et l'ecclésiastique : le commerce qui allait le mieux était celui des armes et des objets d'église. Les nobles, retirés dans leurs châteaux, avaient peu de besoins, aucun goût de luxe; le bourgeois encore moins. Le mouvement d'échanges d'une province à l'autre était presque nul : tout se consommait sur place, les produits industriels comme les produits agricoles. Si une province avait fait une mauvaise récolte, on y mourait de faim, quelle que fût l'abondance dans la province voisine : de là les disettes effroyables des x« et xi« siècles.
Le grand courant commercial allait de la Méditerranée aux mers septentrionales ; il remontait le Rhône et descendait le Rhin, pour atteindre Cologne et les ports allemands de la mer du Nord et de la Baltique. Il se ramifiait en Bourgogne, gagnait la Champagne, l'Ile de France, la Normandie
et la Flandre, toutes deux eu relations continues avec l'Angleterre. Les marchands préféraient la voie fluviale à laroute de terre, comme moins coûteuse et surtout comme plus sûre.
Marehands de Teau. — La « marchandise de Teau », ou la « hanse » parisienne, corporation des marchands qui trafiquaient sur la Seine, remonte peut-être aux anciens (( nautes » parisiens. 11 en est question, dès 1121, dans un acte de Louis VI. Elle avait le monopole de tous les transporta- par eau entre Paris et Mantes. Elle avait trois ports à Paris : l'un à la Grève, l'autre appelé port Popin, le troisième près du Louvre. Elle était plus puissante que les boulangers, les bouchers et même que les six-corps : tous les métiers dépendaient d'elle à cause des transports. Son chef, le prévôt des marchands, est devenu le maire de Paris ; ses armoiries, le navire qui « flotte et n'est pas submergé », sont encore aujourd'hui les armes de la Ville.
Elle eut à lutter contre des compagnies rivales : l'une, de marchands bourguignons, sur la haute Marne et la haute Seine, que favorisait le comte d'Auxerre; l'autre, de marchands normands, sur la basse Seine, que soutenait la puissante commune de Rouen. Les Bourguignons avaient dû se résigner à laisser les Parisiens naviguer sur leura eaux, sans pouvoir obtenir eux-mêmes de passer par Paris. Les Normands furent plus résistants : ils ne permirent à aucun vaisseau parisien de dépasser Mantes. En 1272, ils défoncèrent les tonneaux de vin d'un bourgeois parisien, nommé Raoul. Les rois favorisèrent tantôt Paris, en supprimant la compagnie normande, tantôt Rouen, en la rétablissant. Charles VII mit fin au conflit en abolissant les privilèges des deux compagnies, et en autorisant les Rouennais à remonter, les Parisiens à descendre la Seine. La hanse parisienne subsista cependant, déchue de toute importance, jusqu'à Louis XIV, qui l'abolit en 1672.
Entraves an commerce intérieur s péa^^es, bri^^ands^ — Au x« et au xi« siècle, on voyageait peu. L'abbé de Cluny en Bourgogne s'efirayait à l'idée d'un voyage à Saint-Maur, près Paris, dans une « contrée étrangère et inconnue ». Personne n'entretenait les routes; les ponts romains tombés en ruine n'étaient plus remplacés que
4f0 GIVILISATIOir FHAirÇAISE
par des ponts de bois, souvent en mauvais état, ou par 4e simples bacs. En beaucoup d'endroits, il fallait passer les rivières à gué, et les noyades étaient fréquentes.
Eli outre, à la frontière de chaque province, de chaque seigneurie, de chaque fîefj il fallait payer des dhrits d'entrée et de sortie; il fallait payer pour passer les ponts et faire lever lés barrières des routes. Jusqu'en 1314, les voitures de <t chasse-marées », qui transportaient le' poisson de mer à Paris, étaient rançonnées par les religieux de Saint- Julien- de Beauvais : les jours de maigre, ils disaient déStailer tous les paniers, choisissaient les meilleures pièces, causaient de longs retards, si bien que le reste arrivait gâté k Paris. D'autres seigneurs, voulant ftiire abstinence agréablement et à bon marché, les imitaient.
Outre les exigences plus ou moins légitimes des sei- ^eurs, il y avait les risques de pillage par les brigands, les 5erfs évadés, les chevaliers félons, embusqués; au* passage des montagnes, installés dans les ruines des ciiàteaux abandonnés. Les seigneurs, qui percevaient dfes droite sous prétexte qu'ils assuraient par leurs sau^onduits la sécurité des marchands, ne répondaient pas d'eux dès que hniiit était tombée. En 1265, un marchand' est volé et assassitie près d' Arras ; ses associés s'adressent au comte d'Ar^ tôis pour obtenir- indemnité ; le comte répond' qu'il n'est tenu à indemnité que pour les objets volés entre le lever et le coucher du soleil.
Les rivières ont leurs pirates comme les routes leurs brigands : mais ils sont plus faciles à poursuivre et à punir. Ici la protection seigneuriale est plus efflbace^ mais les péages sont tout aussi lourds, et leur perception aussi vexatoire. Au xm® siècle, on exigeait, sur tout batleau, la « montée delà Marne », dont le taux était à la discrétion du péager; « le rivage de Seine », pour toute marchandîise débarquée sur la Seine; le « lîage », qui était de quatre livres pour tout bateau dte vin, etc. Tous les autre» fleuves de France étaient sujets aux mêmes exactions.
Pre^rès du eonmerce intérrenr. — Dlrxii^'au xtv<* siècle, la situation s'améliore. Les grands seigneurs ont pris la haute main sur les petits, les rois sur les grands seigneurs. Des confréries de frères pontifes construisent en onwîans
LE COMHRRCE 411
(fl^7-1480)le pont d'Avignon, en quarante-quatre ans'(t265- 13W) Ife pont Saint-Esprit, et, dans le courant du xn» siècle, le Petit-Pont de Paris. Les seigneurs, les nronastère» les villes en construisent également. Les droits et péages tendent à être perçus d*'une ftiçoni régulière. Les compagnies prrvilé^ées^ comme la hanse de- Paris, les compagnies normande et bourguignonne-, la batellerie d'Orléans^ Ih jurande dfe Bopdean<x:, les- di'verses batelleries da Rhône, se soirt fopntéesf sur Ifes cours d'eau et ont conclu des traités avec les seigneurs riverains. Les marchands étrangers, qui jusqu^'alors étaient repoussés ou exploités sans- merci, trouveHt un peu de sécurité. Philippe le Bel accorde des privilèges- anx Portugais, Charles V auK Ëspagn^ls^ aux- Italiens, aux Allemands. On les exiempte de tout impdt sauf un cens à payer au seigneur, et, en cas de guerre, une taxe* spéciale à payer au roi. On les affîtanchit de toute autre* juridiction^ que de' la justice royale. Beaucoup d'Italien s^ s'établissent cftez' nous et initient nos compatriotes aux» secrets! à\i commerce italien *.
Charles V conçoit le projet, irréalisable pour l'époque, de réunir par un canal la Seine et la Loire. Quand la royauté Irimnphe définitivement, Charles Vil' abolît" les péages iliî^ cites et affecte- des fonds pour l'entretien des route&.
n y a vraiment une reprise- des afïkires, car le luxe a fini par pénétrer- dans les châteaux des grands, dans la maison du riche bourgeois. La châtelaine veut dés étoffes dfe- soie, des fourrures* précieuses, des bijoux ; le seigneur réclame de belles armes, des chevaux arabes, des chiens et? des faucons de race, des vins généreux, des meubles sculptés, de la vaisselle d'or et d'argent, de riches tapisseries. Le bourgeois conserve à sa demeure un extérieur simple et sévère, mais étale à l'intérieur un luxe solide.
1.CS fMres. — Avec la fticilité et lia fréquence des commu^ nications, les foires aujourd'hui n'ont plus de raison d'être. An moyen âge, elles étaient le grand moyen* d'échanges. La
1. lia se franoisent à tel point que les Calcati, les Maooi, les Tadelini, les- Pigazzi, les Rapondi, les Guadagnabene, les Peruzzi, les Frescobaldi, tous originaires d'Italie, deviennent les Chauchat, les Mâches, les Tadelins, les Pigasse, les Raponde, les Qaignebieir, les Perruche, les Fréquenbaus.
4i2 CIVILISATION FRANÇAISE
plus ancienne et la plus célèbre était celle du Lendit, qui setenait sur la terre de Tabbaye de Saint-Denis. Elle remontait à répoque franque, mais avait été renouvelée au xn« siècle. Elle commençait le il juin, à la Saint-Bamabé, et durait quinze jours. Chaque ville de France y avait sa place désignée, et chaque métier y dressait ses boutiques. Une foule immense s'y pressait, non seulement pour acheter, mais pour banqueter, regarder les baladins, écouter les ménestrels. Le recteur de Paris s'y rendait en procession, suivi de tous les professeurs, de tous les écoliers et de tous les serviteurs et suppôts de l'Université, et les marchands de parchemin ne pouvaient vendre au public que lorsque l'Université avait fait ses provisions. Les écoliers s'y livraient ensuite à de folles orgies et souvent battaient les bourgeois. Cette foire disparut pendant la guerre de Cent ans et ne fut rétablie qu'en 1444 par Charles VIL
Les foires de Champagne et de Brie étaient moins turbulentes; on y faisait plus d'affaires. Elles étaient le point de rencontre entre les marchands dltalie et ceux de Flandre. Elles étaient au nombre de six par an : deux à Troyes, une à Provins, Lagny, Reims, Bar-sur^Aube. Interrompues pendant la guerre de Cent ans, elles furent reprises ensuite ; mais, contrarié par les guerres, le commerce avait changé ses voies; les Italiens étaient entrés par mer en relations avec les Flamands. Dès lors les foires déclinèrent, et, avec elles, la prospérité de la Champagne.
Dans le midi, les plus célèbres loires étaient celles de Beaucaire, qui subsistent encore, et celles de Lyon. A Lyon, il y en eut trois, sous Charles VII, et quatre, sous Louis XI. En 1454, Charles VU contirme les deux foires autorisées à Bordeaux par Edouard III.
Commerce de mer. — La mer, comme les rivières, avait ses pirates. En outre, sur les rivages de Bretagne, les seigneurs exerçaient le droit de u logan », c'est-à-dire le droit d'épave ou droit de bris, en vertu duquel ils s'appropriaient les débris de tout naufrage arrivé sur leurs côtes. Le seigneur de Léon se faisait ainsi un revenu de dix mille sous par an : il montrait une certaine roche comme étant « la pierre la plus précieuse de sa couronne ». Le droit de bris a existé sur certains points de
la côte de Guyenne, à Mimizan, jusqu'au xv« siècle. Il y avait même des naufrayeurs qui provoquaient des naufrages en allumant des feux trompeurs sur les falaises, en attachant des fanaux aux cornes des vaches.
Cependant, du xn® au xni« siècle, la situation s'améliore aussi pour le commerce maritime.
Les Provençaux et les Languedociens trafiquaient depuis longtemps sur la Méditerranée, quand les Français du nord se risquèrent sur ses flots. Saint Louis, qui n'avait pas de port sur cette mer, acheta en 1246 à l'abbaye dfr Psalmodi celui d'Aigu es-Mortes. 11 eut trente-huit naviressur la Méditerranée et quatre-vingts sur l'Océan. Narbonne et Marseille, à l'exemple des cités italiennes, entretiennent des consuls de commerce dans les principales villes de Vèlranger.
Les rois essaient d'obtenir un peu de sécurité pour la navigation : Philippe- Auguste tente d'abolir le droit d'épave et de bris en Normandie; saint Louis obtient du duc de- Bretagne qu'il y renonce pour lui-même et l'interdise à ses vassaux. Une ordonnance de 1315, sous Louis X, l'interdit formellement. Au xm« siècle, les « rôles d'Oléron »,. pour rOcéan, le « Consulat de la mer », et les « Statuts de Marseille », pour la Méditerrannée, sont le premier essai d'un droit maritime. Les rôles d'Oléron punissent la piraterie; ils prononcent contre tout « naufrageur », paysan ou seigneur, la peine de mort : le coupable doit être brûlé avec sa maison.
Il s'est formé une grande compagnie de marchandsqu'on appelle la hanse de Londres, parce qu'elle a son siège en Angleterre, mais qui comprend, au xui® siècle, cinquante villes de France ou de Flandre et qui, dansles mers du nord, rivalise avec la hanse germanique (Hambourg, Brème, Lubeck, etc.).
Les grandes villes commerçantes de l'époque sont, dans le midi, Marseille *, Avignon, Arles, Narbonne, Limoux, Montpellier, Carcassonne. Elles trafiquent avec l'Italie, l'Espagne, l'Afrique du nord, l'Egypte, la Palestine, la Grèce.
1. Marseille avait déjà des navires assez grands pour transporter jusqu'à 1000 passagers.
41 4 ClYILISATtOr FRANÇAISE
Elles ont pour principaux concurrents sur la Méditerranée les républiques italiennes de Gênes, Pîse, Venise, la dernière surtout qui s'est emparée de presque toutes les îles et de toutes les côtes de l'Adriatique, de la mer Ionienne, de . l'Archipel, et qui est devenue « seigneur d'un quart et demi de l'empire grec ». Elles importent en France des épices {cannelle, poivre, girofle, muscade, gingembre), des médicaments, des teintures (vermillon, indigo, noix de galle, etc.). de l'encens, des sucres, de la laque, des soies, des tapis d'Orient, des cotonnades d'Egypte, des mousselines de l'Inde. Elles exportent des draperies, dès laines, des toiles, des métaux précieux, des armes, des vitis, des huiles. Pendant un siècle et demi, Ih. grande industrie de transport a été celle des croisés et des pèlerins en Terre-Sainte; une branche considérable du commerce a été la traite des esclaves musulmans ou schismatiques . En théorie, le musulman est toujours l'ennemi du chrétîien; en réalité. c'est avec lui qu'on fait le plus grand trafic. Charles VI signe un traité de commerce avec Tamerlan, khan des Mongole : Charles VIÏ' entre en relations avec le Soudan d'Egypte, les rois de Caramanie, Tunis, Bougie, Fez, Oran.
Dlans le nord, la draperie et d'autres industries sont florissantes à Paris et dans les villes voisines, Pi»ovins, Ëtampes, Bëauvais, Bourges, Arras. Le commerce a pris une telle importance dans ces régions qu'il domine la politique : les Flamands sont les alliés naturels die l'Angleterre parce qu'ils achètent ses laines et qu'ils lui vendent leurs draps; ils sont hostiles aur Français, parce que la draperie de France est une concurrence pour celle de Flandre .
Les ports de l'Océan sont ceux de CàlJgiis, Boulogne, Dieppe, Fécamp, Harfleur, Rouen, Hbnfleur, Càen, Cherbourg, Saint-Malo, Vannes, Redon, Nantes, Bt-ouage, Oléron, la Rochelle, Bordeaux, Bayonne i, qui trafiquent avec lies Flandres, la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, la Suède et le Danemark, lès Espagnes, le Portugal.
1. Plusieurs de ces ports ont perda toute importance : celui de Brousse « été complètement ensablé ; il a disparu comme celui d'Aigu es-Mortes. La Rochelle, qui, au x' siècle, n'était qu'un village, a commencé à «'accroître ■quand les ports voisins de Montmeillan et Chàtel-Ailion ont été rainés j>ar les guerres et par l'ensablement.
LE GOmiBRCB 445
Jj&m BUMPiiMsi fcaa^wwg et ■•MuauJa» — Les marins de Bliyonne se livrent à la pêche de lia baleine, qui alors abondait dans le golfe de Gascogne, et qu'on est obligé anjourd'hui' diB relancer dans les mers du pôle. Il est probable que, deux siècles avant la découverte de TAmérique pmr Christophe Colomb, ils connaissaient Terre-Neuve-.
Nos hardis marins de Dieppe visitent tes oôtes du Sénégal et de' la Guinée pour chercher Pop et l'ivoire. Vers l^$o, ils fondent des établissements sur la Gôte d'or et la Côte* d'ivoire : le Petit-Paris, le Petit-Dieppe, la Mine. De 1402' à ^404) Jean' de Béthencourt, gentilhomme normand, se rend msdVre des îles Canaries, en convertit les habitants au christianisme et y amène des colons normands.
Jllicqmefli Coeur; — Sous Chartes Vif, Jacques Cœur est le type du bourgeois qui^ grâce au commerce, s'esb élevé à la richesse* eti la paissanee. Le- fait se rencontrer fnéquemment dans les républiques italiennes, où. les' marchandi^ recrutaient Taristocratie souveraine, comme à Venise et à Gènes, et s'élevèrent parfois à une puissance royale, comme les- Médicis de Florence, négociants au xiv« siècle, grands-dùcs de* Toscane au xvi° sièdè. Il est bien plus rarechez nous, car le despotinne royal ou féodhl jalousait ces parvenus, convoitait leurs richesses^ et finissait par briser leur essor * .
Jacques Cœur, fils d'un pelletier de Bourges, lui-même
ouvrier monnayeur en sa jeunesse, créa une si puissante
maison de comrmerce qu'il posséda des étaèlissements sur
tontes les côtes de la Méditerranée, qu'il' eut trois cents
facteurs ou chefe de comptoirs à ses ordres, qu'il entretint
des flottes pour trafiquer avec les Baii>aresques, l'Égjrpte,
VOIrient, qu'il put guerroyer à son compte contre les pirates
et contre les infidèles, (pi'il disputa aux Vénitiens et aux
(lénnis des branches de trafic qu'ils étaient seuls jusqu'alors
à exploiter, qu'il fit des traités avec le soudan d'Egypte et
pot se porter médiateur entre lui et les Vénitiens ou les
^. Pbartunt Etienne Marcel, le célébrer agitateur du xiv* siède, est un <lnpier. Louis XI s'entourera de conseillers pris dans le commerce et la '^^nirgeoisie, Pierre Doriole, Luçois, les Briçonnet, les ft^res Bureau, Ouill«Qme de Varge, tons enrichis par le négoce.
4i6 aVILISATION FRANÇAISE
chevaliers de Rhodes. Il se bâtit à Bourges ce palais, digae d'un roi, qu'on admire encore aujourd'hui. Il prêta de l'argent à Charles VII et accepta le titre d' « argentier >> de la couronne. Il possédait plus de dix millions de notre monnaie. Il était trop riche pour ne pas être envié du souverain, de ses courtisans, de ses chefs d'écorcheurs. On lui intenta un procès (1433) comme concussionnaire et empoisonneur d'Agnès Sorel; on lui fit un crime d'avoir vendu des armures au Soudan d'Egypte et d'avoir exporté de France des métaux précieux. Il réussit à s'échapper de sa prison et, malgré la confiscation de tous ses biens en France, resta puissant sur la Méditerranée. Telle fut la reconnaissance de la royauté envers celui qui avait élevé si haut le commerce français qu' « il n'y avait en la mer d'Orient màt qui ne fût revêtu des fleurs de lys ».
Politique commerciale des rois, altération des moanaies , droit de prise, lois somptuaires. — Le commerce ne pouvait prendre en France l'essor qu'il prit dans les républiques indépendantes de l'Italie et de l'Allemagne. La classe féodale pesait encore trop lourdement sur les marchands, ces affranchis d'hier. Elle les méprisait et les exploitait. A cette classe toute moderne, elle imposait son vieux droit féodal et ecclésiastique, son système barbare d'économie politique. Les rois, malgré leurs velléités de protection sur les marchands, étaient eux-mêmes des féodaux. Us avaient de commun avec ceux-ci l'ignorance des lois qui président au développement de la richesse, et la convoitise aveugle de cette richesse. Ils usaient de leur autorité agrandie, non en rois, mais en barons. A peine ont-ils réussi à imposer leur monnaie dans presque tout le royaume, ils se hâtent de la falsifier, comme Philippe le Bel, ou de l'altérer par des changements incessants, comme Jean le Bon i. Pendant la guerre de Cent ans, on changea 108 fois la monnaie d'or et 179 fois la monnaie d'argent. Comment le marchand et l'acheteur auraient-ils pu se
1. A l'avènement de celui-ci, le marc d'argent vaut cinq livres cinq sous; à la fin de l^fôl, onze livres; en février 1352, quatre livres; en 1353, douze livres; en 1354, quatre livres quatre sous; en 1355, dix-huit livres; en 1359, cent deux livres.
reconnaître en ces brusques variations? Et, pour un profit médiocre du lise, quelle ruine pour le commerce I
U en est de même pour « le droit de prise », cet impôt inégal et vexatoire, ou plutôt ce brigandage. On le déclare aboli et on continue à le pratiquer. La cour en voyage, avec "sa suite immense de gens et chevaux, passe comme une trombe sur les villes commerçantes, raflant sur les marchés vivres, fourrages, meubles, vaisselle, étofTes. Ce droit barbare du x« siècle reste au xiv« le droit royal.
Une autre entrave au commerce, ce sont les « lois somptuaires », ou lois contre le luxe, mesures inintelligentes qui, en réduisant la consommation, réduisaient du même coup la production. En 1224, Louis VIII interdit aux comtes et barons de donner par an plus de deux robes aux chevaliers et personnes de leur suite. En 1258, Philippe le Bel interdit aux bourgeois de porter « vair, ni gris, ni hermine » (espèce de fourrures), ni or, ni pierres précieuses. Les barons et les prélats ne pourront payer leurs robes plus de 25 sous l'aune, etc. En 1302, il ordonne à tous d'envoyer à la monnaie la moitié de leur vaisselle d'or et, en 1303, défend aux orfèvres d'en fabriquer de nouvelle.
Alisence de crédit s peraéentions contre les Juifs, Lombards, Caiiorsins. — Ce qui arrête surtout le développement du commerce, c'est que le crédit n'existe pas. Comment existerait-il?
L'Église prohibe le prêt à intérêt : dès lors, la France ne peut avoir de banques municipales ou d'État, comme l'Italie, l'Allemagne et les Pays-Bas ; dès lors, il n'y a plus de prêteurs que les mécréants, c'est-à-dire les juifs, qui, n'ayant pas à craindre la concurrence des chrétiens, élèvent aussi haut qu'il leur plaît le taux de l'intérêt.
Or, quelle est la situation des juifs? Ils sont comme une colonie asiatique établie en France. Us sont chez nous comme une nation étrangère, triplement étrangère, car ils ne sont ni des Français, ni des chrétiens, ni même des Européens.
Dans la rigueur du droit, ils sont esclaves du seigneur sur les terres duquel ils s'établissent; ce qu'ils possèdent doit aussi lui appartenir. Nous avons des actes par les-
4f8 CIYIUSATION «AANÇAISB
quds tel ou tel seigneur vend, lègue, dnnne son juif. .Sans doute, en pratique, le droit est bien adouci, car le j-oif est -placé sous la tutelle ou mainbournie du roi ou des grands feudataires. Dans le midi de la iFrance, ils ont des ciuiimunautés florissantes, et le chef de leur communauté de Hon^ellier s'appelle le roi des juifs. Us sont souvent employés comme agents des seigneurs. Certains portent des noms français et francisent leurs prénoms hébraïque» : par exemple , Josse pour Joseph.
La tolérance, que TÉglise recommande à leur égard ^, se dément souvent. On les poursuit d'une haine aveugle ; on réédite contre eux des fables absurdes de sacrilèges et d'infanticides, d*hosties jetées dans Teau bouillante ou saignant sous le .couteau, d'enfants chrétiens égeorgés dans de mystérieuses cérémonies. Quand sévit la Peste nûÂre, on les signale comme empoisonneurs des fontaines, et le massacre s'étend sur toute la France. £n temps ordinaire , on les claquemure dans leurs juiveries; ton leurin^ose un costume qui les signale aux insultes du plus misérable serf : le bonnet à corne et la rondelle, jaune sur l'épaule. On les attire dans les châteaux des barons pour leur arracher leur or avec leurs dents. Ils ne demanderaient pas (mieux que de cultiver la terre : en Bourgogne, '\]sse imontrent excellents vignerons ; mais on leur interdit le s^our des campagnes. Dans les villes, on leur interdit tous les métiers exercés par les corporations, et les corporations, étant des confréries chrétiennes, refusent de les^ accueillir.
Ne pouvant être ni agriculteurs, ni industriels, ni commerçants, ils trafiquent de l'argent. L'argent est plus facile àisacher que les maisons, les terres, les marchandises; il échappe plus aisément au pillage des petits, aux confiscations des grands. Le juif a vulgarisé, vers le iLii^ siède, la lettre de change. Si on envahit sa demeure, on ne trouve que du papier qui représente de l'argent, mais cet argent est chez quelque coreligionnaire d'Espagne ou de Pologne.
Juif, banquier, usurier sont synonymes : comment en serait-il autrement? S'ils prêtent de l'argent, ils ont une