‹ Histoire de la civilisation française (volume 4)Chapitre 31 sur 116 · III. Causes des Croisades · texte numérisé non relu

III. Causes des Croisades

f • Causes reli^enses. — La première cause des Croisades fut assurément la ferveur religieuse, le désir de venger les chrétiens opprimés et de reconquérir le tombeau du Christ profané, assurait-on, par les infidèles.

Beaucoup de Croisés étaient animés d'une piété réelle, désireux de témoigner leur amour à leur Dieu, de souffrir pour celui qui avait souffert pour eux, d'expier leurs péchés par une expédition pénible et dangereuse, et de gagner le ciel par le martyre du champ de bataille. On en «ite qui, arrivés sur les lieux témoins de la passion du Christ, furent ravis en extase et moururent de saisissement.

A côté de ceux-là, il y avait ceux dont la piété grossière, barbare comme leurs mœurs, était surtout faite de fanatisme et de haine aveugle contre les infidèles. C'étaient ceux-là surtout qui, avant d'aller combattre les musulmans, commençaient par massacrer les juifs inoffensifs de France ou d'Allemagne, qui, en Orient, après la victoire, massacraient la population, des villes conquises. Après la prise de Jérusalem, dans l'église du Saint- Sépulcre, profanée par ses prétendus libérateurs, le san^ monta jusqu'au poitrail des chevaux. Pourtant, parmi ceux qu'on égorgeait, il n'y avait pas seulement des musulmane, mais des chrétiens du rite grec, même des catholiques orientaux. On n'entendait pas leur langue et l'on frappait au hasard.

Qu'une dévotion vraiment chrétienne ou qu'un fanatisme sanguinaire inspirât les Croisés, on ne peut nier que le sentiment religieux ne fût au premier rang parmi les motifs de la croisade. C'est pour cela que des assemblées innombrables, comme celle de Clermont-Ferrand, étaient entraînées d'un même mouvement, et poussaient le cri « Dieu le veut ! » Il n'était pas cependant possible que Pierre TErmite ou Urbain II, à Clermont, se fissent entendre d'une telle multitude. Saint Bernard, qui prêcha la croisade parmi les populations du Rhin, ne pouvait se faire comprendre de gens qui ne savaient que l'allemand. Mais il n'était pas

besoin d'entendre ni 4e comprendre : avant que le prédi-> catenr parlât, la conviction de ses auditeurs était faite, et les croix rouges se fixaient spontanément sur les vêtements.

La religion fut la cause principale, mais non la seule. Le christianisme n^avait pas encore assez profondément pénétré dans les esprits et les cœurs ; le vieux paganisme était encore trop vivace; la tendance aux hérésies nouvelles était déjà trop forte. 11 faut donc chercher d'autres raisons.

2« Causes peUtiqaes . — Sans doute ni \v peuple, ni les grands seigneurs , ni même les rois de Tépoque n'avaient oi une éducation ni de hautes visées politiques; mais le pape, héritier des grandes traditions de l'ancienne Rome, élevé à une hauteur qui lui permettait d'embrasser dans son ensemble les intérêts généraux de la chrétienté, pouvait suppléer à l'éducation incomplète des hommes de guerre- Or, à cette époque, l'islamisme paraissait un danger, non seulement pour l'Eglise, mais pour l'Europe entière. Il n'y avait pas si longtemps qu'il avait conquis l'Asie et l'Afrique, détruit les vieilles chrétientés de l'Asie Mineure, de la Syrie , de TÉgypte, de l'Afrique septentrionale. 11 n'y avait pas si longtemps qu'il avait envahi la France du sud, et ne s'était arrêté que devant Charles Martel (732). Il occupait encore une partie de l'Espagne, de ritalie méridionale, des lies de la Méditerranée. Il menaçait l'existence de l'empire grec et la sécurité de Rome, couvrait la Méditerranée de ses corsaires. L'Eglise, et en particulier la cour de Rome, se proposèrent donc, comme but politique, d'arrêter le progrès de l'islamisme et, s'il •se pouvait, de le faire reculer.

L'Église romaine se proposait encore un autre objet : «'était de ramener à elle les populations grecques, soit des provinces musulmanes, soit de l'empire byzantin, et de les forcer à reconnaître la suprématie du pape.

3» Causes éeoMomiqnes. — Quand la brutale domination des Turcs seldjoucides se substitua en Asie à la domi* nation éclairée des Arabes, ce ne furent pas seulement les intérêts religieux qui furent alarmés, mais aussi les intérêts commerciaux. Les marchands furent maltraités

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comme les pèlerinç. Le trafic avec l'Orient fut brusquement interrompu; un cri de détresse et de colère s'éleva dans les cités commerçantes d'Italie, de Provence et de- Languedoc. Les Croisades furent donc à certains égardsdes guerres commerciales.

4« Causes sociale». — 11 y eut aussi des causes sociales^. La population de la France, au xi® siècle, semble avoir été assez nombreuse. Elle commençait à se trouver à l'étroit. Assurément, si notre sol avait été cultivé par des procédés moins imparfaits, si l'état de guerre chronique n'avait perpétuellement compromis les récoltes, si les provinces avaient pu échanger leurs produits avec quelque sécurité^ la France aurait pu nourrir tous ses habitants. La fréquence des famines prouve trop bien qu'elle ne le pouvait pas.

Pour chacune des classes de la société, les conditions d'existence devenaient [chaque jour plus difficiles. Les féodaux, qui ne connaissaient d'autre vie que la guerre, commençaient à se trouver gênés par les progrès du pouvoir royal, les prohibitions de l'Église, l'établissement de la Trêve de Dieu. Les hommes d'armes étaient las de leur oisiveté, les châtelains périssaient d'ennui dans leurs manoirs v Plus étroites encore étaient les entraves où le régime féodal tenait les serfs de la campagne et les bourgeois des villes^ où la règle monacale tenait les moines.

Cette société , encore toute barbare , qu'agitaient de vagues désirs d'indépendance, l'amour des aventures, les réminiscences de l'ancienne vie errante, s'irritait d'être ûxée au sol, emprisonnée dans les barrières des classes et les étroites frontières des souverainetés locales. Elle aspirait à plus de liberté, à plus d'espace, à des choses nouvelles et inconnues, à la richesse.

Il se produisit alors un phénomène'analogue à celui qui^ dans les temps modernes, entraîna tant de millions d'hommes à la colonisation ou à l'exploitation des deux Amériques, de l'Afrique, de l'Inde, de l'Australie. Ce fut dans des proportions moindres au point de vue de l'étendue des pays à occuper, car la petite Syrie ne peut se comparer à tous ces nouveaux mondes ; mais ce fut dans des proportions à peine moindres, si l'on considère les multitudes

d'hommes qui se mirent alors en mouvement. Cette dispro> portion entre l'étendue de la terre à occuper et la puissance du courant d'émigration fut même ce qui rendit les Croisades si désastreuses. Surtout, dans les premiers temps, des populations entières se détachèrent du sol; des centaines de mille hommes s'ébranlèrent à la suite de Pierre l'Ermite, de Gauthier-sans-Avoir, du moine allemand Gotteschalk : elles jonchèrent de leurs cadavres les déserts de la Hongrie, les déserts de l'Asie Mineure, et les survivants ne trouvèrent au bout de leur voyage que la Syrie, dont une moitié se compose de déserts.

Pourtant l'idée de déverser, sur les pays à conquérir, h» trop-plein des populations européennes, n'a pas échappé aux politiques du xi« siècle. Le pape Urbain II exprime cette idée presque dans les termes que pourrait employer un économiste de notre temps qui inviterait les déshérités de l'ancien monde à chercher fortune dans le nouveau : « La terre que vous habitez, disait Urbain II au concile de dermont, cette terre, fermée de tous côtés par des mers et des montagnes, tient à l'étroit votre trop nombreuse population ; eUe est dénuée de richesses et fournit à peine la nourriture à ceux qui la cultivent. C'est pour cela que vous vous déchirez et dévorez à l'envi, que vous vous combattez, que vous vous massacrez les uns les autres. Apaisez donc vos haines et prenez la route du Saint-Sépulcre ! »

Non seulement l'Église exhortait les fidèles à tout laisser pour suivre la croix, mais elle leur en fournissait les moyens. Elle décida que le serf qui se croiserait ne pourrait être retenu par son seigneur et qu'il pourrait vendre sa terre sans son consentement. Elle décida que, pendant toute la durée de la Croisade, le débiteur ne pourrait être poursuivi par ses créanciers, ni l'accusé par les tribunaux, ni le belligérant par ses ennemis. Elle prenait sous sa sauvegarde leurs terres et leurs familles.

Tant d'exhortations ne furent pas inutiles. Dans toutes les classes de la société se manifesta un prodigieux élan. Le seigneur féodal aliénait une partie de ses terres et partait, dans l'espérance qu'il acquerrait là-bas de plus vastes possessions. Le soldat d'aventure s'équipait, rêvant de^guerre, de butin, de quelque bonne fortune qui ferait de lui à son

tour un seigneur, comme tant d'autres Tétaient déjà devenus en Angleterre, en Sicile ou en Portugal. Le moine était heureux de briser la clôture de son couvent, le prêtre, révéque même, d'échapper à de mesquines rivalités ecclésiastiques. Le vilain, le serf, chargeait sa famille sur une charrette attelée de ses derniers bœufs ou de son dernier cheval, comptant trouver là-bas une terre plantureuse, libre de toute servitude et de toute redevance. Le marchand réalisait son avoir et supputait les profits qu*avaient déjà faits les Marseillais ou les Italiens dans le commerce de la Palestine. Tous ceux qui avaient maille à partir avec les tribunaux ou sur lesquels pesaient, pour quelque crime énorme, l'anathème de l'Église, allaient chercher la réhabilitation et la fortune. Ce fut comme un immense exode de tous les déshérités, de tous les déclassés de l'Europe, et naturellement les plus malheureux, les plus ignorants, les plus impatients partirent les premiers. La Terre-Sainte fut de nouveau, comme au temps de Moïse, une Terre Promise.

Ralentissement des Croisades. — On sait à quoi aboutirent tant d'espérances. Le grand mouvement d'émigration ne put se maintenir que tant que les Croisades suivirent la route de terre, c'est-à-dire dans les premières expéditions. Quand la voie de terre fut abandonnée et qu'il fallut payer son passage à bord des vaisseaux vénitiens ou génois, l'élément populaire de l'émigration disparut. Seuls les seigneurs, les chevaliers, les hommes d'armes, quelques pèlerins, quelques marchands, s'embarquèrent avec Baudoin de Flandre, le légat Pelage ou le roi Louis IX.

Puis, l'Orient, au lieu de s'ouvrir toujours plus largement, se ferma de plus en plus. L'islamisme reprit l'offensive et détruisit les royaumes et les baronnies nouvellement fondés. A mesure que les déceptions se multiplient, les hommes de guerre eux-mêmes se découragent. Saint Louis, dans ses deux Croisades, ne trouve plus de volontaires : il n'emmène que des chevaliers payés par lui. Joinvilie, qui l'a suivi en Egypte, se refuse à l'accompagner à Tunis.

Au contraire, à ce moment, la passion de l'émigration semble reprendre dans les masses populaires. En i261, pendant la captivité du roi, une foule innombrable de serfs et de vilains, les « pastoureaux », comme on les appelle,

•s'assemblent pour aller au secours du roi. Gomme ils ne trouvent ni ckefs pour les guider, ni ^vaisseaux pour les emmener, la croisade tourne au brigandage, et on finit par les exterminer comme des bétes fauves. Telle fut la un des Croisades.

Pourquoi les Croisades eessèrent. — Les rois, à mesure que les royaumes s'agrandissaient, que les intérêts politiques étaient plus sérieux, que la tâche de défendre leurs frontières «contre des monarchies rivales et d*imposer leur autorité à une noblesse indocile devint plus lourde, se désintéressèrent des expéditions lointaines. Louis VU n'alla -à la Croisade que contraint et forcé; Philippe-Auguste se hâta de revenir de Palestine, où il n'y avait que des bicoques à enlever, pour revenir en France opérer la saisie des vvastes provinces anglaises; Louis VIII fit sa croisade à l'intérieur, contre les Albigeois, et y gagna les provinces •du midi.

Les barons , devenus moins nombreux , étaient assez occupés à se défendre contre les empiétements du pouvoir royal et craignaient de les faciliter en s'absentant de France. Pour la classe militaire en général, les guerres nationales, qui commençaient entre l'Angleterre et la France, offraient un débouché suffisant à son ardeur : on .préférait guerroyer à la solde des rois que d'aller guerroyer à ses frais en Palestine.

Ce furent seulement les plus ardents qui, dans les âges ^suivants, s'enrôlèrent dans la milice permanente des Templiers et des Hospitaliers. Du reste, les ordres religieux militaires donnaient eux-mêmes le mauvais exemple : si les Hospitaliers continuaient à lutter en Palestine, dans l'île Kie Chypre, dans l'ile de Rhodes, les Templiers avaient ouvertement renoncé à la Croisade. Ils étaient venus s'établir dans leur grande forteresse parisienne, le Temple, ou dans leurs innombrables châteaux de province, oubliant les Sarrasins pour s'occuper d'intrigues et de linances.

La classe des négociants, déjà enrichie par le commerce, -commençait à comprendre que l'état de paix avec les pays musulmans serait désormais plus favorable au trafic que i'état de guerre.

Les populations rurales, quand le servage commença à

s'adoucir, quand les guerres privées devinrent moins fréquentes, quand Tordre et la sécurité commencèrent à renaître en France, furent moins portées à émigrer.

Pour tous, les illusions de la première heure s'étaient dissipées. On comprenait que TOrient n'offrait ni les terres fertiles, ni les amas de richesses, ni les trônes vacants et les seigneuries sans maître qu'on avait rêvés. La partie la plus aventureuse de la nation avait m&ri dans ces guerres» Le reste était d'esprit plus pratique et de sens plus rassis. Tandis que les poèmes épiques des premiers jours avaient chanté la Croisade, on commençait à la chansonner. Les « fabliaux » succédaient aux <( chansons de gestes ».

La religion avait cessé d'agir comme stimulant de la guerre sainte. Soit qu'elle se fût affaiblie dans les cœurs» soit qu'elle se fût dépouillée de l'ancien fanatisme, elle ne suffisait plus à entraîner les peuples, à travers mille dangers, à la conquête d'un tombeau. L'Église elle-même, qui avait échoué dans ses desseins politiques à l'égard des infidèles et des schismatiques, y renonçait. D'ailleurs, menacée sur son propre terrain par les hérésies nouvelles, elle n'avait que faire d'aller chercher des ennemis au loin.

Ainsi les causes qui amenèrent les Croisades ayant cesséd'agir, les Croisades cessèrent d'elles-mêmes..

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