CIVILISATION DU MOYEN AGE I. LA RELIGION
Caractère religieux de la civilisation du moyen A^^e.
— La civilisation du moyen âge fut d'abord une civilisation tout ecclésiastique ; elle ne prit que peu à peu, par l'émancipation des arts et des sciences, le caractère laïque. On pourrait la comparer à ce qu'est la civilisation musulmane d'aujourd'hui, dans laquelle mœurs, société, sciences, arts, sont absolument subordonnés à la loi religieuse, au Koran; mais le christianisme est moins despotique par essence que l'islamisme, et les peuples qu'il régit ont bien plus de ressort intellectuel que ceux que régit le Koran. Aussi les Arabes, qui, du vni« au xi® siècle, avaient une énorme avance sur nous, l'ont perdue, et c'est notre civilisation, tout imbue de liberté, qui a prévalu sur la leur, restée asservie à la théologie.
Pourtant la religion a été si dominante durant les premiers siècles du moyen âge qu'il faut bien lui donner, dans un tableau de la civilisation de cette époque, la première place. Nous avons, non pas à étudier la religion en ellemême, mais à montrer comment elle a été comprise et pratiquée par la société française, du x« au xv© siècle. Les ■dogmes essentiels du christianisme tels qu'ils ont été fixés, en 325, par le symbole de Nicée, ont peu varié ; mais certaines -croyances, certaines pratiques, ont pris au moyen âge un développement considérable. Au premier rang, il faut placer le culte de la Vierge et des saints, puis une préoccupation extrême de Satan et de l'enfer, enfin un redoublement de ferveur en ce qui concerne le dogme de l'Eucharistie.
C«lte de Im Vierge. — Le culte de la Vierge répondait à rimportance Douvelle que la femme avait prise dans la société féodale, à Fidéal chevaleresque des classes militaires, et, dans les classes populaires, à certains sentiments (le tendresse mystique que Tabolition du culte des anciennes déesses laissait en souffrance. Le moyen âge n*a pas créé le culte de la Vierge ; mais ce culte, qui n'avait tenu qu'une place secondaire dans les premiers temps du christianisme, devient alors prédominant. Marie tend à être la grande médiatrice entre les hommes et son divin lils; elle est l'espoir de tous les déshérités, de tous ceux qui souffrent; elle est l'objet de l'admiration et de l'amour universels. C'est à elle que l'on dédie les grandes cathédrales (le la France et qu'on élève des sanctuaires sur le rivage escarpé des mers, sur les cimes neigeuses des Alpes. C'est à elle que les moines et les religieuses vouent leur chasteté et c'est en son honneur que se fondent une multitude d'ordres monastiques.
Dès le xi« siècle, on lui consacre un jour de la semaine, le samedi; puis, toutes les vigiles, ou veille** de fêtes *.
Papes, évéques, ordres religieux, surtout ces fidèles chevaliers de Marie, les Dominicains et les Franciscains, rivalisent de zèle et d'ingénieuse piété. Le calendrier chrétien se remplit de fêtes en son honneur *.
Vers le xi« siècle, on prend l'habitude d'ajouter à la récitation du Pater celle de l'Ave Maria. Le pape Grégoire I«'* (590-604) l'avait introduit dans l'office de l'A vent; mais c'est Urbain IV, en 1261, qui en rédigea l'invocation finale : w Sancta Maria, Mater Dei, etc. » En 1326 Jean XXII en conseille à tout catholique la récitation une fois par jour, au son de la cloche de V Angélus du soir. Pierre Damien, cardinal italien, mort en 1072, est l'auteur d'un office de Marie qui se répand dans tous les couvents d'Italie, puis
1. Aa xviii* siècle, on lui consaorers tout un mois de l'année, le mois de mal, qai devient le mois de Marie.
2. Dès le VI* siècle, l'Assomption, dont l'empereur grec Maurice a fixé la «late an 15 août, la Nativité de la Vierge (8 septembre), rAnnonciation (25 mars), la Purification (8 février); au xiv» siècle, la Visitation (2 juillet), fondée par le pape Urbain VI ; la Présentation (21 novembre) ; au xv* siècle, in Compassion de la Vierge, l'Évanouissement de la Vierge ; au xvi* siècte, W Fiançailles de la Vierge (23 juin).
dans l'Europe entière, et que consacre le pape Urbain II au concile de Clermont (1095). Les prières qu'on lui adresse forment comme une « couronne de roses » (corona Mariana, rosarium psalterium Virginis)y et l'on a le « rosaire de Marie ». Des litanies pleines de poésie et de ferveur, où on lui applique toutes les expressions pittoresques du Cantique des Cantiques, sont composées en son honneur et se répètent, dans de longues processions, qui s'appelaient elles-mêmes litanies , par les chœurs de prêtres et de jeunes filles. Pierre Lombard, dit le « Maître des sentences », Italien, évêque de Paris en 1159, met en vogue un nom pour le culte de Marie : c'est l'hyperdulie , c'est-à-dire un culte supérieur au culte des saints (dulie) et qui la met hors de pair avec tous les habitants du ciel, même saint Pierre et saint Paul, les fondateurs du christianisme.
Un nouveau dogme s'ébauche, celui de l'Immaculée Conception. Il commence à se faire jour au xii® siècle. En 1140, des chanoines de Lyon, malgré l'opposition de saint Bernard, furent les premiers à en célébrer la fête. Sainte Brigitte, princesse suédoise, eut, en 1370, des révélations qui parurent décisives. Les franciscains adoptèrent la nouvelle doctrine avec enthousiasme, les dominicains la combattirent. Les franciscains étaient plus populaires, et ce dogme, qui ajoutait à la grandeur et à la sainteté de Marie, répondait mieux aux ardeurs de la dévotion catholique. Au xv« siècle, Jean Gerson déclare que l'Immaculée Conception est « une de ces vérités qui ont été récemment révélées ou manifestées par des miracles ». En 1476, le pape Sixte IV, favorable aux franciscains, établit une fête de la Conception (8 décembre). Pie V, au xvi« siècle, défend de faire des controverses sur cette doctrine; mais la cause était gagnée dans le peuple plusieurs siècles avant que ce dogme eût été formellement reconnu par l'Église.
Le rôle de Marie prend une telle importance dans le culte, dans la légende, dans l'art religieux, auquel elle a inspiré tant de chefs-d'œuvre, que l'idée de la justice divine en paraît obscurcie. Au xiv« siècle, les miracles de Notre-Dame sont l'objet de nombreuses représentations dramatiques. Beaucoup de ces miracles que lui prête
la foi du moyen âge paraissent aujourd'hui singuliers *.
Les populations du moyen âge étaient trop peu éclairées pour concevoir dans toute leur pureté les grands dogmes chrétiens. L'idée de Dieu, qu'on appelle notre « sire », comme le roi de France, était pour le peuple une idée trop élevée et trop abstraite. Le culte de la Vierge, cette « dame du ciel », cette « reine de la haute cité », cette « dame débonnaire », était plus intelligible. On faisait d'elle une véritable reine féodale, dont la statue était habillée de riches étoffes , parée de joyaux précieux , couronnée d'un diadème où étincelaient les diamants et les pierreries, avec le sceptre royal et le globe du monde en main.
Toutefois le fidèle partageait ses hommages entre des vierges innombrables, qui souvent lui semblaient autant de personnes distinctes et qu'on invoquait pour des besoins tout différents. A la cathédrale de Chartres, il ne fallait pas confondre la «Vierge du Pilier » et « Notre Dame de Sous-Terre ». TeDe madone était invoquée par les marins en péril, et telle autre venait en aide aux malades.
Culte des saints. — Le culte des saints répondait aussi à de vieux instincts populaires. Depuis qu'on avait aboli les dieux qui protégeaient les nations gauloises, il fallait bien que quelqu'un les remplaçât. Il y avait des saints dont la protection s'étendait sur la France entière, comme saint Martin de Tours. Saint Denis patronnait les domaines du roi, saint Nicolas surtout la Lorraine, saint André la Bourgogne. Saint Georges était plutôt anglais et saint Michel
1. Les auteurs de ce* pièces sacrées veulent que le criminel le plus endurci, pourvu qu'il ait porté sur lui une médaille de la Vierge ou imploré son nom à ses derniers moments, obtienne d'emblée le royaume des cieax; on veut qu'elle se soit intéressée, par exemple, à une reine de Portugal qui a tué deux personnes, à un ermite qui a uoyé la fille du roi après ravoir outragée. Etienne de Bourbon, dominicain du xm* siècle et inquisiteur pour la foi, nous fait l'histoire d'un brigand qui n'oubliait jamais de jeûner aux vigiles des fêtes de Marie, et qui n'allait jamais voler sans dire un Ave Maria et sans prier la Vierge de ne pas le laisser mourir en état de péché. Il fut pris et pendu; mais, pendant trois jours, il resta vivant. Â la fin les gens de justice, intrigués, le détachèrent. Il déclara que la Vierge, pendant ces trois jours, l'avait soutenu par les pieds pour l'em^ pécher de mourir. Il fut gracié et devint un honnête homme.
C'est à ce point de vue que se placent encore aujourd'hui les basses classes de l'Italie méridionale.
3t2 CIVILISATION FKANÇAISE
plutôt français. Aussi, dans les guerres de peuple à peuple, de province à province, de ville à viUe, n'était-on pas loin de penser que les habitants du ciel, comme les dieux d'Homère dans V Iliade, prenaient parti, et que saint Michel opposait à la lance de son confrère céleste le rempart de son bouclier. Au sein même d'une ville, chaque quartier avait son patron particulier. Chaque corps de métier avait le sien. Certains bienheureux n'étaient connus que dans tel ou tel canton : c'étaient des saints locaux, dont le pape de Rome, dont peut-être l'évêque du diocèse n'avaient jamais entendu parler, des saints bretons, basques ou auvergnats, des saints à physionomie étrange, sentant parfois l'hérésie, rudes et barbares comme leurs adorateurs, qu'il fallait gagner par des présents et souvent aussi contraindre par la violence et les coups*. Ce qu'on demandait aux saints ce n'était, trop souvent, que les biens temporels : le gain, la santé. Ils rendaient quelquefois de singuliers services. Il le fallait bien : l'ancien paysan païen avait des dieux tout exprès pour garder sa chaumière, protéger ses bêtes, faire germer les grains, mûrir la moisson. L'es nouveaux saints ne pouvaient être plus durs au pauvre monde : aussi saint Éloi guérissait les chevaux; saint Didier détruisait les taupes; en Béam, saint Plouradou empêchait les enfants de pleurer •.
1. Ces mœurs se sont conservées dans certains cantons de la France. Dans ses Souvenirs tCenfance et de jeunesse^ un de nos plus fins écrivains, Breton de naissance, rapporte le trait suivant : i On me conta la façon dpnt mon père, dans son enfance, fut guéri de la fièvre. Le matin, avant le jour, on le conduisit à la chapelle du saint qui en guérissait. Un forgeron vint en même temps avec sa forge, ses clous, ses tenailles. Il alluma son fourneau, rougit ses tenailles, et, mettant le fer rouge devant la figure du saint : « Si tu ne tires pas la fièvre à cet enfant, dit-il, je vais te ferrer comme un cheval, n
2. Un saint plus extraordinaire que saint Plouradou, que saint Sequayre^ qui, en. Béam, faisait sécher le linge, que saint Raboni qui, à Montmartre, rabonisaait les femmes acariâtres, c'est saint Guinefort, honoré aa xin* siècle par les paysans de Villeneuve, dans les Bombes. Ce saint était un lévrier, un pauvre chien, tué injustement par son maître. Un joar qa'i( gardait le berceau de l'enfant, un énorme serpent était venu pour dévorer celui-ci. Le lévrier se battit avec lui et Tétrangla. Quand le maître rentra, voyant les langes de Tenfant et la gueule du chien tout ensanglantés, il tira son épée et tua l'animal. Quand il vit l'enfant sain et sauf et qn'if découvrit le cadavre du serpent, il reconnut son injustice et fit enterrer le lévrier honorablement. Pourtant la justice divine vengea l'innocente ▼îc-
Tandis que les grands docteurs de TÉglise s'ingéniaient dans ses conciles à définir les points les plus élevés et les plus subtils du dogme, elle était bien obligée de tolérer cette dévotion matérielle et grossière des simples d'esprit et de se contenter de la bonne intention.
Les reliques. — La vénération dont les chrétiens ont entouré de tout temps les reliques des saints a revêtu, aa moyen âge, un caractère particulier. Quand des églises s'élevaient de toutes parts, quand les cathédrales et les moaastères rivalisaient pour attirer les fidèles, on voulait atout prix trouver quelque relique dont la vertu miraculeuse attirât les pèlerinages et stimulât la dévotion et la libéralité des foules.
Au moyen âge, le sens critique était peu développé, la crédulité extrême : il suffisait qu'une relique fût déclarée authentique pour qu'on la crût telle. Grégoire de Tours au vi« siècle, Raoul Glaber au xi«, Jacques de Vitry au xii.«, dénoncent tour à tour un commerce assez développé de fausses reliques. La piété était si vive que ce même Raoul Glaber avoue que des reliques reconnues fausses opéraient des miracles.
Ordinairement les saints corps, de la possession desquels s'enorgueillissaient les églises et qu'elles conservaient dans des châsses d'or ou d'argent enrichies de pierreries, avaient été découverts à la suite de quelque vision, de quelque songe ou de quelque autre avertissement céleste. Beaucoup»
time : le ch&teaa fat détruit et le seigneur dut s'expatrier. Alors les paysans du voisinage, émus de cette histoire, rendirent à saint Ouinefort, chien et martyr, des honneurs divins. Dans un bois voisin de son tombeau, les mères apportaient leur enfant malade, le déposaient sur une paillasse au pied d*un arbre, allumaient de chaque côté de sa tète un petit cierge et, le recommandant aux génies du lieu, s'en allaient sans retourner la tête et assez loin pour ne plus le voir et ne plus entendre ses vagissements. Jamais l'enfant ne guérissait, mais souvent les cierges mettaient le feu à la paillasse. Une mère avait vu un loup s'approcher de l'enfant ma. exposé et l'avait sauvé à grand'peine. Or, Etienne de Bourbon, passant par là, entendit parler des miracles de saint Ouinefort, apprit avec indignation que c'était un chien, ût honte aux paysans de cette superstition impie.. 11 fit raser le bois, déterrer le lévrier qui fut brûlé sur un bûcher. C*e8t lQi>mème qui nous raconte cette histoire. Les moines, mais surtout les curés de campagne, n'étaient pas tous aussi zélés que lui. Bien des cultesétranges, dans lesquels les vieilles superstitions païennes se mêlaient aux légendes chrétiennes, durent se maintenir ainsi dans les cantons reculés.
avaient été déterrés aux lieux mêmes où les saints souffrirent le martyre dans les temps anciens ; d'autres venaient •des catacombes de Rome, concédés par le pape aux églises ■de France; tels ossements précieux étaient un présent de l'empereur de Gonstantinople, la ville qui, après Rome, possédait le plus de reliques. Lors du siège d'Antioche, un songe avait révélé à un prêtre de Marseille où gisait la sainte Lance. Saint Louis avait acquis de l'empereur Baudoin la couronne d'épines, non point par achat, ce qui eût été un sacrilège, mais en pur don; seulement le roi, à cette occasion, octroyait au besogneux empereur, également en pur don, dix mille livres tournois.
Toutes les reliques n'avaient pas été acquises aussi légitimement : les plus pieux ne se faisaient point scrupule de les voler, au profit de leur église, à quelque autre église. En 836, Hermengarde, abbé de Saint-Mihiel, apprenant que le corps de saint Anastase était enterré dans une vigne près* de Cahors, le déterre secrètement et l'emporte dans son abbaye de la Meuse. Un prêtre du diocèse de Reims, se trouvant à Rome, se cache la nuit dans l'église où l'on gardait le corps de sainte Hélène et l'emporte à l'abbaye de Haut-Villiers. Deux religieux de Rouen essayent de dérober le corps de saint Sever, mais sont trahis par un autre religieux qu'ils ont pris pour confident. En 1028, pendant que l'évêque de Trêves est en Palestine, son voisin l'évèque de Metz médite de lui ravir un clou de la vraie croix : il fait fabriquer un clou tout pareil à celui qu'il convoite et tente d'opérer une substitution ; mais un miracle le dénonce : le vrai clou se met à saigner.
Un des traits les plus caractéristiques du sac de Gonstantinople par les croisés, c'est la mise au pillage des églises grecques par les prêtres et les dévots de l'armée latine : chacun en tire, pour quelque sanctuaire de France, ou un ■crâne, ou une côte de bienheureux, ou un corps entier.
On ne se contentait pas de voler les os des saints défunts : certains étaient capables de tuer des saints vivants afin de posséder leurs reliques. La dévotion étrange des premiers Camaldules mit en danger la vie de leur fondateur, saint Romuald. On raconte que le moine qui rasait saint Gutlac fut tenté de lui couper la gorge afin d'être sur que sa pré-
LA RELIGION 3i5>
cieuse dépouille ne serait pas perdue pour son couvent. Le culte des reliques donnait lieu à des faits singuliers. En 680, quand Ébroïn voulut attirer Martin hors de la forteresse imprenable de Laon, il envoya deux évoques, deux saints, Reclus et Égilbert, lui jurer sur un reliquaire qu'il ne lui serait fait aucun mal ; mais les deux évêques, connaissant le dessein homicide d'Ébroïn, avaient retiré les reliques du reliquaire : dès lors le serment prêté par eux n'avait aucune valeur, et Martin put être égorgé.
Quand Guillaume , tenant à sa cour l'Anglo - Saxon Harold, lui fit jurer que, s'il devenait roi d'Angleterre, il ferait de lui son héritier, il ne lui présenta pour recevoir son serment que deux petits reliquaires . Harold . croyant avoir affaire à des saints sans importance, prêta volontiers le serment exigé. Quand il l'eut prêté, on enleva les reliquaires, et il se trouva qu'il y avait dessous une grande cuve, pleine des os des saints les plus vénérés. Alors seulement Harold comprit la portée de son engagement et pâlit.
Le bon roi Robert était si foncièrement pieux que, lorsqu'il recevait les serments de ses vassaux, il les faisait bien jurer sur un reliquaire; mais dans ce rehquaire, il y avait non pas un os de saint, mais seulement un œuf de pigeon. Par là le roi épargnait à ses inconstants vassaux un péchétrop grave, en cas qu'ils se parjurassent, comme ce n'était que trop leur habitude, et il évitait d'irriter les saints contre eux et contre lui.
Ainsi le culte des reliques dégénérait en une sorte de iëtichisme. Si on conservait les os des bienheureux, c'était pour conserver le souvenir et honorer la mémoire de ceux qui avaient lutté et souffert pour le Christ ; c'était aussi parce qu'on attribuait à ces reliques des vertus secrètes et qu'on voyait en elles des espèces d'amulettes ou de talismans. Ce qui devait exciter le courroux des saints, ce n'était pas seulement que l'homme eût manqué aux lois divines, mais surtout qu'il eût manqué de respect à leurs os.
L.e Diable. — La croyance au Diable, à Satan, est certainement fondée sur les Livres Saints ; mais, au moyen âge, le démon semble avoir pris une place plus grande que par le passé dans l'imagination des masses. Pour les populations^
barbares de ce temps, la crainte du diable et de l'enfer était un stimulant religieux plus puissant que l'amour •de Dieu et que l'espoir même du paradis. L'Église, qui -sentait la nécessité de dompter par la terreur le seigneur farouche et le paysan sauvage, a multiplié à cette époque, dans les sermons , dans les légendes pieuses , dans les peintures et les sculptures des cathédrales, les scènes effrayantes du jugement dernier, les horreurs de l'enfer, les tortures réservées aux damnés.
C'est cette peur du diable qui, à la fin, triomphait de la férocité d'un Robert le Diable et d'un Foulques le Noir, les jetait tout pantelants aux pieds du prêtre, les courbait sous les plus rudes pénitences, leur faisait dépouiller l'armure seigneuriale pour prendre les haillons du mendiant, les envoyait en pèlerinage à Rome ou en Terre-Sainte, le <ios meurtri de flagellations volontaires. C'est cette peur •qui a fait opérer, au lit de mort, tant de restitutions et qui a fait élever, en manière d'expiation, tant de monastères et d'églises. Dans l'ignorance générale, on voyait partout la- main velue du démon : les orages, les éclipses, les pestes, les famines, étaient son œuvre. On sentait partout sa présence; partout apparaissait l'empreinte de son pied .fourchu. Le moine, au fond de son couvent, le paysan, attardé la nuit sur les chemins, tremblait à l'idée de le irencontrer face à face. Beaucoup l'ont vu, et Raoul Glaber peint les frayeurs du moine qui, la nuit, sent son lit secoué violemment par le maudit. Au xvi« siècle encore, le puissant fondateur du protestantisme, Martin Luther, croit voir le démon rôder autour de lui : au château de la Wartbourg (Saxe), on montre les éclaboussures de l'encrier qu'il lui jeta à la tête. Innombrables sont les récits où Satan apparaît; innombrables les peintures, les sculptures, où l'on •cherche à reproduire les formes horribles du prince de l'enfer 1.
1. Les désespérés s'adressaient à lui, signaient de leur sang un pacte, lui vendaient leur Ame. On connaît les légendes d'architectes qui eurent recours à lui pour quelque œuvre difficile, la construction d'une cathédrale, d*un .)}ont, qui devenait le pont du Diable. Souvent Satan, en démon naïf, était dupé dans ce marché par les astucieux hamains et, en fait d'âme, devait «e contenter, à la fin, de quelque àme de porc ou de chien.
Le moyen âge a été le règne de Satan, qui semble debout, comme au temps de sa première révolte, disputant à Dieu même le monde, et contre la puissance duquel les hommes n'ont pas trop de tant de vierges et de tant de saints pour les protéger. Si l'ancien polythéisme semble revivre dans la multitude des personnages célestes à qui l'on dresse les autels, il semble que, dans cet antagonisme de Dieu et de Tange déchu, revive l'ancienne croyance orientale à la coexistence de deux principes, le Bon et le Mauvais.
L'Eucharistie. — Le dogme de l'eucharistie ne s'est pas modifié au moyen âge. Bérenger de Tours, ayant nie la présence réelle, fut contraint par le pape Nicolas II, en 1059, aune rétractation solennelle. Mais la pratique de la communion a subi certaines variations.
Les premiers chrétiens recevaient l'eucharistie dans l'église, mais à table, pendant l'agape, comme firent les douze apôtres le soir de la Cène. A partir du iv« siècle, les conciles de Laodicée et d'Hippone défendent de célébrer les agapes dans les églises. On ne reçoit plus la communion qu'à l'église et le concile de Garthage, en 394, exige que le communiant soit à jeun.
Jusqu'au vin« ou ix« siècle, on communie indifféremment avec du pain levé ou du pain sans levain. A partir de cette époque, le pain sans levain fut* seul en usage dans l'Église d'Occident et le pain levé ne servit plus qu'à être distribué au peuple sous le nom d'eulogie ou pain bénit.
On communia longtemps sous les deux espèces : on aspirait avec un chalumeau le vin consacré. En 494, le pape Gélase condamne ceux qui se contentent de prendre l'hostie sans boire le sang du calice. En 1095, le concile de €lermont ordonne encore de recevoir séparément le corps et le sang du Christ, à moins de quelque indisposition physique. Puis une distinction s'établit : le prêtre seul a le ■droit de communier sous les espèces du pain et du vin; le fidèle n'a droit qu'à l'hostie; on ne fait exception, en France, qu'en faveur du roi, le jour de son sacre. Le concile <le Constance, en 1414, anathématise formellement les simples fidèles qui communient sous les deux espèces, et condamne, comme une hérésie, la doctrine des « utra-
qiiistes », qui consistait précisément dans la pratique de la communion sous les deux espèces.
Pendant les premiers siècles, le fidèle recevait l'hostie dans sa main et la portait à sa bouche ; les femmes la recevaient sur un voile blanc ; mais, en 880, le concile de RoueiL décida que le prêtre porterait lui-même l'hostie à la bouche des fidèles, car lui seul avait le droit de toucher lecorps du Christ.
Les premiers chrétiens recevaient la communion chaque fois qu'ils assistaient à la messe. Plusieurs conciles, au début du xiue siècle, exigent que les fidèles communient trois fois par an : à Noël, à Pâques et à la Pentecôte. Le concile de Latran, en 1215, n'exige plus la communiom qu'une fois par an. Le concile de Toulouse, en 1229, exigede nouveau les trois communions.
Dans l'Église primitive, on admettait même les petitsenfants à la communion, usage qui s'est conservé dansl'Église d'Orient. Les conciles du moyen âge latin, notam^ ment celui de Latran, ne la permirent qu'aux personnesayant l'âge de raison et purifiées par le sacrement de pénitence.
Le xiiio siècle est l'époque de la grande ferveur eucharistique. C'est alors qu'on interdit certaines pratiques qui parurent irrévérencieuses : par exemple celle de communier avec plusieurs hosties, de communier plusieursfois dans un jour, comme faisaient certaines dévotes. C'est alors que s'introduit l'usage de présenter l'hostie au peuple dans un splendide « ostensoir ». Dans les églises, elle repose sous un dais magnifique, renfermée en un « tabernacle ». En 1203, le cardinal Guido, à Cologne, est le premier qui ait prescrit d'avertir avec une sonnette au moment de l'élévation et quand on portait le viatique dans la rue. En 1216, à la suite d'une vision de la pieuse femme Juliana, Robert, évêque de Liège, institue dans son diocèse la Fête-Dieu ou fête du Saint-Sacrement. En 1264, à la suite d'un miracle qui se produisit à Bolsena, Urbain VI étendit cette fête à toute l'Église et saint Thomas d'Aquin, à celte occasion, composa un magnifique office, dont les» hymnes se chantent encore dans nos églises, comme « Fange lingua », comme « Lauda Sion », etc. C'est aussi l'époque
des grands miracles et des légendes eucharistiques : le juif meurtrier de l'hostie et dénoncé par elle, le mulet se prosternant devant le corps du Christ que tient saint Antoine de Padoue, les danseurs du pont d'Utrecht noyés pour ne pas avoir interrompu leurs danses au passage du viatique. Saint Louis ne se dérangeait mémo pas pour contempler de s es yeux un enfant visible dans l'hostie, tant le miracle lui paraissait naturel.
Administration des autres sacrements. — Pendant longtemps, on n^administra guère le baptême qu'aux personnes ayant Tàge de raison; puis on y admit les nouveaunés. On l'administrait par trois modes différents : par infusion, en versant l'eau sur la tête du néophyte; par immersion, en le plongeant dans un bassin ; par aspersion, quand on avait à baptiser une trop grande multitude.
L'immersion était le mode le plus ordinaire : c'est ainsi que Clovis fut baptisé par saint Remy, les Saxons par Charlemagne, les Northmans par ses successeurs. Le néophyte était dépouillé de ses vêtements, mais recouvert d'un voile ou d'une chemise blanche; on le plongeait trois fois et, à chaque immersion, l'évêque prononçait le nom d'une des personnes de la Trinité.
Le baptême par infusion fut longtemps réservé aux personnes en danger de mort; mais, vers le ix^ siècle, on commence à l'employer plus fréquemment, et il finit par devenir le seul mode usité en Occident.
A côté de la confession « auriculaire » ou secrète, subsista longtemps la confession « publique », qui avait été en usage dans la première ferveur du christianisme.
Au XI» siècle. Foulques le Noir se confesse publiquement sous l'empire de violents remords, et au xnio siècle, saint François d'Assise par exaltation religieuse. La confession» secrète est bientôt la seule autorisée. Le concile de Latran en 12io exigea que tout fidèle se confessât au moins une fois l'an, puis, devant le progrès des hérésies, le concile de Toulouse, en 1229, l'exigea trois fois par an, sous peine d'être « soupçonné d'hérésie ». Pendant tout le moyen âge,. les pénitences imposées par le confesseur ne furent pas seulement des prières et des jeûnes, mais parfois aussi des châtiments corporels. Saint Louis se flagellait avec une dis^
ciplinej sorte de martinet, ou recevait la discipline des mains de son aumônier. Henri If, roi d'Angleterre, avait été flagellé publiquement, à genoux et les épaules nues, auprès du tombeau de sa victime, Thomas Becket.
Pendant longtemps, en cas de nécessité, et en l'absence -d'un prêtre, on pouvait se confesser à un simple laïque. Joinville raconte qu'en Egypte, le connétable de Chypre s'étant confessé à lui, il lui dit : « Je vous absous de tel pouvoir que Dieu m'a donné. )> Une telle confession était réputée un « demi-sacrement ».
La confirmation suivait immédiatement le baptême , quand le néophyte était un adulte; quand on admit au baptême les nouveau-nés, on ajourna la confirmation jusqu'à ce qu'ils eussent l'âge de discrétion.
Les mariages étaient célébrés, jusque vers le ix® siècle, non à l'intérieur, mais à la porte de l'église. Comme aujourd'hui en Orient, le prêtre posait sur la tête des époux ^es couronnes d'orfèvrerie.
En 850, le concile de Pavie ijappela l'obligation pour les malades de demander l'extrême-onction ; mais l'Église la refusait à ceux qui n'avaient pas été jugés dignes de la communion.
Les pratiques : multiplicité des fêtes. — Les fêtes étaient devenues nombreuses au xni« siècle. L'énumération faite par le concile de Toulouse, en 1229, montre qu'avec cinquante-deux dimanches, et cinquante jours de fêtes, plus du quart de l'année était ainsi consacré au service du culte. Notons qu'à la différence de ce qui se passe aujourd'hui presque toutes ces fêtes étaient effectivement chômées, non seulement sous des peines canoni- <}ues, mais sous des peines temporelles : amende ou prison. Jean Gerson et son ami Nicolas Clémengis se plaignaient, au commencement du xv^ siècle, de leur multiplicité et des occasions de débauche qu'elles offraient au peuple. Leur contemporain Michel, évêque d'Auxerre, est un des prélats qui essayèrent d'en réduire le nombre dans leurs diocèses. Au fond, elles ne déplaisaient pas trop au peuple d'alors; l'industrie était si peu développée qu'elle s'accommodait de ces chômages multipliés : on ne se rendait pas compte que c'était là précisément une des causes de sa langueur.
JeAae et absdiieiiee. — Depuis le temps de Charlemagne, le jeûne et l'abstinence du carême et du vendredi étaient restés obligatoires. En 1365, l'usage du beurre et du lait fut interdit pendant le carême. En 1368, l'abstinence du samedi devint obligatoire pour tout ecclésiastique : elle le fut bientôt pour les simples fidèles. Remarquons que, dès le ix« siècle, la règle de l'abstinence, en devenant plus générale, devint moins rigoureuse que dans la primitive Église. Celle-ci, pour Tunique repas des jours de jeûne, ne permettait d'autre aliment que du pain et des légumes crus; au moyen âge, on autorisa l'usage, non seulement des légumes cuits, mais du poisson et même de certains oiseaux aquatiques, macreuses, sarcelles, poules d'eau, dont la sensualité du clergé et des fidèles tendit à allonger la liste.
Eau bénite. — Dans la primitive Église, on pratiquait un usage qui remonte aux plus anciennes religions. Les païens, avant de pénétrer dans leurs temples, se purifiaient avec Veau lustrale. Les premiers chrétiens se lavaient le visage et les mains dans des bassins pleins d'eau. L'islamisme a adopté cette pratique, à la fois hygiénique et symbolique : tout musulman, avant la prière, doit faire ses ablutions. Le même usage s'était longtemps maintenu dans le christianisme occidental; mais bientôt, pour prendre Veau benoîte ou eau bénite, on se contenta de tremper le bout des doigts dans Veaubenoitier ou bénitier, ou de toucher le goupillon.
Les heures, les irépres. — L'Église a conservé jusqu'à maintenant les noms romains des heures : « prime », c'est six heures du matin; « tierce », neuf heures; « sexte », midi ; « none », trois heures. Dès le iv« siècle, on célébrait un office à « tierce », pour honorer la descente de l'Esprit Saint; à « sexte », en mémoire du crucifiement; à « none », heure à laquelle le Christ avait expiré. L'office de « prime » ne date que du x[i« siècle. C'étaient là les « offices de jour ».
La nuit était de même partagée en quatre « vigiles » ou veilles. On priait à la nuit tombante, à minuit, au chant du coq, au petit jour. Dès le v^ siècle, les simples fidèles prennent l'habitude de ne se rendre à l'église qu'à la quatrième veille, c'est-à-dire au petit jour, et d'y réciter
322 cmiisATroN française
en une fois toute la série des prières nocturnes. Les « nocturnes » devinrent alors les « matines ». Bientôt il n'y eut que les moines et les chanoines qui fussent astreintsaux oflices de nuit.
Quant à l'office de la première veille, c'est-à-dire de la tombée de la nuit, en un mot l'office des « vêpres », voici comment, d'un office de nuit, il devint un office de jour^ Il se célébrait, comme son nom l'indique, lorsque le soiir (vesper) tombait et que l'étoile de « Vesper » apparaissait au ciel. L'usage de dire les vêpres à trois heures de l'aprèsmidi, adopté d'abord à Rome, se répandit du vin® au IX® siècle dans tout l'Occident.
La réunion des prières pour les offices de jour et pour les offices de nuit formait les « Heures » ou le « Bréviaire ».
Les cloches, les orgues. — Dans les premiers temps du. christianisme, on convoquait les fidèles à la prière par de& clercs appelés « coureurs », qui allaient de maison en maison; ou bien Tévèque avertissait d'avance les fidèles. L'Église orientale se servit longtemps de planches en bois, ou de plaques de fer, sur lesquelles on frappait avec un marteau, et qui rappellent les « gongs » des pagodes indiennes et chinoises.
Les premières cloches remontent, chez nous, au vi« siècle, et, dans l'Église grecque, au ix« siècle seulement. C'est pour elles qu'on élève chez nous ces hauts clochers, tantôt séparés de l'église, tantôt la surmontant. On bâtit des clochers, de plus en plus solides, car on ne tarde pas à fondre des cloches de plus en plus énormes; puis on les multiplie de manière à former des « carillons ».
Les orgues commencèrent à accompagner les chants sacrés vers le vn« siècle : en 660, le pape Vitalien en autorisa formellement l'emploi dans les églises; en 757, Pépin le Bref reçut de l'empereur grec Constantin Copronyme un orgue magnifique, qu'il fit placer dans l'église de Saint-Corneille à Compiègne.
Les cloches se sont répandues d'Occident en Orient; les orgues, au contraire, d'Orient en Occident.
Chemin de Croix. — Ce sont les franciscains qui paraissent avoir introduit cette pratique de dévotion qui consiste à suivre les quatorze stations du Christ, pour mieux
s'associer à sa Passion. Il n'en est pas question, ce semble, avant le xiii* siècle; mais, à partir de cette époque, on commence à orner les églises ou les cimetières de représentations des scènes de la Passion, la station finale étant le Calvaire.
Patenôtres, rofiaire. — On cite un moine égyptien, nommé Macaire, qui, au iv« siècle, disait trois cents prières par jour et, à chacune, jetait de son giron une des trois cents pierres qu'il y avait placées. Dès le xi« siècle, le chapelet, ou quelque objet analogue, destiné à compter les prières, paraît avoir été en usage. Guillaume de Malmesbury parle d'un « cercle de pierres précieuses » que possédait une comtesse anglaise; ces pierres étaient enfilées à un cordon et « elle avait coutume de les rouler dans ses doigts, récitant une prière en touchant chaque grain, afin de n'en point omettre ». C'est ce qu'on appelait des « patenôtres », parce qu'elles servaient à dire des pater noster. Les hommes et les femmes portaient de ces patenôtres dans leur escarcelle ou pendues à la ceinture; on en fabriqua de fort riches en ambre, cristal de roche, corail, pierreries, or et argent. Quand les dominicains eurent popularisé l'Ave Maria, une certaine espèce de patenôtres devint « le rosaire de Marie ». Le chapelet proprement dit se compose de cinq dizaines d'Ave Maria et le rosaire de quinze dizaines d'Ave Maria : les cinq ou les quinze dizaines étant séparées par autant de Pater.
Pèleriiiages. — Les pèlerinages les plus en renom étaient alors les sanctuaires de Jérusalem et de Rome, Saint-Jacques de Compostelle, Saint-Gall en Suisse, la sainte Robe de Trêves, les trois rois mages de Cologne, Saint-Nicolasdu-Port, en Lorraine, Saint-Martin dé Tours. Parmi les Notre-Dame, les plus célèbres étaient celles de Chartres, du Puy, d'Auray, de Fourvières, de Rocamadour, celle de Liesse, à Laon, qui rappelait cofhment trois croisés, les trois frères d'Eppes, après s'être endormis captifs en Egypte, s'étaient, à la suite d'un vœu à la Vierge, réveillés en France, "dans leur château paternel. Il y avait encore la Notre-Dame des Ermites en Suisse, les Notre-Dame des Neiges sur les cimes des Alpes, les Notre-Dame de Bon-Secours au bord de la mer. Les vrais pèlerins s'en allaient à pied par le monde, avec le bâton et la besace du pauvre, parfois mon-
tant à genoux, la chair meurtrie par les cailloux, les seatiers abruptes qui conduisaient aux chapelles, ou bien s'imposant la loi de reculer de deux pas chaque fois qu'ils faisaient trois pas en avant. Des pèlerins de profession, pour quelque aumône, se chargeaient d'accomplir les vœux formés par autrui. •
Aberrations du sentiment religieux. — Le zèle relieieux ne produisait pas seulement les ordres monastiques : il n'inspirait pas seulement les ermites qui vivaient dans les grottes des montagnes ou la solitude des bois, et les pèlerins qui parcouraient le monde. Il y avait aussi les reclus et recluses qui, dans les villes populeuses, se faisaient murer dans une cellule étroite où ils végétaient jusqu'à leur mort, vivant dans l'ordure, ne recevant que par une ouverture étroite l'air, la lumière, les aliments que leur apportait la piété des fidèles. Ces singuliers dévots rappellent les fakirs de l'Inde ou les santons du moude musulman.
D'autres pratiques procèdent de superstitions non moins anciennes. Au xin« et au xiv^ siècle, il se forma dans les cités d'Allemagne des troupes nombreuses de gens, hommes et femmes, qui parcouraient les villes et les campagnes, presque nus, se déchirant à coups de fouet les épaules. Ce sont ces confréries de « flagellants » qui apparurent en France, excitant la pitié ou le scandale, et contre lesquels sévit la police de l'Église et des rois. C'était une sorte d'épidémie religieuse qui, de la mystique Allemagne,. se répandit dans les populations françaises. D'autres confréries d'exaltés se livraient à des danses furieuses, en l'honneur de saint Guy, jusqu'à tomber d'épuisement. Or ces flagellants et ces danseurs ont leurs analoguesdans l'Orient musulman, qui a ses « derviches tourneurs et hurleurs », dans l'Église gréco-russe, qui a ses flagellants (klisti), lesquels se flagellent tout en dansant en rond. Enfin le protestantisme lui-même n'a pu venir à bout de cette antique frénésie, puisque, aux États-Unis, il y a encore des sectes de « trembleurs » (shakers) et de « sauteurs » (springers). Ce sont les superstitions et les maladies morales de la vieille Asie qui se sont transmises, à travers le moyen âge, jusque dans les temps modernes.
Hérésies. — Les hérésies du moyen âge, tantôt se rattachent aux vieilles superstitions, tsintôt manifestent un effort pour affranchir Tesprit humain des croyances reçues. De nombreux hérétiques s'étaient montrés à Tépoque franque «t sous nos premiers rois. C'étaient, le plus souvent, des individus isolés. Bientôt commencent les grandes hérésies. Au xxi® et xii« siècles, apparaissent les Cathares ou Catharins, <î'est-à-dire les « purs ». Puis vient l'hérésie des Beghards OQ Picards, née au sein de la confrérie des béguins et béguines. C'étaient des gens d'une piété exaltée, mais indépendante, et qui rejetaient l'autorité de l'Église pour mener «ne vie religieuse, à leur idée, plus parfaite.
Les deux grandes hérésies du xm« siècle sont : 1° Dans la vallée du Rhône, celle des Vaudois ou « pauvres de Lyon », fondée par un marchand lyonnais appelé Pierre Valdus, ou Pierre de Vaux : elle présente beaucoup d'analogie avec le protestantisme, avec lequel, dès l'apparition de celui-ci, elle se confondra; 2o dans le Languedoc, l'hérésie des Albigeois, qui semble une continuation de celle des Cathares et qui: se rattachait à la doctrine antique des Manichéens. Elle admettait l'existence de deux principes, un dieu bon et un dieu mauvais. De l'un procédait le Nouveau Testament, de l'autre l'Ancien Testament. C'était le dieu bon qui avait créé l'âme et le dieu mauvais qui avait créé le corps. Aussi le corps était-il tenu pour méprisable. Jésus-Christ, dans son séjour ici-bas, n'avait pris qu'une apparence de corps : c'était en apparence qu'il était mort sur la croix. Tout ce qui avait rapport au corps était indifférent ; donc, on pouvait se conduire à son égard comme on voulait. Ainsi les « parfaits » ou pasteurs de la secte se refusaient toute satisfaction corporelle, se mortiliaient de jeûnes et de privations et ne mangeaient jamais de viande ; au contraire, les simples sectaires s'abandonnaient sans scrupule à toutes les jouissances charnelles. Tous rejetaient les sacrements, les œuvres et l'autorité de l'Église.
Ce qu'il y avait de plus grave dans le midi, ce n'était pas seulement l'hérésie, c'était l'indifférence en matière religieuse, que les Languedociens avaient puisée au contact des musulmans, des schismatiques et des hérétiques. Pres-
R. Civil. T. I. 19
que partout la population, soit par fanatisme d'hérétiques^ soit par mépris de toute religion, était hostile à l'Église catholique. Les prêtres n'osaient laisser voir leur tonsure dans la rue ; les terres d'Église étaient audacieusement usurpées. L'évêque de Toulouse ne pouvait toucher que 96 sous sur ses revenus épiscopaux et ne se risquait pas à envoyer ses mulets sans escorte h l'abreuvoir public. Quand saint Bernard vint prêcher à Garcassonne, le peuple couvrit sa voix en criant et en frappant aux portes de l'église. Quand saint Dominique parut, on lui attacha des bouchons de paille dans le dos. Le roi d'Aragon, le comte de Toulouse, tous les grands seigneurs faisaient comme Ip peuple. Raymond de Toulouse se livrait à des plaisant teries impies en jouant aux échecs avec son chapelain. Ses^ gens étaient si bien stylés que, sur un mot d'impatience qui lui échappa , ils n'hésitèrent pas à assassiner le légat Pierre de Castelnau. C'est alors que le pape Innocent 111 déchaîna sur le midi les féodaux du nord, restés croyants et même dévots, encore barbares et toujours convoiteux du bien d'autrui.
Guerre à Thérésie : Inquisition. — Innocent III, en 1204,. avait établi contre la secte albigeoise une « Inquisition », à la tête de laquelle fut placé, vers 1215, saint Dominique.. L'hérésie vaincue, Grégoire IX organisa définitivement, en 1229, ce redoutable tribunal qui, en 1255, s'établit aussi dans la France du nord. Blanche de Castille établit à Toulouse le cachot des a immuretz » dans lequel les hérétiques étaient murés tout vivants. Une tyrannie effroyable, pendant près de trois siècles, pesa sur le midi. Ce n'étaient que procès , enmurements, bûchers , cadavres arrachésà la sépulture chrétienne, traînés sur la claie, jetés à la voirie. Toute maison où l'on découvrait un hérétique était abattue. Contre l'accusé on employait la procédure secrète, la torture. On acceptait contre lui tout témoignage, toute dénonciation, même de malfaiteurs et de condamnés, même de sa femme et de ses enfants. Si on ne mangeait jamais de viande, on était brûlé comme Parfait ; si on en mangeait tous les jours, on était brûlé comme Vaudois. Dans le midi, qui ne blasphémait pas était suspect d'être un « pur », tandis que dans le nord on avait la langue percée
d'un fer rouge pour avoir blasphémé. Comme l'Église « horreur du sang, suivant l'expression du concile de Latraii^ de 1179, quand la justice ecclésiastique avait condamné un hérétique au biicher, elle laissait au bras séculier le soin de l'exécution. Les jeunes gens, à l'âge de quatoi*ze ans, et les jeunes filles à l'âge de douze ans, étaient tenus de prêter serment à l'Eglise. Las fréquentes confessions et communions exigées par les conciles, la fréquence des fêtes qu'on était tenu de chômer, ne permettaient pas aux hérétiques de se dissimuler longtemps. Par tous ces moyens, spoliation des grands seigneurs du midi, distribution de leur fiefs à des seigneurs du nord, oppression des plus humbles sujets, l'hérésie finit par être extirpée.
L'inquisition de France ne peut rivaliser avec l'Inquisition espagnole qui, dans l'espace de trois siècles, aurait fait périr 300 000 personnes : le nombre de ses victimes ne fut encore que trop considérable et la pression qu'elle exerça détruisit dans le midi toute liberté de pensée.
L.es Juifs. — L'histoire des Juifs, au moyen âge, appartient plutôt à celle des idées économiques qu'à celle des idées religieuses. L'Église n'a jamais manifesté contre eux le même courroux que contre les hérétiques. La populace qui, à certains moments, assaillait leurs quartiers ou les prédicateurs obscurs qui excitaient contre eux le«5 fureurs populaires n'y étaient point autorisés par elle. Elle voulait les Juifs soumis, humiliés; elle entendait, suivant l'expression de Raoul Glaber, que par eux se perpétuât « le souvenir de leur ignominie et de la mort du Christ » ; elle punissait de leur part toute tentative de propagande ; elle livrait à l'Inquisition, comme relaps, ceux d'entre eux qui, après avoir reçu le baptême, revenaient à la loi de Moïse ; mais elle ne s'est jamais fait une obligation de les convertir par force. Aucun pape n'a poussé aux violences contre eux. Au xn« siècle, saint Bernard protesta contre les massacres que commirent les pèlerins de la deuxième croisade. Il assurait que Dieu avait ses desseins sur les Juifs, et qu'à la fin des temps, quand toutes les nations seraient entrées dans le giron de l'Église, Israël aussi y serait reçu. En 1179, le concile de Latran déclare que les Juifs ne doivent pas être contraints au baptême. Au xiii® siècle, Albert d'Aix ensei-
^nait que « Dieu n'ordonne pas de faire entrer qui que ce soit, malgré lui et par force, sous le joug de la foi catholique », et saint Thomas d'Aquin, « qu'on ne doit sévir que contre les hérétiques et les apostats pour les forcer à tenir ce qu'ils ont promis ». Innocent IV, en 1247, cherche à protéger les Juifs contre les fureurs de la populace : « C'est à tort, écrit-il dans une bulle, qu'on les accuse de communier avec le cœur d'un enfant immolé ».
Les persécutions dont ils furent victimes sont dues ^surtout au fanatisme de la populace^ surexcité, tantôt par l'émotion des croisades, tantôt, à l'époque de la grande ferveur eucharistique, par le récit de leurs prétendus sacrilèges. S'ils furent cruellement traités par les rois, les seigneurs laïques et ecclésiastiques, ce fut moins à titre d'infidèles que comme des étrangers dont on jalousait la richesse. Ces massacres de Béziers qui reviennent tous les ans au moment des sermons sur la Passion, cette humiliation infligée aux Israélites de Toulouse, le jour du vendredi saint, cette histoire du Juif soufflette devant le portail de la cathédrale, et même, en 1018, tué du soufflet qu'applique une main gantée de fer, tout cela se passe dans le midi languedocien, c'est-à-dire précisément dans le pays le moins catholique, le moins docile à l'Église, et où va éclater la grande hérésie albigeoise. Ces usages barbares disparurent d'ailleurs au xin« siècle.
Comment la religion était pratiquée an moyen âge. — Lorsque l'Église voyait que ni ses dogmes ni son autorité n'étaient contestés, elle laissait aux fidèles des libertés qu'on a peine à comprendre aujourd'hui. Elle ménageait les superstitions anciennes, ouvrait ses temples aux divertissements les plus étranges, s'y associait. Tel usage, qui nous semblerait une violation du sanctuaire, était alors autorisé. Elle laissait le peuple s'amuser, et ses clercs étaient eux-mêmes peuple sur ce point. La religion d'alois n'était point austère et triste : on ne faisait pas deux paris de la vie, l'une religieuse, l'autre mondaine : il n'y avait alors rien de profane puisque la religion embrassait tout»' l'existence de l'homme. On suivait gaiement le chemin du salut : les pèlerinages étaient souvent des parties de plaisir. Les assemblées, les pardons, comme on les appelle
encore en Bretagne, étaient de bruyantes et nombreusesréunions, où les marchands, les chanteurs ambulants, les saltimbanques ouvraient leurs échoppes ou dressaient leurs tréteaux. On ne se composait pas le visage pour entrer dans Téglise : car Téglise c était la continuation de la rue et la vraie maison commune. Le chœur était réservé au calte, mais la nef appartenait au peuple. On y réunissait des conciles, et aussi des conseils de guerre, même des conciliabules d'insurgés communiers. On allait s'y promener, échanger des nouvelles, causer de ses affaires. On y tenait la foire les jours de pluie, ou faute de quelque autre local. La cloche sainte sonnait pour le marché, pour l'assemblée municipale, pour Fémeule, aussi bien que pour les offices. Un homme d'Église, prêtre ou chanoine, était aussi mondain que les laïques et les laïques étaient aussi religieux que lui. Même parmi les moines, il y avait de joyeux vivants, invités aux noces et aux autres fêtes de famille, s'amusant volontiers des fabliaux composés sur eux, très saints personnages au demeurant, très édifiants malgré tout, puisqu'ils rendaient la religion aimable et qu'ils faisaient pénétrer dans les masses grossières quelques idées chrétiennes. Rien n'était plus populaire que les franciscains, par exemple. Avec leur costume qui nous semble étrange aujourd'hui, mais qui différait peu des costumes d'alors, ils allaient prêchant, quêtant, mendiant, entrant dans les maisons, s'informant de la femme et des enfants, donnant des conseils, prescrivant des remèdes, distribuant des bénédictions. Mêlés au peuple, ils en partageaient tous les instincts, même l'instinct de révolte contre les hauts seigneurs ecclésiastiques. Ils étaient volontiers du parti de la commune contre le prince-évêque.
Usagées singuliers dans le culte. — Combien le culte^ par certains usages, différait de celui d'aujourd'hui, on peut le voir en suivant sur le calendrier les principales fêtesde l'année.
L'année chrétienne commence avec la naissance du Christ, à Noël. Comme aujourd'hui, on installait dans leséglises une crèche, avec le bœuf et l'àne réchauffant de leur souffle le divin enfant; on faisait flamber dans les foyers la bûche de iNoël; on allumait des feux sur les col-
lines ; les enfants trouvaient dans leurs souliers les présents -du petit Jésus. On faisait plus : à Évreux, par exemple, «douze clercs, représentant six Juifs et six païens, se rangeaient dans le chœur; on leur proposait de reconnaître le mystère de Tincarnation ; sur leur refus et pour les convaincre, on faisait défiler une mascarade où figuraient tous les prophètes qui avaient annoncé la venue du Christ : Moïse avec son front cornu, Balaam sur son âne, les trois Hébreux de la fournaise, les sibylles païennes, les douze apôtres. Chacun de ces personnages chantait des prophéties, auxquelles répondaient des cantiques. A la fin, les ■douze mécréants se déclaraient convertis.
Le jour commémoratif du massacre des Innocents (28 décembre), que Louis XI chômait avec une dévotion particulière, on élisait un évêque des innocents, auquel le véritable évêque payait une redevance, qui frappait monnaie à son effigie, qui officiait pontificalement à Fautel et distribuait des bénédictions : ce jour-là les religieuses, dans H^ertains couvents, recevaient des laïques, banquetaient et <lansaient avec eux.
Toute la fin de décembre, tout le commencement de Janvier, étaient consacrés, en l'honneur de la Nativité, à des fêtes qui rappelaient les saturnales romaines. Laïques -ou gens d'Église, costumés en femmes, en diables, en animaux, envahissaient les églises, disaient à l'autel un simulacre de messe, parodiaient les prières du rituel, chantaient îles chansons gaillardes. Ils nommaient un pape des fous -iiu'ils encensaient avec de la fumée de vieux cuirs et autres matières puantes.
La fête des fous se confondait avec la fête de l'àne. En mémoire de l'àne qui avait accompagné la Sainte Famille en Egypte, un baudet était couvert d'une chape sacerdotale, mené à l'autel, et on lui chantait un hymne grotesque, moitié français, moitié latin.
L'Epiphanie, ou fête des mages, était célébrée par des banquets, où Ton coupait le gâteau des rois. Ce jour-là, il y avait à Paris quatre danses : celle des prêtres, celle des -diacres, celle des sous-diacres, celle des enfants de chœur. La Purification marquait le commencement du carnaval; ie carême amenait la foire aux jambons.
Le 1« jour de mai, on plantait les mais, ou poteaux garnis de fleurs et de rubans.
A un certain jour, les chanoines de Reims sortaient en procession, chacun d'eux traînant un hareng par une ficelle, uniquement occupé de marcher sur le hareng du chanoine qui précédait et d'empêcher le chanoine qui suivait de marcher sur le sien : cela s'appelait^ la procession du hareng.
Ces folies, ces profanations furent souvent proscrites par les conciles, par les papes; mais des hommes pieux les défendaient, faisaient l'apologie de la fête de l'àne : « Elle €st autant approuvée de Dieu, disaient-ils, quo celle de la Vierge ». Charles VII essaya d'abolir à Paris la fête des fous, « détestable reste de l'idolâtrie des païens et du culte de l'infâme Janus ».
OUVRAOES A CONSULTEH : AIzOg,
Bist. universelle de l'Eglise. — Abbé Guettée, ffist. de VEglise de France.
— Hefele, Hist. des conciles. — Marligny, Dieu des antiquités chrétiennes.
— Raoul Rosières, Hist. de la société française au moyen âge et Recherches critiques sur l'hist. religieuse de la France. — Challamel, Mémoires du peuple français. — Paal Lacroix, Vie militaire et religieuse au moyen âge.
— .Didron, Iconographie chrétienne.
— Baissac, Hist. au diable. — Gêner, La mort et le diable. — ChardoD, Hist. des sacrements (1745). — Thomassin, Hist. des fêtes mobiles de l'Église (1703). — Dom Oaéranger, Bist. de la liturgie. — Collia de
Plancy, Diet. critique des reliques et imagen miraculeuses. — Molinier, L'Inquisition dans le midi de la France. — Haaréaa, Bernard Délicieux et l'Inquisition albigeoise. — Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois. — A. Lombard, Pauliciens^ Cathares et Dons Hommes. — Douais, Les Albigeois. — Yundt, Les amis de Dieu.
— Th. Reinach. Hist. des Israélites depuis leur dispersion. — Depping, Les Juifs au moyen âge. — Saige, Lês Juifs du Languedoc. — Bardinet, I^s Juifs d'Avignon. — Mossmann, Les Juifs d'Alsace. — Viollet le Duc, Dict. du mobilier (t. II et III).
. CHAPITRE XVll