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CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES

pain de tous les autres. L'indifférence en maliore de gouvernement était môme réputée un crime (1), et la Comédie qui se lut désintéressée de la chose publique et eût abdiqué la direction des affaires, aurait paru de mauvais exemple et indigne d'un peuple libre. D'ailleurs, comme il arrive si habituellement dans les démocraties, on confondait volontiers à Athènes la liberté avec l'égalité, et l'on recherchait beaucoup moins son élévation que l'amoindrissement des autres. Toutes les sirpériorités trop reconnues étaient bientôt suspectes; la vertu ellemême, dès qu'elle était patente, semblait un danger public. II avait fallu donner satisfaction à la peur et attribuer au Peuple le droit de se débarrasser pour un temps des grands citoyens que l'éclat de leurs services ou la renommée de leur justice signalaient à ses défiances. La Comédie ambitionna de devenir aussi une sorte d'institution sociale et fonctionna comme un ostracisme au petit pied (2). Au lieu de livrer à la risée publique des lourdauds innocemment ridicules, elle s'attaqua aux citoyens trop honorés et voulut réprimer leur bonne renommée en vilipendant leur personne. N'eût-elle pas cru rendre vraiment service à la République, elle aurait été sûre d'intéresser ainsi à son succès tous les mauvais instincts d'une démocratie dévergondée et de s'assurer à moindres frais, sinon des approbateurs sérieux, au moins des complices. Elle se transforma donc peu à peu, sans parti pris et sans calcul; l'emportement des passions populaires, les habitudes de tous les jours et les entraînements involontaires de l'esprit de parti en firent une satire politique, toute frémissante des haines et des aspirations du moment, où de prétendus criminels d'État étaient fustigés avec colère, quelquefois môme exposés en personne sur la scène comme sur un échafaud.

(l)Plutar(iiio, SoZonjs ri7a, ch. XX, |)ar. 1 : (2) Yoy. Plalouius, De Comocdia ; dans-

voy. Schùinaim, De Comiliis , p. 03. Meineke, l. L, p. 538.

290 • LIVRE IV. COMÉDIE GRECQtJE.

Le désir de servir ses opinions poussait donc à travailler pour le théâtre des intelligences élevées qui s'en seraient dédaigneusement abstenues si la Comédie fût restée un bruyant ébattement trouvé par des gens ivres au fond de leur verre. Malgré la grossièreté que lui reprochaient ses rivaux, il faut, au premier rang de ces instigateurs politiques, nommer Gratinus (1). La vigueur, Tàpreté, la violence de ses comédies (2), semblent avoir tenu surtout à un attachement religieux aux vieilles idées et à râustérité de son caractère. Ses nombreux succès prouvent cependant qu'il avait mieux compris que personne les exigences de son public (3) ; mais tout en lui cédant beaucoup plus que ne le voudrait la délicatesse, peut-être un peu prude, des temps modernes, il gardait sa conscience d'honnête homme et son inflexibilité de patriote. Quand venait à s'offrir une occasion, qu'il avait même souvent préparée, d'adresser au peuple d'utiles et sévères conseils (4), il ne craignait pas de compromettre ses espérances de poëte et risquait bravement de déplaire à ses juges (5). Plus modéré et plus froid par la nature de son esprit, mais sans doute aussi parce qu'il était moins dévoué aux intérêts du Parti conservateur, Gratès se rapprocha de la gaieté tempérée et de la manière descriptive et un peu photographique de la

(1) C'est surtout à cause de Cratinus que (4) Py laea, îrâgm. 3: dans le Poetarum le Socrate des, Nuées appelait les Poètes co- comicorum graecorum fragmenta, p. 35, miques tpYO'WiiAoveî; Nubes , v. 29 6 : à eu éd. Didot, et Fabulae incertae, îragm. 3; croire le Scoliaste , l. l., lui et Eupolis qui Ibidem, p. 54. Son rival Aristophane l'apl'aurait imité en cela, •/.é'CovcâîTixaiÊTcoaalff-y^fà pelait Soçoç, Sage (Paa;, v. 700), et le ScoitoioûvTa? eIjtjyov. liaste de Denys de Thrace, npaTTÔp.6vo;, Digne

(2) Yov. l'Anonymus de Cramer , dans d'être lu et étudié : voy. Van Geel, liiblio- Meineke, historia critica, i>. oiO, et Perse, theca critica, t. IV, p. 20, et Lobeck, Bat. I, V. 123. Aglaophamus, p. 567.

(3) Aristophane dit lui-même qu'on chan- (5) Il fit vingt et une comédies, et remtait ses vers dans les banquets [Equités, porta neuf fois le prix. SelonPlatonius, p. 534, V. 529), et rien n'autorise à croire qu'il éd. de Jleineke , ses sujets étaient ingénieuses'agisse de scolies composées tout exprès, ment imaginés j mais il manquait un peu Voilà pourquoi il se permettait des parodies d'art, et ses pièces étaient mal conduites, envers épiques (Athénée, 1. xv, p. 698 D), Cratinus semble avoir vécu quatre-vingt-dixot créait ou plutôt empruntait au peuple des sept ans et être mort dans la seconde année mots qui n'appartenaient pas à la langue lit- de la lxxxix* Olympiade, l'au 424 avaut téraire ; voy. PoUux , 1. vm , par. 43. l'ère chrétienne.

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