CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
grosses énormilés perdaient leur gravité et devenaient innocentes, parce que rien de sérieux ne pouvait se dire avec des masques si ridicules, et qu'il fallait avoir trop bu pour monter sur ces tables de cabaret qu'on avait appelées leTliéâtre. C'était d'ailleurs un jour consacré à la joie, et le peuple riait en tout état de cause, d'un rire irréfléchi et machinal, comme rit encore la populace au spectacle d'un homme ivre. La Loi avait senti son incompétence : en réglementant la gaieté publique, elle eût craint d'attenter à l'exercice du culte. Les irrévérences envers les dieux jouissaient surtout d'une liberté illimitée : on savait dans l'Olympe cjue les adorateurs de Bacchus avaient la dévotion insolente, et les prêlres n'avaient garde de gêner des manifestations religieuses, quels que fussent leur forme et leurs écarts. Le dieu de la fêle se prêtait lui-même aux joies désordonnées de la foule et leur servait complaisamment de plastron (I). Aune époque de civilisation plus rafllnée, ces jovialités sacrilèges auraient eu à combattre des délicatesses, qui les eussent peut-être empêchées de se transmettre d'âge en âge ; mais elles remontaient aux premiers temps de la Grèce, elles avaient pour les défendre Tautorité qu'exerce en toutes choses l'antiquité, l'approbation des ancêtres, et si choquantes que fussent leurs inconvenances, l'habitude avait réconcilié avec elles avant que la pudeur et le sentiment religieux pussent en être choqués. Le plaisir de la fête semblait solidaire de ses excès : par leur contraste avec les régularités de la vie ordinaire, ils devenaient pour les esprits légers une cause nouvelle de gaieté, et les hommes graves ou plus vraiment religieux qui les improuvaient dans le fond de leur conscience, s'amusaient de la joie de leurs enfants et se plaisaient à retrouver dans ces monstruosités des souvenirs de leur riante jeunesse. Pendant le
(l) Voy. ci-dessus, p. .'M 7, note il. Aris- ncr, au moins en apparence, un rolc complétophane ne craignait môtnc pas de lui don- tenient ridicule dans les Grenouilks.
moyen âge, lorsque la nécessité du respect était déjà mieux comprise et l'esprit moins rebelle à la discipline, une fête encore plus éhontée, la Fête des fous, subsista durant des siècles, malgré les défenses répétées de Tautorité ecclésiastique, et cependant les principaux acteurs appartenaient au clergé, et la scène de ces farces impies était dans l'église (i).
Il y a souvent dans la Comédie ancienne des grossièretés de langage dont les lecteurs accoutumés aux eupbémismes de nos salons sont tout déconcertés; mais elles ne tiennent pas à sa nature et ne sauraient lui être reprochées. Dans les démocraties extrêmes de l'Antiquité, où chacun vivait au grand air et portait bravement sa part du faix de la journée, les délicatesses factices d'une société tenue en serre chaude et se livrant depuis des siècles à l'exercice du bon ton et des belles manières, n'avaient pu se produire. On exprimait naïvement ses besoins comme ses sentiments et ses idées, en appelant les choses par leur nom, sans faire la petite bouche et se torturer l'esprit à trouver des équivalents puérils et honnêtes cjui n'eussent trompé que l'oreille. C'était encore l'homme de la nature, très-ingénieux sans doute, très-sensible à toutes les beautés et très-verni de civilisation ; mais il n'éprouvait nullement le besoin de modérer ses appétits, et ne comprenait pas que l'on dût rougir des mots plus que des choses. A l'époque de leur civilité la plus raffinée, un roi à qui le soin de sa dignité avait appris à dissimuler ses désirs et à mieux policer son langage, comparait encore les Athéniens à ces Hermès incomplètement dégrossis qui n'avaient que la figure et un phallus (2). A peine est-il une scène où ne s'éta-
(1) On y mangeait du boudin, un mets (2) 'a^ /7-:6[i.rx [xdvov îyo'jii xcù al^oïa \t.vi6.'Ka •
impur défendu par les canons comme enta- Philippe, de Macédoine; dans Stobée (Jean
ché de paganisme, et l'on y brûlait des sa- de Stobi), Sermones^ tit. iv ; 1. 1, p. 133, éd.
vattes dans les encensoirs. Nous reviendrons de Gaisford : voy. Diogènc de Laërte, 1. v,
longuement sur ces étranges plaisanteries par, 82. en parlant de la comédie du moyen âge.