CHAPITRE V. LA COMKDIE D'ARISTOPIIANI
S'il a pu seul échapper à l'aclion dévorante du temps, ce n'est point cependant qu'il eut pressenti les susceptibilités d'un goût moins spécialement athénien, et recouvert de quelques voiles ceux des caractères de la Comédie ancienne qui devaient devenir moins sympathiques aux peuples de l'avenir. Non-seulement il parle des plus grands dieux avec une irrévérence que, par respect pour la foi de ses semblables, ne se permettrait plus un fanfaron d'incrédulité qui se respecterait lui-même (1). A la vérité, bien des légendes l'y autorisaient, et ces dieux-là entendaient parfaitement la plaisanterie; mais il se raille avec une légèreté méprisante d'une des croyances les plus sérieuses et les plus vitales du paganisme (2). Les Oracles n'étaient pas seulement des conseils d'une sagesse infaillible, c'était la manifestation personnelle d'un dieu, une Révélation : l'heureux mortel qui venait de se trouver ainsi en communication directe avec le Ciel se mettait une couronne sur la tête (3), et ne fûtil qu'un vil esclave, hors de la loi des gens, il devenait inviolable et sacré, même pour son maître (4). Contester leur autorité n'était pas une de ces impiétés banales, trop insignifiantes pour ne pas être vénielles ; mais une attaque contre la base même de la religion , contre la seule preuve qui saisît vivement les sens et pût lui concilier la raison , et Aristophane s'en faisait un sujet habituel de plaisanterie (5) : il en parodiait le style (6), se moquait de leurs ambiguïtés (7), et par dos interprétations
(l) Ainsi, par exemple, il traite Mercure ejiciantur; DeLegibus, 1. II, ch. xv, par. 37. de gourmand [Fax, v. 103), prétend que la (2) Yoy. entre autres Platon, De liepu-
peau (le Jupiter est sensible aux coups de blica^ 1. v; Opéra, t. Il, p. 91, 96, 142,
fouet [Ranae, v. 756), et affirme que les éd. Didot,
dieux sont très-experts à recevoir et ne sa- (3) Aristophane, Plulus, v. 21.
veut point donner; Ecclesiazusae , v. 778- (4) Voy. Scliol. ad Hippolytum, v. 792;
779. Il n'en était pas moins profondément ad Ocdipum regem , v. 82. attaciu! à la bonne et vieille reli<,Mon de sa (5) Vespae,y. 158 ; PaXj\'. 1091 \Aves,
l'atrie, et (licéron en a pu dire : Xovos vero v. 981 ; etc. deos, et in his colendis nocturnas pervigila- (6) Pax, v. 107 5.
liones sic — vexât, ut apud eum Saba/ius et (7) Equités, v. 1080 et suivants.
quidam alii dii pcrefjriui judicati e civitate
absurdes les abaissait à plaisir (1) et les ruinait dans Teslime des gens sensés (2). Sans doule, à en croire ses vanleries, il avait nettoyé la Comédie de ses plus grosses ordures : il n'y faisait point danser ce cancan dévergondé qu'on appelait la Cordace (3), et n'exposait plus cyniquement en plein Ibéàlre ces représenlalions éboulées cjui amusaient tant les enfants (4). Mais, à l'occasion, il ne reculait devant aucune grossièreté (5), et donnait à l'obscénité assez de relief pour embarrasser un honnête philologue, qui se fait aussi Grec qu'il peut, et s'est promis de ne voir dans ses lectures que des choses littéraires (G;. Peut-être même les impudicités d'expression étaient-elles plus continues dans ses pièces que dans aucune autre. Sa verve était trop indisciplinée pour se préoccuper de la pruderie des Précieuses ridicules d'Athènes, trop habituée à la franchise pour transiger volontiers avec le mot propre, quel qu'il fût, et son amour d'une nature moins falsifiée et moins artificielle, ses prédilections politiques pour les anciennes mœurs le réconciliaient aisément avec des crudités de langage, tombées en désuétude, mais n'en paraissant aux spectateurs que plus naïves et plus amusantes. Il avait, ainsi que tous les Athéniens, le goût inné de la moquerie, et y joignait, en sa qualité de poëte, des haines vigoureuses et des emportements d'imagination fort légitimes à Athènes, où l'individu n'avait aucun droit contre la chose publique, mais scandaleuses partout ailleurs, même quand la civilité n'y est point devenue la vertu capitale, et la tolérance, le nom de parade d'une indifférence égoïste et lâche. Tout à
(1) Lysistrata, y. 7&T . (-î ) "Hr.î zfûxa (aw
(2) Eq cela cependant Aristophane était oJSiv •^XOs çaiiaixivT) ffxÛT'.vov xaOî'.;x£vov, conséquent avec lui-même : il ne pensait pas i^jOoôv il i-Aoo-j, r-a-jh, t'/i; itaiîioti; îv'iî yéXwî ■ que la religion des ancêtres eût besoin de Nubes v 537. preuves nouvelles, et voulait prémunir le
Peuple contre les manœuvres des agitateurs \^) ^ubes,\. 386-391.
ipii ne manquaient pas de mettre leurs pro- (6) Nous citerons entre mille autres pas-
jels de désordre sous le patronage des dieux, sages Equités ^ v. 12S4-1287, et Par,
{3^ Nubes, v. 540. v. 36!'-370.