CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
ché des ligues en voulant les allaclier (1). Toutes méditées el habilement conçues qu'elles fussent, ses pièces aiïeclaient la liberté el le sans- façon des premières improvisations (2). Les personnages se faisaient des signes d'intelligence et semblaient se donner tour à tour la réplique, mais personne ne s'y trompait: quels que fussent le lieu de la scène et le sujet de la pièce, ils parlaient toujours à des Athéniens, réunis au Théâtre de Bacchus pour les entendre , des hommes et des choses d'Athènes. Ils avaient, chacun, une étiquette spéciale, un masque d'une laideur bien personnelle et un rôle dilïérent à remplir, mais aucune individualité : c'était en réalité l'auteur qui riait, qui raillait, qui pérorait sous leur nom (3). Satire à part, ils ne représentaient personne autre, pas plus Socrate ou Gléon qu'Alcibiade ou Poius d'Agrigente (4) : ces prétendus portraits historiques, si savamment reconnus par quelques philologues, étaient de grosses caricatures à la sanguine, où Aristophane ne s'inspirait de la réalité que pour l'enlaidir et n'attachait un nom connu que pour en compléter le ridicule. Les caractères ne se développaient point par le mouvement des personnages et la marche de l'action; ils préexistaient à la pièce et
I (1) Equités, V. 7bl-755 : un peu plus veru, Ueber die Wolken, p. 12, a déjà su p-
loin, V. 1262, il appelle Athènes la repu- posé que le Aovo; Sixaioi; ^le Juste) des Nuées
blique des Gobe-mouches, Ki/T,vaiwv t.oI'.^. avait un masque à la ressemblance d'Aris-
(2) Nous n'en excepterons que les Çheva- tophaue, et nous croirions volontiers que Wers, dont le plan, très-bien conçu, est suivi cette intervention personnelle du poète se jusqu'au bout sans aucun écart. trouvait dans beaucoup d'autres pièces.
(3) Quelquefois même Aristophane se mon- (4) Quelques critiques ont cru les recontrait en personne : ainsi dans les Achar- naître dans Peisthétairos et Euelpidès, deux njens, v. 377, c'est bien lui et non Dicéopo- personnages de la comédie des Oiseaux. lis qui dit: Nous ne parlons pas des personnages tout
»,•-/,,>:,.„..; ■ -> v\i ^, ,î-»ftr„ . littéraires d'Eschvle et d'P^uripide, ni de
, , , ., . . • • 1-. . quelques Itilitos très -secondaires, comme
ccs^t^evidemment encore lui qui dit aussi, y^.^^^^^ ^,^.^ Grenouilles et le Scythe des
Femmes à la fêle de Cérès. Quant aux trois
Miî noi tpôovYÎir/jx', ivîpiç 01 Ou^ivoi, personnages historiques des Chevaliers^ ils
tl itTu^iç wv tv 'Aôr.valoiç XÉ-fiiv jie sont nommés nulle part, et Aristophane
(liUu itêfi ■rijçitôXtw;, Tp'JYw^îav iroiwv, jig pouvait les faire reconnaître que par leur
et le masque ou le costtime de Dicéopolis y masque et en mettaid une sorte de vérité
préparait sans doute les spectateurs. Sii- dans leur peinture.
se' conformaient rigoureusemenl à la règle ^ restaient à la fin tels qu'ils s'étaient montrés au commencement : c'étaient des conceptions à priori, unilatérales et absolues, se cavant dès l'abord tout au pis et se prêtant ainsi bien mieux aux indignalions de l'auteur. L'illusion serait allée à l'encontre de son but : quand il disait Nuhicoucouville (1), il voulait qu'on entendît Athènes, et ne craignait point les impossibilités qui empêchaient de se tromper sur le but réel de sa pièce. Tantôt la scène se passait dans le bleu du ciel, et de vrais Athéniens y arrivaient de plain-pied; tantôt c'était dans les ténèbres de l'autre monde : les vivants y conversaient avec les morts, et les Ombres, aussi accessibles qu'autrefois aux vanités de la terre, se disputaient aigrement sur la valeur de leurs vers. L'action restait fidèle à sa naïveté primitive; aucun nœud n'y excitait la curiosité, aucune péripétie n'en renouvelait l'intérêt, et si nulle qu'elle fût, elle était quelquefois double : il y avait deux sujets, deux scènes, et la fin ne tenait au commencement que par un personnage qui se trouvait leur servir de trait d'union (2). Les scènes étaient juxtaposées sur le même théâtre plutôt que liées par une idée commune; elles se succédaient au gré de l'auteur sans s'inquiéter de la logique des faits, de la variété des lieux (3) ni des différences de temps (4). Le style lui-même ne s'imposait aucune unité : il se bigarrait tour à tour d'idées poétiques et d'expressions triviales, et mêlait aux jeux de mots bas et aux formes populaires (5) la magnificence
(1) La \ille fantastique où se passe la demment quelque temps après les v. 62G, pièce des Oiseaux. 801 et 958, dont la pièce ne tient aucun
(2) Dans les Grenouilles. compte.
(3) Dans les Acharniens, \. 20, Dicéo- (5) Xou-seulement dans des rôles spéciaux, polis est au Puvx ; \. 201 , à la campagne où comme ceux du Mégarien des Acharniens, et il célèbre les Dionysiaques; v. 395, il frai)pe des Lacédémoniens de Lxjsislrata, qui parà la porte d'Euripide, la porte s'ouvie, il lent un dorieu mitigé ; mais il y a çà et là, parle avec.lui dans l'intérieur de la maison, sans raison aucune , des formes populaires, et \. 480, retourne chez lui où se jjasse le étrangères au dialecte attique, qui ne se troureste de la pièce. vent ni dans Thucytlidc ni dans les Tragi-
(4) Ainsi dans le Plulus il s'écoule évi- qucs : tt pour aa et p? pour pir.