CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
pour rire eussent d'ailleurs bien insufllsamment satisfait l'ardeur d'un réformiste résolu à monter à l'assaut, et une tribune législative, à demeure sur l'Agora, se prêtait à toutes les propositions: les poètes comiques n'avaient besoin de la permission de personne pour y faire de la politique plus immédiate et plus agressive que sur la scène. Dans un État turbulent, sans autre armée permanente qu'une escouade de sergents de ville, où le pouvoir central était fractionné entre neuf magistrats élus pour une seule année, la tranquillité n'avait d'appui véritable que dans le respect des lois, de force réelle que par l'autorité des moeurs. Mais , même dans les pays les mieux disciplinés, dans ceux où la surveillance de lapolice est omnipotente et tracassière, des changements, d'abordinsensibles, s'intiltrentchaquejour dans les habitudes. La législation n'obtient de puissance morale que par la durée, par l'habitude de l'obéissance et du respect, et chaque Alhénienavaitledroitdedécréditer ofTiciellement les lois et d'en poursuivre l'abrogation. Beaucoup de faits, échappant à la répression des tribunaux, blessaient donc la moralité publique, en émoussaient les délicatesses et en abaissaient le niveau : une foule d'idées révolutionnaires circulaient dans les bas-fonds de cette démocratie effrénée, et après y avoir raccolé des partisans, alléchés par dévalues promesses ou des raisons plus vaines encore, se ruaient contre laSociété et voulaient pénétrer dans la législationparlabrèche. L'intérétpublicexigeait qu'àdéfaut d'unchâtimentlégal,onstigmatisàténergiquemcntlesuns, que l'on réfutât, ou, ce qui était encore plus décisif, qu'on ridiculisât les autres, et les poiHes comiques exerçaient cette magistrature moi-ale avec l'assentiment et le concours des bons citoyens. C'est parce qu'il s'inspirait de leur raison et servait d'écho à leurs sentiments que , comme la Presse en d'autres temps , le Théâtre devenait véritablement un des pouvoirs politiques de l'État. En ce temps-là, d'ailleurs, les mœurs étaient bien déchues de leur 1. 24
dignité primitive, et il ne fallait qu'un peu de sentiment poétique, une appréciation élevée et indépendante des choses, pour nourrir, contre cette dégradation et les causes qui l'avaient amenée, des ressentiments politiques. Malgré son pouvoir au dehors, l'État lui-même s'était singulièrement affaibli dans ce qu'il avait déplus élevé et de plus imposant dans son principe. Pendant longtemps l'intérêt public ne s'était point distingué du sentiment moral de chacun : on ne voyait dans l'utile qu'une forme de l'honnête, dans la politique qu'une application du droit, et le Peuple se reconnaissait sincèrement des devoirs dont ne pouvait l'affranchir aucun avantage. Mais à l'époque d'Aristophane la Souveraineté du nombre trônait sur les consciences : elle faisait le juste et l'injuste; c'était désormais une question de chiffres, et ce que la majorité avait jugé irrévocablement dans un scrutin, elle le déjugeait avec la même infaillibilité dans un autre. Un appétit immodéré de jouissances gagnait et amollissait les plus rudes. Les patriotiques exercices de la palestre étaient désertés parles plus robustes comme trop fatigants, et l'inertie, l'affaiblissement, l'impuissance des muscles alanguissaient de plus en plus les âmes. La musique, ce ressort si puissant de l'éducation dans l'Antiquité, n'inspirait plus le courage au soldat et le dévouement au citoyen : elle s'était laissé envahir par les mélodies lentes et sautillantes qui formaient les Phrygiennes à la mollesse, et les filles de Lesbos, à leurs grâces provoquantes et lascives. Un amour infâme, chaque jour moins exceptionnel et plus éhonté, se glissait au cœur de la jeunesse, l'espérance de l'avenir, comme le ver dans la fleur, et laissait après lui l'énervement du débauché et la dépravation de la courtisane {\), Il suffisait de quelque bon sens pour comprendre la funeste portée de ces innovations et d'un patriotisme commun à tous
(1) Voy Nubes. v. 979-80 et v. 1098-1101.