CHAPITRE IV. LA COMÉDIE A ATHÈNES
sentiment ou par habitude, le peuple y voyait des modèles de grandeur. On ne lui semblait vraiment héroïque qu'en se rapprochant de leurs formes : la beauté physique et sensuelle était devenue le signe naturel et comme l'empreinte de la beauté morale. Chez un tel peuple, la laideur était à la fois la source la plus vive et la cause la plus logique du ridicule. N'eût-elle pas été pendant longtemps une parodie, souvent involontaire, de la Tragédie, la Comédie se fût approprié avec empressement un moyen si facile, non pas seulement d'exciter le rire, mais de rendre le caractère extérieur, de mettre réellement le ridicule en relief. Les masques y désignèrent aussi les personnages comme un écriteau et devinrent également des types, non plus d'héroïsme et de force, mais de comique. Ainsi, par exemple, le nez des masques du Parasite ressemblait au bec d'un oiseau de proie (1). Tout en conservant une ressemblance perfide avec les citoyens livrés en pâture à la moquerie du peuple, les masques exagéraient les défauts naturels de leur figure (2) et les rendaient d'avance antipathiques, quelquefois même odieux (3). A la gaieté méprisante qu'excitaient tout d'abord les grotesques irrégularités de leur figure (4), se joignait bientôt un sentiment
(1) PoUux, 1. iT, par. 148. comme le dit la scolie du v. 230, Aristo-
(2) Ta Si x(i>|Aixà iep6(rc>>ica, xà |ilv rtn naXaiâ^ phane joua dans les Chevaliers le rôle de xui&u»$ta; , b>; liciiïo'Xù toïç «çoaùrotç , wv ixtii|xc>t- Cléon, le visage barbokiillé de lie , ce ne fut ^ouy, àrtixâ^eto, ^ iici tô -^iKoiàzt^f iffj^TjIxâT'.ov) • point, malgré le Y. 231, parce que personne PoUux, 1. IV, par. 143. On donnait même n'avait osé faire un masque à la ressemblance un nom particulier , oùroitpôffwiîoç , à l'acteur du puissant démagogue , mais parce que..la dont le masque ressemblait au personnage pièce en faisait un ivrogne.
qu'il était censé représenter ; Scholiasta ad (4) On allait jusqu'à mettre des cornes au
NubeSf V. 146. Voy. aussi Lucien, Nigri- masque d'un Sganarelle ou d'un libertin bien
ntw, par. xi ; Platonius, De comoediarum bestial : voy. Ficoroni, le Maschere sceni-
Differentiis j dans Meineke, l. l., p. 533, che, pi. lxxiv. Une preuve incontestable de
et Schneider^ Das Attische Theatertvesen ^ la valeur symbolique qu'on attachait aux
p. 1 S6. masques se trouve dans la peinture d'un vase
(s) Pollux, 1. IV, par. 143. La laideur antique où, malgré leur divinité et la beauté
de Socrate concourait au comique des Nuées qui en était la conséquence, les deux acteurs
(voy. Schoeler, De Personis Graecorum qui représentaient Jupiter et Mercure , prêts
sceniciSj p. 10), et ne fut probablement pas à monter chez Âlcmène par une échelle, ont,
étrangère au choix qu'en fit Aristophane conformément à leur rôle, dés masques
pour ridiculiser tous les sophistes sous son grotesques : voy. d'Hancarville , Antiquités
nom. Nous croirions aussi volontiers que si, étrusques ^ t. IV, pi. cv. Aristophane n'avait
presque inné chez les Athéniens, celui de Tunité et de Tharmonie des choses, la perception d'un rapport poétique entrç le physique et le moral. Les vices les plus grossiers, les appétits les plus brutaux, les bêtises les plus burlesques, étaient alors acceptés sans surprise aucune : on croyait à toutes les exagérations* de la bassesse et de la sottise comme à une conséquence des difformités du visage.
L'esprit de la civilisation grecque, le caractère religieux et les traditions de la comédie ne permettaient pas aux femmes d'y jouer un rOle actif (1). Un homme robuste et dans la fleur de Tâge pouvait seul d'ailleurs se mouvoir avec quelque aisance dans les empétrements d'un costume de théâtre (2), et le masque, le plus essentiel de tous ces appareils, eût réduit la femme la plus séduisante à ne plus être qu'un petit acteur sans beauté qui lui fût propre , sans physionomie et sans grâce. Même au milieu d'un silence complet , la voix des acteurs se fût perdue dams ces théâtres immenses, que l'on sablait (3) et que l'on ne couvrait pas (4), et les représentations duraient des journées entières (S) ; les spectateurs entraient et sortaient
eu garde, dans Us (HseauXj de ue pas donner aussi y même aux musiciens , des masques en rapport avec la pièce : un des joueurs de flûte y avait une tète de corbeau ; voy. le v. 86 ( .
(t) Elles ne figuraient pas même dans le Chœur : Kal fA^ V^^ ^ àvOpitficuy oufxelpicy^f lonv • lénophon, Oeconomicus , ch. VIII, p. m , p. 632, éd. Didot. On a dit que dans la'Paix d'Aristophane les trois déesses, Iréné, Opora et Théoria, avaient été représentées par des courtisanes ; mais c'étaient de simples figurantes , et une assertion si isolée et si contraire aux conditions et à l'esprit du théâtre athénien nous semble plus que suspecte. Ce ne serait d'ailleurs qu'un caprice exceptionnel dont on ne pourrait rien conclure, non plus que de la participation de quelques femmes du monde au bal masqué de l'opéra de Gustave.
(2) Lucien, ÀnacharsiSj par. xxiii : c'était un tour de force dont on ne devenait capable qu'après un long entraînement , et les étranger! en étaient bien surpris.
(3) Une partie de l'orchestre s'appelait même Conistra , littéralement Place sablée , Suidas, s. v. Kovlor^.
(4) Les spectateurs étaient obligés de s'abriter eux-mêmes du soleil et de la pluie : voy. Suidas, s. v. néTOffoç et Apixwy. Quelquefois cependant l'ordonnateur de la fête faisait tendre des voiles ( Aristote , Etîûca ad Nicomachumy 1. iv, ch. 6); mais ils étaient mal joints et trop lâches pour augmenter sensiblement la sonorité de la salle. Le théâtre construit à Patare, sous les Antooins, devait encore son velarium à une générosité particulière , et une inscription avait voulu en perpétuer le souvenir ; Teiier, Asie Minevire, p. 679, col. 1. Yoy. p. 298, note I.
(5) Les usages auront sans doute changé; mais au temps dont nous parlons plus spécialement, à l'époque la plus florissante de la Comédie ancienne, on jouait le méroe jour une tétralogie et une comédie : voy. Aristophane, Âves, V. 786-789.