CHAPITRE V. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
i'eiïet du moment, Euripide avait commis un vers dont la justice de l'Aréopage s'était émue, et, dans sa haine toule littéraire contre ce. révolutionnaire de la tragédie , il se plaisait à en incriminer perfidement le sens (1). Sous le manteau d'un grand moraliste, son œil perçant découvrit un citoyen dangereux qui pensait trop et n'aimait pas assez exclusivement sa patrie : il le signala aussitôt comme un danger public, Tattaqua avec autant d'âpreté que d'esprit, et, vingt-quatre ans après, ses plaisanteries , devenues beaucoup plus sérieuses qu'il ne le voulait, servirent de considérants à la condamnation de Socrate (2).
Sans doute, ainsi qu'il s'en vante à la face du Peuple qui^ n'eût pas autorisé par son silence une jactance trop impudente , Aristophane avait laissé dans les balayures du théâtre beaucoup de froides plaisanteries, dont on ne riait plus que par tradition, et élevé le ton de la Comédie (3) ; mais il en conservait l'esprit, sottisier et dévergondé , parce que la fête qu'il voulait célébrer était toujours une Orgie, et qu'il parlait également à un public poussé de vin et épris du gros rire. Son comique aimait comme autrefois à vociférer la gaieté, à courir après les feux follets, les pieds dans la fange, et à se renforcer de pointes aiguës qui entrassent dans la chair. Le piquant et l'éclat de la pensée ne lui suffisaient pas : il attachait un grelot aux bons mots, montait la poésie sur clinquant et cherchait à faire tomber son esprit sous les sens par quelque image bien matérielle et bien saisissante. Ainsi, pour railler l'inanité des
(0 'H •j'k&ao* 6^i>v^\ il ^ çpY)y dvibi&oTo; • trois fois : Thesmophoriazuscief v. 275 ;
Hippolytus, V. 612. Ranae, v. 101 et 1471.
La langue a prêté serment, mais l'esprit n'a (2) Nous ne voulons pas dire qu'elles y
point juré avec elle. Euripide n'avait nulle- *ient contribué : voy. nos Mélanges archeo-
ment voulu dire qu'Hippolyte ne se tenait logiques, p. 190-195, et les deux Index
pas pour engagé, mais qu'U avait promis Praelectionum dtK. F. U&rmmn, Marburg,
par entraînement et par complaisance. Dans '^^^ ®^ 1837.
les pièces qui nous sont parvenues, Aristo- (3) Pax, v, 739-751.
phane n'en a pas moins attaqué ce vers jusqu'à
vers d'Euripide, il entassera les plus beaux dans une balance qui reste immobile (1), ou ridiculisera les prétentions de Socrate à une philosophie élevée en le faisant penser dans un panier à vingt pieds du sol (2). Veut-il prouver aux Athéniens qu'au lieu de prier inerlement les dieux d'intervenir dans leurs affaires, il leur faut agir eux-mêmes et voler en gens de cœur? Trygée, qui, comme eux, désire la fin de la guerre, monte sur un escarbot et va la demander aux dieux; mais lorsqu'après bien des coliques, il est arrivé dans l'Olympe, il n'y trouve personne : il se décide alors à ne plus compter que sur lui, et à la sueur de son front relire lui-même la Paix de la caverne où elle s'était cachée (3). Si avec son originalité et ses élégances d'instinct, Aristophane dut introduire plus de variété et d'atlicisme dans l'injure, il vivait, pensait, écrivait à Athènes, et s'appropria systématiquement les habitudes d'insolence qui y faisaient le fond de la Comédie. Il ne se bornait pas à souffleter d'une grosse injure les citoyens dont la vie était un scandale public ; quand il y croyait la Patrie ou sa comédie intéressée, il les traînait en personne sur le théâtre, et les livrait à la vindicte de la foule avec leur nom au front. Quelquefois môme il bafouait le Gouvernement tout entier : Tu as tout ce qu'il faut pour captiver la populace, disait-il à un marchand de boudin en plein air : voix criarde, perversité naturelle, impudence de regrattier, tu as toutes les qualités en usage dans le gouvernement de la République (4). Le Peuple lui-même , le Peuple souverain, devenait dans ses hardies peintures un vieillard impotent , très-raisonnable lorsqu'il restait bien clos dans sa maison, mais aussi sot sur les bancs du Pnyx que s'il avait arra-
U) Ranae, v. 1378^ et suivants. comme les autres auteurs comiques Aristo-
(2} Nubes, V. 224 et suivants. On avait phaue avait pris son bien où il l'avait trouvé,
déjà appelé Socrate, le Promeneur dans (3) Fax, y. 173 et suivants.
l'air (voy. Hemsterhuys, Appendix Ani- (4) Equités, v. 217-219 : voy. aussi
madversionum in Lucianum, p. 10), et v. 178 et suivants, et 191-194.