CHAPITRE IV. LA COMÉDIE D'ARISTOPHANE
vieilles races, et ses talents parurent l'appeler au premier rang tant qu'il n'occupa que le second (1). Mais l'œil perçant d'Aristophane avait découvert sous ces apparences de grand homme, de Tindécision dans les idées , quelque irrésolution dans les desseins (2), une dévotion méticuleuse et des penchants à fa superstition qui pouvaient en certaines circonstances devenir un danger pour le pays. Quant à Démosthène, le troisième personnage historique de la pièce, c'était un stratège très-capable el un politique très-probe ; mais il conservait beaucoup trop dans les rues d'Athènes sa grande tenue de général eh chef, et sa parole brève et sèche, son regard impératif et son air rogue l'empêchèrent toujours d'être sympathique à ces petits aristocrates parfaitement indisciplinés, braillards à tout propos et bons enfants qui composaient la démocratie d'Athènes. Il ne faut point chercher non plus dans les Chevaliers une intrigue qui pique la curiosité ni un nœud qui serre l'intérêt: l'action n'est encore qu'une conversation un peu accidentée; mais le poêle a un but plus nettement déterminé et suit pour y arriver ^ine marche beaucoup plus logique que dans aucune autre comédie du même temps. Le Peuple athénien, représenté sous la ligure d'un vieillard cupide tombé en enfance, s'est laissé circonvenir par le zèle intéressé et les artifices d'un misérable esclave (Gléon), et s'en entiche au point de ne plus voir que par ses yeux , de ne plus écouter que ses conseils. Deux anciens serviteurs (Nicias et Démosthène), congédiés par suite de ses calomnies, suscitent pour se venger un charcutier ambulant, très-apte à séduire un amateur de saucisses bien chaudes, et
(1) Âvest V. 363. Sûvern & même deviné (2) Phrynichus, Monotropus; dans Suidas
que dans une pièce malheureusement perdue, [Comicorum graecorvm Fragmenta,^. î 1 3),
la Vieillesse, Aristophane l'avait présenté et Incertamm FabularutnFr. m; Ibidem,
comme l'espérance de la Patrie; UeberAris- p. 219. tophanes Drama benannt dos AHer, p. 26 et suivantes.
3S6 LIVRE tV. COMÉDIE GRECQUE.
l'endoctrinent. C'est alors entre les deux prétendants à la direction dn Bonhomme nne latte d'adulations éhontées, de fanx oracles, de cadeaax sabomears, d'impudence (1) et de violentes injures dans laquelle Gléon finit par être vaincu. Le Peuple désabusé le chasse de sa présence, el en est aussitôt récompensé : il rajeunit, se régénère, comprend son véritable intérêt et chante les douceurs de la paix.
Dans les États démocratiques la guerre la plus heureuse n'est pas seulement une cause de souffrances et de malheurs particuliers, c'est un danger imminent pour la Constitution. Bientôt les armées victorieuses s'attachent à leur chef plus qu'à la Patrie, el le peuple, enivré d'amour-propre , préfère la gloire tranquille qu'on lui apporte à domicile, à une liberté orageuse qu'il ne peut conserver qu'à la sueur de son front. Il ne faut plus qu'un peu d'ambition égoïste ou la crainte d'une disgrâce, toujours en perspective, et le général acclamé par ses soldats passe Empereur. Quand au contraire la guerre est malheureuse, le peuple sacrifie sans trop y regarder son dernier écu et sa dernière liberté, ou se détache d'un Gouvernement impuissant qui ne sait ni maintenir sa fortune au niveau de sa vanité ni protéger son territoire de la honte d'une invasion, et laisse usurper le pouvoir au premier Charlatan politique qui lui promet des jours meilleurs. Lors même qu'il échappe à ce double péril, l'État s'appauvrit et s'épuise : pour ne pas susciter des mécontentements particuliers qui l'affaibliraient encore, il se relâche dans l'exécution des lois et ferme volontiers les yeux sur les crimes pour n'avoir pas à les punir. La Société devient moins sûre, moins confiante dans Kavenir : ce ne sont plus des magistrats dont la probité et le caractère rehaussent encore leurs fonctions, qu'elle met à sa tête, mais d'habiles faiseurs
(1) Cléon Ta jusqu'à dire, y. Il06 : Ofitm Mwe^l|fcwvy \lmtfaBmli^a^nffml.