‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 85 sur 107 · LOUISE MICHEL · texte numérisé non relu

LOUISE MICHEL

La plus curieuse personnalité féminine de 1 871, celte vaillante exaltée, Louise Michel, qu'on a appelée la Vierge Rouge. Jeanne d'Arc de la Révolution, portant les armes i.t un drapeau pourpre, comme la Fucelle, Velleda aussi des 1 fuites du prolétariat, cette héroïne communarde, épique -oinme la druidesse vaincue, était une simple institutrice. Son origine avait été celle d'un personnage de roman populaire. Elle était née, en uSo5, dans un château, ou plutôt dans les communs d'un château, à Vroncourt, petit village de la Haute-Marne, « sur le ver.sant d'une montagne, audessus d'une vaste plaine, dans laquelle on entendait la

nuit, hurler les loups, a-t-elle dit, mais ils ne me faisaient point peur. J'ai rencontré depuis d'autres loups, bien plus féroces que ceux de Vroncourt, et ceux-là non plus ne sont pas parvenus à m'intimider. » Sa mère était une servante que « le fils du château », comme il est de tradition dans les feuilletons du Petit Journal, ai\&it séduite. Cette liaison n'était point conforme à la respectabilité bourg-eoise; cependant la servante, devenue mère, ne fut point jetée dehors, selon l'usag-e, et l'on prit soin de l'enfant. La petite Louise fut soignée, veillée, instruite, dans ce milieu aisé. Elle reçut une éducation supérieure à celle des filles du villa^, avec lesquelles cependant on la laissait jouer, n'étant point, par sa condition, susceptible d'être admise à partag'er les amusements des demoiselles du voisinag-e. Son instruction artistique fut très développée. Elle apprit la musique, le dessin, la peinture. La connaissance de ces arts, dits d'agrément, devait lui servir plus tard, non pas tant à gagner sa vie, car elle eut de bonne heure un emploi dans l'enseignement, puis elle tint école libre, mais à améliorer sa position, à faire des cours et à donner des leçons particulières. Toute sa vie elle s'adonna à la poésie et au dessin. On a d'elle des aquarelles fort curieuses, des crayons intéressants, et elle a publié des romans, des récits, des mémoires, œuvres diverses qui ne sont dénuées ni d'intérêt ni de mérite. Son ouvrage principal, la Commune, récit anecdotique, passionné, et sans doute trop partial, des événements auxquels avait participé l'auteur, fut édité à Paris en 1898, sous couverture rouge, par la librairie Stock.

Intelligente, studieuse, déjà isolée dès la prime jeunesse, se sentant l'objet de dédains sournois et de viles taquineries de la part des autres domestiques du château, qu'elle devinait jaloux et méprisants, la petite Louise éprouva de bonne heure le sentiment des inégalités sociales. Elle res-

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sentit, avant l'heure, rindi;ïQaUoa contre mj us .ce . Une sourde et précoce animosité contre les priv.le8ies,les riches, les forts, les favorisés de la destinée, s'éleva dans sa coascience, et en même temps, contraste dont toute sa vie sarda l'empreinte, une vaste pitié et une large bonté envahirent sa jeune âme. On lui permettait de samuser avec les gamins et les gamines du voisinage Elle se révéla mstitutrL parmi ces petiU rustres, qui subissaient 1 influence de sa supériorité, et auxquels bien vite elle en imposa, non pas tant par son costume de jeune demoiselle, que par son savoirprlcoce, par ses manières douces, par son mamt.en^ Elle jouait avec eux à la maman. Elle faisait gaiment la maîtresse d'école et enseignait en souriant. A la race ce saa s pitié „ elle apprenait surtout la bonté envers les animaux. kUes'efl-orçait de réfréner les goûts brutaux et méchants de ces petits paysans, se plaisant, comme tous les enfants de leur âge d'ailleurs, à faire soutïrir les bêtas mnocen tes. à torturer les êtres inoffensifs, qu'ils capturaient ou qui étaient à leur portée. En elle s'éveillait une immense sympathie qui devait s'étendre à tout ce qui vit, à tout ce qui souffre, tenmôme tempsun désir de lutte contre les tort.onnaires,quels qu'ils fussent, un impulsif besom de leur ar.-acher leur proie, fût-ce au risque de sapropre vie, la dominei^n • Elle devint à la fois, la bâtarde miséricordieuse, une rcvoltée et une consolatrice. Elle suivit, toute son existence, ce double sentier de la bataille contre les forts et de la compassion pour les faibles, à la fois virago et sœur de charité. Elle n'hésita pas, en mainte occasion, à manier le fusil mais ses mains, noires de poudre, venaient ensuite, délicatement, panser les victimes des discordes civiles.

Son père, qui était maladif, mourut jeune. La servantemère dut quitter le château hospitalier ; désintéressée, ell e Remporta' point d'économies. Louise du moins avait accu-

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mulé de la santé, de la vigueur, deTuneri^ie, dans ses longues courses solitaires, par les bois hantés des loups rôdeurs et des braconniers à l'affût, par les plaines et les coteaux, où elle se plaisait à causer avec les laboureurs et les viçfnerons. Mais elle n'avait pas amassé d'ars^ent. Elle dut chercher un emploi pour vivre, avec sa mère. Elle débuta, comme maîtresse d'école, dans un petit village champenois, à Audelencourt. Elle y eut bientôt des démêles avec l'autorité préfectorale, ayant exprimé trop hardiment son opinion sur Napoléon III. Elle dut quitter l'euseig-nement officiel, vint à Paris, et entra, en i856, dans une institution dirigée, rue du Château-d'Eau, par une dame Viollier. Elle fut ensuite institutrice aux Batignolles. Dans les dernières années de l'empire, elle demeurait à INIontraartre, rue Houdon, 24, où elle avait ouvert une école. Sa classe était très suivie. Toutes ses élèves l'adoraient, et elle s'était attiré la sympathie de personnes fort peu révolutionnaires comme M»'» Michel de Tretaigne, femme du maire bonapartiste de INIontmartre, Mm» Léon Berteaux, statuaire, les Dufour, les Mariton, propriétaires et constructeurs de maisons, notabilités delà petite ville de banlieue, qui lui procurèrent des leçons particulières. Elle avait aussi un cours de musique, où le jeune compositeur, Charles de Sivry, venait de temps à autre faire une leçon de solfège et d'accompagnement. Elle s'occupait de questions sociales déjà, mais elle ne dépassait pas, à cette époque, le sentimentalisme philanthropique de l'auteur de l'Ouvrière. «Jules Simon, a dit l'un de ses biographes, Charles Malato, manifesta une bienveillante sympathie à celle que lui et ses collègues du gouvernement de Versailles devaient un jour livrer à la justice militaire. »

Ce fut pendant le siège que Louise Michel entra résolument dans la politique militante. Elle organi.sa une ambu-

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lance, et futen rapports avec Clemenceau, pour les secours, la distribution de vcHements chauds, de soupes, aux femmes aux vieillards, aux enfants, à tous ceuxqui souffraient des privations du siège. Après le .8 mars, elle groupa un comité de femmes, et présida le club Révolution qui se tenait dans l'église Saint-Michel, avenue de Saint-Ouen.La parole et la propagande pacifiques ne suffisaient pas à son Lpérament combatif. Elle prit le fusil et, vêtue de 1 uniforme de fédéré, elle combattit dans les rangs du fameux 6.' bataillon, le bataillon de Montmartre, commandé par Uazoua. On la vit à Issy, à Clamart, sur tous les théâtres périlleux des combats suburbains. Elle avait debute,comme derrière, en faisant le coup de feu. place de 1 Hotel-de- Ville,au 22 janvier. Dans la lutte terrible des derniers jours, elle se battit jusqu'à la suprême défaite. Elle tut laissée pour morte, à la barricade de la chaussée Cl.gnancourt. près la rueMyrrha, où Dombrowski avait e e blesse. Elle a4itétérenvo;-sée,'piélinée, frappée à coups de crosse lors de la prise de la barricade. Elle put se traîner jusqu à la maison d'une amie sûre, et de là, après avoir emprunté „ne iupeet une capeline, qu'il était urgent de sub.stituer à sa t'nique de féd.ré et à son képi, elle put regagner sa demeure Elle avait hâte d'arriver rue Houdon. Elle trouva l'école déserte, pas de lumière, les volets clos. Personne autre que sa petite chienne Finette, qui hurlait a la mort, et .on chat Raton, qui miaulait désespérément.

Une voisine lui apprend que les Versaillais sont venus.et qu'ils ont emmené sa mère, à sa place. Elle court aussitôt, . 'Volée, se livrer, pour qu'on relâche la pauvre v.edle femme. Elle comparut devant le 6' conseil de guerre. Son attitude fut digne et fière. Elle ne renia rien de ses convictions; elle avoua sa participation à la résistance de la Commune.

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Je suis partie, dit-elle, avec les compagnies de marche de la Commune, dès la première sortie. Je faisais partie du bataillon de Montmartre, et je me suis battue dans ses rangs, comme un soldat. J'ai pensé qu'en conscience c'était ce qu'il y avait de plus ulileà faire. J'ai nécessairement continué dans Paris, comme les autres, jusqu'à ce que les vainqueurs ayant arrêté ma mère pour la fusiller à ma place, je suis allée la faire mettre en liberté, malgré elle, en réclamant cette place pour moi.

Ce fut son unique réclamation : aliène sollicita ni pitié, ni indulgence pour elle-même. Les juges n'osèrent lui accorder la mort qu'elle attendait. Peut-être, au fond de leur cœur de soldats, y avait-il de l'admiration, et un peu de sympathie pour cette femme, dont on attestait d'autre part la douceur, la charité, l'extrême bonté, et qui les avait si crânement combattus, le fusil à la main. Ils firent grâce de la vie, et envoyèrent l'héroïne en Calédonie. Condamnée à la déportation dans une enceinte fortifiée, Louise Michel partag-ea l'existence pénible des hôtes de la presqu'île Ducos. Elle inspira à tous ces hommes admiration et respect. A l'amnistie, elle revint en France, se remit à faire des conférences, à continuer sa propagande socialiste, d'autant plus énergique. Menacée d'arrestation, à la suite d'un mouvement de grévistes, où des boulangeries avaient été sur le point d'être pillées, elle se réfugia à Londres. Elle y séjourna dix-sept ans, puis revint en France, les médecins lui ayant prescrit le climat du Midi. Anémiée par le ciel froid et l'air humide de l'Angleterre, elle vint chercher la cure de soleil à Toulon. Elle faillit y mourir en arrivant. Elle réchappa cependant, et vécut encore un an. En tournée de conférences, dans les Alpes, elle fut atteinte d'une pneumonie double. Elle expira, le 9 janvier igoS, à Marseille, chez son amie. M""» veuve Légier, boulevard Dugommier, chez qui elle avait demandé à être transportée. Le

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corps fut ramené à Paris, et les obsèques eurent heu au cimetière de Levallois-Perret, où avait été enterré Feré^ Sra p oiement considérable de police et detroupeseu heu à la ire de Lyon, à la Bastille, et sur tout le parcours du Lnv^i. C'est que la foule était grande, -;l«f 7^^. ^^ coXe. Il y eut quelques bagarres, aux abords du cimeiCe'et au 'rond-point de la Vi.lette, mais r.n de W grave. Ses obsèques eurent heu le .2 janvier, date fat dlque pour la défunte. Louise Michel était âgée de soi-

^^S;;f eu "uïe fin relativement paisible, une fin de vieille femme tranquille, qui n'a pas eu d'aventures, et dont Tm, conle reltence, ne doivent jamais h^urer dans Aistoi e. Cette mort, dans un âge déjà avance, sans grandes souffrances, à la suite d'une des plus vulgaires affections, ne semblait pas devoir être celle de cette femme, à •existence aventureuse et tourmentée, qui tant de fois ava.t tTau-devant du danger, et que la mort avait si souvent frôlée.Le peloton le long d'unmur,ua rouge soir d émeu e, sous un ciel lourd de fumées, violacé par les rouets de mcendie ou l'agonie misérable dans une paillolte calédon enno', ou encore la fia lente et silencieuse entre les murs nus d-ùne prison semblaient devoir être le terminus trafique de ses étapes de révoltée. Elle ne laissa pas, dans le îrandpubUc, indifférent ou sceptique, une impression de mépris ou d'horreur, et sa mémoire n'est pas exécrée El^ Tut toujours adorée par ceux qui la connaissaicnl, estimée de ceux qu'elle combattait, vénérée par ceux qui avaien touvé son grand cœur etadmiré sa vaillance. Elle passait aux yeux de^ adversaires pour une détraquée, ma. nuU menî pour une scélérate. Ses pires ennemis - la confondaieni pas avec ces mégères, un Peu -vraisemblables d ailleurs, c^i'on a nommées des pétroleuses, et dans les mains

desquelles on a mis bien des torches qu'elles ne portèrent jamais, les rendantresponsablos de brasiers qu'elles n'avaient point allumés. Louise Michel avait la voix douce, le reg-ard franc et limpide. Son visage était sans doute fort distant de la pureté académique, mais la bonté resplendissait à travers cette physionomie irrégulière, et sa laideur disparaissait sous la clarté de l'âme qui transperçait. Elle n'était farouche qu'en politique. Elle n'eut jamais d'autres ennemis que ceux de la République. Elle se montrait terrible au combat, autant que bienveillante dans la vie privée, et maternelle à sa classe. A la tribune.elle apparaissait comme une illuminée, pour beaucoup telle qu'une sorcière, de celles qu'on brillait au Moven-Age . Il ne faut pas oublier que Jeanne la Pucelle, qui, comme elle, fut g-uerrière, fanatisée, et populaire, ne put éviter l'accu-sation de sorcellerie. Louise avait gardé la virginité, qui semble inséparable de la vocation et de l'influence de ces êtres, poussés par une sorte de force surnaturelle à l'apostolat et au martyre, en écoutant des voix qui leur imposent leur mission. La Vierg-e rouge voulait bouter hors de la République les réactionnaires, les exploiteurs, les parasites, les m.échants, comme l'autre Vierg-e les envahisseurs, hors du sol de France. Louise considérait que sa mission consistait, non plus à faire sacrer un roi à Reims, mais à faire consacrer à Paris la République. Il y avait en elle un mélange de l'exaltation de sainte Thérèse, dans son extase voyant resplendir la Révolution, de la vaillance de Jeanne Hachette qui se battait sur les remparts de Beauvais comme un homme d'armes et aussi du dévouement de cette Elisabeth de Hongrie, qui, de ses mains royales, pansait les ulcères, et ne se trouvait à sa place que penchée vers des malheureux dans l'ombre malsaine des majadreries. En résumé, une fig-ure puissante et originale que celle de cette femme ardente, qui rein-

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carna «lans une société, plutôt sceptique, ég^oïste et peu héroïque, les enthousiasmes des confesseurs primitifs, la charité des filles de saint Vincent de Paul, et la bravoure des volontaires de Sambre-et-Meuse.

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