LES PREMIÈRES JOURNÉES A VERSAILLES
LÉMIGRA TION
Ceux qui ont vu Versailles, après l'exode du dix-huit mars, peuvent se faire une idée de ce que pouvait être, sous la Révolution, Coblenlz. Toutes les émigrations ont un air de famille et les conditions déséquilibrées de l'existence quotidenne se retrouvent dans ces déplacements forcés d'une même classe. L'exemple de M.Thiers avait été contagieux. Puisqu'il fuyait Paris,avec une armée, l'avisé petit homme, c'est que l'atmosphère parisienne devenait malsaine. Il était prudent de chan-er d'air. Aussitôt, dans les milieux politiques, comme parmi les personnes de situation aisee ou ayant une certaine indépendance, ce fut une envolée générale Comme une bande de moineaux, après un coup de fusil perçu, toute une nuée affairée, babillarde, remuante de fuyards parisiens, s'abattit sur la ville royale. Versailles est vaste, pourvu de nombreux hôtels, à demi vides en temps ordinaire et comprend en assez grande quantité des locaux vacants, principalement des logis d'autrefois, aux hautes fenêtres, aux larges escaliers, dont la Révolution avait chassé les hôtes. Beaucoup des aristocratiques
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propriétaires, n'étaient pas revenus, et leurs imposantes demeures, inhabitées et silencieuses durant trois quarts de siècle, avaient des aspects de cénotaphes. L'herbe poussait dans les fentes des vieux pavés inég-aux, que n'ébranlaient plus les roues des carrosses, les sabots des montures. Quelques touristes, attirés par les grands souvenirs, désireux de parcourir les g-aleries aux toiles g'uerrières, agencées par Louis-Philippe, et aussi des convalescents, à qui l'air pur et les salubres émanations sylvestres du parc aux belles sculptures et des bois d 'alentour aux charmantes allées, étaient recommandés, donnaientà desintervalles irréguliers un peu d'animation à la ville ; le commerce y languissait, la vie était figée dans ses rues, dans ses places, qu'emplissait cependant le fracas des attelages d'artillerie et les sonneries militaires, en toute saison. Versailles, sous l'empire, ville endormie, hantée d'habitants somnolents, sans jeunesse allègre, n'ayant que le bruit et la joie de sa garnison, car la proximité des plaisirs de Paris la vidait les jours de fête, apparaissait comme une cité dolente qu'un fléau aurait dévastée. C'était un peu laPompéï de la France de l'ancien régime.
Mais cette ville à part, qui faisait songer à la fois à un musée, à un sanatorium et à une caserne, avait brusquement ce privilège de devenir vivante au contact de ce qui était la mort pour le restant du pays. Les calamités la faisaient florissante : quand le choléra vidait Paris et ses environs, elle s'emplissait et prospérait. Pendant la guerre elle était devenue capitale. Elle allait le redevenir. Siège de l'empire d'AllemagnepenJant l'invasion, Versailles avait tout à coup connu, durant cinq mois, au prix de quelques brutalités et de certaines humiliations, une période inouïe d'animation et d'affaires. Les Prussiens étaient arrogants, mais ils consommaient fort et payaient bien, Des fortunes