‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 55 sur 126 · LA BANQUE RESPECTÉE · texte numérisé non relu

LA BANQUE RESPECTÉE

C'est une question embarrassante, et sur laquelle je ne partage pas l'avis de la plupart de ceux qui ont apprécié les rapports financiers de la Commune avec la Banque de France, de savoir si l'on aurait dû mettre la main sur cet établissement de crédit national. Devait-on respecter la

LE COUITÉ CENTRAL 3l3

Banque ou sans hésiter aurait-on dû s'emparer de ses réserves métalliques, de son portefeuille, et en disposer ? C'était faisable, était-ce utile ? Nous examinerons le pour et le contre, quand nous traiterons du rôle du Délégué Beslay à la Banque. Disons que de g-ravesconsidérations de crédit, pour la France et pour l'Europe, de dignité gouvernementale aussi, pouvaient prévaloir. La Commune, gouvernement établi par le suffrage universel, ayant les apparences régulières, légitimes même, devait fonctionner avec les formes légales de tous les régimes précédents, issus comme elle d'une insurrection victorieuse. Pouvait-elle mettre au pillage la Banque Nationale, citadelle de la solvabilité française ? Les révolutions de i83o et i848, le coup de Décembre 5i, s'étaient montrés respectueux de ces coffres tentateurs, et s'étaient bien trouvés de ne pas avoir égorgé la poule aux œufs d'or et étranglé la confiance dans le crédit de la Banque et du gouvernement. Ces scrupules auraient pu ne pas arrêter le Comité Central, qui n'était qu'un pouvoir provisoire , né de l'insurrection et la continuant, susceptible de procéder à des réquisitions arbitraires, dont les insurgés de tous les temps et dans tous les pays ont fourni des exemples. La Commune, au contraire, pouvait, devait hésiter. Ily aune distinction à faire entre les deux gouvernements et les deux époques.

En réservant l'examen de ce problème délicat, on peut répondre àceux qui accusent le bonapartiste Rouland d'une complaisance injustifiée envers le Comité Central, qu'il a agi sagement, en politique avisé, en financier prudent, lorsqu'il a donné le million : le désespoir, la faim et les menaces des gardes nationaux eussent poussé le Comité Central à de bien plus grandes exigences.

Que serait-il arrivé si le Comité avait forcé les caves de la Banque ? Le crédit de Versailles eût été coupé ; c'eût

été dans l'armée régulière qu'on eiit conçu de l'inquiétude au sujet de la solde. Et puis, avec de l'argent, beaucoup d'argent, les conditions de la lutte eussent changé. Thiers, privé du nerf indispensable, eût-il osé poursuivre ses projets de guerre civile ? Il eût capitulé, sans attendre les maires. Il eût tout cédé : les franchises communales avec le reste, la garde nationale demeurant armée et commandée par un chef élu, pourvu qu'on respectât la Banque de France, sans le crédit de laquelle il ne pouvait ni payer les soldats présents, ni faire revenir d'Allemagne la garde impériale, la garde, pour lui aussi, suprême espoir et suprême pensée. On voit qu'il est au moins contestable que le gouverneur de la Banque, en consentant une maigre avance d'un million, ait rendu un réel service au Comité Central, et par suite à la Commune.

Le Comité Central n'avait pas les raisons de modération, vis-à-vis de la Banque, que par la suite la Commune a invoquées. M. Bouland pouvait donc craindre une prise de vive force par le Comité. Il se montra gouverneur habile autant que prévoyant, lorsque, pour conserver les richesses de la Banque, il en sacrifia une parcelle.

LES SOLDATS f SOLES

Le Comité prit, le 22 mars, une mesure fort discutable : celle de l'incorporation des soldats désarmes et qui n'avaient pu retourner dans leurs foyers. On décida qu'ils seraient versés dans les compagnies de gardes nationaux et qu'ils toucheraient l'indemnité des gardes.

Evidemment, il était inhumain, et peut-être périlleux, de continuer à laisser vaguer dans Paris ces hommes désœuvrés, dépaysés, sans ressources, loges au hasard chez l'habitant ou dans de mauvais baraquements, dans des caser-

uements non entretenus. Les renvoyer dans leurs départements, cela les exposait à être arrêtés en route et retenus par les Versaillais, dont ils eussent renforcé les faibles contingents. Mais d'autre côté, les enrôler par force dans des armées de guerre civile était un acte arbitraire. Le soldat de g-uerre civile doit être ne peut-être que volontaire. Beaucoup de ces maUieureu.x isolés acceptèrent sans doute très volontiers de servir la Commune, étant dans l'impossibilité de vivre dans une ville en révolution, dépourvus de moyens et d'occasions de travail comme ils l'étaient ; la perspective de la solde les détermina. Ces éléments furent généralement peu utiles, peu satisfaisants. Sauf de quelques-uns, qui sachant qu'ils n'avaient aucune grâce à attendre, s'ilsétaient pris, combattirent en désespérés durant les dernières journées de la lutte, on n'eut pas à se féliciter de ces incorporés forcés. On e.xposait en outre ces pauvres diables à des vengeances plus impitoyables en cas de défaite. La plupart de ceux qui furent pris, lors de l'entrée des troupes, même loin du combat, furent immédiatement fusillés, et pas un de ceux qui furent découverts par la suite n'échappa aux pénalités les plus rigoureuses.

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