‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 74 sur 126 · V AFFICHE MENSONGÈRE · texte numérisé non relu

V AFFICHE MENSONGÈRE

L'amiral Saisset était certainement alors fixé sur les intentions vraies de M. Thiers, secondant la combinaison temporisatrice. Il chercbait tous les prétextes pour ne pas donner le signal d'un combat. Il s'efforçait d'amadouer la population et de tromper le Comité Central. Dans ce but, il rédigea une proclamation, qui était un mensonge, dont il a été beaucoup question dans l'Enquête.

Cette proclamation était ainsi conçue :

Chers Concitoyens,

Je m'empresse de perler à votre connaissance que, d'accord avec les députés de la Seine et les maires élus de Paris, nous avons obtenu du gouvernement et de l'Assemblée nationale :

lo La reconnaissance complète de vos franchises municipales.

2o L'élection de tous les officiers de la garde nationale y compris le çénéral en chef.

3° Des modifications à la loi des échéances.

4o Un projet de loi sur les loyers favorables aux locataires, jusqucs et y compris les loyers de 1.200 fr.

En attendant qae vous contirniiez ma nomination, ou que vous m'ayez remplacé, je resterai à mon poste d'honneur pour veiller à l'exécution des lois de conciliation que nous avons réussi à obtenir et contribuer ainsi à l'affermissement de la République !

Paris, le 33 mars.

Le Vice-Amiral commandant en chef provisoire, Saisset.

Celte affiche contenait le principal du programme du Comité Central. Si ces revendications étaient admises par le gouvernement, et par l'Assemblée nationale, comme l'affirmait Saisset, on était d'accord, et il ne restait plus qu'à fixer la date des élections municipales. Ce n'était dès lors qu'une formalité administrative à remplir. En complétant ces déclarations formelles par l'énoncé de la pro-

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messe du chef du pouvoir exécutif, contenue dans la la lettre rapportée par M. Desmarets, aucun sujet de conflit n'existait plus entre Paris et Versailles. G était la paix, c'élait l'union, c'était la République hors de péril. La garde nationale, avec un chef qu'elle élirait, serait là pour détourner les monarcliistes de l'Assemblée de la tentation d'entreprendre quoi que ce soit contre le régime républicain. Il existait de fait, et il serait garanti par la présence même à la tête du pouvoir exécutif de M. Tliiers et par les baïonnettes parisiennes. Donc sécurité et confimce.

Malheureusement cette proclamation n'avait aucun caractère authentique. Celui qui l'avait rédigée, ou tout au moins qui l'avait signée, devait en décliner la responsabilité, et, après coup, prétendre qu'il n'avait donné ni son consentement, ni son visa. Cette déclaration conforme aux vœux des Parisiens était une illusion, et aussi un faux.

L'amiral Saisset, interrogé par la Commission d'Enquête, prétendit d'abord qu'il ne s'agissait que d'un projet en l'air, et qu'il n'avait rien signé de semblable, qu'on avait, à son insu, remis un brouillon d'affiche à l'imprimeur Dupont, mais que le bon à tirer à 25.ooo exemplaires n'émanait pas de lui .

Amiral, précisa le Présidenl de la Commission, vous déclarez que vous n'avez autorisé personne à l'aire imprimer cette affiche, qu'elle a été imprimée malgré vous, et sans votre assentiment ?

Saisset répondit hardiment : Oui !

Pourtant l'affiche existait ; elle avait été préparée, signée, remise à l'impression. M. Tirard affirma devant la Commission que le texte était de la main de l'amiral :

En arrivant le vendredi à Versailles, dit -il, je fus interpellé par bon nombre de mes collèïïues, et notamment par des mem-

LE COMITÉ CENTRAL ^jS

bres de la majorité, qui me demandèrent : EstHïe que l'affiche est authentique? Oui, j'ai eu le texte entre les mains. C'est moi qui l'ai fait imprimer !

Comme le président faisait cette objection que l'amiral Saisset affirmait qu'il n'avait pas donné le bon à tirer, et que l'affiche avait été publiée sans son autorisation, M. Tirard ajouta :

J'affirme sur rhonn(>ur que M. l'amiral Saisset m'a apporté les deux affiches dont j'ai parlé, toutes deux écrites et siçnées de sa main, et portant en plus le bon à tirer. Je n'en ai fait imprimer qu'une.

(Enquête parlemeataire. Déposition de M. Tirard. t. II, p. 344-)

Le démenti est catégorique. L'affiche contenait des promesses mensongères, mais son existence était réelle. La seconde affiche, dont il est question dans la déposition Tirard, mentait également : elle donnait le texte de la lettre rapportée de Versailles par M. Desmarets, où M. Thiers promettait l'oubli et l'amnistie. Elle ne fut pas publiée, et Saisset n'eut donc pas à en contester la véracité.

Comment Saisset expliqua-t-il, d'une part, l'existence de celte affiche émanant de lui, et d'autre part l'affirmation qu'il n'était pour rien dans sa publication "? Ses réponses furent suflisamment entortillées. Il s'attacha surtout à mettre hors de cause M. Thiers. Il agissait ainsi en homme de paille, silr et dévoué. Il raconta qu'il ne s'agissait que de projets d'affiches, qu'il y en avait eu plusieurs de rédigés et que toutes ces affiches n'avaient pas le même texte. Il reconnut cependant qu'il y avait eu indication, d'accord avec les maires, des quatre points principaux, les articles reproduits ci-dessus et déjà énumérés dans toutes les conférence-s, dans tous les pourparlers entre les délégués du

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Comité Central et les maires. Il ajouta que de graves modifications avaient été apportées au texte. Ces changements équivalaient à une annulation. Ainsi tout ce qui élait dubitatif était devenu affirmatif. On donnait comme accomplies des choses qui ne l'étaient nullement. L'amiral, en déclarant que ces choses avaient été faites à son insu, ajouta qu'il n'avait pas d'instructions écrites de M. Thiers, mais que celui-ci avait dit que « les maires avaient pleins pouvoirs pour consentir les sacrifices jugés nécessaires à la dernière heure ». Il ne devait, lui, que son assistance militaire. Comme cette objection venait à l'esprit qu'il aurait dû désavouer les termes de cette affiche, puisqu'il savait qu'ils dépassaient la limite des concessions qu'il pouvait faire, et puisque ces termes n'étaient pas l'expression de la vérité, l'amiral répondit qu'on devait comprendre que les maires, dans un but de conciliation, avaient cru devoir pousser les concessions jusqu'à leurs extrêmes limites, pour éviter l'effusion du sang. Mais il ajouta : «qu'il ne pouvait désavouer l'affiche; c'eût été amener un conflit, et la faire enlever était impossible. Il laissa donc courir ». Un membre résuma alors d'un mot toute cette fourberie : — « C'était de la diplomatie qu'on faisait, et voilà tout! » Bien honnête diplomatie, qui consistait à promettre, au grand jour, ce qu'on désavouait dans la nuit des conciliabules, et lojale parole que celle qui annonçait aux Parisiens qu'on leur accordait tout ce qu'ils demandaient, tout en sachant que rien de ce qui était promis ne serait tenu ! Rarement le mensonge politique fut aussi impudent.

Ainsi, l'amiral Saisset déclarait que tout élait concédé, qu'on était d'accord sur tous les points. Et les quatre points principaux du litige : franchises municipales, élection des ofHciers de la garde nationale,}' compris le général en chef, adoucissement à la loi des échéances, loi favorable pour le

paiement des loyers, il savait que tout cela était faux 1 que rien ne serait ratifié de ces engagements-là! Il savait aussi, qu'à la première occasion, M. Thiers dirait qu'il n'avait admis aucune de ces concessions, et que Saisset n'avait aucun pouvoir pour les consigner par écrit, ni pour en faire le texte d'une afHche. Plus tard, le dit Saisset jurait que tous ces engagements avaient été formulés à son insu et imprimés, publiés, sans sa participation, bien que M. Tirard eût affirmé sur l'honneur que l'amiral lui avait remis celte affiche pour qu'il la portât à l'imprimeur!

De la diplomatie pareillement, l'attitude de M. Tirard né'-ociant pour la convocation des électeurs, discutant la date des élections, chicanant sur le jour, acceptant le jeudi 3o mars, refusant le dimanche 26, puis finalement paraissant céder ! Diplomatie et comédie de toutes parts, dont Tirard, révélant du même coup les fourberies identiques de son collègue Vautraiu, ferait plus tard l'aveu imprudent, et sur un ton de vanterie :

Je dois vous dire, Messieurs, que le but principal que nous avions tous poursuivi par cette résistance, était d'empêcher les fédérés de marcher sur Versailles. Je suis persuade en enel que si le 19 et le 20 mars les bataillons fédérés fussent partis par la route de Chàtillon, Versailles aurait couru les plus grands perds, cl j'estime que noire résistance a permis au gouvernement d organiser la défense.

.\insi, admirables auxiliaires, les maires en dispulaillant sur une date, en prolongeant les discussions de calendrier, ne fai-saient que remplir un rôle dans une odieuse comédie, afin de la transformer en épouvantable tragédie.

DÉS m GÉXÉKAL DE L'ACCORD

Dans les négociations pour les élections municipales, pour la conciliation, le Comité Central et la population

a^S HISTOIRE DE LA COMMUNE

étaient seuls de bonne foi et jouaient franc jeu. Les adroits diplomates des municipalités purent leurrer aisément le Comité Central etles Parisiens, également naïfs et crédules, par désir d'apprendre qu'un accord était enfin établi. Tous espéraient qu'on ne se battrait pas, qu'il n'y aurait ni sang', ni cadavres, ni ruines. On était si heureux de voir s'évanouir, à la clarté de la confiance, le sinistre cauchemar de la guerre civile, que l'on se croyait déjà hors des ténèbres quand elles s'épaississaient davantage. Les regards tournés vers l'avenir l'apercevaient rose. Les sombres projets do M. Thiers échappaient à ces visionnaires optimistes.

Les maires indécise! cauteleu.x, qui ne voulaientcertainement pas d'un retour à la monarchie, mais qu'effrayait un gouvernement franchement républicain aux tendances visiblement socialistes, favorisèrent, par leurs tergiversations et leurs apparences conciliatrices, la concentration des troupes à Versailles et l'inertie à Paris. Tous ne furent pas sans doute, comme les Tirard, les Vautrain, les complices conscients de M. Thiers, mais bien peu furent assez clairvoyants pour s'apercevoir qu'on les jouait. C'est que l'esprit admet assez facilement ce qu'il espère, et que tout le monde, même les maires et députés les plus hostiles au Comité Central, avait l'espoir d'un accord. Chacun chercherait par la suite à en tirer l'avantage. Les meilleurs parmi les maires et les députés auraient cru mal agir et trahir la cause de Paris, s'ils avaient paru suspecter la bonne foi de leurs collègues et mettre en doute la réussite des pourparlers conciliateurs. Ils savaient, ils voyaient que toute la population souhaitait une entente, et on eût semblé faire acte de mauvais citoyens en brusquant les choses, en rompant les négociations, en y mettant obstacle. Nul d'entre ceux dont on ne saurait suspecter les intentions ne voulait être, par la suite, accusé d'avoir empêché la paix et amené la guerre

ùvile. Beaucoup copondaiU la jugeaient bien prochaine jl iuévilable. Mais personne n'osait altérer la confiance fùncrale, ai mettre eu doute la bonne foi de son voisin.

iMèuies sentiments confiuiits à l'Hôtel-de-Ville. Des mé- Bunces et des soupçons existaient bien parmi les principaux chefs du mouvement, mais aucun d'eux n'éleva la voix pour les formuler, craignant de compromettre le succès des nùgociatious désirables. l'armi ces miliUnts avertis, il convient de citer Maxime Llsbouuc. Dans ses souvenirs inédits (i), Lisbonne a dit :

Nous eûmes le tort de nous croire déjà complètement vainqueurs, tandis qu'en réalité rien n'élail l'ait encore. Cette faiblesse allait probablement être une des premIèiTs causes de la défaite de la Révolution Nous n'avions, il est vrai, à opposer à i armée de Versailles qu'une ^arde nationale de trois cent mille hommes, peu aRuerris, peu disciplinés et commandés par des chefs inhabiles. M^ds cette garde nationale était pleine d'enthousiasme et ne demandait (luà marcher sur Versailles. L'arm.;e était désore;amsee, hésitante et la plupart des soldais disposés à fraterniser avec le peuple si la lutte s'était en!;aa;ée. Les seuls ennemis serieu.x que nous eussions à combattre étaient la garde de Pans, les gardiens de la pai.K enrégimentés, et les ipelques débris (ie I ancienne garde impériale. Mais (pieat fait cette poignée de mercenaires contre un peuple rempli d'enthousiasme el de dévouement à la Républi.iue? Noos eussions peut-être laisse cent mille hommes sur le terrain, mais le succès était assure. L inertie du Comité Central fui, je ne dirais pas une faute, mais un crime...

S^muenin du i8 mars i87> »" ^« >n^'. l'^"" Ma'^i'"^ Lisbonne, ex-colonel de la CommuirN suivis de deux racmoircs sur son procès par M' Lion Bigot. Datés de la presqu'Ue Ducos, 7 juin i88o.)

(I) L'auteur possède le texte de ces Mémoires de Maxime Lisbonne qui n-onl pas été publiés, cl auxquels Da Costa a fait allusion dans son 3 ,agc L manuseril qui est e'ntre les m:.ins de l'auteur a ete réd.çe à la presquilc Ducos. il est signé du pseudonyme transparent de . Portugal .

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