‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 79 sur 95 · DISTRACTION POPULAIRE · texte numérisé non relu

DISTRACTION POPULAIRE

La foule aime à se distraire, même en temps de révolution, même quand la ville est assiég-ée et que la population s'endort chaque soir au milieu du crépitement de la fusillade, à laquelle le sommeil s'accoutume comme au tapag-e

de la pluie sur les toits. Elle se complaît à improviser des diversions qui deviennent des fêtes. La population ouvritre du XI' arrondissement, dans les premiers jours d'avril, alors que la préparation des régiments revenus d'Allemagne que M. Thiers se disposait à mettre en lig'ne laissait quelque répit aux bataillons de service aux tranchées, se plut ainsi à organiser une fête locale, vraiment imprévue.

On se rendit, comme en partie de plaisir, riant, chantant, se poussant, avec femmes et enfants, vers une petite rue au reuom longtemps sinistre, la rue de la Folie-Regnault, non loin duPère-Lachaise, derrière les prisons delà Roquette. Là. soigneusement clos par une porte charretière lourde et sombre, rarement ouverte, s'étendait un étroit et long hangar, prenant jour d'en haut par des vitres poussiéreuses. A de certaines époques s'introduisait discrètement dans ce local mystérieux, avec un compagnon, un homme d'allures paisibles, qui semblait être un entrepreneur du voisinage. Tout le jour, avec son ouvrier, l'entrepreneur travaillait avec ardeur. On percevait du dehors un bruit de meule en rotation. Par instant, des coups sourds, espacés, précédaient un choc comme si l'on fendait du bois, avec un grincement léger de poulie manœuvrée. Puis l'entrepreneur et son aide s'éloignaient, la besogne sans doute finie. Ne parlant à personne, tous deux disparaissaient dans le faubourg, comme des gens ayant à se cacher, venant de faire un mauvais coup. La porte charretière, vers minuit, cescir-là,se rouvrait,laissait pénétrer un grand fourgon attelé ; des lanternes éclairaient l'ouverture du hangar,puisplusieurshommescoiffésdecasquettes, vêtus de longues blouses, entraient avec le même entrepreneur entrevu durant la journée. Celui-ci portait alors un costume noir et était coiffé d'un chapeau haut de forme. La porte était refermée vivement et l'on semblait besogner hâtivement,

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jusqu'à ce que la porte du hangar fiU de nouveau ouverte. Alors le fourgon, accompag-né de toute l'escouade nocturne, partait pour une destination que les voisins connaissaient bien. Quelques-uns suivaient le véhicule, vers la place de la Roquette, après s'être dit les uns aux autres : « C'est pour <e matin 1 »

Ce hangar, élevé sur l'ancien emplacement d'une de ces petites maisons, lieu des rendez-vous folâtres et des soupers joveu.v des fermiers généraux et des grands seigneurs d'avant la Révolution, qu'on appelait des « Folies », était la remise des « bois de justice », et l'entrepreneur qui, dans le jour venait repasser là ses outils sur la meule, essayer la poulie pour que l'appareil pill fonctionner et faire du bon travail, s'appelait alors M. Heiudrcich. Il vivait bourgeoisement rue des Frères-Herbert, à Levallois-Perret, où il passait pour un petit rentier : c'était l'exécuteur des arrêts criminels de la cour d'assises.

Dans cette claire matinée dominicale du 9 avril, c'était donc la guillotine que celte foule, aidée, encadrée par des gardes nationaux du 187^ bataillon, était venue chercher dans le lugubre taudis delà Folie-Regnault.Là était logée, dissimulée, la lugubre machine. Depuis les solennelles exécutions de la place de la Révolution, on semble avoir toujours eu quelque honte à exhiber l'appareil justicier. La société, qui reconnaît et applique le droit de tuer, que l'état social légitime encore, a honte de l'instrument qui lui sert à détruire celui qu'elle considère comme son ennemi, qu'elle traque et abat comme un chien enragé.

La guillotine, placée sur une charrette entraînée à bras d'homme, ne comportait que les moulants du triangle sinistre qui servent à son fonctionnement. Le couperet fut lai.ssé dans un coin. Dans le désordre de l'enlèvement il disparut,fut volé peut-être par quelque ferrailleur peu scrupu-

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leux ou recueilli par un collectionneur sans préjugés. La guilloline était, ce jour-là, condamnée à mort par le peuple. Ce ne pouvait être cependant qu'une exécution par effigie. Briser les supports de l'appareil, la bascule, la lunette et mettre le couteau dans l'impossibilité momentanée d'être utilisé, ce n'était là qu'un jeu populaire, on pourrait dire un jeu d'enfants.

Elle était puérile en effet cette destruction d'un outil de mort, au moment où tout autour de Paris réjfnait la Mort. Après une procession hurlante, de la rue de la Folie- Reg'nault à la place Voltaire, dans le g-oût de ces cortèges espag-nols à la joie exubérante, les jours d'auto-da-fé, la foule, toujours secondée par les gardes du 187^, s'arrêta devant la mairie du Xle, et des débris des bois de justice fit un feu de joie. Au pied Je la statue de Voltaire le bûcher flamba. Des cris, des bravos, des applaudissements éclatèrent. Les g-amins, accourus en nombre, voulurent sauter pai'-dessus le brasier, reproduisant les amusements des feux de la Saint-Jean au moyen âge ; quelques-uns de ces espiègles, au risque de se brûler, emportèrent avec fierté des tronçons noircis fumant encore. Certains philosophes grisonnants, à barbes quarante-huiteuses, perdus parmi les spectateurs, avaient crié en se découvrant : a A bas la peine de mort ! » Ils s'imaginaient peut-être, ces bons humanitaires, l'avoir abolie, en regardant les tisons épars de ce qui avait été la guillotine.

Il y avait, depuis 1848, à la suite des déclarations pompeuses de Schœlcher, de Louis Blanc, de Victor Hugo, un courant abolitionniste dans les milieux politiques avancés. Les réquisitoires lyriques et philosophiques, dont le roman te Dernier Jour d'un Condamné avait condensé l'argumentation, avaient abouti seulement à la suppression de la peine de mort en matière politique, ce qui semblait d'une

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lug-uliro ironie mu lenJemain fies massacres de juin. Les sentimentalistes de ^8, qui ont laissé quelques adeptes encore, voulaient ardemment qu'on respectât la vie des gens qui assassinent les passants pour les dévaliser, mais le meurtre en masse d'ouvriers afl'amés et révoltés les avait laissés indifférents. Les plus acharnés pour la suppression des Ijourreaux avaient voulu nommer Cavaignac président de la République. Ce contraste se retrouvait dans l'âme de la foule admirant la flamme consumant l'instrument de mort. Elle oubliait qu'en ce moment môme des hommes tombaient en nombre à la Porte-Maillot et devant le fort d'Issy, et qu'à Versailles comme à Paris on acclamait des exécuteurs rouges ou tricolores revenant de manier des appareils à tuer plus meurtriers que cet échafaud dont on poussait du pied les braises encore chaudes.

La Commune n'avait pas ordonné ce bûcher romantique. Elle ne connut qu'après l'extinction l'incendie à prétentions symboliques et philosophiques, et qui n'était en réalité qu'un amusement de gamins. On ne saura jamais qui eut l'initiative de ce mouvement qualifié de vengeur et d'humanitaire par certains utopistes. Il est douteux que cette plèbe filt mue par un sentiment abolitionniste,tel que le comprenaient et le propageaient Schœlcher, Victor Hugo ou Louis Blanc. Elle a plutôt les sentiments violents, impitoyables,la foule prise dans sonensemble.il n'y a qu'à prêter l'oreille aux clameurs féroces, aux cris furieux : A mort! Enlevez-le! A l'eau! A la lanterne ! A la potence! A la guilloline ! qu'elle a poussés en tous temps, sur le passage des contlamnés, des vaincus, dont Jésus entendit l'expression en gravissant le Calvaire, comme Varlin traîné sur les pentes de la butte Montmartre.

Non! la foule ne réclame pas l'abolition de la peine de mort ! Elle est au contraire très friande du régal des exé-

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cutions. Elle estime seulement qu'on lui mesure trop cet intéressant spectacle, et que les agents aussi l'empêchent trop brutalement d'être bien placée pour n'en pas perdre une scène. Cette même populace, qui faisait un cortège enthousiaste à l'échafaud qu'on allait brûler, s'amusaitautrement quelques mois auparavant: ellese bousculait ets'empressait pareillement, quand on dressait cet échafaud dans le même quartier; elle voulait se pousser au premier rang, afin de mieux voir tomber dans le seau ignoljle la tronche rose de quelque misérable assassin, rognée par le couteau, d'où le sang dégoulinait sur les cinq pavés.

Une aversion mystérieuse cependant, une haine instinctive, à laquelle s'ajoute comme une vague appréhension, régnent dans les âmes populaires, à la vue, au contact du bourreau et de son sanglant appareil. Il y a là une répugnance atavique. L'exécuteur est encore dans notre société, comme au moyen-âge, un personnage étrange, méprisé, et instinctivement redouté, dont nul ne recherche le voisinage. Lorsqu'il se présente, en dehors de ses heures de travail, sous les apparences d'un petit bourgeois cultivant des gobéas ou des pois de senteur dans son jardinet de la banlieue, on le désigne timidement du doigt, et l'on passe vite devant la grille impopulaire. Quand les préparatifs de sa profession l'obligent à se rendre dans un quartier où fréquentent les rôdeurs et les gens prêts à tout méfait, il peut cheminer tranquille, en sécurité. Il est reconnu, signalé, par ces êtres malfaisants, se pressentant des clients possibles de cet opérateur infaillible, chirurgien des gangrènes sociales. Des yeux sournois le suivent dans sa marche pondérée, par les ruelles dangereuses, et des lèvres minces murmurent à des oreilles énormes : c'est Chariot! On laisse passer sans une insulte, sansune menace, sans une violence, ce bonhomme en redingote bourgeoise, ayant pourtant l'as-

Lt (iOi;v^.n^^Ml'.^^ de l'hôtel-db-ville 333

pect d'une proie. Il va, comme le condamné que le licteur antique avait touché du faisceau : il est sacré. N'osant porter la main sur l'ouvrier de sang, dont elle a peur, la fouleeii ce jour de [irinlempsrouy;'e a sacca|[»'é avec une irritation satisfaite l'outil dont il s'était servi. Elle a assouvi sa haine de castecontre l'appareil des lois, contre l'autorité, contre la justice bourg'coise, s'en prenant à l'instrument inerte et inconscient. Elle ne connaissait certainement pas, même par ouï dire, les théories de Joseph de Maistre, mais ce jour-là, place Voltaire, cette foule les condamnait sans les connaître. La guillotine, h présent à terre eten morceaux inutilisables, était à ses yeux le symbole de la justice féodale, abusive et impitoyable, de la domination qui avait, durant tant de siècles, pesé si cruellement sur le menu peuple. Elle détruisait, elle anéantissait ce qui représentait pour elle l'odieux et déjà lointain passé. Un sentiment analogue à celui qui faisait danser la population sur les décombres de cette Bastille, où jamais un homme du peuple n'avait été détenu, animaitces habitants du quartier de la Roquette, honnêtes travailleurs, vaillants défenseurs de la cité, qui n'avaient cependant rien à redouter du bourreau ni de sa machine. Comme leurs aïeux sautillant sur les ruines de la prison des nobles et des écrivains, ces faubouriens émancipés ne pouvaient s'empêcher de trépigner de joie autour des débris fumants de ce qui avait été la guillotine. 0 cerveaux enfantins!

L'auto-da-fé de l'échafaud ne fut d'ailleurs qu'un incident de quartier, une distraction populaire locale sans répercussion au dehors. Le souvenir s'en effaça vite, et à la place même où la guillotine avait été livrée au.x flammes, avec enthousiasme, quelques semaines après, sur la clameur d'une mégère affolée, une foule, peut-être la même, devant cette mairie du XI", se ruait sur un officier d'état-

major, survenu en criant « Vive la Commune ! » et appelant aux armes. C'était l'aide de camp de Cluseret, le malheureux de Beaufort, le cousin du membre du Comité Central, Edouard Moreau. La femme Lachaise, qui a reconnu depuis avoir commis une méprise et avoir accusé à tort, avait dénoncé de Beaufort comme ayant volontairement exposé à un feu meurtrier son bataillon, derrière une barricade surprise, rue Caumartin. Beaufort fut mis à mort sur-le-champ. Son sang- rougit le pavé de la place Voltaire que l'incinération de la guillotine avait précédemment noirci. L'abolition de la peine de mort étaitalors bien oubliée.

L'exécution sommaire de cet infortuné de Beaufort mit d'ailleurs la populace en appétit de fauves. Ce meurtre ne précéda que de très peu la ruée farouche sur de malheureux otag-es, que la même foule poussa, escortés de huées et d'applaudissements cruels, vers le fossé sang-lant de la rue Haxo.

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