‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 9 sur 95 · P.-J. PROUDHON · texte numérisé non relu

P.-J. PROUDHON

Proudhon fut avant tout l'apôtre du principe fédératif, sur lequel repose le mouvement communaliste. Engels, Karl Marx et les autres sociologues allemands ont pu combattre la pensée proudhonienne, nier même son efficacité : les faits leur donnent formel démenti.

Proudhon, c'est le grand éveilleur d'idées, le remueur de consciences, et toute la génération de 1870 fut, comme à son insu, conseillée, éduquée, mise en mouvement par ce puissant penseur. Il a eu sur les idées et sur les aspirations des chefs du prolétariat français, avant la Commune, une action souveraine, qui s'est prolongée. On peut dire que les groupes socialistes contemporains, bien qu'ils négligent, dédaignent ou repoussent leur origine proudhonienne, procèdent du cerveau génial du philosophe bisontin. Répondant à une critique, inconsidérée et injuste, de Fr. Engels, dans l'Introduction aux trois articles de Karl Mar.x sur la Commune, le traducteur Charles Longuet a dit très justement :

Ni les fondateurs du Parti ouvrier (1880), ni les promoteurs de l'unification du Parti Socialiste français (1899) ne doivent oublier que, il y a plus de (rente-cinq ans (écrit en 1901), avant Tlutcrnationale, avant qu'il y ait eu un parti socialiste démocrate en Allemagne, Proudhon avait complètement, merveilleusement démontré la possibilité et la nécessité de constituer en France un parti du Travail, nettement opposé aux diverses fractions

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politiques du capital, y compris les républicains bourgeois, eu un mot, un parti de classe.

Il convient de s'arrêter devant cette grande fiçure du XIX» siècle, cet ancêtre de la Commune, le promoteur de tout le mouvement social qui a suivi.

Pierre-Joseph Proudhon naquit à Besançon, le i5 janvier 1809. Il était l'aîné de cinq enfants, d'une famille ouvrière; son père était tonnelier. Proudhon fut toute sa vie un sobre, mais la profession paternelle peut faire préjuger une hérédité alcoolique. Dans les cellules de son cerveau extraordinaire, l'atavisme dut déposer les g-ermes de l'aq-ilalion, de la combativité et aussi de l'émotivité que l'on observe chez les buveurs. Sa mère était ménagère. Le seul genre de femmes que comprit, que connut Proudhon, tout en admettant le rôle de la courtisane, dans son fameux dilemme. Ses parents, « mariés le plus tard qu'ils purent », a-t-il dit, s'établirent et, quittant le service d'autrui, devinrent de petits bourgeois. Leur Kls leur garda toujours reconnai.ssance et affection. Cet impitoyable briseur de préjugés conserva le culte de la famille. Il fut bon fils, bon époux, bon père. Il ne lui manqua que de figurer, avec zèle, dans les rangs de la garde nationale, pour mériter l'épitaphe, un peu ironique, de tous les modèles consacrés des vertus bourgeoises, sous Louis-Philippe.

Son enfance fut camjjagnarde. Il a célébré, avec une grâce virgilienne, ses premières années de vie rustique. « J'ai été cinq ans bouvier! » disait-il, non sans fierté. Il y avait de l'orgueil dans la modestie de l'aveu, et il vantait ses quartiers de roture et sa paysannerie, comme d'autres leurs prétentions nobiliaires. Toutes les vaniteuses exaltations au sujet du hasard de la naissance se valent. Mais il fit mieux que célébrer la vie champêtre, il se

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préoccupa de la rendre meilleure. Il est le premier socialiste qui se soit occupé de la démocratie paysanne, et qui ait défendu la cause des ouvriers de la terre.

Il fit de bonnes études au collèg-e de Besançon, et reçut l'éducation d'un jeune bourg-eois. A di.K-huit ans, comme il lui fallait gagner pain et abri, il entra, ouvrier typographe, dans l'imprimerie de Gauthier et C", qui éditaient surtout des ouvrages religieux. Il ne stagna pas devant la casse du compositeur, et prit bientôt l'emploi de correcteur. Toute une collection d'auteurs ecclésiastiques lui passa sous les yeux. Il acquit ainsi une sérieuse érudition théologique. Elle lui servit fort par la suite. La connaissance approfondie des auteurs grecs et latins donna de l'élévation à sa pensée, de la force à son style. Comme J.-J. Rousseau, il fit son entrée dans les lettres, assez tard, par un mémoire à une académie de province, sur « l'utilité de la célébration du Dimanche ». Il ne fut classé que le quatrième. Il avait haussé le ton ordinaire de ce genre d'écrits et choqué la pondération départementale. Ecœuré, il résolut de prendre son essor, hors de la cage natale, et de voler vers Paris qui l'attirait. Il voulut frapper un coup et attirer l'attention. Il lança, comme une pierre dans les carreaux de l'opinion, sa fameu.se formule : u Qu'est-ce que la propriété? — C'est le vol ! « On ne lut peut-être pas sa brochure, mais on en parla. C'était la notoriété. II éprouva quelque honte de ce tapage, mais il le rechercha de nouveau. Un second ouvrage : « Mémoire sur la propriété » et son « Avertissement aux propriétaires. Lettre à M. Considérant » suivirent. Il avait sonné la cloche, son appel retentit dans le cabinet du procureur du roi. Il fut cité devant les jurés de Besançon. Ces bourgeois ne voulurent pas se montrer sévères envers un jeune compatriote, qui déjà faisait parler de lui si fort ; ils l'acquittèrent.

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C'était presque la g-lotre. Proudhon devait comparaître plusieurs fois devant la justice, et les rigueurs du parquet n'allaient pas tarder à l'atteindre.

Dans cette première moitié de son existence, on peut dire qu'il rechercha, sinon les condamnations, du moins le bruit et même le scandale. Il allait au devant de la réprobation. Il s'appliquait au heurt des opinions communes, et poursuivait le succès, avec la renommée, dans la négation provocatrice de vérités vulgaires, d'ailleurs relatives, suspectes, souvent par la suite reconnues fausses ou douteuses. Il s'insurgeait contre les dogmes sociaux devant lesquels s'inclinait la raison du plus grand nombre. Il fut par-dessus tout l'homme des contradictions, non pas seulement économiques, comme l'indique l'un de ses meilleurs livres, mais dans toutes les branches du raisonnement et de la critique.

Tous les groupes, toutes les écoles, tous les partis et toutes les opinions peuvent puiser dans ses ouvrages, comme en un arsenal inépuisable. A la disposition de tous les polémistes, il tient arguments, exemples et épithètes, projectiles meurtriers, redoutables dans une discussion et d'un art destructeur admirable. Il a cependant commenté, expliqué, et atténué aussi, la plupart de ses retentissants paradoxes. Il fut souvent mal compris, plus souvent mal interprété. La magnificence de .son style le protège et a fait accepter ses pages les plus outrancières. Dépourvues de l'armure de l'éloquence, ses exagérations ironiques et .ses déclamations malicieuses paraîtraient parfois faibles et même un peu ridicules. 11 étonna toujours et fréquemment il fit peur ; sa joie était alors extrême. Il lui plaisait de se présenter aux contemporains, à la postérité, comme une victime de la méchanceté et de l'ignorance des hommes, et en même temps il jouissait de l'elfroi qu'il parais-

sait inspirer. Aigri, hautain, dédaigneux des richesses comme de la popularité, qu'il jugeait pour lui insuffisante DU tardive, cet humble superbe fut animé de la misanthropie de Jean-Jacques, et se montra mécontent de lui-même et des autres. 11 eut, comme le philosophe de Genève, la manie de la persécution. Il se désignait comme étant la cible d'innombrables ennemis le visant, et il annonçait son assassinat comme prochain. Il passait en revue, avec complaisance, ses adversaires, et disait, avec une intime .satisfaction d'orgueil :

J'ai contre moi l'ignorance du prolétaire, la méfiance des classes moyennes, la haine des privilégiés, j'ai l'hésitation de notre jeune démocratie, la jalousie des sectes, l'apathie de l'époque, l'animadversion du pouvoir, l'opposition de la science, les anathèmes de l'Eglise, les calomnies de l'opinion... Mais je sais que si les obstacles sont grands, mes moyens sont plus puissanls encore. Que me peuvent et la conjonction des inléiéts et le soulèvement des prt\ju^és? N'ai-je donc pas, pour contraindre le siècle, fait un pacte avec la nécessité? Et pour dompter le capital, n'ai-je point traité avec la misère"? J'ai pris mon point d'appui sur le néant. J'ai pour levier mon idée! C'est avec cela que le travailleur divin créa le monde...

11 se consolait de la résistance que rencontraient ses formules agressives en se comparant à Dieu. Délire de la misanthropie et mégalomanie. Le philosophe révolutionnaire ne fut pas exempt de ces deux fâcheux et fréquents attributs du génie. Océan tumultueux, cerveau jamais en repos, conscience aj'ant flux et reflux, sincère assurément, croyant ce qu'il disait, maisà la minute oîi il s'exprimait, tout prêt à se rétracter, à se démentir, donc, ni sceptique ni impartial, ergoteur avant tout et épris de réfutation, comme d'autres de l'affirmation, il fut un sophiste de bonne foi. Il argumentait à la façon dont on démolit. Sa devi.se fière

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était : « Destruam ac sediHcabo ! » Il n'en a justifié que la moitié. Rhéteur emballé toujours, il fut un démolisseur passionné et ne construisit pas. II était convaincu de la fécondité des ruines. 11 se montra impitoyable chirurcfien, taillant, tranchant, amputant dans la chair vive des philosophies du jour comme dans les cadavres des doctrines du passé. Il enfonça sa plume aiguë dans les systèmes d'économie politique comme dans les formules du socialisme, ne ménag'eant aucune théorie antérieure. Il était persuadé qu'en charcutant à tort et à travers, qu'en promenant au hasard le bistouri dans les parties saines comme dans les purulences mortifiées de la société, il amènerait la e;'uérison. Il fut donc comme l'apôtre, le précurseur des révolutionnaires, des collectivistes, et de nos anarchistes contemporains, qui l'ignorent ou le méconnaissent.

La vie de Proudfaon, coupée par de nombreuses détentions, par l'e.xil, fut tout entière vouée au travail et à la famille. Il eut toutes les vertus domestiques. Il ne fut jamais un politicien, ni ce qu'on appelle, dans les milieux révolutionnaires, un militant : l'action lui échappait. Il vécut dans le Rêve et dans l'Idée, et fut surtout un citoyen du pays d'Uto[)ie.

Bien que mêlé aux événements politiques qui amenèrent et qui suivirent la chute de Louis-Philippe, il fut plutôt spectateur qu'acteur dans la tourmente de i848. Elu représentant, car les électeurs recherchaient alors les penseurs, les philosophes, les historiens, les poètes aussi, il ne participa que de loin et d'en haut, dominateur et ironique, aux débats g-éncralement terre à terre de l'Assemblée. Il passa, il est vrai, une partie de son mandat en prison ou en exil. Au moment où t^rondait le canon dans les faubourgs que l'émeute barrait de barricades au faîte desquelles claquait un drapeau rouge, Proudhon fut surpris, se dirigeant vers

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Ménilmontant. On rinterrogea. Le soupçon venait qu'un socialiste tel que lui, désertant la cause de l'Assembli-e et du g-ouvernement, se rendait au tas de pavés des insurg-és. Proudhon haussa les épaules : ( J'allais tout bonnement, répondit-il avec tranquillité, contempler la sublime horreur de la canonnade ! « Paris en révolte, aux sombres journées de juin, éveillait en lui une sensation d'artiste.

Homme prodig-ieuscment doué, formidablement complexe, véritable protée intellectuel, il fut donc successivement, et parfois simultanément, linguiste, économiste, philosophe, pamphlétaire, historien, polémiste, exéjçète, législateur,éducateur.Il mérite aussi d'être classé parmi les artistes. Par le style, d'abord : les préoccupations esthétiques, qui ont marqué surtout la fin de sa laborieuse carrière, lui donnent droit de cité dans l'art. Il a même abordé le théâtre, ou du moins l'art dramatique, et a laissé le scénario d'un drame philosophique : Galilée (i).

L'encyclopédique Proudhon est notre Hegel et notre Kant, avec le calme en moins et l'éloquence en plus. Un hommage solennel et mérité lui fut rendu, le i4 août igii, à Besançon. Ce jour-là, dans sa ville natale, déjà glorieuse par la naissance de Victor Hugo, la statue de Proudhon, œuvre du sculpteur Lauthier, fut inaugurée, au milieu des acclamations, le Présidentde la République présidant la cérémonie. Une ode due à M. Gouyba, depuis ministre du Commerce, en littérature Maurice Boukaj', et un remarquable discours de M. Viviani, ministre du Travail, célébrèrent la gloire, officielle et posthume, de l'illustre enfant de Besançon.

Ce fut à la fois une réhabilitation et une consécration.

(i) L'auteur, ayant acquis la propriété de ce fliamiscrit de Proudhon des mains de M. Lacroix, éditeur el ami de Proudlion, en a fait la publication, avec une élude critique dans la Nouvelle Revue, en i8ij4.

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M. Viviani, au nom du gouvernement, salua le condamné et le proscrit : « A celui, dit-il éloquemnient, qui avait subi les injustices, les calomnies et l'outrage, qui fut tour à tour l'hôle des prisons et le vagfabond de l'exil, le premier mag-istrat de la République et les membres du gouvernement qui l'accompagnent apportent en ce jour, au cœur de sa petite patrie, l'hommage de la grande Patrie. »

Cette louable cérémonie de Besançon eut un peu le caractère d'une exhumation. C'est que Proudhon a survécu à ses œuvres. On le cite encore, mais de seconde main, en usant de ses paradoxes comme d'arguments, et souvent contre les idées qu'il défendait. Son nom pourtant sonne toujours aux oreilles bourgeoises, comme à ses débuts, en tocsin d'émeute. Il effraye ainsi qu'un brigand de la pensée, dont on n'est pas très sûr d'être délivré. et qui, tout à coup, pourrait bien reparaître. Ce vivace croquemitaine, du fond de son tombeau terrifie encore, les gens paisibles, les amis de la tranquillité non seulement matérielle, mais morale. Il est la bêle noire, le monstre du Gévaudan pour les adeptes de l'économie politique. On le fuit, on gaze son nom comme ne devant pas être prononcé en bonne compagnie. Tout au plus les corrects messieurs économistes le citentils avec dédain, pour rappeler que, dans sa polémique fameuse avec Bastiat sur le capital, il eut le dessous. Très contesté de son vivant, haï surtout de ceux en qui il pouvait chercher des coreligionnaires, des di.sciples, des amis, de plus mis en quarantaine morale par certains républicains, socialistes nouveaux, il apparatt à notre époque comme un « vieux barbu de A8 », presque démodé, oublié, enterré même. 11 se dresse cependant, pour ceux qui savent, ainsi qu'un grand calomnié, victime de la légende, un homme de génie méconnu, ou plutôt sottement et injustement connu. Son nom, prononcé par hasard, amène aussi-

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tôt sur les lèvres des superficiels ce jugement tout fait : « Ah oui, Proudhon! — la Propriété, c'est le vol! Dieu, c'est le mal! » Ces deux formules, par leur sonorité provocante, ont sans doute perpétué la notoriété de leur auteur, ainsi qu'il l'avait souhaité et cherché, mais au détriment de la véritable opinion qu'on doit avoir de sa pensée, de sa philosophie, de son savoir et de ses doctrines.

Sous ce costume criard et avec ce faux nez, il est voué à fig'urer dans la g'alerie des hommes célèbres. Il demeure ainsi dég'uisé devant les reg'ards des passants du siècle. Il s'était affublé des oripeaux du charlatan pour attrouper le monde et avait hurlé dans le porte-voix. Il n'a que trop réussi à attirer les badauds, en écartant bien des g'ens sérieux et compétents. Les écrivains ignorent ce grand prosateur. Plus d'un aurait, avec profit, fait sa connaissance.

Dans l'œil des contemporains, dans la vision do la postérité, sous ce théâtral manteau il est resté fixé. La h'gende, lierre tenace, couvre toujours l'Histoire et cache la vérité. Et puis, répéter l'opinion courante est si commode 1 II est plus aisé de retenir l'aventure du chien à l'appendice coupé que d'apprendre l'histoire d'Alcibiade.

Ainsi Proudhon a clé mal compris et traduit souvent à contre sens. Il a été ignoré aussi, et ce fut une des grandes erreurs de Karl Marx de ne pas reconnaître en lui, pour l'idée socialiste, le précurseur de la Commune. Karl Marx écrit dans son manifeste: La portée historique de la Commune {\^onàTes, 1871) :

Oui, Messieurs, la Commune se proposait d'abolir cette propriété de classe, qui crée, avec le travail du plus grand nombre, la richesse du plus petit. Elle visait à exproprier les expropriateurs. Elle voulait faire de la propriété individuelle une vérité, en transformant les moyens de production, la terre et le capital, ((ui servent aujourd'hui surtout à asservir et exploiter le travail, en de simples instruments du travail libre et associé.

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C'était là le programme que la Commune eut certainement essayé de réaliser, si la victoire sur Versailles le lui eût permis, et c'était là aussi la doctrine de Proudhon.

F. Engels, dans son commentaire des trois manifestes écrits par Ivarl Marx, au nom du Conseil général de l'Internationale, introduction à la traduction allemande (1891), a dit : u Proudhon, le socialiste des petits paysans et des petits bourg-cois, haïssait l'association d'une haine cordiale... »

Charles Longuet a réfuté cette erreur et remis au point l'appréciation partiale du sociologue allemand :

Dans le principe JédéraliJ ou de la Nécessité de constituer lepnrtide la Hécolulioii, c'ét.tit la Fédération agricole et industrielle que Proudhon donnait comme soutien à la Fédération politique. Dans la Capacité politique des classes ouurié'-es, il commentait et louait, presque sans réserves, le manifeste des Soixante, qui étaient des partisans déterminés de l'association de production et de consommation soumise aux principes de mutualité, d'és^alitc, d'équivalence des fonctions et dont le caractère socialiste ne s.'îurait être contesté. Il va de sol que les sociétés ouvrir-res fondées sur ces données auraient été la négation même du patronat et que, par exemple, elles n'auraient jamais employé d'auxiliaires sans les faire parlicini'c aux avantages du contrat d'association . Proudhon no pouvait plus guère espérer qu'en l'initiative des travailleurs propiement dits, et c'est à cette espérance, à cette foi en l'action consciemment révolutionnaire du prolétariat, que nous devons ce livre : De la capacité politique des classes ouvrières, dont un écrivain marxiste des plus distingués (M. Hubert Lagardclle) n'a pas craint de dire qu'il était « un des plus beaux livres de chevet du prolétariat ».

Celte appréciation de Charles Longuet, membre de la Commune, est d'autant plus intéressante qu'il était le gendre, l'admirateur, le disciple de Karl Marx. Sa protestation contre les injures du socialisme allemand et de son vulgarisateur, Engels, est appuyée par cette déclaration finale :

Peut-être tenlerai-je un jour d'expliquer et de reviser les juarenients infiniment trop .sommaires, partant inexacts, non seulement d'Kngels, mais de Marx lui-même, sur l'ensemljle de l'œuvre de Proudhon. Ce qui est certain, c'est qu'ils n'en connaissaient que la première partie.

Les circonstances et une mort prématurée empêchèrent Charles Loniçuet de réaliser cet intéressant dessein.

Il résulte de ce qui précède que si P.-J. Proudhon est aujourd'hui dépassé par les écoles socialistes, dédaig-né par les groupes de militants syndicalistes, il n'en fut pas moins, dans les dernières années de l'empire, l'éducateur, le guide de tous ceux que préoccupaient les questions sociales. Son influence fut grande sur les orateurs de réunions publiques et les publicistes d'avant-garde. Il forma des socialistes. Il devint l'inspirateur des délégués des associations, des mcmbresde l'Inlernationale, et de lui procédèrent ceux des membres de la Commune qu'on a rangés parmi la minorité, en réalité les vrais communalistes.

11 ne faudrait pas toutefois considérer le gouvernement de la Commune de 1871 comme étant d'essence proudhonienne. Le grand sociologue eût répudié cette filiation hasardeuse. II est probable que, s'il eût vécu jusqu'au 18 mars, il se fût tenu à l'écart, toujours avec le peuple sans doute, mais ne frayant pas avec ses élus. A la Commune, il n'aurait ménagé ni les critiques, ni même les blâmes, tout en favorisant son succès. Ce serait une erreur grossière que de faire de Proudhon un communard d'avant la Commune, ou de la Commune un comité Proudhonien sans Proudhon. Il a désavoué à l'avance ces disciples inattendus, le terrible négateur qui a lancé cette boutade : « On me dit qu'il y a, je ne sais où, des gens qui se disent proudhoniens. Ce doit être des imbéciles. »

Mais la Commune était avant tout la mi.se en action du

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principe proudhonien : le principe fédératif. La Commune de Paris ne devait-elle pas aboutir à la Fédération des Communes de France, ayant pour force et pour levier la Fédération des Gardes Nationaux, c'est-à-dire des citoyens armés ? Si elle avait eu la victoire et la durée, la Commune élahlissail la République fédérale qu'avait annoncée l'auteur de la Justice dans la Révolution el dans l'Ei/lise. ha Commune de 1871, par le programme social que ses membres acceptaient, désiraient réaliser, apparaît donc comme procédant directement de Proudhon. L'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes, leur capacité politique et l'affranchissement des tyrannies du capital, du crédit usuraire ot des vieilles servitudes du salariat, comme l'abolition de la détention par une classe privilég'iée des instruments de production et de richesse, ce furent bien là les idées, le programme, le rêve, si l'on veut, des hommes qui donnèrent leur sang et leur liberté pour ia Commune. C'était bien aussi les idées, le programme et l'utopie de P.-J. Proudhon.

L'insurrection de 1871 fut, à ses origines, patriotique et économique; elle devmt par la suite révolutionnaire et socialiste, subissant l'impulsion de la pensée, de la propagande proudhoniennes, et cela à l'insu des masses populaires, et malgré les tendances et les opinions de beaucoup de ses dirigeants. Ce serait péché d'ingratitude, et fait d'ignorance de la part des socialistes anciens et nouveaux, que de répudier l'influence de P.-J. Proudhon sur les hommes de 1871.

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