MASSACRES DES OTAGES
Translation des otages à la prison de la Roquette. — Assassinat du pharma* cien Koch et de trois autres victunes. — Mort courageuse de Chaudey. — Massacres de U Conciergerie, de la Roquette, du boulevard d'Italie. — Mort du Frère Néomède Justin. — Massacre de la rue Haxo. — Assassinat de Mgr Surat et de ses compagnons. — Résistance désespérée des otages restés à U Roquette. — Délivrance des survivants. — Honneurs rendus aux morts. — Causes et effets des massacres.
Lorsqu'on voit jusqu'à quel délire la certitude de la défaite porta la fureur des insurgés contre nos monuments, on s'imagine facilement à quels excès de rage ils durent se livrer contre des hommes désarmés. Les prisons ont été alors le théâtre de drames sanglants et de scènes lugubres dont il est impossible de raconter tous les épisodes, parce qu'ils ne seront peut-être jamais connus. Chacun d'eux éveillerait dans Tàme l'horreur, la honte et le dégoût; à vrai dire, aucun n'ajouterait à l'effroi, à la colère, à la stupeur que fait naître Tensemble de ces faits qui nous apparaissent comme un insolent et lugubre défi au progrès des mœurs, à la raison, à la science. Nous ne rapporterons que ceux dont nous pouvons garantir la parfaite authenticité.
Certains des prisonniers de la Commune, tels que M. l'abbé Lamazou, vicaire à la Madeleine, M. Laurent Amodru, vicaire à Notre-Dame-des-Yicloires, etc., ont livré à la publi-
m. CHUTE DE LA COMMUNE. 497
cité rémouvante relation de leur captivité et des scènes terribles qui se sont déroulées sous leurs yeux. Mais ces récits, à cause de leur objet restreint, sont nécessairement incomplets. Du reste, ce n'est pas lorsque l'arène de l'amphithéâtre était encore toute fumante du sang des martyrs, qu'au temps de la primitive Église les notaires apostoliques écrivaient en détail les Actes des héros qui avaient été les témoins du Seigneur. Ils se contentaient de placer dans les dyptiques le nom, l'âge, la profession des victimes du fanatisme païen, la date et le lieu de leur martyre, laissant aux historiens de l'Église le soin de raconter les circonstances de leur supplice glorieux. C'est cette dernière tâche que nous avons entreprise. En coordonnant les divers récits des otages, et en les comparant aux faits recueillis par l'enquête et attestés devant les conseils de guerre, nous pouvons écrire aujourd'hui seulement d'une façqn sérieuse l'histoire authentique des prisons de la Commune et des fusillades dont elles devinrent le théâtre.
Le christianisme s'est montré là tel qu'il s'était fait voii* aux premiers siècles de son histoire. Le monde a vieilli, lui n'a pas changé! C'est toujours la môme foi, la môme patience, la môme sérénité, le même tranquille et humble courage ! A travers les siècles, tous nos martyrs se donnent la main, ils continuent la même tradition.
Nous avons vu les chefs de la Commune ordonner à leurs dignes soldats d'incendier les monuments et les maisons à mesure qu'ils se replieraient devant les troupes de Versailles ; il ne leur restait donc plus qu'à fixer le sort de leurs nombreux otages : ce sort, hélas! fut promptement décidé.
Les citoyens Ferré, Lefrançois; Protot, Vallès et Vermorel, réunis en conciliabule le 22 mai, et satisfaisant au désir souvent exprimé du procureur de la Commune, décidèrent de nouveau la mort des prisonniers.
Conformément à cet arrêt, presque tous les otages furent transférés à la Roquette, le lundi 22, assez tard dans la soirée. Il y eut pour les pauvres captifs, qui depuis si longtemps n'avaient pas vu et ne connaissaient même pas tous
leurs compagnons d'infortune, un instant de douce surprise et d'attendrissement, quand, descendus de leurs cellules respectives et réunis au greffe, ils vinrent à se compter et à se reconnaître : des prêtres, des religieux, des laïques se pressaient autour de TArchevêque de Paris. M. Bonjean rappelait avec amabilité à Monseigneur des circonstances de sa vie, des entrevues d'autrefois. Il était très-calme et même enjoué et spirituel, quoiqu'il eût beaucoup souffert à Hazas.
Les prisonniers, au nombre d'une quarantaine, furent entassés dans des fourgons de factage appartenant au chemin de fer de Lyon ; ils étaient assis sur de simples banquettes de bois placées en travers, exposés à tous les regards, ,à toutes les insultes. Dans la première charrette montèrent Mgr Darboy, M. l'abbé Petit, son secrétaire général, M. Pcrny, missionnaire de Chine, M. 1q président Bonjean, Mgr Surat, archidiacre de Notre-Dame, M. Baylc, promoteur du diocèse, un laïque, M. Jecker, le fameux banquier du Mexique. En dernier lieu venait M. Bouillon, prêtre des missions étrangères.
Ils demeurèrent plus d'une heure dans cette voilure, stationnant dans la cour de Mazas. Au dehors, la foule était immense et impatiente ; sachant qu'on allait transférer le clergé à la Roquette, elle frappait avec violence à la porte et menaçait de l'enfoncer si l'on n'ouvrait pas. Ce flot populaire, grossissant de minute en minute, accompagna la voiture. Les injures les plus basses, les vociférations les plus éhonlées sortaient à la fois de toutes ces bouches hideuses à voir. Une foule d'enfants des deux sexes, de femmes du peuple, d'hommes en blouse, à la figure sauvage, s'écriait : « Arrêtez I arrêtezl A quoi bon aller plus loin? A bas les calotins! Qu'on les coupe en morceaux icil N'allez pas plus loin. A bas! A bas! »
Les soldats de la Commune avaient de la peine à contenir les vagues de cette mer humaine. La voiture allait au pas comme pour permettre aux prisonniers d'épuiser jusqu'à la lie le calice d'amertume. Au lieu de suivre la grande voie des boulevards, on leur fit traverser la rue du Faubourg-Saint-
m. CHUTE D£ LA COMMUNE* 499
Antoine, et tous ces quartiers si dévoués à la Commune. Aucune plainte sur le passé et sur le présent, aucun murmure contre les odieux traitements dont ils étaient Tobjet ne s'échappa de leurs lèvres. Plusieurs fois M. le curé de la Madeleine dit à TArchevôque : « Vous entendez, Monseigneur? » Le prélat garda le silence.
Il était nuit quand les captifs parvinrent à leur troisième et dernière station. On les introduisit d'abord dans une grande salle d'attente au rez-de-chaussée, espèce de vestibule pourvu de bancs le long des murs, où on les retint assez longtemps. C'est que rien n'était prêt pour les recevoir; comme le transférement avait été imprévu, l'installation devait être improvisée. Mais le citoyen François, directeur de la prison, plein d'une ingénieuse prévoyance, imagina sur-le-champ un dispositif simple et commode. Cet honnête fonctionnaire, à l'arrivée du cortège, venait de dire : « On pourra peut-être évincer quelques laïques, mais tous les prêtres y passeront ; il y a dix-huit siècles que ces gens-l& nous embêtent. »
En conséquence, tout un quartier de l'immense prison, débandasse de ses anciens hôtes, fut exclusivement dévolu aux nouveaux arrivés; ainsi les victimes seraient mieux sous la main du geôlier et passeraient plus vite sous celle des bourreaux.
Cependant l'Archevêque de Paris était là sans distinction aucune, assis comme les autres sur la banquette de bois, entre M. le président Bonjean et M. Deguerry, curé de la Madeleine. Celui-ci venait d'appeler le prélat par son titre honorifique, quand un garde l'interpella durement : » Citoyen, il n'y a plus de seigneur ici. » A l'instant même, l'insulte valut une amende honorable. Le P. Clerc se leva de .sa place, et, se mettant à deux genoux devant Monseigneur, lui baisa la main et lui demanda sa bénédiction. Puis, comme le malheureux pontife paraissait défaillant et presque affaissé sur lui-même, il ouvrit un petit paquet qu'il portait sous le bras et lui offrit quelques provisions sauvées de Mazas.
Pendant ce temps, on inscrivait au greffe les noms des
otages, et on disposait leurs cellules qui n'étaient pas prêtes à les recevoir, parce que leur translation à la Roquette avait été subitement ordonnée. On procéda deux fois à l'appel nominal des prisonniers, sans doute pour bien s'assurer qu'ils étaient tous présents. A leur tète figurait l'Archevêque sous le titre de citoyen Darboy. Aussitôt un brigadier, la lanterne à la main, leur fit suivre un long corridor du premier étage : à mesure qu'ils défilaient dans l'ordre où ils avaient été nommés, une porte s'ouvrait et se refermait sur chacun d'eux. L'obscurité était profonde; chaque otage dut palper les murailles de son réduit et chercher sa couchette à tâtons. Le silence de cette première nuit à la Roquette était lugubre ; on sentait de sa cellule que toutes les poitrines étaient oppressées par Témotion et l'expectative des sanglants événements qui allaient s'accomplir. Des gémissements de cœurs plongés dans la prière interrompaient seuls le silence de cette nuit du 22 au 23 mai.
Cependant, le jour à peine venu, les nouveaux hôtes de la Roquette eurent bientôt pris connaissance de leur domicile de la nuit. L'inspection en était facile : pas de table, pas même une chaise, rien qu'un lit, et quel lit! sur des ais grossiers, une paillasse et une couverture. On donna cependant des draps aux otages*. On le devine au premier coup d'oeil, ici on ne demeure pas, on ne fait que passer, le condamné attend son heure. Et cependant la Roquette vaut bien mieux que Mazas; au moins c'est une prison humaine, les cellules ne sont pas des tombeaux, et si on y est enfermé, on n'y est pas enterré. Au lieu des correspondances du dehors, il y a des conversations au dedans : or, quand la bouche parle, le cœur respire et vit. D'abord chaque cel- Iule, d'un côté du moins, n'est séparée de la cellule voisine que par une cloison qui partage également en deux la fenêtre commune : et ce n'est plus comme à Mazas, une lucarne hors d'atteinte, mais une vraie fenêtre à hauteur
1. Mgr Darboy n'eut pas de draps la première nuit qu'il passa à la Roquette. On lui appliqua dans toute sa rigueur la règle qui ordonne d'ôter "aui condamnés tout ce qui pourrait servir à une évasion ou à un suicide.
in. CHUTE DE LA COMMUNE. 501
d'appui. Là, au premier signal donné, les deux voisins s'avancent, se renconlrçnt tête à tête et peuvent sans contrôle échanger des confidences et môme une confession. De plus, le règlement de la maison admet les récréations communes. Si le temps est beau, on fait descendre les prisonniers par un escalier tournant, à l'extrémité du corridor, dans le premier chemin de ronde ; quand il fait mauvais, ils se promènent dans le corridor de leur étage respectif, ou même ils se retirent dans les cellules qui demeurent ouvertes. Encore une fois, dans cette maison de mort, il y a de la vie, parce qu'il y a de la société.
Le 23 mai, premier jour passé à la Roquette, faillit être le dernier; la Commune en pleine déroute avait hâte d'en finir avec les victimes. Il fut donc enjoint d'exécuter immédiatement tous les prisonniers arrivés la veille ; mais le délégué, chargé de cette atroce mission, peu soucieux d'assumer une pareille responsabilité, éluda l'ordre sous prétexte d'un défaut de formes et gagna ainsi quelques heures.
Yers six heures du matin, on donna, selon l'usage, le signal du lever. La journée s'annonçait splendide ; le ciel paraissait en fête et la terre était en deuil ; on entendait le fracas toujours plus proche de la bataille, et on voyait la fumée des grands incendies allumés pendant la nuit : Paris était à feu et à sang. Le sinistre reflet de la flamme se projetait jusqu'à Versailles, et qui a entendu alors cette eïTroyable nouvelle : Paris brûle ! ne l'oubliera jamais.
«Le mardi matin, raconte M. Bayle, vicaire général de Paris, je suis allé voir l'Archevêque dans sa cellule; j'ai trouvé Monseigneur assis sur sa paillasse, et le P. Olivaint assis à :CÔté dé lui. Je n'ai passé qu'un instant avec eux; mais tout dans leur attitude me faisait supposer que le pontife avait dû témoigner au religieux la plus grande confiance. »
En effet, le P. Olivaint, dans un sentiment de vénération compatissante, paraissait s'attacher surtout à la personne de l'Archevêque de Paris. Souvent l'infortuné prélat, affaibli par les privations et la souffrance, demeurait à moitié couché sur son grabat : alors le P. Olivaint venait s'asseoir à ses
pieds, et ensemble ils parlaient du passé et du présent ; pouvaient-ils encore parler de l'avenir ? Dès ce premier jour, les vivres commençaient à faire défaut à la Roquette ; le pain même devenait rare. Sans doute, le combat des rues, qui gagnait toujours du terrain, gênait le ravitaillement ordinaire. Le P. Olivaint prenait dans ce qui lui restait encore, un peu de pain d'épices et de chocolat en tablettes : il était donné à un pauvre religieux de faire la charité à un archevêque de Paris. ,
On remarqua bientôt un rapprochement plus singulier entre le P. Clerc et le président Bonjean ; rencontre bizarre, si elle n'avait été providentielle. Le jésuite et le gallican se trouvèrent voisins de cellule, et ils ne tardèrent point à échanger à travers la fenêtre autre chose que de vaines paroles. Nous en avons le meilleur des témoignages, celui de M. Bonjean lui-même. A la récréation du jour, M. Bonjean dit k l'Archevêque d'un air radieux : « Eh bien ! Monseigneur, moi le gallican, qui aurait jamais cru que je serais converti par un jésuite ? »
De huit heures à neuf heures du matin , avait eu lieu la première récréation de la journée, pendant que les gens de service faisaient le ménage de la cellule. Un trait commun, durant ces intervalles de relâche et de fusion , c'était la sérénité des prisonniers : les cœurs se touchent bien vite dans la communauté de la foi et de l'épreuve ; on retrouvait d'anciennes connaissances et on en faisait de nouvelles, on se consolait et surtout on se confessait.
C'est durant ces récréations qu'eut lieu une scène touchante, la reconnaissance soudaine du P. Olivaint, l'ancien recteur du collège de Vaugirard, et de M. Chevrîot, proviseur de la succursale du lycée Louis-le-Grand, à Vanves. M. Bayle, présent à la rencontre des deux amis d'autrefois, raconte ainsi ce qu'il a vu : « J'ai été témoin de l'émotion du P. Olivaint et de M. Ghevriot quand ils se sont reconnus : «Êtes-vous, lui demanda celui-ci, Pierre Olivaint qui était à l'école normale à telle époque? — Oui vraiment. » El, cela dit, ils s'embrassèrent avec effusion, en s'écriant à la fois : « 0 mon cher camarade. » C'est ce môme fonctionnaire de
m. CHUTE DE LA COMMUNE. 503
rUniversité à qui un prêtre, M. Guérin, proposa de mourir pour lui, père de famille, s'il était porté sur la liste funèbre, et qui refusa avec autant d'héroïsme.
Le mardi soir, tous les prisonniers étaient internés dans leurs cellules; le tumulte de la grande cité fratricide devenait toujours plus formidable ; des batteries de grosses pièces, établies sur les hauteurs du Père-Lachaise, à quelques pas de la Roquette, vomissaient sur tous les quartiers une pluie de fer et de feu : les obus sifflaient, puis éclataient dans toutes les directions; les prisonniers comprirent que la Commune, désespérant de plus en plus du lendemain, ne tarderait pas à ordonner l'exécution des otages. Aussi, dans cette journée mémorable du 24 mai, dès le point du jour, la Roquette, séjour ordinaire du crime, apparut aux yeux de la foi, comme transfigurée. Cà et là, dans les cellules silencieuses, se célébraient de saintes agapes; le P.Olivaintporta la sainte Eucharistie à l'Archevêque de Paris, dont on ne saurait dire la pieuse reconnaissance; et M. Deguerry, curé de la Madeleine, la reçut de la main du P. de Rengy. Ainsi fortifiés, les athlètes du Christ attendaient sans crainte l'heure du sacrifice.
On a trouvé, dans la cellule de l'un de ces généreux confesseurs, une pièce précieuse pour l'Église de Paris : c'est le testament de M. Recourt, curé de Ronne-Nouvelle. Ce monument de foi et de générosité sacerdotale atteste trop bien les véritables sentiments du prêtre à l'égard de ses persécuteurs, pour ne pas le reproduire textuellement:
a Prison des condamnés^ ce mardi, 24. mai 1871.
« J'envoie à ma bonne mère mes dernières, respectueuses et affectueuses salutations.
« Un souvenir à mon père, mort en 1840.
a Adieu, chère mère, bonne sœur et bon frère.
« Adieu, Mgr d'Arras. Que Mgr d'Arras veuille bien les consoler.
« J'ai désiré être curé de Paris ; c'est l'occasion de ma
504 msToms de la commune.
mort : c'est un ancien pressentiment et peut-être une punition.
« Adieu à Dugny (où il avait été curé] , aux pauvres conune aux riches. Croyez tous à mon amour en Notre-Seigneur Jésus-Clhrist. Adieu 1 adieu !
« Je demande pardon à Dieu à ma mère, de mes
manquements. . . à mes frère et sœur , de mes duretés. . . à mes paroissiens de mes défauts. . . à mes pénitents, que j'ai mal dirigés : . .
ce Je demande pardon de certaines oppositions que Tamourpropre m'a fait faire à l'égard de deux curés, M. Hanicle et M. Barot.
a Je demande pardon à tous ceux que j'ai offensés et scandalisés.
<c Je pardonne à toiit le monde, sans le moindre mouvement d'animosité, à ceux qui, par imprudence, auront occasionné mon arrestation et ma mort.
ce Au ciel, parents et amis, au ciel! Pardon, mon Dieu, pardon I
« Que ceux qui sont ennemis aujourd'hui, demain soient d'accord ! et que Paris devienne une ville de frères qui s'aiment en Dieu l
« Tout à DieUj tout pour Dieu.
ce Que Dieu soit aimé. — Que mes paroissiens croient à la parole d'un mourant.
ce Je me prépare comme si j'allais monter à l'autel.
ce Que l'on dise bien aux paroissiens et aux enfants que
je MEURS PARCE QUE j'AI VOULU RESTER A MON DEVOIR ET SAUVER LES AMES EN NE QUITTANT PAS PARIS.
ce Que tout le monde prie pour moi. . . . Dieu me recevrat-il ?
ce Je prie que l'on me recommande partout aux prières. Priez pour le repos de l'âme du malheureux curé de Bonne- Nouvelle, si pécheur en sa vie.
ce Au commencement de nos malheurs y au mois de septeiffybre^ je m'étais offert en état de victime pour Paris ! Dieu s'en est souvenu.
m. CHUTE DE LA COMMUNE. 505
« Que mon sang soit le dernier versé!
« Mgr Daveluy, mon sous-diacre à ma première messe, a été martyrisé en Corée, en 1865.
« Je meurs dans la fbi et l'union à la sainte Église. « Que Dugny, que Puteaux se convertissent, a Je pardonne, je pardonne avec Jésus-Christ en croix.
« Je meurs à cinquante-sept ans et ... . jours. » Si j'en avais profité !
«c Ce vendredi 26 maiy six hetire» et demie du soir.
a Je meurs dans l'amour de mon Dieu, avec soumission à sa volonté sainte, confiant dans Marie, nonobstant mes péchés.
« Mes parents, mes amis, mes paroissiens, et même ceux qui ne me connaissent pas personnellement, priez pour moi.
« Je prierai pour vous si Dieu me met dans son saint paradis.
a Depuis deux jours je fais mon sacrifice d'heure en heure.
a Heureux celui que. la foi soutient dans ce terrible moment !
« Dieu veut toujours notre plus grand bien pour l'éternité.
q S'il avait voulu faire un miracle. . . .
« Il ne l'a pas voulu. Tout à sa volonté.
« Un de mes confrères ayant une sainte hostie, j'ai reçu la communion en viatique. »
« Voilà, dit Louis Veuillot, un pauvre prêtre que l'on va tuer. 11 n'a rien à attendre des hommes qu'une mort cruelle et immédiate. Il n'espère du monde aucun secours ; squ humble mémoire n'a besoin d'aucune réparation. Désormais son unique affaire est avec Dieu. Il se confesse à Dieu. L'on ne peut imaginer des conditions de sincérité plus entières.
« Il a vécu cinquante-sept ans, il a été curé ; il a gouverné en dernier lieu une grande paroisse. Voyez de quoi il s'est mêlé dans le monde, ce qu'il a fait, ce qui l'inquiète au dernier moment, de quelle façon il reçoit cette cruelle et injuste . mort. Il nomme tous ceux qu'il a connus, pour les embras-
ser une dernière fois. Pas une parole et visiblement pas un mouvement de son cœur contre personne. Il tombe assassiné, comme s'il mourait par accident, et ne songe à ceux qui le précipitent que pour leur pardonner. Vous avez le prêtre. »
Les effroyables épisodes du massacre des otages s'ouvrent par l'assassinat de M. Koch, pharmacien, rue Richelieu.
M. Koch était devant sa porte, le 22 mai, vers deux heures de l'après-midi, lorsque des enfants, mêlés à une bande de fédérés, vinrent arracher les planches de clôture d'une maison en construction, pour les porter à la barricade voisine. Il leur reprocha de s'attaquer ainsi à une propriété privée, et les engagea & ne pas travailler à des barricades.
Aussitôt les gardes accoururent, l'insultèrent, le poursuivirent dans l'arrière-boulique; ils l'accusèrenfe d'avoir voulu leur jeter de l'acide sulfurique au visage. Des officiers qui passaient à cheval ordonnèrent de l'arrêter.
Conduit brutalement aux Tuileries, puis au Comité de salut public à l'Hôtel de ville, il fut ramené aux Tuileries vers cinq heures, avec trois autres prisonniers restés inconnus.
L'escorte était commandée par Boudin, adjudant du palais, l'auxiliaire le plus actif de Bénot dans les préparatifs d'incendie. Une des victimes s'attachait à ses vêtements, demandant grâce ; les fédérés hésitaient. Mais Boudin parvint & isoler les prisonniers en les repoussant jusqu'au mur; il Qt honte & ses hommes de leur faiblesse. Bergeret et son étatmajor parurent en même temps au balcon du pavillon central pour assister à l'exécution. La fusillade éclata ; le peloton s'y reprit à deux fois : les cadavres furent insultés et mutilés.
Puis un citoyen de l'entourage de Bergeret, exalta le courage des assassins dans une courte allocution prononcée «
m. CHUTE DE LA COMMUNE. 507
du haut du balcon et finissant par Ceg motâ : « Périssent ainsi les traîtres et les ennemis de la Commune. » Le lendemain commençait la fusillade des otages.
Le 23 mai, vers on^e heures du soir, trois hommes se présentaient à Sainte-Pélagie et demandaient à parler au directeur ; Tun d'eux portait Tuniforme de commandant de la garde nationale; les deux autres étaient vêtus en bourgeois; mais tous les trois avaient Técharpe rouge et des revolvers à la ceinture. « Annoncez Raoult Rigault, dit le commandant au gardien. »
A. Ranvier, le directeur, frère du membre de la Commune, était malade et couché; auprès de lui se trouvaient : Gentil, Jean Clément, Préau de Wedel, Benn, Jolivet, quelques officiers de la garde nationale, ses compagnons habituels de débauche.
A l'annonce de l'arrivée de Raoul Rigault, tous descendirent précipitamment, et ils apprirent de sa bouche qu'il allait commencer par Gustave Chaudey l'exécution des otages. La victime fut introduite.
Le procureur de la Commune lui annonça brutalement que, dans cinq minutes, il allait mourir. Pendant un colloque assez long, dans lequel l'attitude calme et digne de Gustave Chaudey exaspéra Raoul Rigault, celui-ci dictait à son secrétaire le procès-verbal dont voici à peu près la teneur, d'après une déposition :
« Par-devant nous, Raoul Rigault, membre de la Commune, procureur, ont comparu :
« Gustave Chaudey, ex-adjoint au maire de Paris ; Bougon, Capdevielle et Pacate, gardes républicains ; et leur avons signifié qu'attendu que les Versaillais nous tirent par les fenêtres et qu'il est temps d'en finir avec ces agissements, ils vont être immédiatement fusillés en la cour de cette maison. ...»
Huit gardes nationaux du poste de la prison, un sergent.
UD sous-lieutenant, Raoul Rigault et les employés que nous avons nommés, sortirent alors avec Gustave Chaudey.
« J'ai femme et enfant, dit Gustave Chaudey.
— Qu'est-ce que cela nous f..... répliqua Rigault.
— Regafdez-donc comment meurt un républicain, lui riposta Gustave Chaudey. »
Raoul Rigault leva son épée, la victime tomba en criant : « Vive la République I»
— « Je vas t'en f..... de la République », s'écria Gentil ; et il lui fit sauter la cervelle.
Souvent, après un grand forfait, la conscience reprend ses droits, la stupeur succède à la rage, l'instrument du crime tombe des mains ; il n'en fut pas ainsi, et les trois gendarmes furent amenés à leur tour.
a Tous allez être fusillés, » dit Raoul Rigault.
Ces malheureux protestèrent, et Tun deux alléguant sa qualité de soldat, sa détention depuis le 22 mars,^ réclama sa liberté.
«Ah! c'est plaisant, répondit le bourreau, pour que vous nous f..... des coups de fusil ! »
Un instant après, il commandait un second feu de peloton. Une des victimes, blessée seulement, se sauva; tous la poursuivirent, la saisirent derrière une guérite, la ramenèrent près des cadavres et l'achevèrent.
Ainsi tombèrent ces braves gens , défenseurs de la loi et du devoir, sous les coups de quelques misérables.
Les corps furent transportés à l'hôpital de la Pitié : G. Chaudey et un gendarme sur une civière, les deux autres dans la charrette aux ordures. On jeta les crânes dans la fosse d'aisance.
Le lendemain 24, vers dix heures, Ferré se présenta à la porte de la Conciergerie avec quatorze gardes nationaux en armes : « Citoyens, leur dit-il, nous allons remplir une mis-
in. CHUTE DE LA COMMUNE. 509
sion de justice : nous allons exécuter les prisonniers. Que ceux qui ne se sentent pas assez de courage se retirent. » Deux fédérés s'éloignèrent, et Ton distribua aux autres de l'argent. Après quoi Ferré entra dans la prison et se fit remettre le livre d'écrou. Secondé par un nommé Fouet, directeur du dépôt sous la Commune, il fit dresser par vingt les listes des victimes, et il n'oublia pas ces hommes (les prêtres) qu'il était si heureux de mettre en prison, « parce qu'ils étaient ses plus cruels ennemis ». Le soin qu'il prit d'assouvir d'abord ses vengeances personnelles leur sauva probablement la vie.
Quand les fatales listes furent terminées, il fit appeler le n* 10 : c'était M. Veysset, commandant de la garde nationale, accusé d'avoir eu des intelligences avec Versailles. Ce malheureux fut amené sur le pont Saint-Michel, fusillé et jeté dans la Seine. On conduisit ensuite dans un préau, derrière la Cour de cassation, un gendarme qui, le 20 mars, avait eu le courage d'enclouer quelques canons à Montmartre, et on l'assassina.
M. Ruau, ancien commissaire de police, dont Ferré avait éprouvé les rigueurs sous l'empire, devait être la quatrième victime. Le brigadier Braquond, qui avait vu inscrire le nom de cet otage alla ouvrir secrètement sa cellule : « Sortez, lui dit-il, passez rapidement dans celte salle, mêlezvous aux autres prisonniers. On va vous appeler : gardez-vous de répondre. » Braquond faillit payer de sa vie cet acte de dévouement : Fouet fit appeler inutilement le détenu, et, ne pouvant le découvrir, il voulut en rendre responsable le brigadier; il lui mit le pistolet sous la gorge, et menaça de faire feu si Ruau ne paraissait à l'instant. Une heureuse inspiration sauva la vie du brigadier : « Mais Ruau, dit-il en prenant l'air d'un homme qui réfléchit, Ruau, j'y pense à l'instant, a été transféré, il y a trois jours, à la prison de la Santé. » On passa au suivant; c'était un fou, qu'on trouva dans sa cellule revêtu de la camisole de force, car il avait tenté de se détruire : on n'osa tirer sur lui.
Ces lenteurs, habilement ménagées par Braquond, ont
certainement sauvé la vie à un grand nombre de prisonniers.
Au moment où l'on appelait la cinquième victime, un feu de peloton bien nourri se fit entendre sur le Pont-Neuf, devant la Préfecture de police. Ferré se retira, laissant ses ordres et quelques hommes à Fouet pour continuer le massacre. 11 ambitionnait pour lui-même la gloire de verser un sang plus illustre. Ce jour-là même, vers onze heures, il se présentait à la Roquette pour y faire fusilier les otages; mais comme il n'avait pas d'ordre, il ne put exécuter son sinistre dessein.
Dans l'après-midi du 24 mai, une grande effervescence régnait dans tout le onzième arrondissement. Les membres de la Commune, ceux du Comité de salut public et du Comité central s'étaient réfugiés, dès le matin, dans la salle des mariages de la mairie. Là, ils recevaient rapports sur rapports, annonçant que l'armée régulière avançait de toutes parts, et que les défenseurs des barricades désertaient en grand nombre. En même temps, ils apprenaient que plusieurs des chefs de la Commune étaient déjà en fuite, que leur défection commençait à se raconter dans les masses, et qu'elle faisait suspecter ceux qui étaient restés. Une foule violente s'amassait sous leurs fenêtres : elle se composait de ces ignobles comparses que la Commune employait de préférence, depuis deux mois, dans les expéditions crimi^ nelles qui ont été décrites précédemment. 11 y avait là « les Vengeurs de Flourens, les Lascars, les Fils du Père Duchesne, les Enfants perdus )>, mêlés aux plus mauvais sujets du 35% du 66% du 180* et du 206« bataillon.
Il fallait à tout prix enrayer la défiance chez ces hommes, souillés de tous les vices et capables de tous les forfaits; et pour cela, il y avait deux moyens : frapper un grand coup pour affirmer qu'on ne fuyait pas la responsabilité, par exemple, assassiner les otages; ou bien aller au grand jour
se faire tuer sur les barricades. Mais pour mourir, il fallait du courage; et jusque-là, les membres de la Commune n'avaient assisté aux combats que de très-loin, ou bien abrités derrière des tas de pierres comme des reptiles. Le jour où Ton rencontra l'adversaire face à face, et où il fallut se mon* trer à découvert, on les vit, ne songeant qu'à se sauver eux-mêmes, abandonner lâchement la défense de leurs barricades à de misérables subalternes improvisés coionelB,
Ils clHttflirent donc l'assassinat et formèrent une cour martiale dans Tintérfeur de la mairie : un nommé Genjon, exporte-drapeau au 66* bataillon, en fut le président ; un sergent qui ne le quittait pas et un vieillard sordide, tous les deux restés inconnus, en furent les juges; les membres de la Commune et ceux des deux Comités formaient le public. Et ce fut ce tribunal, à la fois sinistre et grotesque, qui rendit la sentence de mort, sans entendre personne, sans même connaître les noms des victimes; le jugement fut écrit de la main du vieux juge.
Entre quatre et cinq heures, Genton ayant recruté assez d'hommes du 66* pour former le peloton d'exécution, les dirigea vers la Roquette. Il apportait un premier ordre, mais qui n'indiquait que trois noms : Mgr Darboy, M. Bonjean et l'abbé Deguerry; il ajoutait cependant : plus trois autres au choix. Le directeur, un nommé François, éprouva non point des scrupules, mais la crainte d'engager sa responsabilité; il ne voulut ni écrire de sa main les noms des trois autres victimes, ni les désigner. Genton reprit l'ordre pour le faire compléter à la mairie ; le soir, cependant, ce fut encore ce même ordre incomplet que rapportèrent les délégués.
On demanda à François son registre d'é«rou ; il fut forcé d'avouer que les otages n'y étaient pas inscrits, et qu'il ne gardait à leur égard que les listes de transfèrement ou les ordres d'arrestation, c'est-à-dire des feuilles volantes dont nul ne prenait soin après que les prisonniers étaient enfermés. Et c'était malheureusement vrai : des infortunés étaient amenés là quelquefois par le caprice d'un fédéré ivre, et ils y perdaient leur individualité; on ne les connaissait plus
que sous leur numéro de cellule ou de dortoir. Quand il fallut donc représenter les listes envoyées de Mazas avec les otages, François ne les trouva pas : ce premier incident pror voqua la colère des délégués, puis des officiers de peloton. A la fin, on découvrit les. feuilles de transfèrement; l'un des délégués. Ferré, y prit trois noms au hasard, dans l'ordre d'inscription peut-être; et la liste des victimes, désormais complète, fut portée au gardien Beausset, avec ordre de faire Tappel à la quatrième section.
Bientôt on trouva que cet homme, qui était très-ému, tardait à revenir. D'ailleurs les soldats de peloton l'avaient suivi à la quatrième section, et faisaient un grand bruit dans le corridor des cellules : les uns frappaient leurs crosses à terre, les autres proféraient des menaces de mort. L'appel était impossible. Au greffe, on vociférait contre la lenteur du gardien, à ce point que l'un des officiers sortit et, brandissant son sabre sur Ramain, le gardien en chef, l'envoya lui aussi vers les otages. Hamain y poionta, prit la liste des mains de Beausset et fit l'appel.
Mgr Darboy, M. Bonjean, l'abbé Deguerry, les PP. Clerc et Ducoudray, et l'abbé Allard sortirent de leurs cellules.
On trouvait qu'ils n'allaient pas assez vite; ces vieillards souffreteux avaient quelques précautions à prendre : l'un, M. Bonjean, voulait se couvrir : « Ce n'est pas la peine, lui dit-on ; pour ce que Ton veut faire de vous, vous êtes bien comme cela. » Un autre ne sortait pas assez promptement; Ramain lui cria : « Faut-il que j'aille vous chercher? » Enfin le peloton qui était entré traversa le corridor.
Afin de donner aux otages un avant-goût du supplice qui leur était réservé, les gardes nationaux firent de nouveau résonner les crosses à terre, et frappèrent à droite et à gauche. C'était presque tous des enfants ou des vieillards avinés. Pour cette horrible besogne, la Commune n'avait pas trouvé des hommes de trente ans; elle avait dû recourir à des jeunes gens qui n'avaient pas conscience du grand crime qu'ils allaient commettre.
Une fois les gardes descendus, les otages défilèrent devant la deuxième grille, prirent l'escalier tournant et arrivèrent
ni. CHUTE DE LA COMMUNE. 513
devant rinfirmerie, au sud de la prison. Il paraît que les fédérés se disposaient à les fusiller là : mais, en descendant le petit escalier, ils trouvèrent la grille^ fermée. Pendant qu'un gardien essayait de l'ouvrir, Tofficier qui commandait fit remarquer que Ton serait trop en vue : ces hommes avaient peur du grand jour pour commettre leurs horribles forfaits.
Cependant le peloton était déjà prêt; quand les victimes le rejoignirent, les bourreaux leur adressèrent des injures obscènes; puis, ils les poussèrent brutalement vers le chemin de ronde intérieur. Mgr Darboy, M. Bonjean et l'abbé AUard, avant de s'engager dans ce chemin, essayèrent de dire quelques mots; ils ne réussirent qu'à faire redoubler les insultes. « Allons, allons, s'écria une voix farouche, celle de Ranvier; ce n'est plus le moment des discours, les tyrans n'y mettent pas tant de ménagements. » Ces paroles furent très-distinctement entendues par M. l'abbé deMarsy, vicaire à Saint-Vincent-de-Paul.
Si, comme on le prétend, Monseigneur a dit, après avoir franchi la grille de fer : « J'ai toujours aimé la liberté », il n'a pu prononcer cette parole, dans un moment aussi solennel, que pour repousser une accusation* injuste ; et il a dû le faire en marchant vers le lieu du supplice, non au moment d'expirer : un évoque, à cette heure suprême, ne peut plus avoir qu'une pensée, celle de l'éternité! .
Au mépris des cheveux blancs de l'Archevêque et de ses compagnons, sans souci de la mort qui attendait ces vénérables personnages, on continuait à les accabler de mauvais traitements jusqu'au lieu de leur exécution. Cette scène odieuse ne se termina que par l'intervention de l'un des fédérés qui fit taire ses compagnons en leur disant : « Vous ne savez pas ce qui peut arriver demain. » Monseigneur se mit à genoux, fit une courte prière, donna une dernière bénédiction à ses amis agenouillés autour de lui, puis le funèbre cortège se mit en marche. Ces six chrétiens s'étaient relevés plus confiants et plus résignés à l'horrible mort qui s'annonçait si certaine et si proche. L'abbé AUard marchait en tête des condamnés et récitait à demi-voix les prières*
des agonisants. Il était précédé du brigadier Ramaln qui s'avançait, les deux nxains dans ses poches et Tair insouciant, comme s'il accomplissait une besogne ordin^e. Derrière M. AUard, venaient Mgr Darboy et M. Bonjean, puis M. Deguerry et les PP. Clerc et Ducoudray. Les fédérés entouraient les victimes et marchaient sans ordre : le surveillant Jannard plus mort que vif suivait par derrière. Tous ces détails étaient vus des fenêtres des cellules de la quatrième section, où se trouvaient d'autrea otages réservés, disait-on, pour une autre fournée.
Au bout de ce premier chemin de ronde extérieur, que le cortégi5 a suivi en marchant du sud au nord, se trouve une grille communiquant avec le deuxième chemin de ronde extérieur. Elle était fermée; il fallut sonner et attendre qu'un gardien eût apporté la clef. On fit une nouvelle halte. Monseigneur essaya de prononcer encore quelques paroles; les fédérés lui répondirent toujours par des injures, et l'on passa dans le second chemin de ronde, en marchant alors du nord au sud. Au passage de la grille^ le surveillant Jannard tendit furtivement la main aux victimes, qui la lui pressèrent en lui donnant leur bénédiction. Cet homme en fut ému au point d'être obligé de s'asseoir un instant; il laissa passer les derniers hommes du peloton et s'enfuit.
A partir de ce moment, nous n'avons plus de témoignage de la part des assistants. Les prisonniers restés aux cellules, et les gardiens de la Roquette seuls affirment qu'il se passa encore environ six minutes avant que l'on entendit la fusillade, quoiqu'il n'en fallût pas même une pour arriver au lieu de l'exécution. On suppose que ce temps aura été employé à placer les otages en rang et à former en bataille le peloton des assassins ; car on a remarqué un certain ordre dans les traces laissées par la direction des balles, et surtout dans la façon dont les victimes étaient tombées.
L'assassinat a été consommé à l'extrémité sud du chemin de ronde, à l'angle du mur extérieur qui borde la rue de la Folie-Regnault et la rue de la Vacquerie. Le citoyen Ran-
ni. CHUTE DE LA COMMUNE. 515
vier, membre de la C!ommune qui s'était joint aux bourreaux, présidait à l'exécution.
Les condamnés paraissent avoir été placés debout, ^ sur un rang, le dos à environ trois mètres du mur; un seul feu de peloton prolongé, avec deux courts intervalles, puis quelques coups isolés, ont été entendus à huit heures moins quatre minutes. Les victimes sont tombées à Tendroit même où Ton a ensuite relevé leurs corps; aucune d'elles ne paraissait avoir été déplacée, car les blessures correspondaient exactement aux flaques de^^ang répandues sur la terre. Elles étaient rangées sur le dos presque parallèlement dans l'ordre suivant:
Monseigneur se trouvait à droite, puis venaient MM. Bonjean, Deguerry *, les PP. Clerc et Ducoudray ; enfin M. Allard, dont la tète reposait sur le P. Ducoudray tandis que ses pieds étaient plus à gauche.
On croit, — l'examen de ses blessures autorise cette supposition •, — qu'au moment suprême, Mgr Darboy, par une sublime inspiration, aurait levé la main droite. Son dernier geste, *en ce monde, aurait été de bénir ses bourreaux. Ainsi s'étaient réalisées, pour lui, ces belles paroles qu'il avait dites à son peuple six mois auparavant : « Restons à notre poste, et faisons notre devoir, comme des soldats sous l'œil de Dieu, notre chef suprême. Et quand la mort viendra, nous serons prêts à la recevoir, voyant en elle le sommeil qui finit et le rêve qui s'en va, le jour qui se lève et la vie qui commence avec la vraie félicité. » (A vent de 1870.)
Mgr Darboy avait cinquante-huit ans quand se termina pour lui le rêve tour à tour si brillant et si douloureux de la vie présente, et lorsqu'ib s'éveilla pour toujours à la bien-
1. On a prétendu à tort que M. Tabbé Deguerry eut un moment de défaillance; voici ce qui a pu donner lieu à cette erreur : lorsque les victimes furent appelées par leur nom, M. Deguerry, étendu sur son lit, dormait d'un profond sommeil, et il ne s'éveilla qu'en entendant Mgr Surat lui dire d'une voix émue : « Hais, mon ami, c'est vous qu'on appelle I » M. Degueri7 éprouva alors cette surprise que peut tout naturellement ressentir, dans l'intérieur d'une prison, un condamné qu'on éveille en sursaut. Mais il avait le pressentiment du mar^ tyre. Parlant, ce jour-ià même, à M. l'abbé Delmas, il lui avait dit : « Le salut de Paris ne sera pas obtenu sans l'efiTusion d'un sang innocent. »